L’innovation et le livre

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Je me rends à Montréal en train ce matin pour une rencontre qui vise à faire avancer le dossier du livre numérique en milieu scolaire. Encore un salmigondis à démêler…

Entre deux gorgées de café je lis les réactions des uns et des autres aux décisions de Marie Laberge et d’Arlette Cousture de ne rendre disponibles les versions numériques de certaines de leurs œuvres exclusivement dans certains canaux de ventes — essentiellement leurs sites Web personnels et le iBookstore de Apple, dans le cas de Marie Laberge. Le Devoir, La Presse, blogues, réseaux sociaux… Il fallait bien s’en douter: c’est à travers le star system que le livre numérique finit par faire parler de lui…

Plusieurs s’étonnent de la violence du vocabulaire utilisé par certains (trahison, vraiment?). Personnellement, je suis moins surpris par la virulence des commentaires et des mots choisis que par la nature de certains des reproches qui sont formulés aux deux auteures.

On peut certes reprocher aux auteurs de manquer de vision pour la mise en marché des versions numériques de leurs œuvres (je le crois) ou d’être malhabiles au plan des communications (ça me semble indéniable). On peut aussi déplorer une forme de négligence à l’égard des bibliothèques, voire des librairies, mais est-ce que la « chaîne du livre » en est rendue à se sentir menacée par les maladresses de deux auteures, aussi populaires puissent elles être? Deux auteurs: une, deux. Pensons-y bien! Est-ce qu’on en est vraiment rendu là? J’espère que non!

Et je n’ai certainement pas envie de reprocher à Arlette Cousture et Marie Laberge d’oser quelque chose de nouveau… d’innover, même maladroitement… pas dans un milieu qui manque très souvent de goût pour l’innovation! Je n’ai pas envie de leur reprocher cela, même si je suis absolument certain qu’elles font toutes les deux une erreur dans les cas qui nous intéressent. Je suis d’ailleurs convaincu qu’elles le réaliseront bien assez vite. C’est inutile d’en faire tout un plat. J’ose même ajouter que nous pourrons éventuellement les remercier pour avoir fait la démonstration que ces approches ne sont pas les bonnes.

Le monde du livre est en profonde (et de plus en plus rapide) transformation. Il faut certes que ses différents acteurs « se serrent les coudes » et appeler chacun d’eux à adopter une vision « systémique » du marché — mais certainement pas au prix de condamner ceux et celles qui prennent le risque d’innover… même maladroitement.

Déplorer, peut-être. Dénoncer, à la limite. Mais condamner? Certainement pas! Ce n’est pas la bonne voie.

Ceux qui crient le plus fort devraient peut-être s’interroger sur les rapports qu’ils entretiennent avec l’innovation.

Innover dans un contexte comme celui-ci ce n’est pas un luxe, c’est une nécessité.

Au risque de se tromper, évidemment. Parce que ça fait inévitablement partie de la game.

13 avis sur « L’innovation et le livre »

  1. Tu dis « Je n’ai pas envie de leur reprocher cela, même si je suis absolument certain qu’elles font toutes les deux une erreur dans les cas qui nous intéressent. Je suis d’ailleurs convaincu qu’elles le réaliseront bien assez vite.  »

    Pourrais-tu élaborer sur l’erreur qu’elles font? J’aimerais aussi avoir ton point de vue sur ce qu’elles auraient dû faire.

  2. Marie Laberge n’est pas qu’une auteure, c’est un symbole. Depuis des années, quelque soit le contexte, quand on doit faire référence à un auteur à succès, Marie Laberge arrive immédiatement sur toutes les lèvres. C’est à coup d’annonces symboliques qu’on forge un système, et celle de Madame fait mal.

  3. Peut-être une erreur parce que dorénavant elle sera boycotté par les librairies ? Parce qu’elle n’est pas vendu partout ? Mais seulement pour certains (beaucoup) habitués d’iBookstore ? Parce que le pont entre papier et numérique est moins bien servi, que le livre numérique ne sert plus ici d’objet promo pour vendre la version papier ? Toi Clément, tu dis erreur pourquoi ? On veut savoir tsé ! ;))

  4. @Sébastien et @Bruno Je pense qu’elles font erreur en restreignant inutilement la diffusion de leur œuvre — et, dans le cas de Marie Laberge, en s’engageant dans la voie de la diffusion exclusive.

