Arrière-plan

L’arbre qui était là avait dû souffrir de l’hiver. Mort au printemps, on l’a remplacé par un arbuste frêle et sans grande distinction. Je passe là tous les matins et je ne l’avais jamais remarqué. C’est dire.

Jusqu’à vendredi dernier.

Il a suffi de quelques travaux routiers sur la rue voisine pour qu’il se révèle à mon regard.

Un panneau d’affichage mobile avait été placé derrière lui. D’un côté quelques mots et une flèche pour indiquer un détour aux automobilistes. De l’autre, face à moi, un fond de toile noire — l’arrière-plan parfait pour mettre en valeur ses quelques feuilles teintées par l’automne.

C’était impossible de le manquer. Je me suis arrêté pour lui rendre hommage. D’une photo… et d’un texte.

L’automne, c’est les montagnes cuivrées, les forêts aux feuilles virevoltantes et les rues de Limoilou bordées de congères de feuilles jaunes (la 9e rue était particulièrement magnifique cet après-midi). C’est aussi ces humbles branches colorées qui nous surprennent au moment où on s’y attend le moins.

J’aime l’automne.

Carnets de…

Il y a quelque chose de magique à écrire un texte comme Quelque part? N’importe où!, un mardi soir, seul chez soi, juste avant de se coucher, et se réveiller le mercredi matin en constatant qu’il a trouvé écho sur Twitter — mieux: qu’il a donné lieu à un échange aux allures de jeu de piste.

Commentaire de François qui a identifié le livre et l’a relié à un de ses textes.

Commentaire de René qui s’était récemment intéressé à l’auteur.

Courriels aussi, de quelques personnes qui l’ont particulièrement apprécié.

Et, comme si ce n’était pas assez… se faire offrir la photo placée en haut de ce texte par ma mère, qui l’avait prise dans le processus de gestation de deux expositions prochaines, et qui sied à merveille au texte de la page 83 — et à ce que je connais maintenant de l’oeuvre de Depardon.

Je vous ai dit que j’aimais le mot doute?

C’est pour ça qu’on écrit. Pour ces moments-là. Pour cette magie-là.

– – –

Geneviève DeCelles
http://www.genevieve-decelles.qc.ca/

Prochaines expositions:

Aperçus
L’espace contemporain galerie d’art de Québec
13 au 18 novembre 2012
Rencontre avec l’artiste: samedi le 17, de 13h à 17h

Présences
Théâtre de la Bordée
6 novembre au 1er décembre 2012
Pendant les représentation de la pièce Les chaises d’Eugène Ionesco

Le banc

Une chaise rouge. Un sofa bleu. Et maintenant un banc vert.

J’ai vu celui-ci à Chicago. C’était l’an dernier.

En une heure j’avais vu s’y asseoir des gens de tous les âges, des hommes, des femmes, des riches et des pauvres. Pour quelques instants ou pour de longues minutes. Pour se reposer, pour lire, pour parler au téléphone. De quoi? Je ne sais pas.

Je repense avec plaisir à toutes les histoires que je m’étais racontées en voyant ces gens. Pendant que j’attendais. Que j’attendais quoi? Je ne me souviens plus.

Eux, des espions, peut-être. Elle, amoureuse. Lui, l’auteur. Et cette photographe qui ne semblait s’intéresser qu’aux passants qui portaient des souliers rouges. Intriguant.

Étaient-ils des personnages d’une même histoire ou de simples témoins d’histoires distinctes, superposées, qui pourraient s’ignorer pour toujours si ce n’était de mon intention d’en lier les destins — juste pour le fun!

Je me suis assis sur le banc à mon tour — comme pour les rejoindre, dans une nouvelle histoire, inventée par quelqu’un d’autre, quelque part, n’importe où.

Quelque part? N’importe où!

Il est monté dans le bus en chantonnant, pas très fort. Juste assez pour que je l’entende d’où j’étais. Il s’est dirigé lentement vers l’arrière, souriant à chacun des passagers.

Il avait un petit livre bleu à la main, dont il détachait les pages, une à une, avant de les remettre à ses compagnons de voyage d’un geste gracieux.

— Tenez, c’est pour vous… et voilà pour vous… et pour vous…

Le papier était très fin — presque du papier bible. Les caractères étaient élégants.

