À Noël, j’ai reçu en cadeau cinq photos anciennes.
Je m’en suis inspiré pour rédiger une courte série de textes. Ça m’a aussi permis de mettre à jour mon exploration des étonnantes possibilités qu’offre l’intelligence artificielle quand vient le temps de transformer et de créer des images. Autant le savoir.
Pour faciliter de futures références à ces textes, les voici regroupés:
J’ai longuement regardé la quatrième photo à la recherche de son histoire. Au verso: 22 juillet 1943, au camp chez Georges. Fernand, 3 mois.
Comme pour les autres, j’ai demandé à ChatGPT de l’éclaircir, de l’améliorer, de la coloriser. Malgré tout ça, je n’arrivais pas à entrer en dialogue avec elle.
J’ai dû me résigner à passer à la cinquième.
Et là… révélation! Au verso: le 20 septembre 1944, Fernand avait 17 mois. Ce sont les mêmes personnes!
Qui avait bien pu prendre ces photos? Au camp chez Georges. Ce pourrait être Georges lui-même. Y avait-il des photographes qui avaient Georges comme prénom à cette époque?
J’ai découvert l’extraordinaire fonds d’archives de Georges A. Driscoll. J’y ai passé plus d’une heure. Wow! Mais pas de traces de Fernand, ou de ses parents.
Je me suis demandé pourquoi la mère n’apparaissait pas sur la deuxième photo. Bien sûr! La voilà l’histoire… le mystère à résoudre…
J’ai fait une longue liste d’hypothèses, de plus plausibles aux plus farfelues (vous me connaissez). Et j’ai cherché des indices pour chacun.
D’une piste à l’autre c’est peu à peu devenu évident: la mère est absente parce que c’est elle qui a dû prendre la photo!
J’imaginais aisément Georges initier cette jeune femme à la photographie et même qu’elle soit par la suite devenue elle-même photographe.
Y avait-il des femmes photographes professionnelles à cette époque, ou peu après?
J’ai dû me calmer un peu. Après tout, ce n’était qu’une hypothèse. Elle me faisait faire de très belles découvertes, mais je n’avais encore rien de très tangible pour la confirmer.
Je suis allé me faire un café.
De retour à mon bureau, stupéfaction! Une sixième photo avait fait son apparition sur ma table de travail!
Une photographie de la photographe… et elle porte la même robe! Peut-être même au camp, chez Georges! Je n’en croyais pas mes yeux.
Il n’y avait pourtant seulement cinq photos dans la pochette que j’ai reçue en cadeau. Et j’en avais maintenant six… comment était-ce possible? Une photo apparue, comme par magie, comme une réponse à mes questions? J’adore ce genre de révélation!
Vous ne me croyez pas? Je sais, ça semble absolument invraisemblable, mais pourtant, elle est bien là cette photo, sur ma table, avec les cinq autres. Vous voyez bien!
Ce serait vraiment incroyable qu’il s’agisse réellement Marie-Alice, photographiée par Georges, vous ne trouvez pas?
C’est fou! Les cinq photos semblent toutes cacher une histoire plus invraisembable les unes que les autres! La troisième est peut-être même la plus étonnante jusqu’à présent.
Une simple photo de famille? Je ne pense pas… je pense qu’elle pourrait même forcer la réécriture d’une partie de l’Histoire de l’art. Regardez un peu plus attentivement. Vous voyez? Non? Je vais vous aider. Voici la La photo améliorée par ChatGPT.
Ça vous aide? Pas encore? Regardez les parents de plus près. Vous voyez?
Pas encore? Ok, demandons aux enfants de sortir du cadre de la photo et redonnons-lui un peu de couleurs.
Et là, vous voyez comme moi? Il me semble évident que ce couple a très bien pu servir d’inspiration à Grant Wood pour sa plus célèbre peinture.
Oui, j’ai vérifié… il l’a peinte en 1930… et la photo a été prise… en juillet 1929!
Je n’en reviens pas encore!
Et dire qu’il reste encore deux photos à explorer…
La deuxième des cinq photos est la plus claire. Il n’y a rien d’écrit au verso. Seulement l’étampe du photographe:
J. Laroche Photo St. Agapit. Lotb.
Les contrastes sont plutôt bons, mais je l’ai quand même numérisée pour pouvoir l’agrandir à la recherche de détails. Et ma curiosité ayant été piquée par l’expérience de la première photo, j’ai aussi demandé à ChatGPT de l’améliorer. Avec ce résultat:
C’est en comparant les deux images que ça m’a sauté au yeux.
Dans le bas de la photo originale, on distinguait l’ombre du photographe!
Pour être certain que c’était bien ça, j’ai reculé de quelques pas… Eh ben oui, aussi incroyable que ça puisse paraître, on peut bel et bien voir la présence de Monsieur Laroche!
