Ce que je fais (et pourquoi)

À ma grande surprise, Patrick Tanguay a fait référence il y a quelques jours, sur Twitter, à un texte que j’ai écrit il y a plus de dix ans: L’utopique (mais pourtant nécessaire) cité éducative.

Je lui ai demandé comment il était retombé sur ce texte… et sa réponse m’est revenue comme une sorte de défi:

«J’ai trouvé ton billet dans ta page «L’auteur» [de ton blogue], en me demandant ce que tu faisais dernièrement et comment tu définissais ton travail. (Sans succès 😉.)»

Je lui ai donc promis de prendre quelques instants pendant la fin de semaine pour répondre à ses questions. Voilà donc:

Qu’est-ce que je fais dernièrement?

Professionnellement, je suis à mon compte depuis bientôt quatre ans. Au cours des derniers mois, j’ai consacré l’essentiel de mon temps à un mandat qui m’a été confié par le ministère de la Culture et des Communications.

À titre de coordonnateur de la mesure 111 du Plan culturel numérique, je suis responsable de plusieurs comités de travail sectoriels qui visent à favoriser une meilleure utilisation des données sur les contenus culturels québécois — notamment dans le but d’en améliorer leur découvrabilité.

C’est un mandat dans lequel j’apprends énormément de choses sur des secteurs culturels que je connaissais moins bien que le domaine du livre. C’est fascinant — et j’adore ça!

Je réalise aussi parfois quelques petits mandats en marge de celui-là — quand le temps le permet.

Comment je définis mon travail?

Spontanément, je dirais que ce qui définit le mieux mon travail, dans tous mes mandats, c’est:

  • une forme d’accompagnement;
  • à la fois pédagogique et politique;
  • fortement inspirée par le concept de zone proximale de développement;
  • qui vise généralement à rassembler les conditions nécessaires pour amorcer un changement de nature systémique;
  • et qui voit dans les technologies numériques de puissants outils pour transformer durablement la manière dont les gens et les organisations interagissent les unes avec les autres.

Quel sens je donne à mon travail?

Depuis aussi longtemps que je me souvienne, c’est la volonté de participer concrètement à transformation de la société dans laquelle je vis qui est au coeur de tous mes engagements. Avec l’utopie comme source de motivation et le pragmatisme comme mode d’action.

Je crois que ce n’est pas décrire le monde idéal qui est le plus difficile, c’est d’initier un mouvement collectif et solidaire pour que tout le monde contribue, à sa manière, à la réalisation de cette vision.

Pour y arriver je pense qu’il faut toujours prioriser l’empowerment de toutes les personnes concernées (on a tous la capacité de contribuer), développer la confiance et combattre la peur, le cynisme et la résignation.

C’est quand je suis au cœur de cette dynamique que tout ce que je fais trouve le plus naturellement son sens.

C’est ce qui m’a amené à m’intéresser à la fois à l’éducation, à l’entrepreneuriat et à la politique.

pssst! : 20 ans déjà

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Il y a 20 ans aujourd’hui, on lançait pssst!

C’était avant les blogues. À une époque où on parlait encore de l’inforoute pour parler d’Internet. Grâce à la Wayback Machine ont peut revoir de quoi ça avait l’air (en 1999, en 2003 — et à plusieurs autres moments). 

C’était un peu comme le fil de nouvelles de Twitter. Avant Twitter.

On publiait en utilisant des pseudonymes, parce qu’il le fallait.

C’est probablement le premier site web au Québec où il était possible de voter sur le contenu — par un ah bon, un héhé ou un wow!. C’était bien avant le thumb up de Facebook.

On y a aussi ajouté, après un an ou deux, une fonction de commentaires… et on expérimenté les défis de la modération des commentaires (ouf!).

On a aussi expérimenté les flux d’information de type RSS, on a rendu public le code du site Web, et quoi encore?

Chose certaine, ça a vraiment été un laboratoire extraordinaire! Et le lieu du développement de nombreuses amitiés qui perdurent.

On a tiré la plug sur pssst! en juillet 2003, à regret, mais convaincus qu’on était allé au bout de cette aventure et que bien d’autres nous attendaient. On ne s’était pas trompé.

Pendant les quatre années qu’aura duré pssst!, ça aura été le meilleur témoin de la naissance du Web québécois. Un jour il faudra faire quelque chose de ces archives (qui sont toujours conservées, je crois, chez iXmédia — CFD, tu confirmes?).

