«C’est pas nous, c’est elle»

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Ça fait très longtemps qu’un article de journal ne m’a pas autant choqué. Et pourtant, ce n’est pas parce qu’on manque de sujets d’indignation par les temps qui courent…

Une ado de Trois-Rivières cause l’annulation d’une question d’examen du ministère | Le Soleil | 16 juin 2016

L’article nous apprend que la question principale de l’examen national d’histoire de quatrième secondaire sera annulée, par mesure d’équité (comme une autre question, d’un autre examen, la semaine dernière, j’en parlais ici).

Dès le titre de l’article du Soleil, on pointe du doigt une ado comme responsable du cafouillage.

Une ado.

Et pourquoi on dit qu’elle est responsable? Parce qu’elle a diffusé sur les réseaux sociaux une vidéo dans laquelle elle expliquait le raisonnement de son professeur sur ce qui pourrait leur être soumis à l’examen. Pas la question d’examen, un tuyau d’un prof pour bien se préparer à l’examen.

Or, apparemment le prof avait trop bien vu… Conclusion du ministère: à partir du moment où cette vidéo circulait, «les étudiants avaient trop d’information.» On annule tout.

Qui est responsable? Pas le ministère qui a conçu l’épreuve, pas une responsabilité partagée d’un paquet de monde. Non. L’ado.

Sérieusement. Voilà tout un système qui fait porter le poids d’un échec sur une ado.

La conclusion de l’article m’a fait crier:

De toute évidence, l’adolescente est atterrée par la tournure des événements. «Je suis vraiment désolée, écrit-elle. Présentement, je me déteste. Je ne sais plus quoi faire avec toutes les insultes que je reçois par des gens qui ne comprennent pas ma situation. Tout le Québec sur le dos, c’est de quoi.»

«Présentement, je me déteste.»

C’est grave. Très grave.

Je pense que le ministre de l’Éducation devrait appeler cette adolescente et la rassurer. Elle n’a rien fait qui mérite qu’elle se déteste.

Le système scolaire ne devrait, sous aucun prétexte, amener un enfant à dire qu’il se déteste.

C’est notre responsabilité, à tous, d’être garant de cela.

Je vous invite, monsieur le ministre, à prendre le téléphone et à porter rapidement, en notre nom à tous, ce message essentiel auprès de cette jeune fille.

Réenchanter la politique

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L’auteur Yvon Rivard publiait une lettre coup de poing dans Le Devoir du 10 juin.

« Ce matin, je ne perçois plus que la face sombre du destin québécois (…) Je ne vois plus qu’un pays qui s’enlise dans l’insignifiance et l’incohérence…»

«La question que je me pose depuis des années et qui resurgit violemment ce matin est la suivante: comment se fait-il que le Québec des cinquante dernières années ait développé tant de compétences dans tous les domaines (artistiques, intellectuels, économiques, etc.), ait favorisé l’émergence d’une véritable conscience sociale, écologique, féministe, et que tout cela aboutisse à tant de médiocrité politique et morale?»

Le jugement est très dur. Mais je dois admettre qu’il me rejoint, moi, l’optimiste. Et ça fait mal. Ça me rappelle un peu Le Québec me tue d’Hélène Jutras, en 1994.

Mais comment reprocher à Yvon Rivard ce sentiment quand on voit l’actualité des dernières semaines? Pire: quand on constate l’outrecuidance du premier ministre, chef du Parti Libéral, qui s’entête à vouloir nous convaincre que ça ne va pas si mal. Et même que ça va bien.

C’est complètement ridicule, et c’est la cerise sur le sundae du désastre, mais ce n’est malheureusement pas tout.

Il y a aussi une forme de négligence de tous les autres partis politiques, qui contribuent à cette ambiance en s’enlisant, jour après jour, dans des jeux partisans qui ont maintes fois démontré leur insignifiance — et qui, dans les faits, ne font qu’entretenir le statu quo.

Quand je lis dans un article placé à la une du Devoir que «la campagne d’idées de Jean-François Lisée vient brouiller les cartes [dans la course à la chefferie au Parti Québécois]», je me dis que ça résume admirablement le malaise dans lequel nous sommes plongés: le vide.

Nous sommes devant un dur constat: au Québec, les calculs partisans ont depuis trop longtemps pris le dessus sur les idéaux… dont le monde politique devrait pourtant être l’indispensable porteur. Et ce n’est certainement pas le seul fait du Parti Québécois. C’est toute notre vie démocratique qui sombre trop souvent dans la mise en scène.

Il m’apparaît important de rappeler, à cet égard, un passage du texte d’Hélène Jutras:

«Il y a, bien sûr, des gens de mon âge que la politique enthousiasme. Je ne les comprends pas. Sur le plan théorique, oui, la politique m’intéresse, mais dans la pratique, la campagne électorale me fait bâiller. J’aurais une idée pour améliorer le tout: j’interdirais à tous les candidats de parler de leur adversaire pour le critiquer. Ils ne parleraient plus du tout. Car, à quoi bon critiquer l’autre, quand on pourrait parler des idées qu’on défend plutôt que de celles qu’on désapprouve?»

