Une histoire à inventer

J’ai participé jeudi dernier au Camp de lecture numérique organisé pour la deuxième année par le Ministère de l’Éducation (quelques traces laissées sur Twitter ici). La rencontre de trois jours regroupait une soixantaine d’éducateurs d’un peu partout au Québec. J’y ai fait une courte présentation — avec l’aide de mes trois enfants… très agréable expérience! Voici la description que j’avais transmises à son sujet il y a quelques semaines:

Le livre à l’ère de la culture numérique: une histoire à inventer

Le monde du livre change à son tour sous l’influence du numérique. Il change vite, au point de nous donner parfois l’impression de changer à notre insu. Il n’en est pourtant rien! C’est même le moment où jamais pour prendre part à l’histoire du « livre numérique » — en participant à son invention. Littéralement.

À partir d’une présentation de nouveaux supports de lecture, de puissants outils d’édition en ligne et d’étonnantes communautés qui s’organisent aujourd’hui « autour des livres », cet atelier prendra la forme d’une invitation à s’engager, individuellement et collectivement, dans l’invention du nouveau monde du livre — parce que les enjeux culturels, éducatifs et économiques qui lui sont associés sont bien trop importants pour être laissés à d’autres…

Le message que j’avais choisi de laisser en conclusion est essentiellement le suivant:

  • Les technologies sont en train de changer profondément notre conception du livre;
  • Il existe un grand nombre d’outils qui permettent aujourd’hui de réaliser des livres, plus ou moins innovateurs — les éducateurs doivent les connaître, se les approprier, savoir y faire appel;
  • Mais il ne faut pas perdre de vue que quelle que soit la forme qu’on peut choisir de lui donner, un livre demeure une création très complexe et, de façon générale, c’est une erreur pour un éducateur de vouloir « se transformer en éditeur »;
  • Il est préférable d’utiliser tous les outils disponibles dans une perspective de prototypage, pour décrire, par l’exemple, concrètement, sous quelle forme nous souhaiterions que les éditeurs réalisent aujourd’hui les livres dont nous avons besoin dans un contexte pédagogique.

En d’autres termes, j’avais envie de dire que si les technologies sont une extraordinaire occasion d’empowerment (toujours la même difficulté à traduire ce terme) pour les éducateurs au regard de l’édition et du monde du livre… il faut arriver à distinguer ce qui relève de « l’acquisition de la capacité / de l’influence » et ce qui relèverait plutôt du « vouloir tout faire soi-même ».

Je faisais en quelque sorte la proposition d’un nouveau contrat entre éducateurs et éditeurs, s’appuyant sur les technologies — évoquant l’idée d’un laboratoire technologique commun — le web — permettant aux éditeurs de faire ensuite leur travail en tirant profit de toutes les compétences qu’ils savent mobiliser et aux éducateurs de faire leur travail auprès des jeunes (et des moins jeunes).

J’avais promis de rendre disponibles rapidement des liens vers l’ensemble des pages Web que j’ai très/trop rapidement présentées lors de mon intervention. Les voici donc regroupés dans mon compte del.icio.us (tous, exemples de livres électroniques, exemples outils d’édition, et quelques autres).

P.S. Dans un texte intitulé Announcing our new book deal, l’équipe de 37 Signals explique que malgré le très grand succès de leur premier livre, auto-édité il y a quelques années, ils ont choisi de travailler avec un vrai éditeur pour leur prochain ouvrage. Leur démarche est tout à fait dans l’esprit de ce que j’évoquais jeudi: utiliser tous les moyens dont on dispose pour montrer ce qu’on veut faire — faire un/des prototype/s — puis faire appel à de l’expertise spécialisée pour réaliser son projet à pleine échelle.

C’était il y a dix ans

Il y a dix ans commençait une aventure: pssst.qc.ca

pssst! — comme l’onomatopée qui sert à attirer l’attention.

C’était le 8 août 1999.

Nous étions bien sûr inspirés par Slashdot mais — surtout — par memepool.

Notre idée était ludique, pédagogique — et politique.

Le web québécois connaissait alors un essor incroyable, avec du nouveau tous les jours. Les petits projets devenaient grands, les grands devenaient très grands. Nous étions dans le coup. Le Québec était dans le coup. Nous y croyions vraiment. C’était follement stimulant. Nous étions convaincus d’être aux premières loges, de prendre part à des moments très importants.