***

SURPRISE!

Pour souligner les 20 ans de pssst! nous organiserons un peu plus tard cet automne un 5 à 7 à Montréal —  souhaitant la présence d’un grand nombre de contributeurs et contributrices (la liste est ici!), lecteurs et lectrices. Surtout pour le simple plaisir de se revoir, mais aussi avec le souhait de documenter un peu cette période fantastique. 

On pourrait en profiter pour enregistrer des témoignages (initier une balado?), retrouver des gens dont on a peut-être perdu la trace, mettre à jour des listes de contacts, rassembler des documents d’archives pour faciliter un peu le travail des historiens du web. Parce que oui… notre inforoute est pas mal rendue là!

Ce sera une belle occasion de se demander aussi où on en est vingt ans plus tard. Que sont devenus les forces, les faiblesses, les défis et les opportunités du Web québécois. Parce que l’information ne circule plus du tout comme à l’époque.

Vous souhaitez participer à ce 5 à 7? Envoyez-moi un courriel ou rédigez un commentaire sous ce texte. Expliquez ce qui vous lie à pssst! Racontez une anecdote. Partagez un document, une photo de vous portant un t-shirt Lycos, Geocities, ou je ne sais quel autre site hot des débuts du Web.

Nous ferons les invitations dans les prochaines semaines, à partir de la liste des gens qui se seront manifesté d’ici là.

Et surtout n’hésitez pas à passer le mot!

AUSSI, des archives de mon blogue:

Instagram, prise 2

J’ai quitté Facebook il y a plus d’un an. Sans regret ni envie d’y retourner.

J’avais aussi quitté Instagram mais je l’explore à nouveau depuis quelques jours (sous un pseudonyme)… et je dois dire que ça stimule beaucoup ma créativité (ça m’a même réveillé cette nuit!).

J’ai retrouvé avec satisfaction mes abonnements à plusieurs artistes — et particulièrement ceux qui font de la linogravure.

Je retrouve aussi le plaisir de partager simplement certaines choses qui attirent mon attention au fil de la journée et qui m’activent les méninges de façon parfois imprévue (le plaisir d’avoir du feedback aussi… évidemment!).

J’expérimente finalement, pour la première fois, le partage de quelques créations spontanées sous forme de stories (dont le caractère éphémère facilite un peu l’humilité nécessaire). Des bricolages réalisés juste pour le fun…

…et j’en ai vraiment beaucoup de fun… alors il se pourrait bien que je continue!

J’ajoute du même coup un lien vers mes plus récentes publications Instagram dans la colonne de droite du blogue.

Lire, l’été

Il n’y a rien comme lire bien installé à l’ombre pendant que le soleil prend soin de la cour et que les chats se prélassent pas trop loin.

Les derniers jours ont été très japonais, coïncidence de suggestions d’une amie et de l’arrivée d’un livre commandé à la librairie il y a plusieurs semaines:

Un amour inhumain — j’ai adoré, je n’en ai pas terminé avec cet auteur!

La Cantine de minuit, tome 1 — wow! la suite est déjà réservée à la bibliothèque.

Chiisakobé, tome 1 — je vais poursuivre avec un autre tome… pour voir.

Beaucoup de rattrapage dans les magazines aussi, entre autres avec le New Yorker, dont je retiens particulièrement ce très étrange portrait d’Emmanuel Macron. Quelques bons articles sur la course à l’investiture démocrate aussi. Il se passe des choses très inspirantes de ce côté-là.

Lecture actuellement en cours: L’ombre de l’Olivier, de Yara El-Ghadban — dont une récente entrevue à Dessine-moi un dimanche m’avait littéralement fasciné (partie 1, partie 2). Comment est-ce possible de ne pas connaître une telle auteure qui vit à Montréal?

Heureusement, l’été ne fait que commencer.

Crise climatique et discours politique

Le Quotidien a publié hier un texte de Sylvain Gaudreault qui me semble très important parce qu’il pourrait contribuer à transformer l’espace politique québécois — au sujet de l’environnement et même plus largement.

Si je me réjouis personnellement de la position prise par le député de Jonquière au sujet du projet de complexe industriel de liquéfaction de gaz naturel à Port Saguenay, c’est surtout la nature de son texte qui m’amène à en parler.

