Perspective

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Même parcours que tous les matins. Ou presque. Une rue plus à l’est. Et un peu plus détendu que je ne l’étais depuis quelques semaines.

La lumière change. La perspective aussi. Ce qui se cachait se révèle. Je découvre une autre ville.

Un photographe m’a déjà dit: « quand tu penses avoir devant toi un beau sujet, déplace toi d’un mètre, à gauche, à droite, en avant ou en arrière — tu trouveras souvent un angle encore plus intéressant. »

Quelques pas. C’est parfois tout ce qu’il faut.

Correspondance

K. avait les yeux rivés à son écran — du matin au soir. La nuit, même, parfois. Mais ce n’était pas le principal problème.

On lui écrivait. Il fallait qu’il réponde.

Alors, il répondait. Le plus rapidement possible. C’est ce qu’on attendait de lui.

Les messages s’accumulaient. Des centaines chaque jour. Il y répondait. C’est tout.

C’était l’essentiel de son travail. Répondre. Éternel recommencement.

D’autres avaient évidemment pour métier d’initier des communications. Ils écrivaient à des gens comme lui, qui y répondaient. C’était mieux comme ça.

Il y avait autrefois des gens dont le métier exigeait à la fois d’adresser des messages et de répondre à d’autres. Mais le nombre des échanges avait augmenté jusqu’à s’emballer et il avait fallu mieux partager les tâches. Ce qui avait été fait à l’occasion d’un décret. Répondre aux messages était alors devenu un métier à part entière. Un métier très particulier parce qu’il  exigeait de ceux qui l’exerçaient d’adapter le rythme de leur vie à celui de l’arrivée des messages. Les meilleurs répondants étaient adulés. Leur inbox était toujours vide. Aussitôt arrivé chaque message trouvait réponse. À peine un petit lag, le matin, au réveil. Vite comblé, après un café.

Ceux qui écrivaient étaient beaucoup moins nombreux que ceux qui répondaient. Un seul suffisait généralement à occuper une dizaine de répondants. C’était plus facile.

Ils initiaient assez peu de messages au fond parce que les réponses qu’ils obtenaient permettaient généralement de réagir, de demander des précisions, ou d’adresser des remerciements qui seraient rédigés de manière à susciter une nouvelle réponse.

Le système fonctionnait bien. C’était ainsi. Sauf pour quelques-uns, qui s’étaient exclus de cette mécanique en revendiquant un statut dit équilibré en vertu de la clause dite écologique du décret sur la correspondance électronique.

Les aspirants à ce statut devaient faire la preuve de leur capacité à endiguer efficacement le flot de messages qui leur étaient adressés de manière à dégager suffisamment de temps pour pouvoir initier des messages à leur tour. Cela ne se faisait généralement pas sans heurts, et sans décevoir quelques correspondants habitués à recevoir presque instantanément des réponses, mais certains y arrivaient assez bien.

Une fois acquis ce statut, il ne resterait plus à K. qu’à trouver ce qu’il ferait de ce temps d’écriture.

Qu’allait-il écrire? À qui s’adresserait-il?

Il n’en était pas encore là.

Mais presque.

Touiller

Un peu de sucre, peut-être un peu de lait (mais vraiment très peu) — et touiller. Bien touiller. Avant de boire, sans tarder.

C’est vrai pour le thé et pour le café. C’est aussi vrai pour la vie, de façon générale.

C’est important de pouvoir touiller, d’oser brasser doucement, de mélanger, de remixer — et, pour cela, de se laisser entraîner hors de sa zone de confort.

C’est généralement que l’aventure commence vraiment.

Et le plaisir aussi.

Alors touillons!

Bâtir

Un étage à la fois. Lentement, mais sûrement. Là où était les quais d’un ancien chantier maritime, face à la gare — espace de construction, d’aventures, de rêves, de départ et d’arrivées — où se côtoie constamment la fiction et le réel.

Et enfin les poutres, où naissent portes et les fenêtres; où l’horizon prendra finalement forme dans la vie des résidents.

J’y reviendrai bientôt. Il aura changé d’allure.

Imparfait, certes. Mais habité.

Enfin.

