Montrer la voie

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Le gouvernement libéral a présenté il y a quelques semaines une feuille de route pour l’économie numérique — et une consultation pour l’accompagner. Une consultation tout ce qu’il y a de plus classique: un formulaire en ligne, avec des questions dirigées, et une improbable diffusion des résultats (ou vraisemblablement dans une forme guidée par des intentions précise et plus ou moins explicite).

Devant cette situation, un groupe d’acteurs du monde de l’économie numérique (ou qui se perçoivent comme tel — j’en suis) ont proposé une consultation plus informelle, moins dirigée, pour ouvrir un peu la démarche. C’était vendredi dernier, à Montréal + une diffusion sur le Web pour les personnes qui ne pouvaient se déplacer (ce qui était mon cas).

À ma connaissance, deux textes ont aussi été publiés spécifiquement sur la rencontre:

Il faut aussi noter que d’intenses échanges courriels se poursuivent depuis vendredi entre certains des participants et un cercle élargi d’acteurs du numérique (et certains le déplorent). Ces échanges sont clairement teintés par la déception… qui tend à la résignation et même à la colère pour certains. Cela fait tellement longtemps qu’on parle de tout ça. La rencontre de vendredi n’a clairement pas permis de renouveler l’approche, et d’espérer obtenir des résultats différents. D’où la frustration, je pense. C’est la lecture que j’en fais en tout cas.

Devant ce constat, je me permets de partager quelques réflexions:

Réussir à réunir pendant trois heures un vendredi après-midi autant de gens avec autant d’expertise et de vision dans le domaine du numérique est sans aucun doute un tour de force.

Mais tenir une telle rencontre sans échanges préalables, ou documents de départ qui permettraient de structurer la réflexion, m’apparaît être une erreur qu’il faudrait éviter de reproduire. C’est beau les non-conférences, mais ça donne trop souvent aussi des non-résultats.

Je ne comprends pas qu’on tombe encore aussi facilement dans le piège de penser que c’est en asseyant le bon monde ensemble qu’on va forcément y arriver. Il faut plus que ça. Il faut une vision, du leadership (partagé), des actions nombreuses et variées, de la coordination et du temps, bien sûr. On a pas réuni ces conditions vendredi — ni depuis longtemps d’ailleurs, je pense.

Je ne doute pas de la conviction de chacun devant les efforts nécessaires pour accompagner la société québécoise devant les nombreux défis associés au numérique. Et je ne pense pas qu’il faut juger les choix de champs d’action et de priorités de chacun. Mais je constate qu’on arrive pas encore à se faire une force de cette diversité — et que c’est peut-être là notre principal défi.

J’ai parfois l’impression qu’on a un réflexe un peu prénumérique en essayant de centraliser nos démarches pour en faire quelque chose d’unique, la manifestation d’une revendication, un rapport de force. C’est peut-être une erreur. On oublie de s’appliquer la logique qu’on réclame par ailleurs.

Devant l’échec de nos maladroits efforts de centralisation, il est normal d’avoir le réflexe de revenir chacun à nos affaires, avec pour résultats une complète décentralisation de nos actions — chacun travaillant de son côté — et une incroyable perte d’efficacité collective.

Je crois qu’on a perdu de vue quelque chose de fondamental: la clé de la culture numérique repose sur l’existence d’un mode de fonctionnement alternatif, qui se situe entre la centralisation et la décentralisation: la distribution. Un fonctionnement qui ne repose sur aucun noeud central, dont les éléments peuvent fonctionner indépendamment les uns des autres de façon cohérente, grâce à une synchronisation efficace.

Cela m’amène à faire l’hypothèse qu’on fonde trop d’espoir et qu’on consacre trop d’énergie à tenter de se rallier dans un mouvement commun, et qu’on devrait plutôt travailler à mieux synchroniser nos actions respectives: en partageant plus régulièrement et plus efficacement, en s’interpellant les uns les autres, avec transparence et confiance, pour suggérer des ponts entre nos actions respectives, en s’invitant à la collaboration.

On a peut-être trop cédé à une dynamique de l’instant et négligé par le fait même le temps qu’il faut pour laisser des traces de nos réflexions et de nos actions, bons et mauvais coups, de les partager — de créer un véritable réseau entre nous. Et si on échouait dans cette démarche en faveur du numérique parce qu’on était nous-mêmes à côté de la coche? Un cas de cordonniers mal chaussés?

Une approche distribuée pour accompagner l’évolution de la société québécoise en s’appuyant sur le numérique, ça prête bien sûr un peu moins aux jeux de coulisses, à l’égo-leadership, au lobbying et à l’influence des boys clubs, ou même aux manifestes et aux écrits plus lyriques (ce peut être, pour cela, une approche moins sexy aux yeux de certains) — mais ça aurait  le mérite de nous rendre plus cohérent avec nos revendications. Et comme les autres approches ont (maintes fois) fait la démonstration de leur inefficacité…

Alors si au lieu (ou en plus) de faire des rencontres improvisées, des diffusions sur YouTube, des Google Docs, des publications Twitter et des statuts Facebook — chaque fois avec la meilleure des intentions — on s’engageait plutôt à mettre en place un répertoire d’expertises et d’expériences, qu’on s’engagerait à documenter adéquatement, et entre lesquelles on tentait de créer des liens, pour faire émerger quelque chose de nouveau, de stimulant, d’inspirant?

Quelque chose qui donne le goût de bouger et des pistes d’actions concrètes à toutes sortes de monde — et aussi à nos gouvernements qui sont encore bien plus désemparés que bornés ou malintentionnés par rapport à tout cela.

C’est un exemple. Mais c’est aussi une proposition. Parce que je crois que la suite commence par nous, par un changement d’approche.

Parce que, plus j’y pense, plus je suis convaincu qu’il est impératif de sortir de la dynamique revendiquer et offrir notre aide pour s’inscrire plutôt dans une dynamique exemplaire. Il faut montrer la voie.

Ce billet a été rédigé d’un seul jet, sans trop anticiper les réactions. Je le dépose ici en étant bien conscient des limites de l’exercice. Je le fais  dans le but de laisser des traces, d’ouvrir le jeu, de proposer quelque chose — et de tisser des liens avec ceux et celles qui souhaiteront poursuivre la discussion.

*

P.S. La rédaction de ce texte m’a permis de retrouver un texte que j’ai écrit il y a treize ans, à la demande d’Hervé Fischer, et qu’il me semble pertinent de lier ici, pour une certaine actualité, mais aussi parce qu’il m’a fait réaliser à quel point le temps passe, et comment le numérique n’est plus un concept nouveau.

Je mets aussi un lien ce bref coup de gueule d’il y a trois mois:

 

 

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