Mais alors, me suis-je demandé… si ChatGPT a fait disparaître l’ombre du photographe en améliorant la photo… peut-être que celui-ci a aussi réellement disparu au moment dans l’histoire où il devait prendre la photo? Et si tel est le cas, cela voudrait dire que ces deux hommes et deux femmes (et leurs deux chevaux) se sont retrouvés bien dépourvus au moment d’immortaliser la scène. Ayayaye…
Heureusement, après vérification, j’ai pu constater qu’ils ont su trouver une solution.
Sur ma liste pour l’échange familial de cadeau, j’avais inscrit:
« Un objet qui pourrait être le premier d’une collection »
J’ai reçu un sachet dans lequel j’ai trouvé cinq photos anciennes. Cinq petits mystères à explorer. Cinq petites histoires à écrire.
Je les ai bien regardées. J’ai déchiffré l’écriture au verso. Dans certains cas, j’ai même fait quelques recherches.
Prenons la première.
Ça semble un père avec ses quatre enfants. Ce que le verso tend à confirmer.
L’écriture (probablement celle de la mère) indique qu’il s’agit de Paul, le père, entouré de Roland, Gérard, Rita et Claire âgés de 3 à 9 ans.
J’ai numérisé la photo pour essayer d’améliorer un peu les contrastes, dans le but d’y découvrir de nouvelles choses.
J’ai réussi à faire mieux, mais pas assez à mon goût. Il restait beaucoup d’imperfections. Je me suis demandé si ChatGPT ne pourrait pas m’aider. Je lui ai donc fourni ma version numérisée avec comme requête: « Améliore cette photo ».
Et là, il s’est passé quelque chose de vraiment très drôle! ChatGPT a effectivement réussi à améliorer la lisibilité de l’image… mais il a du même coup fait disparaître le cigare de la bouche du père! C’est vrai que ce n’est pas bien de fumer en présence des enfants…
Alors je me suis dit que, tant qu’à améliorer la photo, si on pouvait faire disparaître des éléments, on pouvait certainement en ajouter.
« Ajoute la mère de famille à la photo. » — et pourquoi pas coloriser l’image, un coup parti?
Voilà le résultat:
Allez savoir les surprises que nous réservera la deuxième photo!
Premier jour de l’année. Des résolutions? Non. Des souhaits? Certainement! Mais, surtout, une question importante: comment réussir à profiter pleinement de 2026?
Je suis de plus en plus convaincu que, pour réussir à répondre à cette question, il faut apprendre à ralentir de temps à autre.
Pas ralentir tout le temps, ce n’est pas réaliste. Mais réussir à casser périodiquement le rythme. Pour prendre le temps de regarder autour de moi, et de m’interroger sur ce que tout cela veut dire. Pour prendre le temps d’analyser le contexte, et de m’interroger sur les opportunités qu’il contient.
De quoi ce moment peut-il être l’occasion?
Est-ce que mon attention est à la bonne place? Est-ce que mon énergie est consacrée aux bonnes choses? Qu’est-ce qui, dans tout ce que je souhaite, pourrait devenir un peu plus probable si j’y consacrais, à cet instant, un peu plus d’efforts?
S’arrêter quelques instants permet parfois de réaliser que l’on consacre trop de temps et d’énergie à faire arriver des choses… qui arriveraient probablement de toute façon! C’est du temps mal investi. « Tu spinnes tes roues », comme le disait un de mes anciens mentors.
Il y a deux ans, j’avais souhaité que le fil conducteur de mon année 2024 soit de cultiver la conscience de l’occasion — sans réaliser l’importance des conditions pour le faire.
Au cours des derniers mois, j’ai trop souvent passé des journées entières sans m’arrêter un seul instant.
Pour éviter que ça se reproduise en 2026, j’essaie quelque chose depuis quelques jours. J’ai ajouté un cahier miniature au centre de mon cahier de notes… et je m’en sers comme d’autres font des « stories » sur leurs médias sociaux.
Je ne suis pas un expert des médias sociaux (c’est un euphémisme), mais une story, c’est, grosso modo, une photo ou une courte vidéo, partagée très spontanément, avec l’intention de témoigner du moment présent.
À divers moments, je sors mon cahier, et sur une page, j’écris quelques mots pour décrire sommairement le moment présent.
Regarder. Écouter. Sentir. Sourire.
Et écrire. Pas plus que ne peut en contenir la petite page.
***
28.12 | 10h Le fleuve couvert de glace. L’odeur des crêpes (avec un soupçon de rhum). Le bruit de l’espresso qui coule. Ana qui me tend une tasse. Il était pour moi.
