Google, les livres, le Québec: « Prêts, pas prêts… »

J’ai été surpris en lisant ce texte dans Le Devoir de ce matin:

Numérisation de livres – Google présente son offre aux auteurs et aux éditeurs québécois

J’ai été surpris d’abord par le titre de l’article, parce que, si on s’en tient aux faits, on ne devrait pas pas parler d’une offre de Google, mais bien d’un règlement hors cour à la suite d’une poursuite intentée contre Google.

Surpris aussi que Copibec serve ainsi de courroie de transmission pour Google vers les auteurs et les éditeurs, indifféremment [copie de la lettre], sans même prendre position ni même ajouter d’information à celles diffusées par Google, notamment en ce qui concerne les enjeux que soulève cet accord dans le cadre des juridictions canadiennes et québécoises. Est-ce suffisant? Peut-être n’était-il pas possible de faire autrement? Était-ce son rôle? Je ne sais pas, mais je n’en suis pas moins perplexe.

Surpris d’apprendre, par la suite, que plusieurs éditeurs avec lesquels je travaille par ailleurs n’ont pas encore reçu la lettre de Copibec/Google alors que leurs auteurs l’ont déjà reçue et qu’ils commencent, naturellement, à leur communiquer diverses demandes.

Je comprends que l’accord survenu au cours des derniers mois entre les auteurs états-uniens (certains d’entre eux), les éditeurs états-uniens  (certains d’entre eux) et Google affectera éventuellement les éditeurs et les auteurs québécois et canadiens — mais je ne comprends pas qu’on précipite de cette façon tout le monde du livre dans la Gogglesphère, sans autres précautions de communication, préparation, documentation — voire avis ou recommandations. Cela me semble malheureusement préparer des jours difficiles entre les nombreux acteurs de l’écosystème du livre — préparer les affrontements au lieu de favoriser la concertation. Il me semble que c’est une manière de procéder qui ne peut que servir les intérêts de Google.

Que pensent les principales associations professionnelles de cet accord? Auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires?

Quelle interprétation fait de cet accord le ministère de la Culture, responsable de l’application de la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre (l’aussi délicate que célèbre Loi 51)?

Quelle analyse la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) fait-elle de cet accord?

Et là-dessus, entendons-nous bien, je ne suis absolument pas un anti-Google. Bien au contraire! Je suis plutôt plein d’admiration pour le talent, l’audace et le savoir-faire de cette entreprise. Un utilisateur de très nombreux de ses services aussi (en plus de la recherche, évidemment devenue incontournable). Je ne suis pas non plus contre l’apparition de nouveaux modèles économiques pour le livre — bien au contraire, puisque j’œuvre tous les jours à les faire advenir! Mais il ne faut pas perdre de vue la force de Google, sa puissance, son omniprésence — et le fait que ses intérêts ne sont pas forcément toujours les mêmes que ceux d’une petite industrie culturelle — à l’échelle du monde — comme celle du livre au Québec. Il faut être réaliste sur les rapports de forces qui sont en jeu.

Je ne dis pas non plus que les éditeurs ne doivent pas être présents dans le programme Recherche de livres de Google — j’ai d’ailleurs témoigné en ce sens lors d’une réunion de l’UNEQ en décembre — je dis seulement que ce n’est pas parce que Google peut contribuer à faire connaître, avec une très grande efficacité, les livres que nous publions ici qu’il faut pour autant accepter toutes les conditions qui nous sont proposées.

Bien sûr, vous pourrez rappeler, à la lecture de mes prochains textes sur le sujet, que je travaille avec des éditeurs, avec l’ANEL, que je côtoie régulièrement des libraires, des bibliothécaires, des auteurs — c’est toute la richesse de mon travail, que j’adore! — et suggérer que je ne suis pas neutre. C’est vrai — et je l’assume. Cela ne me privera pas pour autant de faire preuve d’esprit critique. Je pense qu’il y a des questions importantes qui doivent être soulevées au regard de cet accord, au moins dans une perspective québécoise, et que si d’autres ne le font pas, je ne me priverai pas pour le faire ici — en invitant ceux qui le souhaitent à réfléchir avec moi et avec ceux qui voudront prendre part à la conversation.

Ça y est la Recherche de livres de Google est vraiment débarquée au Québec. Décidément, la vie n’est pas un long fleuve tranquille…

Effrayant portrait d’un inconnu à partir des traces qu’il a laissées sur le Web

Un twit de Martin Lessard attire ce matin mon attention sur un texte publié dans Le Tigre qui est absolument renversant. L’auteur y fait le portrait d’un internaute inconnu, Marc L***, à partir des traces qu’il a laissées ici et là sur le Web… ouf! L’effet est effrayant.

