Les marins, la COVID et la crise climatique

Je l’écrivais il y a quelques jours, une des choses qui nourrit mon intérêt pour le transport maritime c’est que ça me permet de voir bien des sujets sous de nouvelles perspectives.

On parle souvent d’économie comme quelque chose d’abstrait, avec des chiffres de plus en plus difficiles à saisir tant ils sont grands. On évoque les importations et les exportations comme si les matières premières et les biens pouvaient changer de place instantanément, comme par magie. Pourtant non!

En fait, plus de 80% des matériaux et des biens sont transportés par bateau à un moment ou un autre de leur trajectoire — comme le rappelle le Port de Montréal dans une récente campagne publicitaire. Et tout ça, dans des bateaux de plus en plus gros, dont les déplacements sont planifiés dans un flux de plus en plus tendu. Il y a de moins en plus de place pour les imprévus.

Et tout ça fonctionne parce qu’il y a des marins à bord des navires. Des marins qui assurent les manœuvres, qui contribuent aux chargements et au déchargements, à l’entretien des bateaux, etc. (voir les témoignages de marins au bas de cette page)

Les marins passent des mois à bord des bateaux, dans des conditions très exigeantes. Sans eux, notre économie s’effondrerait rapidement il n’y aurait plus rien dans les magasins. Et on est passé très près de ça dans les derniers mois à cause de la pandémie.

On a réussi à l’éviter parce que plutôt que de risquer que notre confort ne soit trop touché, on a choisi de plutôt faire assumer les conséquences de la crise aux marins.

En effet, les restrictions de déplacements associées aux mesures sanitaires ont eu pour effet de les empêcher de quitter les navires pour les changements de personnel. On n’a pas tenu compte de leur réalité. Par conséquent, certains ont passé jusqu’à 18 mois en mer sans pouvoir retourner chez-eux. Et ce ne sont pas des cas isolés… Et c’est même encore parfois le cas. C’est la Crew Change Crisis — qui est bien documentée sur le Web.

C’est une situation dramatique dont on entend trop peu parler — entre autres parce que les marins sont généralement des travailleurs étrangers. C’est grâce à ces marins que notre consommation a pu se poursuivre à peu près normalement au cours des derniers mois.

Sauf qu’on a pas mal étiré l’élastique… et la chaîne d’approvisionnement commence à craquer de partout.

Les chaînes logistiques qui roulaient just in time, sous pression, depuis des années sont de plus en plus désynchronisées, des bateaux attendent leur tour dans les ports, les conteneurs ne sont plus où on en a besoin, le transport routier, complémentaire au transport maritime, vit des bouleversements — sans compter le manque de main d’œuvre…

Il faut probablement s’attendre à des tablettes vides dans certains magasins au cours des prochains mois… Pas possible vous croyez? Parlez-en aux Anglais…

***

Plus je m’intéresse à ce qui se passe sur le fleuve, plus je m’interroge sur l’économie québécoise, sur notre mode de vie, et sur comment notre confort est dépendant de ressources naturelles et de biens qui nous proviennent de l’autre bout du monde.

Ce sont des choses que je savais en théorie, mais qui deviennent de plus en plus concrètes, parce que je les vois passer là, devant moi, sur le Saint-Laurent.

Je m’interroge d’autant plus qu’on sait que les perturbations de la chaîne logistique qui nous assure ce confort, risquent d’être de plus en plus fréquentes sous l’impact des changements climatiques.

Plus de tempêtes, d’ouragans et d’autres phénomènes climatiques vont rendre les routes maritimes de moins en moins prévisibles… les embouteillages dans les ports aussi… et les marins risquent d’avoir la vie de plus en plus dure.

J’en suis à me dire que le moyen le plus efficace pour faire comprendre les enjeux de la crise climatique c’est peut être d’expliquer plus et mieux ce qui se passe sur le fleuve — et à quel point le transport maritime est devenu indispensable pour assurer notre confort… qui est étroitement lié à ce qui se déroule ailleurs dans le monde.

Se préparer à faire face à la crise climatique, c’est aussi penser à transformer notre économie pour moins dépendre du bon fonctionnement de la globalisation.

Chaque bateau qui passe est une occasion d’en prendre conscience.

4 réflexions sur “Les marins, la COVID et la crise climatique

  1. Très bon article Clément! La réduction à la source (qu’on ne promue pas!) et l’achat local sont déjà de bons moyens de réduire l’affluence des bateaux. Le projet destructeur « Laurentia », heureusement avorté, était aussi pour répondre à notre appétit effrénée de besoins de consommation de l’outre-mer! Quand nous serons contraint de payer le vrai coûts des choses en tenant compte des externalités et de la misère humaine qu’engendre les inégalités de notre riche mode de vie, peut-être qu’un début de réflexion s’amorcera!?! Il serait toutefois souhaitable qu’elle s’amorce maintenant!

  2. Il existe, dans le port de Québec, la Maison du marin, qui offre notamment des vêtements adaptés à notre climat hivernal aux équipages étrangers qui ne sont pas – même si c’est affreusement surprenant! – équipés pour faire face à nos rudes climats et qui peuvent rester très longtemps au Québec. Nombre de bateaux ont un équipage provenant de pays chauds (exemple commun : les Philippines). Ils arrivent ici sans tuque, manteau ni mitaines pour travailler. La Maison du marin accepte donc tous les dons de vêtements chauds et d’hiver pour hommes. J’avais déjà organisé une collecte pour eux quand j’étais chez De Marque à l’approche de Noël.

  3. @Normand Je pense aussi que la façon la plus efficace pour faire face à la crise climatique sera de lutter contre les inégalité. La crise climatique est aussi (surtout) une crise morale — la cohérence entre nos valeurs et nos actions sera une des clés de la suite… mais le capitalisme est rusé… et habile pour dissimuler les conséquences de notre consommations effrénées…

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s