29.12 | 15h30 Lecture après une partie de Château Combo (j’ai perdu). Par la fenêtre: un tableau de Jean-Paul Lemieux. Jazz de Nah Youn Sun. Je suis encore en pyjama.
***
Il ne s’agit évidemment pas de faire de chaque exercice une introspection philosophique. Mais, en s’arrêtant un instant, on ouvre la porte à cela.
C’est évidemment plus facile de le faire en vacances que dans le feu de l’action, mais je compte bien continuer à le faire, au moins une fois tous les jours (est-ce que ça fait de cela une résolution?).
Et ce n’est pas tout!
Question de s’amuser un peu autour de ça — et puisque les stories comportent une dimension « partage » — je me propose de transcrire certains de ces moments sur des cartes postales et de les envoyer à des amis.
Vous aimeriez recevoir une de ces cartes? Donnez-moi simplement votre adresse postale.
Ça pourrait même m’encourager à maintenir la discipline!
En 2018, j’étais tombé sur une liste de 25 principes établie par John Perry Barlow « pour guider son comportement et transformer les difficultés de la vie en défis ».
J’avais alors fait l’exercice d’identifier sept principes qui me semblaient particulièrement importants parmi les vingt-cinq proposés par Barlow.
Je viens de refaire l’exercice, toujours sans regarder.
C’est intéressant de constater ce qui apparaît et disparaît dans ma sélection — et ce que ça dit des difficultés et des défis que je rencontre.
Évidemment, quand un principe disparaît ce n’est pas parce qu’il ne m’apparaît plus important du tout — c’est seulement parce qu’il a cédé sa place parmi les sept qui me semblent les plus essentiels, à cette étape de ma vie.
Une fois Noël passé, on entre dans la période de la rétrospective — avant d’entreprendre une nouvelle année.
C’est le temps de repenser aux derniers mois, de toutes sortes de façon, pour constater le chemin parcouru, les plaisirs et les déceptions, et tenter de donner un sens à tout ça.
Des résolutions? Bof. J’aime mieux aborder la nouvelle année comme un projet de repas: qu’est-ce que j’ai déjà dans mon frigo? Qu’est-ce que j’ai à me procurer? Et qui est-ce que je souhaite inviter à ma table?
***
Quoi de mieux pour commencer l’exercice que de refaire le tour des photos que j’ai prises dans les derniers mois? Ça permet évidemment de se rappeler, mais aussi, surtout, d’activer la mémoire émotive.
J’ai fait l’exercice hier soir, et je me suis endormi avec le sourire. Tellement de beaux souvenirs.
J’en ai conservé une sélection de dix-huit photos que j’aime particulièrement.
Je garde évidemment pour moi les photos de famille, d’amis et de collègues — même s’il y en a aussi des mémorables!
Parmi les rituels de vacances: lire un récit de Sylvain Tesson. Cette fois, le plus récent: Avec les fées.
Tesson nous amène avec lui en voilier, de l’Espagne à l’Écosse, en passant par la Bretagne, l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Irlande. Au fil des jours, pendant que ses compagnons gardent le cap, lui enchaîne les randonnées sur les promontoires à la recherche du merveilleux.
« Par les grèves et par les pointes (…) j’embarquais, naviguais quelques milles, débarquais, courais la lande [et] retrouvais le bateau à l’endroit convenu. »
« [le merveilleux] est une qualité du réel révélée par une disposition du regard. Il y a une façon d’attraper le monde et d’y déceler le miracle. »
« La fée ne se rencontre pas, elle se convoque. »
« Définition possible de la fée: la conscience d’un moment. »
Ce n’est pas le meilleur Sylvain Tesson que j’ai lu, mais j’ai quand même apprécié la lecture parce qu’elle a été marquée de belles coïncidences. Et y a-t-il plus belle manifestation des fées qu’une coïncidence?
Il est question de menhir — comme ici, il y a quatre jours. Il est question de Jules Verne — comme ici, il y a deux jours.
Il est aussi question de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, de Perec, que m’avait suggéré Luc Jodoin il y a quelques années, et qui continue de m’inspirer pour prendre une photo à partir de la fenêtre de mon bureau, chaque matin, depuis maintenant près de quatre ans.
« La tentative d’épuisement est un exercice de gratitude. Le contemplateur dispose de peu: ses yeux et quelques mots à offrir à la beauté. On regarde, on enregistre. Le merveilleux s’invite. »
Petite déception: j’aurais aimé trouver aussi une référence à la Chaussée des géants, en Irlande, parce que ça m’aurait permis de faire un lien avec les petits cubes de ma série de textes fantaisistes… pour laquelle je cherche toujours une conclusion.
Malheureusement, Tesson et ses compagnons ont mis le cap vers le Nord, en direction de l’Écosse, quelques miles trop tôt. Rendez-vous manqué.