C’est une remarque qui me semble tout aussi pertinente, sinon plus, vingt ans plus tard. Et ce n’est pas étranger au choix que je fais aujourd’hui de m’accrocher, de toutes mes forces, à la possibilité de faire la Politique autrement. Ça me semble nécessaire pour ne pas sombrer dans le cynisme, pour pouvoir continuer à militer, comme président du Parti Québécois pour la circonscription de Jean-Talon et pour la région de la Capitale-Nationale. Parce qu’il faut continuer. Parce que c’est plus indispensable que jamais.

Je suis convaincu que ce n’est pas en faisant seulement un peu mieux, et même de façon beaucoup plus charismatique, le même genre de politique que nous avons fait depuis quinze ans que nous arriverons à obtenir des résultats différents. Il faut absolument remettre très clairement de l’avant nos idéaux, proposer des idées qui sortent des sentiers battus et donner forme à des projets concrets. On doit réenchanter la politique.

C’est une nécessité si on veut intéresser à nouveau celles et ceux, jeunes et vieux, ici depuis toujours et arrivés depuis peu, qui se sont désintéressé de la politique au fil des ans, notamment — il faut bien l’admettre — devant l’entêtement du Parti Québécois à ressasser d’inutiles débats sur le meilleur moment pour tenir un troisième référendum (qui ne sera pourtant jamais plus qu’un moyen pour conclure une démarche de rassemblement national autour d’un projet de société particulièrement ambitieux).

Pour se sortir du bourbier collectif décrit par Yvon Rivard, il faut que nous trouvions les moyens pour redonner confiance aux citoyens dans le monde politique. Il faut leur redonner le goût de s’y intéresser, et éventuellement de s’y engager.

Sans ça, on risque fort de continuer à s’enliser dans l’insignifiance et l’incohérence.

La faute des réseaux sociaux

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L’examen de fin d’année de mathématique a beaucoup fait parler de lui. Le Devoir y consacre un (autre) article ce matin.

Le ministère revoit l’examen de maths | Le Devoir | 9 juin 2016

L’essentiel de l’article tourne encore autour du trop grand niveau de difficulté de l’examen, mais c’est la fin de l’article qui attire surtout mon attention.

On y apprend que toute une partie de l’épreuve a été annulée pour cause de «violation de confidentialité à la suite de l’article du Devoir et des réseaux sociaux, c’était trop d’information en circulation» — alors que toutes les écoles n’avaient pas encore fait passer l’examen.

Je comprends aisément que du moment où on constatait que certains élèves avaient eu accès à certaines questions avant de s’asseoir devant leur copie, c’était devenu une question d’équité… ce que je ne comprends pas c’est qu’on ait pu penser que c’était une bonne idée de planifier une épreuve nationale uniforme qui n’aurait pas lieu en même temps pour tout le monde… en 2016!

La responsable de la sanction des études précise:

« On est devant une nouvelle réalité avec les réseaux sociaux, l’information circule davantage alors on doit adapter nos façons de faire à la situation actuelle. »

Nouvelle réalité. C’est là que ça bogue.

Ce n’est pas une nouvelle réalité. C’est une réalité. Point. C’est écrit, décrit, commenté, expliqué, dans de très nombreux rapports — et même dans des rapports du ministère de l’Éducation! Et, cela, depuis plusieurs années.

Plus encore: c’est une évidence dans la vie de tous les jours, autour de chacun de nous: dans les autobus, dans nos maisons, à la télévision, dans les restaurants. Partout.

Déjà en 2009, Internet était tellement présent dans la vie des ados québécois, qu’un site web français avait détecté un afflux anormal de visiteurs dans les jours suivant la distribution du cahier de préparation de l’épreuve obligatoire de français de la fin du 1er cycle du secondaire. J’y avais fait référence dans la conférence d’ouverture de l’AQUOPS en mars 2010 (l’image du haut du texte et celle ci-dessous sont d’ailleurs extraites de cette présentation).

Six ans plus tard. On plaide encore la nouveauté.

Il faut le dire clairement: la seule chose que cet échec dans l’application de l’examen démontre (à nouveau) c’est l’extrême lenteur de certaines de nos institutions quand il devient nécessaire de s’adapter.

Ce n’est pas la faute des réseaux sociaux. C’est la faute de ceux qui croient encore pouvoir faire comme s’ils n’existaient pas.

Il faut arrêter une fois pour toutes de parler des réseaux sociaux comme d’une nouvelle réalité.

Il faut arrêter de plaider (même de bonne foi) la surprise devant la vitesse de transformation de la société. Il faut commencer à s’y intéresser. Vraiment. Et y mettre ressources et efforts en conséquence.

Si on veut vraiment éduquer, aider et accompagner les jeunes, il faut d’abord comprendre le monde dans lequel ils vivent et se développent.

C’est une urgence. Surtout pour le ministère de l’Éducation.

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Le 7 juin, trois années et un ballon

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J’ai commencé à écrire ce texte dans le train Montréal-Québec. Mon iPhone m’indiquait que nous roulions à 145 km/h. Ça va vite. Mais ce n’est tellement rien. Tout va tellement plus vite que ça… surtout en politique!