Sylvain Gaudreault explique sa position simplement, en s’appuyant sur des arguments rationnels et en explicitant les convictions qui l’animent. Il fait confiance à l’intelligence des lecteurs plutôt que de faire essentiellement appel à leurs émotions.

«Mon devoir est de prendre position. (…)

J’ai rencontré les promoteurs de GNL Québec plusieurs fois. (…) Au terme d’une analyse approfondie, j’en suis venu à la conclusion de m’opposer à ce projet. (…)

J’ai participé à trois conférences de l’ONU sur le sujet (…) [et j’en suis ressorti] convaincu que la meilleure place pour les énergies fossiles, c’est de rester enfouies! (…)

J’ai déposé un projet de loi sur le respect des obligations climatiques. Je dois donc être cohérent quand un projet se présente, même dans ma région.

Il y a assez de cynisme en politique. Je n’y contribuerai pas davantage.»

La vision à long terme, qui est plus que jamais essentielle, est aussi présente dans le texte:

«On parle d’un projet de 25 ans. À quels fins seront utilisées les infrastructures une fois cette période terminée? La région se retrouvera-t-elle avec un passif environnemental?»

Cela me ramène au texte de Roman Krznaric auquel je faisais récemment référence: Notre rapport colonial avec le futur.

Et le député termine son texte en esquissant un projet alternatif pour sa région:

«J’ai tellement d’ambitions pour la région que je souhaite qu’elle devienne [plutôt] le Klondike de l’économie verte.»

Personnellement, c’est un projet que je nous verrais bien étendu à l’ensemble du Québec (et pourquoi pas, en effet, commencer par le Saguenay-Lac-Saint-Jean?).

***

Reconnaître la crise climatique;

Reconnaître que le cynisme à l’égard la politique est un des principaux obstacle pour y faire face;

Expliciter autant que possible les valeurs et convictions qui nous animent;

Et appuyer nos positions sur des bases rationnelles plutôt qu’idéologiques ou purement émotives.

Voilà des éléments essentiels au renouveau politique dont nous avons urgemment besoin.

Bravo Sylvain Gaudreault pour ce texte exemplaire.

Notre rapport colonial avec le futur

Plusieurs défis auxquels notre société est confrontée auront des conséquence à long terme — pour les générations à venir. On le sait.

Le réchauffement climatique en est un remarquable exemple.

Pourtant les mécanismes politiques actuels sont particulièrement mal adaptés pour répondre à ce genre de défis. Ils sont trop fortement déterminés par des variables à court terme (les cycles électoraux, entre autres choses).

Le philosophe Roman Krznaric s’est récemment penché sur ce problème dans un article publié sur BBC Future:

Why we need to reinvent democracy for the long-term

C’est un des textes les plus inspirants que j’ai lus dans les dernières semaines.

Extraits:

«It is so startlingly clear that our political systems have become a cause of rampant short-termism rather than a cure for it.»

«The deepest cause of political presentism is that representative democracy systematically ignores the interests of future people.»

«The time has come to face an inconvenient reality: that modern democracy – especially in wealthy countries – has enabled us to colonise the future.

We treat the future like a distant colonial outpost devoid of people, where we can freely dump ecological degradation, technological risk, nuclear waste and public debt, and that we feel at liberty to plunder as we please.»

«When Britain colonised Australia in the 18th and 19th Century, it drew on the legal doctrine now known as terra nullius – nobody’s land – to justify its conquest and treat the indigenous population as if they didn’t exist or have any claims on the land.

Today our attitude is one of tempus nullius. The future is an “empty time”, an unclaimed territory that is similarly devoid of inhabitants. Like the distant realms of empire, it is ours for the taking.»

L’idée que nous traitons aujourd’hui le futur de la même façon dont nous avons traité le nouveau monde au siècle des grands explorateurs me semble très forte. Et très inquiétante.

Krznaric constate que l’incapacité des sytèmes politiques actuels amène même certaines personnes à remettre en question la démocratie.

«Some suggest that democracy is so fundamentally short-sighted that we might be better off with “benign dictators”, who can take the long view on the multiple crises facing humanity on behalf of us all.

Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk avaient d’ailleurs constaté la même chose, en particulier chez les jeunes.