***
Au fil de la lecture, j’ai aussi apprécié quelques phrases qui m’ont semblé faire échos aux affres et aux joies de l’expérience politique:
« Nous avons essayé de faire au mieux, mais ce fut comme d’habitude. »
« Je me tenais sur un point de contact entre le réel et l’idéal. »
« Un sentiment de plénitude (…) une convergence des sensations, des émotions, des observations, cette croisée des transepts. »
***
Je termine la rédaction de ce texte en savourant un thé Earl Grey, comme le faisait Tesson au moment où il a appris la mort de la reine Elisabeth, en Bretagne, sur la route du retour de son aventure à la voile.
« La mort d’une reine était leur tristesse (…) Ils s’en relèveraient en sacrant Charles. »
Mais alors! Attendez! Je l’ai cette conclusion… puisque le premier texte de la série inachevée s’appelait Salut Charles! — et trouvait son inspiration de la découverte d’une pièce de dix cents… sur laquelle figure le nouveau roi… au verso d’un voilier!
C’est presque invraisemblable…
« Les Fées existent quand on travaille à les faire apparaître. »
Je fais une revue de la presse dès mon réveil. C’est devenu une habitude. Il y a des matins satisfaisants et d’autres, comme ce matin, où je reste sur ma faim. Alors, pour surmonter ma déception, j’ai décidé d’aller jeter un œil sur l’édition du Soleildu 24 décembre 1925. Et j’ai été comblé.
Parmi les découvertes: plusieurs publicités amusantes (dont une pour le Ketchup Heinz), un exploit en voiture (pour l’époque) et un texte sur les sports d’hiver qui se termine par une invitation à fêter la période hivernale (qui m’apparaît préfigurer le Carnaval, et qui fait un bel écho au succès du Marché de Noël). J’ai mis une transcription du texte ci-dessous.
Mais j’y ai surtout découvert un texte qui fait un fascinant clin d’œil à notre époque — à un moment il y a beaucoup de monde pour déplorer l’animosité, l’intolérance, voire la violence dans l’espace public. On le déplorait aussi il y a un siècle! Le remède proposé : la littérature.
Je vous invite à lire texte, que j’ai aussi retranscrit ci-dessous. Il est signé par un auteur et journaliste français, Miguel Zamacoïs, dit Le Gaulois. À titre de correspondant? Ou peut-être a-t-il été simplement repris de la presse française? (je n’en ai toutefois pas trouvé d’autres références).
En prime, le texte me fait cadeau d’une extraordinaire coïncidence — comme je les aime!
Pour étayer son propos, Zamacoïs fait référence à un court roman de Jules Verne, que j’ai lu et commenté en 2024: Une fantaisie du docteur Ox.
Il s’agit d’une histoire, écrite en 1872, dont l’intrigue tourne, croyez-le ou non, autour de l’installation des tuyaux de gaz pour assurer l’éclairage de la petite ville de Quiquendone — événement que Nazaire Levasseur racontait pour Québec, à la même époque, dans ses Réminiscences, auxquelles je faisais référence hier!
Qui aurait crû qu’en quelques jours je passerais de Benoît Melançon à Hector Fabre, puis à Nazaire LeVasseur (en passant par Irma) et finalement à Jules Verne (en passant par Miguel Zamacoïs)? J’ai déjà hâte à demain!
D’ici-là, voici le texte complet de Miguel Zamacoïs.
RÉCONCILIATION PAR LA LITTÉRATURE
On frémit en songeant aux sujets innombrable de tristesse qu’aurait le Christ s’il revenait sur la terre…
Son premier découragement lui viendrait sans doute de la faillite de la belle et attendrissante adjuration: « Aimez-vous les uns les autres. »
Sans posséder le moindre titre à la sainteté, le premier venu peut, avec une once seulement d’esprit d’observation, et pour peu qu’il ne soit pas cloué au coin de sa cheminée par la goutte, s’offrir gratuitement cette déception et ce découragement.
Quand on circule dans la grand’ville, quand on pratique de temps en temps le taxi, quand selon le jargon distingué de l’Administration, on se fait « transporter en commun », quand on prend des trains, quand on circule dans les foules, quand on a affaire à des tiers, vendeurs, serveurs, employés de tous genres, comment n’être pas frappé par le caractère hostile, pour ne pas dire mauvais, ou pire, des rapports qu’ont entre eux les citoyens d’une même nation, et ne pas constater que cette hostilité s’exaspère selon une progression constante ?