 

E

Drummondville. En train. Tôt le matin. Direction Montréal. À droite, la gare. À gauche, l’entrepôt de fruits et légumes. Je le vois presque toutes les semaines. Un peu après 7h. Ou alors le soir, vers 19h, au retour, selon le siège qui m’a été assigné.

Je n’avais pourtant jamais remarqué ce qui m’a sauté aux yeux ce matin. Le E.

Sur l’affiche, en lettres géantes: E. Larocque & Fils Inc.

Sur les camions, seulement: Larocque & Fils Inc.

Le E a disparu.

Internet. Il  y aurait une vingtaine de Larocque à Drummundville. Aucun dont le prénom commence par E.

Il y a aussi un Larocque-Poisson et une Larocques, avec un S. Et une foule de doublons dans Canada 411.

Selon L’Express du 20 mai 2008, le président de Larocque et Fils Inc. s’appellerait Gilles Larocque.

Apparemment pas de Gilles Larocque à Dummondville — mais quatre G. Larocque.

Un de ces G est probablement le fils du E disparu.

On peut présumer qu’il a aussi un fils. Puisque le & n’a pas disparu en même temps que le E. C’est généalogique.

Le train a repris sa route.

J’ai repris ma lecture.

Perec. La disparition.

Aventure

Paris, Francfort, New York, Montréal, Québec, Ottawa, Drummondville. Par avion, par train, par autocar et en voiture de location. Par toutes les températures, à toutes les heures. Seul et accompagné. Les yeux ouverts et les yeux fermés. En écoutant les voisins discuter ou Martin Léon chanter.

Ce sont les cailloux du petit Poucet restés dans ma poche.

Ils racontent une aventure dont la fin reste à écrire.

S’il doit y avoir une fin à pareille aventure.

Je n’en suis pas si sûr.

La mort

Reçu d’un ami:

Tu devrais parler de la mort… J’ai perdu un employé aujourd’hui. Il me semble que la mort rôde dans notre entourage…

Pas de doute, la mort rôde. Elle a envahi notre espace toute la semaine, elle s’est immiscée dans nos conversations. La mort sale, celle qui est guidée par le ressentiment. Nous lui avons fait une place. Une trop grande place. Ça m’attriste.

Pas le goût de parler de la mort. Pas de cette mort-là. Pas envie de me prêter à la banalisation de la détresse. Le courage de dire tout haut ce que bien des gens pensent tout bas mon cul. Quel courage? On ne banalise pas la mort, ni haut ni bas. On la respecte. Parce qu’on respecte la vie.

Parlons d’amour, d’amitié, de souvenir et de compassion. Parlons de la mort à l’occasion de laquelle on témoigne. De celle qui inspire. De celle qui fait aimer. De la mort qui donne le courage de vivre.

Parlons de l’envie. De la vie. Et de l’aide qu’on se doit les uns les autres pour l’aimer, pour s’aimer, tous les jours, autant que possible.

Cher ami, je ne sais pas comment tu as perdu ce collègue, et je ne sais pas si c’est sous cet angle que tu souhaitais que je parle de la mort — mais c’est ça qui est ça, j’ai préféré parler de la vie. J’espère que ça t’ira ainsi.

Gris (et lent)

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Il faisait gris ce jour-là. Un gris d’hiver. Un gris d’après la pluie. Le gris de la gadoue. Le gris qui fait plouch plouch et qui laisse les pieds mouillés juste d’y penser.

Regard au nord, sous cette lumière, l’illusion d’un vieux Montréal. Regard au sud, la réalité du Vieux-Montréal.

En haut de la côte, le feu est rouge. Au bas de la côte, il est vert. On pourra monter, un peu, mais pas trop.

À Montréal tout est lent. C’est l’hiver.

L’ascenseur

Je ne l’avais jamais vu dans le lobby. Il était jeune, je pense. Il avait un lourd passé, j’en étais certain. Ses cheveux étaient en broussailles, ses vêtements étaient abimés, mais ils étaient propres. Il avait le regard vif. Les poches de son pantalon aux motifs militaires étaient chargées de documents pliés et d’enveloppes ouvertes à leur extrémité. Je l’ai suivi dans l’ascenseur.

Une douzaine de boutons pour autant d’étages. Il hésita. C’était la première fois qu’il venait dans cet immeuble.

— bureau 335, vous savez quel étage?