Heureusement, quelques pays mènent actuellement des expériences desquelles nous devrions nous inspirer:

«several countries have already embarked on pioneering experiments to empower the citizens of the future.

Finland, for instance, has a parliamentary Committee for the Future that scrutinises legislation for its impact on future generations»

«A new movement in Japan called Future Design is attempting to answer this very question (…) One group of participants takes the position of current residents, and the other group imagines themselves to be “future residents” from the year 2060 (…) Multiple studies have shown that the future residents devise far more radical and progressive city plans compared to current ones.»

En guise de conclusion, Krznaric nous prédits de très gros bouleversements:

«We are in the midst of an historic political shift. It is clear that a movement for the rights and interests of future generations is beginning to emerge on a global scale, and is set to gain momentum over coming decades as the twin threats of ecological collapse and technological risk loom ever larger.

The next democratic revolution – one that empowers future generations and decolonises the future – may well be on the political horizon.»

Je pense que le mouvement Extinction Rebellion, qui s’est manifesté au Québec dans les derniers jours, et plus encore, l’exceptionnel engagement de la jeune Greta Thunberg (avec ce type de discours), en sont actuellement les manifestations les plus évidentes.

Et nous, au Québec, on fait comment pour tenir compte de ça — pour réinventer notre démocratie?

Bonjour Dominic,

Bonjour Dominic,

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ta première chronique politique dans le Placoteux.

Je suis ravi de savoir qu’on va pouvoir lire régulièrement tes commentaires sur l’actualité. J’insiste sur le verbe lire parce que je pense que l’écrit nous permettra de toucher autre chose que ce que tu nous offres déjà à la radio et la télévision.

Tu conclus ton texte en confessant (c’est comme ça que je l’ai ressenti) avoir toi-même fait de la politique partisane en poussant parfois le bouchon:

«On va loin pour plaire à nos militants. Mais pourquoi? Doit-on toujours être dans l’affrontement, dans la guérilla parlementaire et sociale?»

Je pense que c’est une interrogation que de plus en plus de monde partage. Parce que de plus en plus de monde est fatigué de cette façon de faire de la politique.

Mais comment faire autrement?

Comment les partis d’opposition pourraient / devraient agir pour éviter le piège de toujours tout dénoncer et d’affirmer continuellement des certitudes?

Qu’est-ce que tu en penses? As-tu des suggestions à formuler?

***

En lisant le palmarès des 100 personnes les plus influentes du magazine Time, je me suis interrogé: quelle forme de leadership convient le mieux aux défis de notre époque?

Faire preuve de leadership;
Être charismatique;
Être déterminé.e;
Être influent.e;
Être inspirant.e;

Est-ce que c’est la même chose? Qu’est-ce qui est plus important? Comment ces caractéristiques se complètent?

Qu’est-ce que tu en penses?

J’espère que ce sont des questions au sujet desquelles on aura la chance de te lire bientôt.

Au plaisir de te lire,

Clément

Le plus beau voyage

«Comme voyageuse, je veux garder confiance.»

À la lecture du Devoir hier matin, je me suis dit que je devais lire sans tarder le plus récent livre de Josée Boileau: J’ai refait le plus beau voyage. Je l’ai acheté dans l’après-midi et j’en ai aussitôt commencé la lecture — que je viens de terminer.

La description que Dominic Tardif en a faite était assez juste: «un portrait affectueux mais pas jovialiste du Québec contemporain».

Josée Boileau dit avoir commencé à rédiger le livre à un moment où «collectivement, je n’avais pas le moral». Je trouve que c’est une très belle expression, dans laquelle je me suis d’ailleurs aisément reconnu. Ça ressemble beaucoup à l’état d’esprit qui m’a amené à rédiger il y a quelques mois mon histoire personnelle du Québec de 1989 à 2019.

«J’ai eu très envie de me brasser la morosité.»

En une douzaine de courts chapitres, Josée Boileau nous amène explorer, très simplement, ce qui pourrait révéler certains des traits de caractère les plus fondamentaux de la nation québécoise.

J’ai terminé la lecture de J’ai refait le plus beau voyage dans une curieuse sérénité. Je dis curieuse parce que c’est un sentiment qu’il n’est pas commun de ressentir au contact de l’actualité, où on porte plus volontiers attention sur les sources de tensions et sur ce qui va mal.