Il est flagrant que se manifestent de plus en plus entre les citoyens une intolérance, une animosité promptement violente, qui rendent la vie publique de plus en plus désagréable. En tenant compte des exceptions qui confirment les règles, on ne rencontre partout que gens qui vous en veulent jusqu’à la fureur de les dépasser derrière le guichet, de les frôler sur un trottoir, de prétendre monter comme eux dans les trains encombrés, de ne pas vous dépouiller à fond pour leur offrir des pourboires d’Américains. Tous ces gens-là vous « cherchent », vous parlent rudement, vous bousculent, vous invectivent et vous méprisent… Charmante soirée ! Délicieux paradis terrestre ! Exquise fraternité à couteaux tirés !
À quoi attribuer cet état d’esprit ? Le devons-nous à la guerre ? Par comparaison avec les horribles brutalités du temps de cauchemar, l’hostilité d’intensité relativement moyenne qui sévit à présent fait-elle aux yeux d’un chacun figure de douceur ? Les bousculades apparaissent-elles comme des caresses, et l’insolence comme de l’aménité ? Et quand on songe aux prétentions de nos débiteurs à livres et à dollars, l’âpreté pourboiresque du temps présent apparaît-elle comme un désintéressement à tirer les larmes des yeux ?
Ou bien, comme dans Le Docteur Ox de Jules Verne, sommes-nous les intoxiqués d’une atmosphère saturée de gaz énervants par les subtilités chimiques du progrès et du confort moderne ? Y a-t-il dans l’air, du fait des usines multipliées, des effluves électriques qui exaspèrent notre système nerveux ?
Autre hypothèse : seraient-ce pas plutôt les difficultés accumulées de la vie, l’insécurité, l’inquiétude, la hausse de tout, le franc excepté, qui engendrent cette mauvaise humeur généralisée ? Et serait-ce par la raréfaction du foin dans les râteliers qui mettraient les chevaux (dans lesquels une rosse sommeille toujours) à se mordre les uns les autres, et à ruer à tout venant ?
Faut-il incriminer l’empoisonnement politique ? La navrante « lutte des classes », le bolchevisme latent, attisés soigneusement par les pêcheurs en sociologie trouble, jetant ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, ceux qui possèdent moins contre ceux qui possèdent plus, ceux qui voudraient prendre contre ceux qui voudraient garder — tout cela indépendamment de la rage des méchants et des violents de nature, des imbéciles, des insatisfaits et des envieux incurables ?
***
J’en étais là de mes réflexions ultrapessimistes et misanthropiques, et je songeais à acquérir une matraque protectrice et à percer ma porte d’un judas-meurtrière, lorsque la lecture d’un journal alluma tout à coup dans mon âme découragée une petite lueur d’optimisme. Elles sont rares en ce moment, dans les journaux, les lueurs d’optimisme, et l’on y trouve beaucoup plus de raisons de s’aller jeter dans la proche rivière ou de se faire naturaliser sujet d’une île déserte, que d’occasions d’inventer le sourire perpétuel ; mais, comme a dit, ou à peu près, Rostand, c’est surtout dans la nuit que les veilleuses prennent toute leur valeur. Dans l’espèce, les deux microscopiques prétextes à espérer, c’étaient deux innocentes toutes petites nouvelles puériles en littéraires : on annonçait qu’un groupe venait de fonder une association des « Amis de Rollinat »; et, quelques lignes plus loin, qu’un autre groupement s’était constitué sous l’égide de ce vocable : « Les Amis d’Oscar Wilde ».
Réjouissantes, réconfortantes nouvelles ! Que d’amis ! Que d’amitiés réunies en faisceaux ! Que d’affection et que de fraternité récupérées !
Ces associations tendres, ces bouquets de sympathies humaines, professionnelles et intellectuelles, s’ajoutant à pas mal d’autres amis de Zola, de Balzac, des Goncourt, de Dumas, de Maupassant, des jeunes, etc. cela représentait, comme le brave chien de Chantecler, une somme énorme de bonté, de sociabilité, de dévouements réciproques, surgissant fort à propos du cœur de tant de Philintes pour atténuer la désolation d’Alceste.
La création à l’infini d’« Amis de quelqu’un » est le seul espoir de cœurs sensibles sortant — et pour cause — de la grande accolade universelle. Peut-être que lorsque les trente et quelques millions de Français dressés les uns contre les autres seront répartis en groupements d’amis ayant chacun son idole et son culte, un nouvel état d’esprit amical sera-t-il ipso facto créé. Car les amis des amis étant proverbialement amis, les amis des amis de Mallarmé, de Marcel Proust, de Montesquieu et, plus tard, de Mme de Noailles, Colette, Delarue-Mardrus, de MM. Pierre Benoit, Henri Béraud, Roland Dorgelès, Jean Cocteau, de tant d’autres, deviendront obligatoirement — avec un jeu de patience — les amis des amis des amis, ce qui fait qu’à la fin chaque individu, de par les lois géométriques, se trouvera être le fameux « ami de tout le monde » dont Sosie demeure le type définitif.
