La culture à la carte: de Drapeau à Bono

Pour préparer la réunion de mon conseil d’administration virtuel, j’ai entrepris de relire Les années qui viennent, un livre qui a été publié par les Éditions du Boréal en 1987 et qui regroupe des chroniques que Jean-Paul L’Allier avait écrites pour Le Devoir au cours des années précédentes.

Plusieurs des chroniques sont d’une étonnante actualité.

Je reprends ci-dessous de larges extraits d’une de ces chroniques, parce qu’elle me semble apporter une réponse intéressante à la question que Stéphane Baillargeon pose à la une du Devoir de ce matin dans Pro bono publico:

À l’ère des mégaspectacles, des festivals et des superproductions, la culture est-elle condamnée à se justifier par le discours économique?

Elle me semble ajouter aussi une perspective historique importante au texte que Marie-Andrée Chouinard consacrait hier à la place de la langue française dans le Festival d’été de Québec.

* * *

Culture à la carte

Durant toutes ses années de vie politique, l’ex-maire de Montréal aura été, avant tout, un homme fasciné par les grands événements, les super-spectacles, les projets ayant un commencement, une apothéose et, pour la plupart, qu’il le veuille ou non, une fin. (…)

Les coûts de touts ordres n’ont que peu d’importance pourvu que le spectacle soit eau, si les gens l’aiment et si, de jeux en événements, on crée des images, des présomptions que l’on prend ensuite pour des certitudes.

Précurseur et intuitif, il se voit aujourd’hui confirmé dans ses choix par les élus de beaucoup de villes de tous les pays qui réagissent ainsi aux réflexes télévisuels des citoyens-spectateurs-consommateurs. D’autant plus que s’ils sont bien organisés et bien montés, on peut toujours prétendre que ces événements s’autofinancent par le décompte de toutes les retombées économiques et de toutes les taxes qu’ils génèrent et qu’ils apportent.

C’est la culture à la carte, un magazine vivant et, toutes dimensions de la culture déjà faite, une sorte de fantastique « Reader’s Digest » de l’Art.

Pour avoir l’impact souhaité et ne pas devenir le gouffre financier dont tous ceux qui se pressent pour l’inaugurer s’éloignent comme la peste au fur et à mesure de l’impression d’échec, l’événement doit être spectaculaire, original, grandiose et, à priori, populaire. (…)

Il ne s’agit pas, bien sûr, d’opposer d’une part la culture mondiale dans ses pointes d’excellence et dans ce qu’elle peut avoir produit de mieux, et d’autre part, les prétentions que l’on pourrait avoir ici, à partir de faibles ressources, de nos petites institutions et d’une population aussi restreinte, d’atteindre les mêmes sommets.

Ce qu’il faut retenir de cette culture à la carte, que l’on cherche de plus en plus à offrir puisqu’elle correspond à une formule gagnante, aux habitudes et aux goûts de la population, c’est que seule l’excellence des contenus, de la programmation, de la présentation, du marketing et de l’accueil sont des gages du succès.

Le Québécois consommateur de culture s’habituera vite à avoir accès à ce qui se fait de mieux et il est prévoir que les exigences monteront de plusieurs crans au cours des années à venir.

(…) la masse des consommateurs tendra plutôt à s’accroître, l’éducation culturelle n’en sera certes pas la cause puisqu’elle est virtuellement inexistante. C’est l’événement lui-même qui prime.

Dans ce contexte, il est à craindre que les gouvernements, toujours sensibles aux mouvements de l’opinion publique et aux modes autant qu’aux tendances nouvelles, cherchent maintenant à concentrer leurs interventions et les orientations de leur planification, lorsqu’elles existent, autour de l’événement. Quelle aubaine: il a des retombées positives sur le plan culturel, il en met plein la vue et peut même ne coûter à peu près rien à ceux qui, plastron en avant, l’inaugurent en propriétaire en notre nom à tous.