Je me suis demandé en tournant la dernière page si la lecture me laissait sur ma faim, ou si c’était autre chose qui me laissait ainsi sur une impression d’être comme en suspens.

Est-ce que ça va si bien au Québec? Qu’est-ce qui va bien? Est-ce que ce qui va mal exige qu’on y porte autant d’attention? Est-ce que l’auteur est complaisante par rapport à la situation? Et moi, le suis-je? Ou, au contraire, est-ce que je laisse trop mon regard être guidé par les polémiques médiatiques? Au risque de perdre de vue l’essentiel?

Qu’est-ce qui distingue le Québec aujourd’hui? Qu’est-ce qui nous rassemble? Est-ce que ça reste plus fort que ce qui nous sépare? Je le crois — et plus fermement qu’avant d’entreprendre la lecture. J’en remercie l’autrice.

Et à quoi tient donc la «cohabitation tranquille» à laquelle nous tenons tant, et que les visiteurs apprécient spontanément? Si je devais résumer en quelques mots, au terme de ma lecture, je dirais: convivialité, saisonnalité, solidarité et résistance. À méditer.

J’ai refait le plus beau voyage n’est pas un livre qui dit quoi penser; c’est un livre qui nous invite à nous interroger sur le regard qu’on porte quotidiennement sur la société québécoise. C’est une perspective qui surprend — ce qui démontre bien à quel point c’est devenu important.

«Si les gens s’attendent à des prises de position extrêmement fermes, ce n’est pas le bon livre pour eux.»

Ouverture, fermeture

Réflexion sur une extrait du livre «Dialogue sur la nature humaine», de Boris Cyrulnik et Edgar Morin, cité sur le blogue de Sébastien Provencher.

Je suis d’accord avec les auteurs: une société doit continuellement chercher un équilibre entre l’ouverture et la fermeture — et qu’il est préférable de miser sur l’ouverture, parce que cela permet à la société de s’enrichir.

Je suis aussi d’accord que la refermeture (le mot est de Cyrulnik et Morin) représente une menace pour une société. Je trouve toutefois déplorable qu’on en fasse porter la responsabilité sur ceux qui en expriment le besoin.

Quand Cyrulnik et Morin accusent le fragment de la société qui prône «le renfermement culturel, national et religieux [et qui] oublie la solidarité avec les voisins et, plus largement avec toutes les autres sociétés humaines» (rien que ça!), je pense qu’ils pointent injustement du doigt des citoyens qui ne font qu’exprimer des craintes qui peuvent s’expliquer par toutes sortes de raisons.

Pour qu’une société puisse durablement miser sur l’ouverture, elle doit arriver à cultiver la confiance dans l’avenir chez tous les citoyens — un avenir enrichi par la diversité.

Quand une partie de la population n’a plus confiance dans cet avenir il ne faut pas s’étonner qu’elle soit tentée par la fermeture. Et ce n’est alors pas de sa seule faute. C’est aussi le résultat de choix collectifs — de choix éducatifs, économiques et politiques — qui ont pu créer chez-eux un sentiment de vulnérabilité devant l’avenir.

Dire à des gens qui expriment des craintes devant l’ouverture, qu’ils ont tort, pire, qu’ils sont racistes, ne permet pas d’améliorer la situation.

Je pense que leur opposer «le discours du rassemblement, de la connexion, de la communication et de l’empathie, de la communauté et de la communion» ne sera guère plus efficace.

Il faut plutôt reconnaître que nous sommes collectivement responsables de cette perte de confiance et de se retrousser les manches pour cultiver à nouveau le goût de l’ouverture chez une plus grande partie de la population.

Tout cela prend forcément du temps, des années, une génération peut-être. Le Québec l’a déjà fait avec succès avec la Révolution tranquille. On peut recommencer. On doit recommencer.

Mais il se peut qu’entretemps il faille répondre aux craintes par une certaine fermeture dans le but de maintenir la structure sociale, comme l’évoquent d’ailleurs Cyrulnik et Morin.

Pour cette raison, si je peux comprendre certaines critiques qui sont faites au projet de loi 21 (et j’en partage quelques-unes), je trouve déplorable que plusieurs opposants offrent pour seule alternative de ne rien faire du tout.

Nier les craintes ne m’apparaît pas une solution pour nous aider à retrouver, collectivement, le goût de l’ouverture et de la diversité. Je crains plutôt que ça ait l’effet inverse.

