Mise en scène


Au coin de la rue. Au pied de la poubelle. Mais ce ne pouvait pas être un hasard. Ce devait être une mise en scène.

Une scène de crime? Une scène de ménage? Une scène de théâtre?

J’ai pensé à Frédéric Dubois. Aux Fonds de tiroirs.

Vive impression que rien n’avait été laissé au hasard: cette tête de mannequin, cette perruque, ces supports, cette bouteille (pleine, de quoi?), cet aérosol, cette brosse, cette banane. Et le reste. Une scène: assurément.

Il y avait là un message — quelque chose qui nous échappait, mais qui nous atteignait quand même.

L’impression de quelque chose de dramatique.

La vie. La ville. Trop vite.

hic et nunc

B. comme bouton

Noirs. Quatre à l’extrémité de chaque manche du veston. Invisibles pour qui le porte. Les boutons.

Ils s’étaient posés sur le comptoir au moment de récupérer les cartes d’embarquement, sur les accoudoirs de l’avion, sur les tables des restaurants que j’avais fréquentés. Ils avaient fait chaque fois un bruit imperceptible pour celui qui ne cherche pas à l’entendre. La musique subtile des vêtements. L’usure de leur surface pouvait témoigner de mon parcours dans la ville, de mes rencontres et de mes habitudes. On avait probablement déjà résolu un crime en trouvant un indice caché dans le trou d’un bouton, sur la manche du veston d’un suspect. L’histoire restait peut-être à écrire.

Le fil qui retenait celui-là s’est progressivement distendu et j’ai dû me résigner à le couper, hier soir, de peur de le perdre. Je l’avais mis dans ma poche, avec les quelques centimes qu’il me restait.

Il a fallu que je le dépose ce matin dans un panier au moment de passer la sécurité pour que l’enchantement opère et qu’il me transporte il y a presque cinq ans, à Paris, sur le parvis de l’école, rue de Dijon, au moment où B. s’apprêtait à partir en classe de neige — dans les Alpes — avec sa classe. Elle avait le coeur gros au moment de la séparation. Je lui avais offert un tout petit dé à six faces. Surprise, elle l’avait mis dans la poche de son manteau en souriant et c’est en le tapotant discrètement du bout de ses doigts qu’elle était restée en contact avec moi pendant dix jours, rassurée. J’étais avec elle, même à l’autre bout de la France.

J’avais pris pour elle la forme d’un dé et voilà qu’elle se présentait à moi sous la forme d’un bouton. Une belle complicité.

J’ai remis la monnaie dans ma poche et j’ai gardé le bouton au creux de ma main en souriant à l’agent de sécurité.

— Pour Montréal? c’est par là monsieur.

— Je sais, merci!

Lire sur le sol


Je n’avais jamais remarqué avant aujourd’hui ces écritures sur le plancher du métro.

Il y en avait pourtant dans les trois rames du métro que j’ai pris aujourd’hui, ligne 6. Toujours dans le premier wagon. C’est peut-être particulier.

J’y ai vu un message adressé aux voyageurs: si vous êtes à la recherche de quelqu’un, elle est ici. Personne n’y était aujourd’hui.

Petit commerce, grands espionnages? Échanges de drogue? de fric? d’information? de secret d’État?  J’ai pensé poser mes pieds sur la pointe de la flèche et attendre un signe. Pour le savoir.

Je n’ai pas osé. J’ai préféré l’imaginer.

Tout déplacement peut être romanesque.

Jour de marché

Caddy rouge, roues oscillantes — et le chien, attaché à la poignée: une vieille dame remontait le boulevard Blanqui. C’était jour de marché. Le temps était gris. Sa démarche était une invitation à la suivre. Claudicante, mais fière. J’ai eu envie de faire quelques pas avec elle.

Je me suis laissé guider par ses envies. Poireaux, accras, cantal, olives, rouget, nougat. Partout, on la saluait par son nom — avec le sourire.

À Place d’Italie, elle s’est offert un café. J’ai fait la même chose. Elle a donné un carré de sucre à son chien. J’ai croqué le mien avant de régler les deux additions en demandant au garçon de café de saluer pour moi la dame-avec-le-caddy-rouge-assise-là-bas-sur-la-terrasse en lui transmettant mes hommages pour sa dignité.

Je l’ai salué d’un sourire et j’ai quitté le café avant qu’elle ne reçoive mon message.

J’aime les jours de marché.

Ralentir


Tout va trop vite, c’est bien connu. Il faut ralentir. Il faudrait. Et pourtant, ce n’est pas facile.

Je pense que le meilleur outil pour y arriver, c’est un appareil photo. Ça force à relever le regard. Ça invite à voir les couleurs, les contrastes, à sourire devant les coïncidences, les superpositions. Ça donne le goût d’écrire.

Pas facile l’hiver, à Québec. Plus facile le printemps, à Paris.

Prendre une photo, prendre une pause, écrire.

Crânes

Il fait soleil. Un temps magnifique. Les vestons se portent à l’épaule.

Croque-monsieur. 25 cl de vin blanc. Sur une terrasse du boulevard des Maréchaux — je crois. Ding ding ding, le tramway passe. C’est bien ça!