— Lisez-en au moins quelques lignes, je suis certain que vous y trouverez un mot que vous aimez!

Il m’a remis la page 83.

Coïncidence, j’y ai trouvé le mot truisme, que j’ai utilisé ici il y a quelques jours.

J’y ai aussi trouvé le mot doute, que j’aime beaucoup. Périple et paysage, également.

Arrivé à la maison, j’ai posé la page sur mon MacBook. La texture du papier m’a semblé se fondre naturellement dans l’éclat du métal brossé, comme pour offrir aux mots de nouvelles marges, plus larges. Villages. Hameaux. Paysages.

Le texte respirait mieux ainsi. Et moi aussi.

Si c’est Jeff Bezos qui le dit…

Jeff Bezos, le fondateur de Amazon.com, a rendu visite à l’équipe de 37 Signals la semaine dernière. C’est Jason Fried qui le dit. Je l’apprends ce matin grâce à un gazouillis de Virginie.

Jeff Bezos, perçu par plusieurs comme le dieu du commerce électronique, qui s’adresse à l’équipe de Jason Fried, perçu par plusieurs comme le dieu du design d’applications web. Pas de doute, il devait y avoir beaucoup d’égo dans la pièce.

Semblerait que Bezos a fait des observations lumineuses sur une foule de sujets au cours de sa visite. Il a notamment dit que ce n’est pas mal de changer d’idée parfois.

Selon Bezos, les personnes les plus intelligentes sont celles qui reconsidèrent sans cesse leur conception des choses, qui sont ouvertes à de nouveaux points de vue, à de nouvelles informations, et qui acceptent de remettre en question leurs façons de voir.

Et Jason Fried de préciser:

This doesn’t mean you shouldn’t have a well formed point of view, but it means you should consider your point of view as temporary.

Avant de terminer son texte par un pontifiant: Great advice.

Ce n’est pas que je veux me moquer de tout cela, ni des personnes, ni des conseils — mais présenté comme ça, je trouve que ça prend pas mal une allure de business psycho pop cheap qui sert avant tout à faire du name dropping.

Je m’inquiète vraiment si ce que Jeff Bezos avait de mieux à proclamer c’est qu’il n’est pas mal de changer d’idées dans la vie. Et si c’est cela que Jason Fried a retenu comme idée lumineuse dans plus d’une heure de rencontre.

Évidemment que ce n’est pas mal de changer d’idée dans la vie!

C’est l’essence même de la vie intellectuelle les boys! C’est à la base de toute éducation! Et ce serait une révélation aujourd’hui, au cœur d’un échange entre la personnalité de l’année du magazine Time en 1999, à l’âge de 35 ans, et un des top 35 innovateurs de moins de 35 ans, en 2006, selon le MIT Technology Review? Non, franchement les gars…

Mais si c’est Jeff Bezos qui le dit.

* * *

Parmi les fondements de l’éducation que mes parents m’ont donnée, il y a cette phrase de mon père:

La vérité est dynamique.

Une idée qui résonne. Qui garde en éveil.

Une idée évite de succomber aux évidences et de s’enfermer dans le dogmatisme.

C’est une idée forte. Pas seulement un Great advice.

Le mur (presque un an plus tard)

Nous nous étions laissé sur l’hypothèse qu’il y avait au bout de ce chemin une école ou une gare.

Le temps était plus sec. C’était en décembre. Il n’y avait aucune vigne sur le mur, ni feuillage à sa base.

Ce n’est toutefois pas ce qui m’a frappé le plus dans cette nouvelle image.

Plutôt trois choses:

Le toit de paille, d’abord — au fond, sur la gauche. De l’ombre aménagée. De la fraîcheur. Du luxe. Protégé par le mur.

Les deux briques cassées, aussi — au premier plan. Elles étaient pourtant évidentes sur la photo de l’année dernière aussi. Elles forment un escalier de fortune, qui permettrait de gravir le mur, de franchir l’interdit, d’accéder à l’au-delà.

L’écriteau, finalement, au sommet du mur. Il semble fait d’une banale plaque de mortier dans laquelle des lettres ont été gravées, probablement avec une branche. En agrandissant la photo plusieurs fois on peut y lire: «Calle Morelos Privada ». C’est un chemin privé, si je comprends bien.