Leurs interlocuteurs ne seront donc plus d’abord les créateurs, les artistes et ceux que l’on a traditionnellement appelés « gens de culture » mais les promoteurs, concepteurs et vendeurs d’événements. (…)

Comment faire en sorte que ces « happenings » de la culture soient autre chose que des feux d’artifice et contribuent à consolider chez noues bases de toute première qualité en matière d’innovation et de création culturelle? Comment en assurer le suivi autrement que de fête en fête?

Comment faire pour que ces blocs de culture qui nous viendront presque toujours d’ailleurs, à de rares exceptions près (…) soient une formidable occasion d’éveil, de recherche d’excellence et de dépassement non seulement pour le monde de la culture, mais pour ceux qui ont la responsabilité de l’éducation à la culture, de l’organisation de la vie ou de la gestion des ressources gouvernementales?

Ne gâchons pas la fête. (…) Tant mieux si cela ne doit pas se faire au détriment de nos propres foyers de création et de nos institutions déjà souvent en retard.

Montréal a déjà fait la preuve qu’elle pouvait être un foyer original d’accueil et de diffusion extrêmement séduisante pour toute l’Amérique du Nord. À moins qu’il ne réussisse parallèlement et rapidement à démontrer qu’il peut aussi être un foyer de création et d’excellence tout aussi important pour les gens d’ici dans leur recherche de création et de dépassement, avec tous les coûts que cela suppose, toute la patience, toute la compréhension et toute la tolérance des femmes et des hommes publics, nous n’aurons fait que bouger sur place sans avancer, bien au contraire.

Pour un peuple comme pour les individus, c’est là toute la différence que de pouvoir écrire « la culture » en deux mots ou « l’aculture » en un seul ot. Le mot n’est peut-être pas encore au dictionnaire, mais la réalité l’emporte maintenant sur l’imaginaire.

5 commentaires

  1. Merci Clément de cette mise en perspective… utile et pertinente. J’abonde évidemment sur l’orientation générale, sur le changement d’interlocuteurs (depuis les artistes, réputés être des « écono-incultes », vers les promoteurs). Mais la question qui me turlupine reste celle de l’extension que l’on peut donner au mot culture.

    Le suivi, l’éducation à la culture, on les trouvera bien sûr dans les concerts de Lanaudière et non aux Francofolies. Est-on donc condamné à opposer ici le travail fait dans le champ restreint et celui du champ populaire ? Alors qu’on avait tranquillement estompé la frontière entre ces sphères, est-ce dans cet abandon par la culture populaire d’une valeur d’engagement envers le public qu’on verra se réaffirmer la césure entre culture haute et culture basse (le prestige des lieux de diffusion, la valorisation par les institutions muséales/politiques/scolaires ne jouant plus ce rôle) ?

    Les affirmations larges me paraissent courir le risque de jeter le bébé avec l’eau du bain — de quelle culture parlons-nous ? Ce serait sûrement une première question à répondre avant d’aller plus loin.

  2. @René

    Tu as raison, il faut certainement aborder la définition de la culture dans pareil contexte avant de prétendre tirer des conclusions.

    Je suis généralement partisan d’une définition assez large de la culture. Naïvement, je dirais que la culture, c’est ce qui joue à la fois un rôle de cohésion sociale et un rôle d’émancipation personnelle et collective.

    C’est un peu candide comme définition, j’en suis conscient, mais il me semble qu’il faut les deux dimensions pour parler de culture au sens large: quelque chose qui tout à la fois relie et libère.

    J’ose, simplement: la culture c’est ce qui fait le Nous et qui ouvre la voie à l’Autre.

    Et toi, que proposerais-tu comme réponse à cette question?

  3. Il y a donc deux cultures… La culture au sens large (et noble) et les pratiques culturelles. Ma réponse tendait plutôt vers les secondes, alors que ta proposition (dans ta réponse) est nettement du côté de la première. Est-ce qu’une vision de la première peut être suffisamment opératoire pour cadrer les secondes ? C’est sûrement là l’arrimage qu’il faut rechercher.