Les crânes brillent au soleil.

Les crânes? Oui. Les crânes:

Celui de l’homme qui parle avec une auteure assise à ma droite sur la terrasse. Comment je sais que c’est une auteure? Avec une telle présence, je n’imagine pas qu’elle puisse ne pas l’être.

Celui de l’homme assis un peu plus loin aussi, qui arbore une moustache incroyable, très noire et très fournie — comme on ne peut en voir que dans un salon du livre ou tard le soir dans un vieux pub anglais.

Et surtout sur celui de cette jeune femme de la table d’à côté, dont l’intrigante beauté attire tous les regards. Elle parle livre numérique, avec un journaliste, je crois.

Le réveil sonne. Il est 8h.

Saut du lit. À la douche! J’ai rendez-vous dans une heure.

Trois chauves à mes côtés, sur une toute petite terrasse — dans un rêve. Symbolique: il faut cesser de couper les cheveux en quatre — le temps presse!

Lady

C’était non loin du palais de justice. Au détour d’une ruelle. J’y faisais le guet, par hasard.

Je l’ai vue déambulant, le regard vagabond. Je pense qu’elle m’a vu.

Snub Lady: c’était elle.

Sa démarche était marquée par la peur. Ses cheveux défaits trahissaient l’empressement.

* * *

Je l’ai d’abord vu apparaître dans mon rétroviseur. Tout de cuir vêtu, tête haute, démarche assurée. Il est passé à côté de moi, de l’autre côté de la rue, et l’a suivie dans la ruelle.

Deux coups de feu, sourds, suivis d’un long silence.

Je l’ai vu ressortir de l’impasse, tête haute, démarche assurée.

Lady.

Origami


Journée à Montréal. En vacances (pour une fois!). Et en famille.

Direction Musée des Beaux-Arts. Au programme: la découverte de l’oeuvre de Feininger — j’ai hâte!

Mais compte tenu de notre heure d’arrivée… nous prenons d’abord la direction d’un atelier d’origami, avec une maître en la matière, madame Hideko Shinto. Explication de l’origine de l’origami, démonstration… puis expérimentation. On fabrique un casque de samouraï.

Quarante-cinq minutes plus tard, l’atelier est terminé, on visite Le grand carnaval de Feininger (extraordinaire!) et presque toutes les autres expositions — avec un coup de coeur pour l’exposition des réalisations des élèves de l’école secondaire du Coteau, de Mascouche: La poésie, un art bien assis (dommage qu’il n’y ait rien à ce sujet sur le site du musée — heureusement, il y a le site de l’école: voir cette présentatiom ppt).

Fin d’après-midi, on prend la direction de la Grande bibliothèque pour la faire découvrir aux enfants et voir l’exposition Manga, l’art du mouvement (très bien faite; très intéressante).

Début de soirée, à la recherche d’un restaurant indien (ce sera finalement Indian Curry House — délicieux: un invraisemblable rapport qualité prix! — ne manquait que l’accueil en français), je jette un coup d’oeil rapide sur Facebook.

bla bla bla… je défile du doigt sur mon iPhonebla bla bla, origami, mbam, photos, bla bla bla

, minute! qu’est-ce que je viens de lire là?

Je remonte le fil des publications.

C’est ma cousine Danielle (que je n’ai pas vu en personne depuis des années!) qui dit avoir visité le Musée des Beaux-Arts… et avoir fait un atelier d’origami, témoignant même avec quelques photos.

— trop fort!… et ce serait encore plus fort que qu’elle y soit allé en même temps que nous!

Je regarde les photos attentivement… et, oui, je me vois en arrière-plan d’une des photos!

Incroyable coïncidence!

Avec un peu de chance la prochaine fois on pourra se saluer pour vrai!

Le terrier

En réaction à Fenêtre d’angle, François Bon me signalait une parenté avec Le terrier, de Kafka, que je ne connaissais pas (le texte, pas l’auteur, évidemment!). Lacune rapidement comblée (merci Ana pour la visite à la librairie — et vive la semaine de relâche!).

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce texte (incomplet) d’une cinquantaine de pages dans lequel un bruit incessant vient progressivement prendre toute la place, jusqu’à tout remettre en question.

« J’écoute maintenant aux murs, et partout où j’épie, en haut, en bas, le long des parois, sur le sol, aux entrées et à l’intérieur, partout, partout le même bruit. »

« Qu’est-ce donc? Un petit sifflement qu’on entend par intermittences, un rien auquel on pourrait, je ne dis pas s’habituer — on ne peut pas s’y habituer — mais qu’on pourrait observer quelque temps sans entreprendre encore rien pour l’étouffer (…) »

« Pourquoi suis-je resté si longtemps à l’abri pour me trouver soudain réveillé par l’effroi? Qu’étaient-ce, auprès de celui-ci, que tous les petits périls auxquels j’ai passé mon temps à réfléchir? Espérais-je que ma qualité de propriétaire du terrier allait me donner pouvoir contre cette intrusion? Hélas! C’est justement parce que je suis propriétaire de ce grand ouvrage si fragile que je me trouve sans défense contre toute attaque un peu sérieuse: le bonheur de le posséder m’a gâté; la fragilité du terrier m’a rendu sensible et fragile, ses blessures me font mal comme si c’étaient les miennes. C’est là que j’aurais dû prévoir; je n’aurais pas dû penser à ma seule défense — encore l’aie-je fait bien légèrement, bien vainement — mais à la défense du terrier. (…) Or, je n’ai rien fait en ce sens; rien, rien de rien n’a été entrepris qui puisse servir à cette fin, j’ai été étourdi comme un enfant, j’ai passé mon âge mûr en jeux puérils, mon esprit n’a fait que jouer avec l’idée du danger, j’ai négligé de penser vraiment au vrai danger. Pourtant, que d’avertissements!

