L’immigration à Québec… pourquoi?

Je m’énerve un peu en constatant la nature du débat sur l’immigration qui a cours présentement à Québec.

D’une part, la mairesse rappelle — avec raison — que les immigrants ne doivent pas être considérés comme des machines qu’on importe pour répondre aux besoins des entreprises de la région. C’est une déclaration qui est toute à son honneur.

D’autre part, la Chambre de commerce de Québec rappelle — aussi avec raison — qu’il faut malgré tout être en mesure d’offrir un travail valorisant aux immigrants si on désire qu’ils s’intègrent adéquatement à la société québécoise (il faut quand même déplorer certains choix de mots et quelques nuances manquantes dans ce communiqué) .

Enfin, la Chambre de commerce des entrepreneurs de Québec formule une opinion selon laquelle c’est une illusion de croire que l’immigration qui permettra de combler les besoins de main-d’oeuvre des entreprises de la région et qu’il faudrait plutôt faire des efforts pour amener des travailleurs d’autres régions du Québec vers la capitale.

Ce ne sont pas les positions des uns et des autres qui m’agace, c’est le fait qu’en posant ainsi le débat en terme de « besoins du marché du travail » on occulte ce qui est à mon avis la principale raison pour privilégier l’immigration dans la région de Québec.

Il me semble que dans un monde de plus en plus globalisé, où l’interdépendance des pays, des régions, des villes et des peuples et des plus en plus évidente, il est indispensable de comprendre la diversité — de la côtoyer, dans la mesure du possible — de savoir que tout le monde ne vit pas de la même façon, de réaliser qu’ailleurs c’est aussi ici…

Si nous avons toutes les raisons de croire dans l’ingéniosité et le savoir faire de gens de Québec, d’en être fiers, et de penser qu’il pourrait rayonner partout autour du monde — comme les créations de Robert Lepage — il faut bien admettre qu’un des principaux handicaps auquel nous devons palier pour cela, c’est de vivre dans un vase clos relatif — entre nous — très blancs, très catholiques, très francophones. Il y a bien quelques touristes pour nous rappeler l’existence d’un autre monde, mais c’est clairement insuffisant.

Il me semble que dans ce contexte, l’immigration devrait d’abord être perçue comme une fenêtre sur le monde, comme une passerelle vers des réalités qui nous sont autrement inaccessibles, étrangères, inconnues. Dans cette perspective, c’est une relation de solidarité qui doit s’installer dès le départ entre l’immigrant et son milieu d’accueil: il faut s’entraider, pour se comprendre, pour s’expliquer le monde, ici et ailleurs – c’est une condition pour ressortir mutuellement enrichis de cette expérience. Il faut accueillir les gens d’abord pour ce qu’ils sont.

Si on y croit, il faut donner plus régulièrement la parole aux immigrants — pas pour leur faire dire que nous les avons bien (ou mal) accueilli, mais pour les inviter à nous parler d’eux, d’où ils viennent, du monde que nous partageons, de ce qui les amènent à Québec — de ce qui est semblable et de ce qui est différent, ici et là-bas.
* * *

Lorsque j’avais sept ou huit ans et que je restait à l’école le midi, c’est Madame Malouf qui supervisait le dîner.

Un jour, vers la fin de l’année, Madame Malouf nous a présenté des diapositives du Liban, le pays qu’elle avait quitté pour venir s’installer au Québec. Je m’en souviens comme si c’était hier. Un de mes souvenirs d’école les plus clairs.

Une première série de diapositives nous avait permis de découvrir le Liban d’avant la guerre et sa splendide côte méditerranéenne avec ses plages, ses grands hôtels, de remarquables immeubles et de superbes avenues. Une deuxième série nous avait permis de comprendre les conséquences de la guerre: des images semblables, où on pouvait reconnaître les mêmes lieux, les mêmes immeubles, mais où, pour l’essentiel, il n’y avait plus qu’un champ de ruines. Inoubliable, à tout âge, mais encore plus pour des yeux d’enfants.

Chaque jours, je revois les images que madame Malouf nous a présentées et même vingt-cinq ans plus tard, elles ont plus de sens que celles que me présentent aujourd’hui en boucle Radio-Canada, Libération, Le Monde ou CNN. Ces images ont un visage, elles m’obligent à ne pas « théoriser » cette guerre — elles m’imposent de ne pas perdre de vue que derrière tout « ça » il y a des gens qui souffrent.