    On pourra évidemment revenir aux grands principes au Québec : ancrage dans l’idée de nation et défense du français, mais je doute que ces principes soient suffisamment forts et parlants dans un contexte de mondialisation et de mélange culturel. Aux principes, ne manquerait-il pas des valeurs ? Communauté, compassion, ouverture, accueil… ?

    Et à l’intérieur d’une Culture ainsi balisée, il pourrait être possible de reconnaître que certaines pratiques intègrent mieux que d’autres ces principes et ces valeurs (non par souci de conformité mais par opportunisme naïf ou par beau hasard). Il pourrait être possible de reconnaître que des activités culturelles données portent mieux que d’autres cette vision de la culture — et ceci tant dans la sphère restreinte que dans le champ populaire. De la sorte, on éviterait de répéter la séparation vicieuse entre les arts nobles et les arts populaires, au profit d’une évaluation de la _performance_ des pratiques en fonction de leur inscription dans la vision partagée de la culture.

    Et on éviterait les condamnations outrancières (condamnations à la « les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent rien / ne savent plus écrire » — on verra bien quelle lecture on pourra faire d’Umberto Eco ! :-))

  4. Il faut certainement éviter les oppositions et les « séparations vicieuses » entre la culture, au sens large, et les pratiques culturelles, au sens encore plus large. Sans non plus tout mettre sur le même pied.

    Il ne devrait pas y avoir de de scandale à distinguer la portée culturelle du spectacle Douze hommes rapaillés et de celui de Metallica, par exemple.

    Les deux rassemblent — je préfèreraient même dire « regroupent » — (l’un beaucoup plus que l’autre, d’ailleurs!) mais sur le potentiel émancipateur, les deux se distinguent très clairement — il me semble.

    Ce n’est pas dévaloriser le spectacle de Metallica de dire ça, ni en réduire l’importance populaire et la portée économique. C’est juste autre chose.

  5. Pas de scandale évidemment, sauf si on en vient à dire systématiquement que la musique classique élève l’âme et que la musique pop est du sirop pour engluer l’esprit… Mais je sais bien que ce n’est pas ton intention.

    C’est peut-être sur cette question d’émancipation que tu avances qu’il faut s’interroger. La culture parle-t-elle par elle-même ou doit-on la cadrer ? Je fais référence, de la sorte, à l’idée de l’offre culturelle, entendue comme programmation et mue par une certaine vision (plutôt que de référer aux œuvres elles-mêmes). C’était là le point de départ de ton texte. Et l’émancipation est-elle balisée / contrôlée / contrainte par cette vision qu’un événement, qu’une programmation culturelle (d’un événement, d’une ville, d’un organisme) promeut ? Si l’on accepte cette idée, ça vient lourdement charger ces instances d’une mission — et ça les responsabilise. Si on la rejette, c’est aux créateurs que l’on se reporte, à leur sens éthique, à leur engagement à l’égard de leurs pairs… car ils seraient ainsi moteurs de l’émancipation des individus et de la collectivité.

    Pure abstraction néanmoins, puisque les deux scénarios cohabitent : les institutions et les créateurs portent un message. On dira bien que les créateurs sont libres de leur production ; alors c’est le champ de l’offre culturelle qu’il faut investir pour que les instances impliquées soient conscientes de leur rôle… Beau défi pour une collectivité.

    Et l’émancipation en elle-même ? Principe vertueux, mais diablement insaisissable (voire évanescent). Comment en arrive-t-on à évaluer (à défaut de dire : quantifier) l’effet d’une pratique culturelle sur un individu ou une collectivité ? Et à l’inverse, une pratique culturelle peut être sans effet sur eux… mais peut-elle vraiment être contre-productive ou encore néfaste ? Ces questions sont retorses, j’en conviens, mais elles s’arriment sur un besoin de dépasser l’idéal pour en saisir les manifestations ou sa performance réelle…

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