Photo prise au Musée des beaux-arts de Montréal, 2019

L’Entre-deux-mondes

« Écrire son journal, c’est avant tout écrire sur son époque. »

J’ai lu avec un beaucoup de plaisir cette semaine L’Entre deux mondes — Journal des années 2016-2018, de Dominique Lebel.

Dès les premières pages, j’ai apprécié l’écriture: très personnelle, concise, engagée. Il faut dire que pratiquant moi-même le journal personnel depuis plusieurs années, j’ai pu aisément m’associer à la démarche de l’auteur… et apprécier le défi que cela représente de tenir journal avec autant d’aisance (ça m’a d’ailleurs fait aussi réfléchir sur ma propre écriture).

« Lorsqu’on écrit, tout semble en lien avec tout. »

Il faut dire que les années qui sont racontées dans ce livre ne sont pas banales: élection de Trump aux États-Unis, apparition de Macron en France, référendum sur le Brexit au Royaume-Uni, démission de Pierre-Karl Péladeau, élection de Valérie Plante, élection de Jean-François Lisée comme chef du Parti Québécois, triomphe de la CAQ, effondrement du PQ… entre autres choses.

Passant élégamment de l’observation sociale et politique à l’introspection, le texte trace à la fois un portrait de notre époque, de son auteur et du rôle ambitieux qu’il s’y voit jouer.

« Il est l’homme qui sait parler à la fois à l’oreille des politiques et à celle des gens d’affaires. Une espèce en voie de disparition. » (Au sujet de Vernon Jordan, ancien conseiller de Bill Clinton)

Le style est naturel. Décomplexé. Pas de fausse humilité ici. J’aime.

J’ai craint un moment que la description de l’univers social très privilégié dans lequel évolue Dominique Lebel et son choix de citer abondamment les grands auteurs puissent nuire à son propos en empêchant plusieurs lecteurs de s’y reconnaître ou de s’y associer, mais ce n’est pas le cas. Je pense que le pari est réussi: la qualité littéraire du livre porte avec succès le récit qui nous est proposé. À mesure qu’on avance dans la lecture, l’auteur devient naturellement le personnage d’un récit qui nous est familier.

Il y a deux ans j’avais lu Dans l’intimité du pouvoir, du même auteur.

L’entre-deux-mondes m’a semblé bien supérieur, tant sur la forme que sur le fond. J’en recommande la lecture sans hésitation.

« Les « entre-deux-rendez-vous » sont très présents dans ma vie. Cette vieille peur d’être en retard, de ne pas être au bon endroit. Le monde entier semble en ce moment « entre deux ». »

Image: modification d’un extrait de la couverture du livre.

Réflexion sur le conseil national

14h00 — le conseil national vient de se terminer. Quelques notes spontanées pour conserver l’esprit du moment… et le partager avec les personnes qui ne sont pas à Trois-Rivières et qui m’ont dit pendant la fin de semaine qu’ils appréciaient que je le fasse.

Première chose : je suis ravi d’avoir été ici pour assister (j’étais observateur) à ce point tournant dans l’histoire du Parti Québécois. On s’engage maintenant (enfin) courageusement dans la voie d’un renouvellement en profondeur.

Deuxième chose: je tiens à lever mon chapeau aux jeunes, et à leur présidente, pour leur leadership tout au long du conseil national. C’est à eux qu’on doit le succès de la fin de semaine. C’est de très bon augure pour la suite et pour le congrès. Toutes leurs propositions n’ont pas été adoptées, mais l’essentiel y est, et on ne peut pas toujours tout gagner — ça fait partie de la game, comme on dit.

Troisième chose: j’avais formulé un souhait ce matin et je peux dire qu’il a été amplement exaucé. Sylvain Gaudreault et Véronique Hivon ont clairement appuyé les demandes des jeunes et exprimé l’importance d’adopter une nouvelle attitude. Harold Lebel est aussi très habilement intervenu, dans le même sens, à un moment délicat des échanges. Et Pascal Bérubé a lui aussi montré qu’il a entendu les messages les plus importants de la fin de semaine.

Quatrième chose: la couverture des médias… Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant la une de La Presse à 14h: «Les jeunes péquistes essuient une rebuffade». Et le choix de la photo (un jeune qui avance dans la pénombre tête baissée) ajoute au pathos. Ça ne rend pas du tout compte de ce qui a été vécu dans la salle.