Aujourd’hui, je souhaiterais qu’il y ait une Madame Malouf dans toutes les écoles du Québec, au moins une, pour parler de son pays d’origine aux enfants, pour leur parler de la paix et de la guerre, de ce qu’elles ont laissé derrières elles et de ce qu’elles ont trouvé ici.

Aujourd’hui, je souhaiterais qu’il y ait beaucoup de Madame Malouf à Québec… non pas parce que nous manquons de personnes pour superviser les enfants le midi dans les cafétérias scolaires, mais parce que je pense que leur présence est indispensable pour préparer adéquatement les enfants à vivre dans le monde qui sera le leur — celui que nous leur aurons laissé en héritage.

Merci Madame Malouf. Merci. Et bon courage.

5 commentaires

  1. C’est très touchant de voir quelqu’un remercie à une ancienne prof. Mme Malouf a l’air gentille et je pense que je l’aurais bien aimé avoir comme ma prof.

    Je retournerai plus tard au sujet de l’immigration. Cependant, en parlant comme la fille d’un immigrant (mon père- qui est venu de la Pologne, et qui est venu en Amérique du Nord par l’Angleterre, Sarnia, Ontario, et puis, New Jersey.), je me sens fortement qu’il ne faut pas fermer les frontières. Je rêve du jour quand il sera une Amérique du Nord sans frontières où qui veulent aller ailleurs peuvent le faire.

    Je jure Clément, tu m’as donné une autre idée pour mon blogue. ;-) Cependant, il faut attendre. J’ai ma belle soeur et mon neveu chez moi en ce temps.

  2. Correction:

    Je rêve du jour quand il sera une Amérique du Nord sans frontières où CEUX qui veulent aller ailleurs peuvent le faire. Désolée…. (je déteste mon clavier)

  3. Voilà effectivement une des plus belles conséquences de l’immigration, avec pour modèle le cas de Mme Malouf qui a eu l’occasion de s’intégrer et de travailler dans un milieu permettant un tel partage. Très belle histoire et tout à fait le genre d’expérience qui devrait inspirer nos dirigeants qui réfléchissent au pourquoi et au comment d’une saine immigration à Québec.

    Comme tu le dis, « il faut accueillir les gens d’abord pour ce qu’ils sont ». Il ne s’agit pas d’importation de main-d’oeuvre, mais d’accueil de citoyens et il y a toute une différence entre ces deux perceptions. Il faut vraiment manquer de vision et de perspective pour n’y voir que les aspects de « rentabilité économique ». Je peux comprendre qu’un organisme comme la Chambre de commerce des entrepreneurs de Québec analyse le phénomène sous cet angle. Toutefois, les besoins du marché du travail varient constamment. Il va sans dire qu’une politique d’immigration devrait s’appuyer sur des valeurs plus globales et durables. Le niveau d’employabilité des nouveaux arrivants est un facteur parmi d’autres à considérer dans l’évaluation de leur potentiel d’insertion sociale et professionnelle. Il ne faudrait pas non plus oublier d’évaluer et d’améliorer notre potentiel d’accueil pour favoriser les partages souhaités.

    Je me permets également d’ajouter qu’il n’y a pas que l’immigration qui favorise l’ouverture sur le monde et la conscientisation à la richesse de la diversité… Il existe une multitude de programmes d’échanges culturels, d’immersion linguistique, d’études, de stages ou d’emplois saisonniers à l’étranger, de coopération internationale, etc. Et c’est sans parler de la mobilité des travailleurs… Tu en sais quelque chose. ;-)

  4. Même si je n’ai pas une vision aussi romancée du problème (car moi je théorise beaucoup) je dois dire qu’il y a du vrai dans cette réflexion. Il faut créer des opportunités de créer des liens entre les nouveaux arrivants et la population locale. Comment? je n’ai malheureusement pas la réponse. Les études sociologiques qui s’intéressent au problème de la rétention des immigrants arrivent souvent à la conclusion que les immigrants s’intègrent plus facilement dans la communauté de leur culture, communauté qui doit être préalablement bien organisée par des institutions communes (lieu de culte, journal local, calendrier d’activités communes…). Cela pourrait expliquer pourquoi Montréal et les grandes villes cosmopolites attire beaucoup plus.

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