« Cette place près du toit de mousse est peut-être maintenant la seule de mon terrier où je puisse passer des heures à écouter vainement. C’est un complexe revirement des circonstances: l’endroit dangereux jusqu’ici est devenu un asile de paix, alors que la place forte a été envahie par le bruit du monde et de ses périls. »

J’ai trouvé amusant de réaliser que j’ai placé mon histoire de bruit obsédant au sommet d’un gratte-ciel alors que Kafka a placé la sienne dans le sous-sol (et que c’est de l’autre côté de l’Atlantique qu’est venu le trait d’union entre les deux textes!).

Il y a plusieurs autres récits intéressants dans le recueil La muraille de Chine, publié par Folio — dont certains, très courts, m’ont semblé particulièrement efficaces. Je retiens spécialement pour ce soir L’examen, et Petite fable.

Nuits

Elle passait ses nuits à la fenêtre, seule dans la pénombre, bercée par la musique et par la voix de l’animateur de la radio classique. C’était comme ça depuis presque dix ans.

Dix ans qu’elle n’avait pas dormi la nuit, en même temps que tout le monde. Seulement le jour, quelques heures.

Il ne devait partir qu’une semaine. Il n’avait plus donné de nouvelles. Il était disparu. Elle l’attendait.

Cela fera dix ans dans trois jours.

Fenêtre d’angle

Il avait loué cet appartement pour une semaine. Il y avait investi une petite fortune. Sa fortune.

Un appartement sur trois étages, avec vue (partielle) sur le lac Michigan. Avec des tableaux de grands maîtres dans presque toutes les pièces. Et un piano à queue magnifique. Une pure merveille.

Il avait engagé une pianiste de concert, qu’il avait invitée pour la semaine. Un cuisinier renommé aussi. Ils seraient très bien logés — seule condition, garder le silence — ne pas parler.

Trois étages, vingt pièces. Et une salle à dîner pouvant accueillir vingt personnes — même s’il n’avait l’intention de recevoir personne.

Il allait se servir de l’immense table de bois laqué pour écrire. Parce que c’est ce qu’il allait faire, pendant sept jours et sept nuits, entouré de chefs-d’oeuvre, dans la fenêtre d’angle.

Il attendait ce moment depuis si longtemps. Tout était parfait.

Sauf ce bruit, subtil et persistant, qui allait le rendre fou.

L’hélice

29 février. Date irréelle par excellence.

Je vole au-dessus du Saint-Laurent. À bord d’un bon vieux Dash 8.

Je lis sur mon iPhone. Comment parler des lieux où l’on n’a pas été?

Pierre Bayard cite Jules Verne, Marco Polo et Chateaubriand.

Je regarde par le hublot, le soleil s’apprête à se coucher.

Vol de nuit. Je pense à Saint-Exupéry.

J’appuie sur l’unique bouton de mon iPhone. Mon livre se transforme en appareil photo.

Clic.

Recadrage, ajout d’un filtre. En quelques instants, me voilà avec ce qui a tout l’air d’une photo ancienne (facile à bord d’un Dash 8!). Et me voilà avec Saint-Exupéry!

Mais la mystification a ses limites… et mon appareil, très contemporain, brise le charme. Le iPhone n’arrive pas à saisir correctement les mouvements rapides de l’hélice qui nous amène à Québec.

On s’y serait pourtant presque cru.

Les feux de la rampe

Pour une personne à la tribune il en faut des dizaines qui travaillent dans l’ombre, en coulisse, efficacement.

C’est indispensable pour préparer, pour consulter et pour assurer les appuis, la cohésion des troupestant bien que mal, dans les meilleures conditions comme dans les pires.

La politique c’est un iceberg : on en voit généralement que la pointe émergée, celle dont rend compte la une des journaux — celle des feux de la rampe.

Il faut toutefois mettre la tête sous l’eau si on veut la comprendre vraiment.

Passer de l’autre côté du miroir.

Première fois

C’était dimanche matin. Journée magnifique pour un rendez-vous avec l’humilité.

École de ski. Première fois. Avec mes trois enfants.

« Au début on avait un peu honte, mais à la fin tu étais pas mal meilleur ». 

Pas mal meilleur, mais à quel prix — j’ai mal partout!

Ce n’était pas tellement le décor de la garrigue, mais j’ai pensé à Pagnol en voyant le regard des enfants après ma première descente sans tomber.

La gloire de mon père.