MAIS, MAIS, une fois qu’on a dit ça, et même si c’est très tentant, il ne faut pas se remettre dans un état d’esprit de victime des médias. Ça nous replongerait dans la bouette dont on a enfin commencé à se sortir en fin de semaine.

À partir de maintenant, on (re)prend le contrôle du destin de ce parti.

La seule chose qui compte c’est de redonner envie aux gens de s’intéresser à nous, et ce n’est pas en chiâlant contre les médias qu’on va y arriver.

Si on aime pas l’image que les médias donnent de nous, alors communiquons nous même, plus et mieux, et de façon plus ingénieuse. Réinvestissons les blogues, utilisons les podcasts, développons nos idées là où elles trouveront des terrains fertiles.

Crédit photo: Denis Martel, les Engagés publics.

Conseil national — 2

C’était huis clos au Conseil national du Parti Québécois cet après-midi, je vais donc rester discret sur les détails, mais quand même, quelques notes.

L’adoption du budget pour la prochaine année a été faite sans trop de débats. Je retiens surtout des échanges qu’un militant a fait valoir l’ingéniosité dont Option nationale a su fait preuve par le passé. Il y avait une certaine audace là… mais je pense qu’il a eu raison de le faire.

On a ensuite abordé la proposition de tenir un congrès extraordinaire en novembre pour poser les bases d’un nouveau Parti Québécois. C’était le point le plus chaud de la fin de semaine… et ça a donné lieu à deux moments très importants.

D’abord la manifestation d’appui des jeunes, qui se sont immédiatement alignés au micro Pour et qui ont exprimé tour à tour leur appui à la démarche proposée. Une démonstration de force très habile et très ordonnée.

Ensuite, la prise de parole de Jérémi Lepage, suivi de William Fradette, qui ont fait preuve d’un aplomb remarquable en s’adressant à l’assemblée pour dire chacun leur tour quelque chose comme:

«Je suis un des signataires de la lettre des jeunes qui appuient les constats formulés par Catherine Fournier. [silence] Je veux que vous sachiez que depuis que je suis arrivé ici je sens qu’on m’associe au côté obscur de la Force… pis je trouve ça ben plate. Je ne suis pas ici pour faire la plante verte. Je suis ici pour me retrousser les manches, pour dire ce que je pense, et ça ne m’empêche pas d’être au micro Pour

Et après un petit silence, ils ont recueilli des applaudissements chaleureux.

De mon point de vue, c’est la franchise de leurs interventions qui a été le moment tournant de la journée. C’est ça qui a dénoué le malaise qui polluait l’atmosphère péquiste depuis dix jours. À partir de là, les choses ont été plus simples.

Au terme du vote — unanime en faveur de l’organisation du congrès spécial! — l’exécutif national a même pris la peine de remercier les jeunes:

«Vous avez le droit de critiquer le parti et de ne pas être d’accord sur tout. On vous remercie d’être avec nous. Si on est ensemble, c’est ici que ça va se passer.»

Je retiens deux choses de l’après-midi:

1. Le travail aussi discret que rigoureux que de l’exécutif national a réalisé au cours des dernières semaines a été reconnu par le Conseil national.

Mais surtout:

2. Le leadership dont on avait besoin pour passer à travers la journée est venu des jeunes. J’aurais aimé entendre aussi les élu.e.s.

De mon point de vue, les jeunes ont montré qu’ils méritaient qu’on leur fasse confiance pour la suite.

J’ai hâte à demain.

Photo: Thomas Gaudreault, sur Twitter.

 

Conseil national — 1

Vu le contexte, j’ai choisi de remettre l’épaule à la roue et de prendre part au Conseil national du Parti Québécois, qui a lieu cette fin de semaine à Trois-Rivières.