Nous étions jeunes. Nous avions envie d’apprendre, celui de nous amuser aussi — surtout! L’envie de commenter et de critiquer — parfois juste pour le plaisir.  Le goût de nous donner le droit d’être irrévérencieux.  Il y avait tant à dire. Tant à faire. Tant à inventer.

Au départ nous étions quatre, avec quelques complices techniques — Carl-Frédéric, Daniel, Luis et moi, chacun à notre manière, et Jean-François. Et l’entourage, chez iXmédia, notamment. Et pour bien distinguer ce projet de nos autres projets, nous avions fait le choix, d’écrire sous pseudonymes. Sans faire de grands mystères. Les premiers lecteurs de pssst! savaient bien qui nous étions.

Puis, très rapidement, quelques personnes ont formulé le souhait de se joindre à nous pour écrire sur pssst. C’étaient le plus souvent des gens nous avaient déjà transmis des renseignements par courriel — attirant notre attention sur quelque chose ici ou là, dans un nouveau site, au sujet des relations entre tel entrepreneur et tel projet, sur des similitudes entre un projet québécois et un projet états-uniens, pointant les faiblesses des premiers sites de commerce électronique, etc. C’était aussi parfois aussi uniquement dans le but de rire un peu — parce qu’ils avaient du fun en maudit à l’époque, les pionniers de l’Internet québécois! Les fans se rappelleront notamment des aventures de Kenny et de la découverte — la révélation! — des caricatures de Monaerik.

Ces nouveaux contributeurs insistaient toutefois pour que nous gardions vraiment secrète leur véritable identitié. Les pseudonymes qui étaient pour nous essentiellement ludiques étaient pour eux une nécessité. Nous étions en train de passer du pseudonyme accessoire à l’anonymat — avec toutes les questions que cela peut soulever d’un point de vue éthique. Le contrat moral que nous avions avec tous les contributeurs était le même: Carl-Frédéric et moi nous devions connaître leur identité, mais nous ne la révélerions à personne. Après avoir été sévèrement critiqués pour ce choix, nous avons choisi de l’expliquer en publiant le manifeste #1 — que nous remettons en ligne ce matin à l’adresse www.pssst.qc.ca afin de souligner le dixième anniversaire du projet. C’est ce texte qui a en quelque sorte donné forme à pssst! — en devenant même le texte fondateur… quelques mois après le début.

En relisant ce texte aujourd’hui, je me dis qu’il n’a pas perdu de sa pertinence — bien au contraire. La situation qu’il visait à déplorer me semble toujours nuire au développement de l’économie numérique québécoise. Les principaux acteurs de ce secteur sont trop occupés par leurs projets — ou trop pris par diverses contraintes (et par leur confort) — pour être en mesure d’agir publiquement comme critiques. Et il y a trop peu de voix compétentes, hors de ces acteurs, pour décrire et commenter de façon vigoureuse les enjeux associés au développement de l’économie numérique. Mauvaise perception de ma part? Pure prétention? Généralité propre à toutes les industries? Tant mieux si c’est l’occasion d’en débattre…

Ou alors c’est simplement moi qui ai vieilli et qui me suis exclus des espaces plus subversifs du Web québécois sans trop le réaliser? L’existence de tels sites m’a peut-être simplement échappée? Et je suis sans doute aussi devenu, à mon tour, un petit rouage de cette industrie — un de ceux qui mériteraient parfois de se faire botter le cul par plus baveux que soi — et je l’accepterai volontiers… n’empêche… Dix ans plus tard, je suis plus que jamais convaincu que nous sommes loin d’être assez exigeants envers ceux et celles qui prétendent bâtir l’économie du Québec de demain.

Est-ce que pssst!  n’était pas plus efficace pour hausser ce niveau d’exigence que Facebook, Twitter et les blogues tels qu’ils prennent formes aujourd’hui?

* * *

Quoi qu’il en soit, dix ans plus tard, j’ai envie de remercier Oxi, Novajo, Astung, Lomer, Groov3, Xanax, Combeferre, Afroginthevalley, AmiCalmant, Cornholio, Scribe, Allergic (ce sont les premiers contributeurs qui me reviennent à l’esprit) et les tous les autres… même ceux qui sont quelquefois devenus des emmerdeurs de première classe!

Il y aurait tant de souvenirs à rappeler, des véritables scoops aux mises en demeure formelles en passant par quelques innovations pour lesquelles pssst! a pu être un laboratoire et dont on ne remarque même plus la présence sur le Web aujourd’hui.