Ce sera la grande réconciliation nationale — en attendant qu’elle devienne internationale avec la fondation des « Amis de Bernard Shaw », des « Amis de d’Annunzio », etc., grâce au rapprochement des sphères aristocratiques et des couches modestes par la sympathie des « Amis de Bergson », pour les « Amis de Xavier de Montépin » ou pour les « Amis de Ponson du Terrail » et réciproquement…
Mais pourvu que l’intransigeance des clans, le snobisme des chapelles et l’exclusivisme des cénacles, n’aillent pas faire rater l’affaire !
Miguel ZAMACOÏS
(Le Gaulois)
L’OUVERTURE DE LA SAISON DES SPORTS D’HIVER AUJOURD’HUI
La saison des sports d’hiver s’ouvre officiellement aujourd’hui à Québec. Au cours des trois mois prochains, l’Association des Sports d’Hiver de Québec et les associations qui lui sont affiliées organiseront une série de concours de tous genres ayant pour but de développer les sports à Québec et d’amener ici des touristes.
Le programme détaillé de chacune des associations locales sera publié ces jours-ci. Outre les joutes régulières, le hockey met à l’affiche des parties d’exhibition dont avec l’une des meilleures équipes américaines, celle de l’université de Princeton, le 2 janvier.
Parmi les principales organisations qui travaillent de concert avec l’Association des Sports d’Hiver de Québec pour assurer le succès de la saison qui commence, il faut mentionner la section locale de la Quebec Amateur Hockey Association et une dizaine de ligues senior, intermédiaire, junior et juvénile, l’Union Canadienne des Raqueteurs et les six clubs de l’Union de Québec et Lévis; l’International Dog Sied Derby; les clubs de curling Québec (1819) et le comité Victoria (1890), Jacques-Cartier (1925) et la comité du Bonspiel, le clubs de ski Québec, Loyola, Orléans et Académie Commerciale Le directeur des sports d’hiver au Château-Frontenac, M. Bert Aslin, s’occupera d’organiser différents concours de ski, à Sandy Bank: des courses en ski en ville et à la campagne et des excursions à travers le district de Québec.
Le premier de ces concours de ski aura lieu le 30 décembre à Sandy Bank, où les porte-couleurs de Yale, Colgate, Montréal, Ottawa, McGill, Loyola et Laval exécuteront des sauta pour le trophée du Château-Frontenac.
Un concours de « bob-sleigh » aura lieu le premier janvier, sur les Champs de Bataille. Le 3, on donnera un « ski-joering » en ville et le 6, les amateurs de sports d’hiver se rendront en excursion sur la Côte de Beaupré.
Les marchands et les autres citoyens de la ville sont invités à décorer leurs édifices pour donner à la ville un air de fête qu’elle devra conserver durant tout l’hiver.
Le premier texte du recueil des chroniques d’Hector Fabre m’a particulièrement frappé parce que je trouve qu’il jette un regard amusant sur la ville de Québec… surtout 160 ans plus tard!
J’ai partagé la chronique avec quelques amis et connaissances qui s’intéressent à l’histoire de Québec.
Parmi les réactions que j’ai reçues, j’ai pu apprendre qu’Hector Fabre avait travaillé avec le père d’Irma LeVasseur, le journaliste Nazaire LeVasseur.
Ça a piqué ma curiosité.
Après quelques recherches, j’ai rapidement compris que Nazaire LeVasseur était tout un personnage!
Je suis retourné dans les journaux numérisés accessibles sur le site de BAnQ, pour essayer de retrouver certains de ses textes.
Au fil des recherches, je suis tombé sur un courrier du lecteur, publié dans Le Devoir du 29 avril 2004, qui fait référence « à un petit fascicule intitulé Réminiscences d’antan: Québec il y a 70 ans, écrit par Nazaire Levasseur. »
Mario Ferland écrit dans sa lettre que « dans cet ouvrage publié en 1926, Levasseur fait la « chronique » de la ville de Québec et de ses environs dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle. »
Pas besoin de dire que ça a encore plus piqué ma curiosité!
Et là, émerveillement! L’auteur nous amène avec lui déambuler dans la ville de Québec à la fin du dix-neuvième siècle. On y redécouvre chacun de ses quartiers, ses personnages forts et de savoureuses anecdotes.
En cours de route, nous découvrons ses réflexions sur l’évolution de la ville: il rappelle l’importance de la création du Parc Victoria… et déplore l’occasion ratée de créer aussi un parc au coeur du quartier Saint-Roch.