Quelques observations de la première matinée:

  • La couverture médiatique donne l’impression que ça se passe dans le chamaillage, mais ce n’est pas du tout ce que je ressens ici.
  • Les jeunes avec qui j’ai parlé sont très sincères. Ils sont ici parce qu’ils veulent contribuer à la suite. Je me suis inquiété un moment du niveau d’écoute qui leur était réellement accordée, mais la rencontre entre Pascal Bérubé et Jérémi Lepage me semble être un bon signe (voir ici).
  • Le bilan sans complaisance de la période 1995-2019 qui a été présenté aux militants était nécessaire, pointant les nombreuses incohérences qui ont brouillé, à répétition, l’image du parti. Le survol du contexte international dans lequel les partis politiques sont forcés de se redéfinir était aussi très pertinent.
  • Je trouve qu’on consacre encore trop d’énergie à dénigrer les autres partis. Dans le contexte actuel, ça nous détourne de l’objectif de redonner le goût aux gens de s’intéresser au Parti Québécois. Comme l’a dit un militant: «Il faut convaincre les gens d’être avec nous autres, pas contre les autres».

Et comme il se dit vraiment beaucoup de choses dans un conseil national (discours officiels, interventions dans la salle, échanges en coulisses, etc.) je me suis donné un critère pour guider ce à quoi je vais consacrer de l’attention pour la suite.

C’est très simple:

Si la même chose aurait pu être dite, souvent à l’identique, en 2004, 2009, 2012 ou 2015… je n’en tiens pas compte.

Ce qui m’intéresse c’est ce qui n’aurait pas pu être dit avant, ou qui est formulé tout autrement. Parce que je pense qu’il n’y a que ça qui compte si on veut éviter de refaire les mêmes erreurs que par le passé.

Le discours de Frédérique Saint-Jean, présidente du CNJPQ, était particulièrement intéressant de ce point de vue.

La tentation marketing

Il y a encore des gens qui pensent que c’est avec une bonne job de marketing que le Parti Québécois va se redonner meilleure allure. Et je ne fais pas référence qu’à la question du nom du parti. Je parle surtout de la façon d’aborder la question nationale.

J’entends encore des gens dire qu’il va falloir trouver de nouvelles façons pour mieux expliquer aux jeunes pourquoi l’indépendance est importante.

Je pense que ce type de raisonnement est au coeur même du problème que rencontre aujourd’hui le Parti Québécois.

Je pense que pour survivre, il va falloir renverser complètement cette façon de penser.

Si les vieux indépendantistes veulent que la majorité des jeunes adhèrent éventuellement à l’idée de l’indépendance (un impératif démographique), ils devront accepter de se mettre au service des aspirations des jeunes. Et je m’inclus dans cette catégorie: je suis un jeune vieux indépendantiste.

Il va falloir qu’on accepte de tout reprendre à partir des aspirations des jeunes et arrêter d’essayer de les convaincre des bienfaits du pays auquel nous avons rêvé depuis les années soixante, soixante dix, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix.

La priorité à partir de maintenant doit être d’aider les jeunes à prendre confiance en eux — de les aider à acquérir les compétences et les ressources pour se réaliser. Qu’ils rêvent à gauche ou à droite, n’a aucune importance du moment qu’ils développent la conviction d’avoir leur destin bien en main. Parce que personne ne prend le risque de fonder un nouveau pays s’il n’a pas d’abord confiance en lui / elle.

Si on est indépendantiste, c’est parce qu’on pense qu’il sera plus facile pour les jeunes de se réaliser dans un pays que dans une province — et qu’ils seront à même de le constater, et que c’est incontournable.

Je suis personnellement convaincu que les jeunes réaliseront rapidement qu’il faut que le Québec soit un pays pour pouvoir aller au bout de leur rêve. Mais j’accepte l’idée que si ça n’arrive pas, ça voudra dire que l’indépendance n’a plus la même pertinence qu’autrefois.

Je crois qu’il faut accepter cette possibilité pour recommencer à rassembler.

On ne fait pas l’indépendance pour se faire plaisir, on la fait pour aider ceux et celles qui nous suivent à vivre mieux — en harmonie avec leur histoire, leur culture et les enjeux de leur époque. S’ils n’en voient pas l’intérêt, on ne doit pas leur imposer.

Si on n’est pas prêt à prendre le risque de mettre l’indépendance entre les mains des jeunes, c’est parce qu’on pense mieux savoir qu’eux-mêmes ce qui sera bon, pour eux, dans le futur.

C’est une attitude qui ne donnera envie à personne de s’associer au Parti Québécois…

…et qui en décourage déjà plusieurs de s’engager à nos côtés — même pour des sujets qui les motivent et pour lesquels on a toutes les raisons de croire que notre programme est le meilleur.