« Bon annniversaire, Marc. Le 5 décembre 2008, tu fêteras tes vingt-neuf ans. Tu permets qu’on se tutoie, Marc ? Tu ne me connais pas, c’est vrai. Mais moi, je te connais très bien. C’est sur toi qu’est tombée la (mal)chance d’être le premier portrait Google du Tigre. Une rubrique toute simple : on prend un anonyme et on raconte sa vie grâce à toutes les traces qu’il a laissées, volontairement ou non sur Internet. (…)

Je préfère te prévenir : ce sera violemment impudique, à l’opposé de tout ce qu’on défend dans Le Tigre. Mais c’est pour la bonne cause ; et puis, après tout, c’est de ta faute : tu n’avais qu’à faire attention. »

J’y reviendrai certainement, mais il faut le lire. Et le faire lire, aux ados, dans les écoles, notamment.

Pas pour condamner; pour faire réfléchir.

L’image comme porte d’accès à la connaissance

En cette période où la tradition veut qu’on porte un regard rétrospectif sur l’année qui se termine, je me suis demandé lequel des milliers de textes que m’a rapporté mon agrégateur cette année avait le plus marqué mon imagination en ce qui concerne l’avenir du Web — et par voix de conséquence, celui de la société dans laquelle nous vivons.

Il y en a évidemment plusieurs… mais celui qui me reste le plus durablement ancré dans les neurones, celui qui me tarabuste depuis près de deux mois, c’est Is YouTube the Next Google? Et, complémentairement, celui que Internet Actu a publié sur le même sujet quelques jours plus tard: Quand YouTube remplacera Google.

« During one of the conference breaks (…) he mentioned that his son accesses the web through YouTube (…) Whenever [he] needed any information, he would open up YouTube, type in the search term and then just watch the videos that showed up as matches. He never Googled anything; he never went to any other site; his entire web experience was confined to YouTube videos. »

Je n’avais n’avais d’abord que survolé ce texte, le jugeant un peu farfelu. Mais depuis, je constate que mes enfants aussi accèdent spontanément au Web par YouTube — avec une efficacité étonnante. Pas sur tout les sujets, bien sûr, mais avec une efficacité sûrement équivalente à celle que nous offrait les meilleurs moteurs de recherche il y a une d’années.

Qu’est-ce à dire? Qu’est-ce que cela signifie d’un point de vue éducatif et culturel? Est-il possible d’accèder à la connaissance pratiquement sans savoir écrire, uniquement par l’image? Quelles conséquences sur la construction de l’esprit humain, et sur son fonctionnement? Cela me semble extraordinaire. Cela me semble périlleux. Je ne sais trop qu’en penser.

Cela me rappelle un autre texte qui m’avait beaucoup marqué, lu en 1993 alors que j’étudiais au baccalauréat en enseignement au secondaire. C’était dans le deuxième numéro de Wired, sous la plume de Seymour Papert: Obsolete Skill Set: The 3 Rs.

« In my forthcoming book, The Children’s Machine: Rethinking School in the Age of the Computer, I use as a thematic image an encounter with a four- year-old girl who heard that I grew up in Africa and asked if I knew how giraffes sleep. I did not. But the ensuing conversation led me to pursue the question when I got home. Reference books were scattered all over my floor as I jumped from one to another in an exciting exploration of the giraffe’s world. As I enjoyed the chase I pondered the unfairness of being able to get all this fun out of the girl’s question – why couldn’t she do what I was doing?

Not long ago the answer would have been obvious: She can’t read. But today, there is no technical obstacle to creating a « Knowledge Machine » that would allow a girl of four to navigate through a virtual knowledge space where she could see for herself how giraffes live. It will take time for the vast quantities of information available in print to be recast for such a machine. But it will happen; and when it does, the Knowledge Machine (a metaphor for much more varied forms of media) will provide easier access to richer and fuller bodies of knowledge than can be offered by any printed encyclopedia.

Admitting the prospect of Knowledge Machines does not imply that people will no longer need to read. But reading will no longer be the unique primary access road to knowledge and learning, and it should therefore no longer be the dominant consideration in the design of School. »

Ce texte m’avait évidemment amené à lire The Children’s Machine: Rethinking School in the Age of the Computer. Il est vraisemblablement temps de le poser à nouveau sur ma table de chevet.