Une gare à l’extrémité d’un chemin privé? Une école? Ça semble bien peu probable.

Le mystère s’éclaircira peut-être l’an prochain, quand le photographe adoptera un angle encore un peu différent.

Salon Michel

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Trente-cinq ans.

Six fois par année. 210 fois. Moins les trois ans où j’ai vécu en France. 192 fois. Moins quelques exceptions. Disons 180 fois.

Cela fait donc environ 180 fois que je me fais couper les cheveux ici, dans le petit salon sans rendez-vous de Place Beshro, sur le Chemin Sainte-Foy.

J’avais quatre ans la première fois.

Aujourd’hui j’écris ce texte sur mon iPhone pendant que c’est mon fils de douze ans qui se fait couper les cheveux.

Le temps passe…

– – –

P.S. À mon tour sur la chaise, la coiffeuse commence son travail et me dit: «eh ben, tes cheveux commencent vraiment à être plus clairsemés sur le devant de la tête, avais-tu remarqué? ». (…) Y’a vraiment pas à dire, le temps passe…

Synthetica

Nuit de vadrouille à la recherche des souvenirs perdus.

Ici et là. Et où encore? Qui sait?

Is this my life?

Marche dans la ville. La nuit. Les néons. La foule.

Taxi! Plaça Reial. Thanks.

À l’arrivée, cette jolie fille qui monte dans la voiture que nous laissons.

Sur son t-shirt:

« Never let your dreams go out »

La voie pénétrante d’Emily Haines. Partout. La musique de Metric. Omniprésente.

Synthetica sur la Rambla. Et nous. Et nous.

I’ll shut up and carry on.

Hors du temps

C’était la semaine dernière. Ou il y a cent ans.

Seuls quelques détails avaient pu changer: les marques des voitures, le niveau de bruit, la qualité de l’air. Pour le reste, la continuité.

Haut-de-forme. Queue-de-pie. Col empesé. Chaussures vernies.

Et les gestes. Lents. Élégants. Cérémoniaux, même.

Des gestes efficaces, surtout: le trottoir est impeccable. Depuis toujours. Tous les jours.

C’était à quelques minutes de Kaiserstraße, à Francfort. Ou peut-être ailleurs.

Une expérience hors du temps et de l’espace.

Les deux pieds sur terre.

— Taxi sir?

Cafe Luna

C’était l’été dernier, en famille, à Boston. Tout près du MIT Museum. Déjeuner-brunch en famille. Une journée magnifique en prologue à une semaine fabuleuse à Cape Cod.

Le cerne de la tasse de café sur la nappe de papier du Cafe Luna est vite devenu un soleil levant.

Un soleil qui a eu tôt fait de provoquer un déferlement de couleurs sur la table, pour le plus grand plaisir de la serveuse émerveillée et des autres clients.

Il devrait toujours y avoir des nappes de papier et des crayons de couleur dans les restaurants.

No Speed Limit (vraiment?)

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Paris. Capitale de la Francophonie. Grande ville de littérature.

L’espace où je suis accueilli dans les bureaux de la société américaine est dépouillé. Rien de luxueux.

Sur les murs il n’y a que des affiches de business psycho pop probablement destinées à motiver les employés. Toutes en anglais. Je suis perplexe, les employés ne font que passer en coup de vent.

À gauche de la porte par laquelle je suis entré, celle-ci attire particulièrement mon attention:

NO SPEED LIMIT — Speed matters in business. Many decisions and actions are reversible and do not need extensive study. We value calculated risk taking.

Si je suis d’accord avec la fin de l’affirmation, je suis perplexe sur tout le reste, et en particulier sur le titre donné à cette valeur de l’entreprise.

Je pense que le rythme auquel on fait les choses n’est pas sans influence sur le résultat qu’on obtient.

Et que quand on ne prend même pas le temps de s’adapter à la langue des gens à qui on désire s’adresser, on ne se donne pas de chance pour réussir à long terme.

Susciter l’enthousiasme et pouvoir compter sur une incroyable puissance commerciale c’est bien, certes — mais ça ne peut pas remplacer le respect qui est nécessaire à toute relation de confiance.