On y revit l’apparition de l’éclairage au gaz, autour de 1860, de la véritable magie pour l’époque: « les gens ne pouvaient s’expliquer la disparition ni la provenance soudaine de la lumière. ».
Une innovation qui ne s’est évidemment pas fait sans heurts:
« Pour doter Québec de conduites de gaz et de reverbères, il fallut infliger aux citoyens un éventrement prolongé des rues et des places publiques. »
L’électricité succéda au gaz en 1887, ce qui a permis la mise en fonction du tramway électrique en 1897, « qui remplaça le char urbain à chevaux, dont Québec avait été doté en 1865, au grand dégoût de la gent automédon. »
Alors qu’on se prépare à de grands travaux à Québec, qui auront aussi pour effet « un éventrement prolongé des rues » et de nombreux inconvénients pour les « conducteurs de chars », ça m’a fait sourire. L’histoire se répète…
Nazaire LeVasseur ne limite pas sa balade au coeur de Québec, il s’aventure aussi en périphérie, pour laquelle il a fait preuve d’une étonnante clairvoyance:
« La ville s’est grandement développée du côté de saint-Sauveur, comme du reste, du côté du cap, dans la direction de sainte-Foy ; le village saint-Charles est devenu un quartier élégant sous le nom de Limoilou : le bâtiment se multiplie et gagne, d’un côté, les Laurentides, de l’autre, les paroisses de l’est, et enfin, les maisons gagnent l’ouest. (…) On ne peut s’empêcher d’être émerveillé de ce développement.
Si l’on a la patience d’attendre, on en verra bien d’autres; on verra l’annexion de Sainte-Foy, de Lorette, de Charlesbourg et du pays, jusqu’à Beauport, au moins, à la vieille capitale, et le Saint-Laurent, verra sur ses rives, l’une des plus belles cités du monde. C’est ainsi que les grandes villes se forment et commandent, au sein de l’humanité.
Que cette annexion se fasse sans difficultés engendrées par l’envie, la jalousie, certaines ambitions et surtout l’ignorance, etc., ça va de soi, c’est entendu. On ne réalise des progrès qu’avec des difficultés, des embarras, des heurts. Il est bien difficile de concilier toutes les opinions; en fait d’opinions, il y a les presbytes et les myopes. Que de cas de myopie chez les hommes! »
Le texte, écrit en 1926, se termine par des paragraphes particulièrement optimistes:
« Québec est appelée à subir un prodigieux développement, en moins d’un siècle, et, dès aujourd’hui, les québecois peuvent se féliciter d’habiter sur le continent, l’une des plus grandes villes futures, des plus intéressantes cités de l’Amérique-du-Nord, cité qui aura sa correspondance à Lévis, en face, cité qui absorbera Beauport, partie de l’Ile-d’Orléans, Charlesbourg, la Jeune et l’Ancienne Lorette, Sainte-Foy, Sillery; tout cela avec le principal port du Saint-Laurent abordable durant dix mois de l’année.
Voilà, mes amis les Québécois, ce qui vous est réservé, et, ce à quoi, vous devez travailler d’épaule à épaule, la main dans la main.
Cette union dans le travail, dans une énergie commune vers un but commun, vous conciliera et fortune et gloire. »
À quelques jours de 2026, nous y sommes presque.
⚪️⚪️⚪️
Addenda
Pour le plaisir de faire un trait d’union avec la série de textes fantaisiste que j’ai publiés depuis le 24 novembre… je me permet d’ajouter un autre passage des Réminiscences:
« A la Chambre-de-Commerce, [de nombreux] gens d’affaires [qui] venaient causer, lire les journaux, parler politique, [sont] aujourd’hui à six pieds sous terre. (…)
Tous, les uns après les autres, après un stage, plus ou moins long, sur notre boule, ont disparu dans l’avalanche quotidienne des trépassés. (…)
Mais, ne broyons pas de noir (…) ça n’atténuerait en rien les conditions de l’homme depuis que le monde existe (…).
Si l’on s’oublie personnellement, on ne peut s’empêcher de tomber émerveillé devant les phénoménales conditions de seulement notre globe, de ses tenants et aboutissants.
La terre nous livrera encore bien des secrets [et] aura, ici et là, de merveilleux épanouissements… »
Un des grands plaisirs que j’ai à écrire de temps en temps une série de textes fantaisistes, c’est de voir le monde embarquer aussi dans l’aventure — et de constater que la lecture change (un peu) leur regard.
J’ai reçu plusieurs témoignages dans les derniers jours qui m’ont fait plaisir. Plusieurs accompagnés de photos de cubes ou des sphères « que je n’avais jamais remarqués avant… ».