— c’est au troisième, lui ai-je répondu (évitant d’ajouter évidemment).

Où pouvait-il bien se rendre ainsi, si tôt le matin? Je l’ai suivi du regard.

Bureau de l’aide juridique, section criminelle

Évidemment (j’ai pas pu retenir celui-là).

La porte s’est refermée. Je ne le reverrais plus.

Criminelle.

Criminelle.

J’ai plongé la main dans ma poche. J’ai sorti mon iPhone. J’ai mis mon index sur l’icône de iBooks. J’ai sélectionné La roue et autres nouvelles, et j’ai fait une recherche.

criminelle

Voilà! C’était ça. Je le savais. Je l’avais lu quelques jours auparavant.

« …quand de nouveau à la porte on sonna. […]

C’était deux messieurs, mais deux autres, d’une autre police, criminelle celle-ci. Je n’y suis pour rien. Je ne me permettrais pas de qualifier de criminelle une police quelle qu’elle soit. Ce sont eux qui l’ont ainsi qualifiée. […]

Vous connaissez cet homme? demanda le plus grand en me collant sous le nez sa propre figure? Oui, dis-je, je l’ai encore vu ce matin. Où ça? demanda l’autre. Dans ma salle de bains, lui répondis-je. Ah bon? s’étonna le plus grand, et que faisait-il dans votre salle de bain? Alors moi: il se rasait. »

Fantastique!

De l’étrange type, bien réel, que j’avais suivi dans l’ascenseur  jusqu’à cet homme, fictif, qui était recherché par la police criminelle, il n’y avait donc qu’un bouton d’ascenseur et mon iPhone, dans ma poche.

Comme quoi ça bouscule parfois les frontières de la fiction de lire en numérique.

C’est une histoire vraie. Pour l’essentiel.

Par là

L’issue. Enfin.

J’étais seul dans le labyrinthe souterrain d’un Montréal d’hiver. La nuit. Tard. Seul avec les plus seuls. L’itinérance. La misère. Seule. Plus seul encore.

Parcours erratique dans le tunnel. L’étouffement. l’écho sonore. l’escalier. l’espoir.

Vers le haut. par là. sortie. surface. le monde. les autres. moi. Enfin.

C’était demain.

Nous y voici.

Bloc-note

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Huit centimètres de large. Une quinzaine de long. Les feuilles (une soixantaine) étaient reliées par le haut à l’aide d’une petite spirale de plastique noir. De cette façon, elle pouvait tourner les pages aisément.

Ce ne pouvait pas être une liste d’épicerie. Ce devait être une pièce de théâtre.

Le texte était écrit tout petit, imprimé recto verso. Aucun paragraphe apparent. Chaque phrase semblait tenir sur une seule ligne. Seulement quelques annotations écrites ici et là, d’une main maladroite — vraisemblablement pas la sienne.

Elle était assise en face de moi. J’ai pensé lui demander ce qu’elle lisait. J’ai préféré l’imaginer. Écrire.

Je descendrai au prochain arrêt. Elle a toujours le regard sur son bloc-note et moi les doigts sur mon iPhone.

Bon voyage.

Retard

Vite. Plus vite. Encore un peu plus vite.

J’allais être en retard. Le trottoir était bondé. Je ne pouvais pas aller aussi vite que je l’aurais souhaité. Les gens s’arrêtaient devant les menus, hésitants, avant d’entrer dans les restaurants. Je devais zigzaguer. Pardon. Excusez-moi. Merci. Pardon.

Nouveau regard sur ma montre. Merde, mon rendez-vous!

Courir? C’était bien trop humide! Un taxi? Aucun en vue.  Merde. Merde. Merde. Et si seulement je savais où. Où était ce rendez-vous?

Mais je savais que j’allais être en retard. Très en retard.

Et soudain, le ciel s’est assombri et cet immeuble est sorti du sol — droit devant moi. Alors, j’ai recommencé à y croire. Je serais peut-être à l’heure. J’allais être à l’heure. Mais j’avais peur.

Kafka sur la Main. L’absurde. L’illusion.

J’y suis resté prisonnier dix ans. Quinze ans peut-être.

J’aurais préféré être en retard.

Il dira plus tard qu’il ne regrette rien, mais il le raconte en pleurant.