That’s why there needs to be some speed limitations.

Jambon

On s’est arrêté là quelques instants: rue Santa Anna, près de la Rambla.

C’était un tout petit restaurant où on peut arrêter prendre une bouchée en fin de journée — partager avec un ami une assiette de jambons et de fromages, avec un verre de vin. C’est ce que nous avons fait.

Le décor était moderne et tout était fait pour mettre en valeur les pattes de jambon qui étaient suspendues à l’entrée telles des œuvres d’art. Petites tables en inox, musique électronique de bon goût, on passait un bon moment, hors du temps.

Jusqu’à ce que cette femme s’assoit à la table voisine, superposant ses jambes élégantes à celles des cochons.

Je me suis retrouvé instantanément plongé dans Truismes, de Marie Darrieussecq. Ça m’a coupé l’appétit.

Nous avons vidé nos verres et repris notre marche vers Plaça Espanya.

Le lapin blanc

Nous avons suivi notre guide dans la pénombre jusqu’à la clôture. Il n’avait pas quitté des yeux son GPS. Il y avait bien une rue devant nous, mais aussi une barrière, qui était fermée, ce que Gertrude n’avait pas prévu… Nous avons dû rebrousser chemin.

C’est à ce moment que je l’ai vu. Le lapin blanc. Juste là! Nous l’avons suivi.

Traboulidon.



C’était sombre. Il faisait chaud. Une odeur de viande grillée et d’épices embaumait la pièce. Le plafond était doré. Des cartes à jouer y étaient collées, comme si elles avaient été projetées et que le temps s’était arrêté avant qu’elles ne retombent.

Aucun visage connu. Personne ne semblait parler français. Personne ne semblait être surpris d’être là. Sauf nous.

Au fond de la pièce, nous avons vu un homme consulter le menu du restaurant à la lumière d’une lampe de poche.

Je pense qu’il s’agissait en réalité d’un vieux pirate qui décrivait sa route sur la carte de l’île au trésor.

Kuala Lumpur


Je devais partir lundi soir de Québec pour Francfort, mais je suis plutôt parti le vendredi midi vers Barcelone, de façon imprévue, pour rejoindre un ami. Je repartirais de là pour me rendre à Francfort.

Il faisait très beau dimanche matin. On s’est baladé à la recherche d’une buanderie, mais tout était fermé. On s’est donc plutôt arrêté sur une petite terrasse pour prendre nos courriels et travailler un peu

Bing!

En ouvrant l’ordi, une fenêtre de Facebook laissée ouverte m’interpelle. Il y a du réseau et une amie m’envoie un message par la messagerie instantanée:

— Salutations de Kuala Lumpur! Quel temps fait-il à Québec?

— Salut! Je suis sur une terrasse à Barcelone! Et je serai à Francfort dans deux jours.

— Eh ben! Alors, on se voit à Québec dans dix jours? J’arriverai à Ottawa un peu plus tôt.

— Très bien, on se racontera nos pérégrinations!

Je ferme Facebook, fais quelques courriels, ferme ensuite l’ordinateur et je prends le journal abandonné sur la table d’à côté par un client précédent.

International Herald Tribune, Tuesday, October 9, 2012

Je lis la une. Je tourne la page.

Et paf!

Je découvre une presque pleine page de pub de Invest KL (Kuala Lumpur)

J’ai commandé une autre bière. Pour savourer l’instant. Et réfléchir un peu à tout ça.

Je note: les défis auxquels nous sommes confrontés sont de plus en plus grands à mesure que le monde devient petit.

Automne

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Je pense que depuis sept ans j’ai pris une photo semblable chaque année, au même endroit. Entre deux rendez-vous, à la Buchemesse de Francfort — le plus souvent en terminant un hot-dog garni d’oignons frits.

Certaines années les feuilles sont plus vertes, ou plus rouges, mais chaque fois elles me reconnectent avec le Québec pendant un instant.

Elles me rappellent que l’automne s’achève à la maison, que ce sera bientôt l’hiver, qu’il faudra bientôt préparer le terrain, changer les pneus, s’habiller beaucoup plus chaudement.

Et ça me fait du bien.

Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver.

— Gilles Vigneault