Tout cela a été vraiment une extraordinaire aventure. Je m’en souviens avec nostalgie bien peu commune chez moi.

C’est une aventure qui avait commencé le 8 août 1999 et qui a pris fin presque quatre ans plus tard avec la publication du manifeste #3 — dont la Wayback Machine a conservé une trace.

* * *

Et si quelque chose pouvait naître aujourd’hui dans le même esprit?  Sous une autre forme…

Une idée ludique, pédagogique et politique.

Si seulement…

Il me semble qu’on en aurait bien besoin!

Et on a eu tellement de plaisir!

C’était il y a dix ans. Déjà.

P.S. Carl-Frédéric et moi avions convenu d’écrire chacun un texte à cette occasion, sans nous consulter, et sans nous le montrer avant publication. Ce qui fut fait. Son texte est ici.

Porter un nouveau regard

Presque trois mois depuis le dernier texte publié ici. Pourtant, bien peu de repos au cours de ces trois mois… le temps passe vite. Très vite. Trop vite? J’ai eu besoin au cours de cette pause de prendre des notes, d’écrire pour moi — privément. De lire aussi — de me laisser amener ailleurs. Puis, il y a eu deux semaines, ou à-peu-près, de vacances. Et me revoilà. Et le goût de communiquer qui revient.

Un goût suspendu par fatigue du regard, je crois. Comme le champ de vision tend à rétrécir avec la vitesse, à se refermer, à fuire — trop d’info, trop d’action, trop vite. Il ne s’agissait pas tant de ralentir, plutôt d’identifier de nouveaux points de repère.

Le goût de communiquer ici qui revient donc. Avec le recul, un peu de repos, un peu de dépaysement et de la lecture, surtout — des idées, des récits, de nouveaux regards. Un regard renouvelé.

Je vais essayer de garder simples les textes à venir ici — viser écrire sans trop me casser la tête. Revenir à l’écriture « pour moi » — à la réflexion à voix haute — celle que j’ai toujours souhaité être à la source de ma démarche bloguesque (rocambloguesque?).

* * *

Il y a eu, bien sûr, de nombreux textes, plusieurs discussions, bien des images, bien des parcours qui ont contribué à me ramener ici aujourd’hui. Notamment:

Aussi, plus particulièrement, au cours des derniers jours, la visite de l’exposition de Shepard Fairey au Institute of Contemporary Arts de Boston (une pure merveille!) et la lecture de l’Incendie du Hilton, de François Bon (présentation vidéo par l’auteur ici).

Hallucinante découverte de l’oeuvre graphique et de la démarche artistique, philosophique et politique de Shepard FaireyStreet Artist génial, notamment auteur du portrait de Barack Obama qui est devenu une véritable icône lors de la dernière campagne présidentielle aux États-Unis. Son oeuvre est magnifique, originale, engagée. Elle prend forme de puis vingt ans au coeur de la ville, littéralement. Elle consiste pour l’essentiel à interroger tous les messages qui nous sont adressés et à nous inviter à porter un regard plus actif/créatif sur notre milieu de vie.

Grand plaisir à lire aussi, pour conclure mes vacances, le nouveau roman de François Bon — qui se déroule à Montréal, une nuit qui précède un rendez-vous que René Audet et moi avions avec lui, l’automne dernier.  Chaque paragraphe de l’Incendie du Hilton est une invitation à voir la ville — et la vie qui s’y déroule — sous une autre perspective: à décoder l’anecdotique; à fixer l’esthétique de l’errance, de la déambulation, du mouvement. Une invitation à interroger le réel, le pouvoir des mots et des images, la manière de les écrire, de les communiquer, de les partager. Réflexion sur la ville, sur le récit, sur l’écrit, sur le livre. Sur mon quotidien aussi.

En concluant mes vacances par cette visite et cette lecture, j’ai eu la vive impression que  Shepard Fairey et François Bon me guidaient avec complicité afin que je mette un terme à cette période de retrait de la blogosphère. Comme s’ils avaient voulu me rappeler par leurs oeuvres que si on peut choisir de se laisser raconter le monde tel qu’il apparaît dans le regard des autres, il est bien plus amusant de le raconter à sa manière — devenant par le fait même auteur/acteur d’une nouvelle histoire, d’un nouveau monde.

Je m’y remettrai donc.

Lecture en cours, dans la même veine, mais d’un tout autre point de vue: The Political Mind, de George Lakoff. Fascinant.