La preuve, si on recule un peu:

7 juin 2015 — Il y a exactement un an. C’était jour d’élection partielle dans la circonscription de Jean-Talon. J’étais candidat. Mon principal adversaire était Sébastien Proulx, devenu ministre de l’Éducation depuis. Le travail de toute l’équipe nous avait permis d’obtenir un excellent résultat, en forte progression sur l’élection précédente, mais évidemment pas assez pour gagner. Pierre Karl Péladeau était fraîchement élu chef du Parti Québécois. Si, si, je vous assure, c’était il y a un an!

Et si on recule encore un petit peu plus:

7 juin 2014 — C’était jour de Conseil National des Présidents et des Présidentes du Parti Québécois, à Drummondville. Mon journal personnel indique: «Discours d’adieux très intelligent et très touchant de Mme Marois». Deux mois après une terrible défaite électorale (où j’étais aussi candidat) dont le parti n’a malheureusement pas encore tiré toutes les conclusions. Deux ans seulement… même si tellement d’eau a coulé sous les ponts depuis!

Retour vers aujourd’hui:

7 juin 2016 — aussi invraisemblable que cela puisse paraître, le Parti Québécois est à nouveau plongé dans une course à la chefferie. J’ai passé la soirée à recueillir des signatures pour la candidature de Véronique Hivon. Cela m’a donné l’occasion de discuter avec pas mal de monde. Il est un peu passé 23h, je suis content. Notre mouvement est vigoureux.  Je pense que je peux le dire avec encore plus de confiance que l’an dernier à pareille date.

Je crois que les conditions d’une véritable refondation du Parti Québécois sont enfin réunies. Je l’espère. Sur quelles bases est-ce que ça va se faire? Je ne le sais pas encore. Je crois qu’il est encore beaucoup trop tôt pour le dire.

Plusieurs options s’offrent aux membres. Elles peuvent sembler bien différentes les unes des autres, mais au moins trois me semblent avoir un point commun important:

  • Alexandre Cloutier propose que le Parti Québécois continue dans la même voie, mais en faisant mieux;
  • Martine Ouellet propose de forcer le rythme en faveur de l’indépendance;
  • Jean-François Lisée propose plutôt de remettre prioritairement sur pied l’État québécois;

J’ai plus de mal à décrire la proposition de Paul Saint-Pierre Plamondon (s’il arrive à être candidat), parce que je ne le connais pas encore suffisamment.

De mon point de vue, aucune de ces propositions ne remet fondamentalement en question les dogmes autour desquels se déploie notre espace politique depuis quarante ans. Je pense qu’on pourrait aussi dire la même chose de la proposition de Nicolas Marceau, Alain Therrien, Mireille Jean et Catherine Fournier — mais j’ai besoin d’y réfléchir encore un peu avant de me faire une idée définitive à ce sujet.

J’ai l’impression que c’est comme si on jouait au ballon dans une cour d’école depuis tout ce temps et que, constatant que le jeu a perdu pas mal d’intérêt parce que ce sont toujours les mêmes qui gagnent, Alexandre, Martine et Jean-François se contentaient de proposer de changer les équipes de côté de terrain. Comme si ça pouvait modifier le résultat de la partie suivante.

Jean-François Lisée me répondrait probablement que mon analogie est injuste, parce qu’à la différence des autres, lui saura convaincre quelques joueurs de changer d’équipe pendant le déplacement et que cela lui donnera de meilleures chances de gagner. C’est peut-être vrai, mais ça ne me semble pas très stimulant comme stratégie.

Je trouve que la proposition de Véronique Hivon est radicalement différente.

Je pense que Véronique est celle qui a le mieux  compris que les résultats du jeu politique québécois sont devenus tellement prévisibles qu’il a perdu tout intérêt pour pas mal de monde. À preuve, il y a de plus en plus de joueurs qui choisissent de rester sur les lignes de côté et qui se contentent de crier de temps en temps.

C’est pour ça qu’il faut aborder les choses autrement, incarner une autre façon de faire la politique, réformer le système électoral, stimuler la démocratie locale,  favoriser la participation des citoyens, etc., sans jamais renier notre désir de faire du Québec un pays — parce que ce n’est pas une coquetterie, c’est une nécessité.

La proposition de Véronique ne consiste pas à changer l’heure du match, la couleur du ballon ou le côté de terrain occupé par chacune des équipes. Elle consiste à transformer le jeu pour qu’il favorise l’engagement d’un plus grand nombre de joueurs, pour leur redonner progressivement le goût de gagner… et de le faire avec nous!

C’est sans doute un peu plus abstrait au départ, un peu difficile à expliquer et un peu plus long à mettre en place, mais je pense que c’est une approche qui est à la fois plus stimulante et plus prometteuse si on veut vraiment sortir du cycle des défaites.

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Le texte lu par Guillaume Vigneault à l’occasion de l’inauguration du local de campagne de Véronique Hivon s’inscrit, lui aussi, il me semble, dans cette perspective:

Y’a une photo, dans le fond d’une boîte… | 5 juin 2016