    La diffusion du livre imprimé pose un grand nombre de défis… or le numérique est une opportunité exceptionnelle pour lever plusieurs des obstacles autrement rencontrés.

    Je crois que c’est en multipliant les canaux de diffusion, pour offrant une encore plus large portée aux écrits que le numérique peut contribuer à faire se rencontrer les lecteurs et les auteurs — à travers leurs œuvres.

    Je reste convaincu de la nécessité des médiateurs — critiques, libraires, bibliothécaires; en particulier — pour faire connaître les œuvres, et de l’importance de maintenir un écosystème dont l’économie permet à ces acteurs de bien vivre… mais l’idée qu’il me semble le plus essentielle de défendre ici, c’est le potentiel qu’offre le numérique pour faciliter l’accès aux œuvres.

    De ce point de vue, il me semble particulièrement paradoxal qu’Arlette Cousture et Marie Laberge choisissent de restreindre volontairement la diffusion de leurs œuvres. Je ne comprends pas ce qui motive leurs décisions. Une simple question d’argent? J’en doute. Et même si c’était cela, je pense que ce serait un mauvais calcule. Je fais l’hypothèse qu’il y a aussi une méconnaissance de l’écosystème déjà en place pour la diffusion du livre numérique — même au Québec, qu’on dit (à tort) tellement en retard (alors que c’est tout le contraire).

    Ce qu’elles auraient dû faire? Ça me semble très simple: privilégier la plus large diffusion possible. Permettre aux libraires de vendre la version numérique, aux particuliers et aux bibliothèques — à Apple aussi, Amazon, Kobo, toutes les principales boutiques en ligne dont les conditions commerciales sont acceptables. Et évidemment sur leurs sites web respectifs aussi. Et sur le site de l’éditeur, si celui-ci le souhaite. Partout!

    L’idée qui devrait toujours nous guider c’est que PARTOUT où il est question d’un livre sur le Web, il devrait y avoir un bouton pour l’acheter, ou pour l’emprunter. Partout.

  5. Excellente réponse Clément et absolument d’accord avec cette idée d’écrire une fois et de diffuser partout (le fameux modèle « hub & spoke »). Par contre, dans ce cas précis, elles ont peut-être reçu une offre d’exclusivité qui ne se refusait pas (lire $$$). Comme Stephen King et son livre numérique sur Kindle il y a quelques années ou les séries exclusives sur Netflix.

  6. Merci Clément de remettre ce débat en perspective, de calmer les esprits ,et d’ainsi éviter un autre psychodrame dont nous avons le secret. Et oui, dans leur méconnaissance de l’écosystème, mais aussi parce que, comme le dit Gilles Herman, elles ont valeur de symbole, ces dames auraient eu avantagev à l’omniprésence du bouton acheter. Au fameux  » hub ans spoke ». Mais ces dames, qui peuvent être de pic, sont aussi des dames de coeur et seul leur portefeuille risque de rester sur le carreau. Mais  » trèfle  » de plaisanterie.

  7. Comme Gilles le mentionne, la réaction épidermique du milieu tient au fait que Marie Laberge (et Arlette Cousture dans une moindre mesure) a une valeur symbolique majeure, unique. Le fait qu’elle soit une des seules millionnaire du livre au Québec n’est pas négligeable non plus. Elle a valeur d’icône pour le grand public qui ne s’intéresse pas/ne connait pas les enjeux du milieu. Du coup, les «dommages» potentiels de ses décisions (et de ses prises de position dans les médias) sont immenses. En ce sens, je comprends très bien la réaction épidermique. Il est publiquement notoire que Mme Laberge fait cavalier seul (c’est son droit, bien sûr), alors que les milieux culturels devraient non pas se serrer les coudes pour être protectionnistes et conserver leurs acquis, mais simplement pour grandir et évoluer de concert. Mais bon, j’ai mis mes lunettes roses ce matin.

    Cela étant dit, je trouve que tu y va un peu fort en parlant d’innovation. Ça n’est pas une grande innovation dans les arrangements institutionnels cette histoire-là.

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