Il y a aussi des gens encore un peu plus intenses:
« Je suis déçue, que des œufs dans ma boîte d’œufs, aucune boule de couleur… j’ai l’omelette en berne ce matin. »
Il y finalement les gens chez chez qui les textes ont pour effet de me faire apparaître dans leur vie à tout moment — comme une forme d’intrusion cognitive.
« Je ne peux plus lire ou voir un film sans penser à toi… il y a toujours un mot ou une image…»
C’est ce qui est arrivé à l’ami Denis, hier après-midi. Il lisait tranquillement le dernier Astérix. Et soudain, paf! Mes délires apparaissent en Lusitanie!
Avouez que c’est amusant!
Pour faire honneur à la coïncidence, j’ai pris le temps de bricoler la scène avec les matériaux que j’avais à la portée de la main!
Après avoir négligé quelques jours le récit de mes aventures avec les cubes et les boules colorées, et après avoir sollicité votre compréhension hier matin, il fallait bien s’attendre à ce qu’une coïncidence m’y ramène.
C’est en commençant la lecture du nouveau roman de Christiane Vadnais, Les ressources naturelles, que ça s’est passé. Imaginez-vous donc que la toute première phrase du livre est:
« La légende des mains de brume, racontent parfois les Sphères, naquit sur une plage de l’Est. »
Racontent parfois les Sphères… J’en suis resté bouche bée.
Et comme si ce n’était pas assez, voila que ce matin, après un café, enthousiaste à l’idée de faire des crêpes, j’ai eu la surprise de (re)trouver la boule dorée parmi les œufs!
Devant pareil imprévu, j’ai dû me refaire un café.
Je l’ai bu lentement en me demandant, le plus sérieusement du monde, ce que cette sphère avait à me raconter. Comment était-elle arrivée là? Pourquoi?
En cherchant le sens à donner à cette apparition, j’ai repensé à un extrait d’une des chroniques d’Hector Fabre que j’ai aussi lue hier après-midi.
Dans cette chronique, l’auteur donne la parole à une femme qui déplore que le jour de l’an se présente trop souvent comme « un plaisir à date fixe ».
« Je veux prendre mon temps pour être heureuse ; je veux choisir mes jours pour être gaie comme je choisis ma société pour causer. Je n’aime pas la joie commandée d’avance ; elle est déjà refroidie quand on la goûte.
L’imprévu est la première condition du plaisir. (…)
Prôner d’avance un amusement, c’est imiter les gens qui vous préviennent qu’ils vont vous faire rire ; le rire ne vient pas, le plaisir non plus. Il faudrait arranger les choses de manière à ce qu’on pût s’amuser lorsque cela vous plaît, s’ennuyer lorsque cela ne vous déplaît pas. (…)
Si la destinée s’arrangeait de manière à distribuer dans le cours de la vie les ennuis et les émotions, les plaisirs et les épreuves, en un ordre sans cesse varié, ce bas-monde serait vraiment trop agréable à habiter. »
***
J’en ai conclu que c’était ça le message de la boule dorée!
Et c’est donc comme ça que je vais aborder ces courtes vacances — en laissant l’imprévu guider le plaisir.
Et vous, vos œufs? Qu’est-ce qu’ils vous racontent?
Ça y est! Les vacances — décrocher, un peu de repos. Lecture, jeux, siestes, famille, amis… mais surtout, surtout, pas de programme. Profiter de chaque moment tel qu’il se présente.
Je sais, je sais… il y a une intrigue en cours… des boules, des cubes… des mystères à résoudre… et, vous vous en doutez bien, bien de récentes péripéties à raconter… mais ce ne sera pas ce matin.
Ce matin, il suffira de profiter de l’instant: avec un café chaud, des raisins verts bien croquants, la vue des côtes ensoleillée de Charlevoix et la voix suave de Nathalie Dawn (si vous ne connaissez pas, je vous suggère l’album Impossible à prononcer).
À mon réveil ce matin, il y avait un cube à côté de mon cahier de notes. Je l’ai pris, manipulé, observé. À la différence des autres, chacun de ses côtés porte une couleur distincte.
Je suis allé me faire un café. À l’heure qu’il était, ça aide à réfléchir.
À mon retour… surprise… des sphères étaient apparues… de couleurs assorties à chacune des faces… et des crayons étaient sortis, comme par enchantement, de leur étui… et des tubes de peinture s’étaient joint à la chorégraphie — parce que oui… tout ça dansait devant mes yeux, comme dans une farandole imaginée par Walt Disney, ou, mieux, par Frédéric Back…
Malheureusement, la photo ne rend pas compte de l’effet de tout ce mouvement… mais en fermant les yeux un instant, je suis sûr que vous pouvez très bien l’imaginer vous aussi!
J’ai ramassé tout ça en me disant qu’il était manifestement temps que les vacances arrivent!