Jambon

On s’est arrêté là quelques instants: rue Santa Anna, près de la Rambla.

C’était un tout petit restaurant où on peut arrêter prendre une bouchée en fin de journée — partager avec un ami une assiette de jambons et de fromages, avec un verre de vin. C’est ce que nous avons fait.

Le décor était moderne et tout était fait pour mettre en valeur les pattes de jambon qui étaient suspendues à l’entrée telles des œuvres d’art. Petites tables en inox, musique électronique de bon goût, on passait un bon moment, hors du temps.

Jusqu’à ce que cette femme s’assoit à la table voisine, superposant ses jambes élégantes à celles des cochons.

Je me suis retrouvé instantanément plongé dans Truismes, de Marie Darrieussecq. Ça m’a coupé l’appétit.

Nous avons vidé nos verres et repris notre marche vers Plaça Espanya.

Le lapin blanc

Nous avons suivi notre guide dans la pénombre jusqu’à la clôture. Il n’avait pas quitté des yeux son GPS. Il y avait bien une rue devant nous, mais aussi une barrière, qui était fermée, ce que Gertrude n’avait pas prévu… Nous avons dû rebrousser chemin.

C’est à ce moment que je l’ai vu. Le lapin blanc. Juste là! Nous l’avons suivi.

Traboulidon.



C’était sombre. Il faisait chaud. Une odeur de viande grillée et d’épices embaumait la pièce. Le plafond était doré. Des cartes à jouer y étaient collées, comme si elles avaient été projetées et que le temps s’était arrêté avant qu’elles ne retombent.

Aucun visage connu. Personne ne semblait parler français. Personne ne semblait être surpris d’être là. Sauf nous.

Au fond de la pièce, nous avons vu un homme consulter le menu du restaurant à la lumière d’une lampe de poche.

Je pense qu’il s’agissait en réalité d’un vieux pirate qui décrivait sa route sur la carte de l’île au trésor.

Kuala Lumpur


Je devais partir lundi soir de Québec pour Francfort, mais je suis plutôt parti le vendredi midi vers Barcelone, de façon imprévue, pour rejoindre un ami. Je repartirais de là pour me rendre à Francfort.

Il faisait très beau dimanche matin. On s’est baladé à la recherche d’une buanderie, mais tout était fermé. On s’est donc plutôt arrêté sur une petite terrasse pour prendre nos courriels et travailler un peu

Bing!

En ouvrant l’ordi, une fenêtre de Facebook laissée ouverte m’interpelle. Il y a du réseau et une amie m’envoie un message par la messagerie instantanée:

— Salutations de Kuala Lumpur! Quel temps fait-il à Québec?

— Salut! Je suis sur une terrasse à Barcelone! Et je serai à Francfort dans deux jours.

— Eh ben! Alors, on se voit à Québec dans dix jours? J’arriverai à Ottawa un peu plus tôt.

— Très bien, on se racontera nos pérégrinations!

Je ferme Facebook, fais quelques courriels, ferme ensuite l’ordinateur et je prends le journal abandonné sur la table d’à côté par un client précédent.

International Herald Tribune, Tuesday, October 9, 2012

Je lis la une. Je tourne la page.

Et paf!

Je découvre une presque pleine page de pub de Invest KL (Kuala Lumpur)

J’ai commandé une autre bière. Pour savourer l’instant. Et réfléchir un peu à tout ça.

Je note: les défis auxquels nous sommes confrontés sont de plus en plus grands à mesure que le monde devient petit.

Automne

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Je pense que depuis sept ans j’ai pris une photo semblable chaque année, au même endroit. Entre deux rendez-vous, à la Buchemesse de Francfort — le plus souvent en terminant un hot-dog garni d’oignons frits.

Certaines années les feuilles sont plus vertes, ou plus rouges, mais chaque fois elles me reconnectent avec le Québec pendant un instant.

Elles me rappellent que l’automne s’achève à la maison, que ce sera bientôt l’hiver, qu’il faudra bientôt préparer le terrain, changer les pneus, s’habiller beaucoup plus chaudement.

Et ça me fait du bien.

Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver.

— Gilles Vigneault

Das Blaue Sofa

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Il y a la ville. Il y a la gare, les trams, la rue des putes qu’on emprunte pour se rendre au restaurant indien et les deux restos italiens. Il y a les interminables couloirs, les escaliers roulants, et les contrôles de sécurité à l’entrée du hall 8. Les hot-dogs et la bière aussi.

Mais le vrai symbole de la Buchemesse c’est la scène au sofa bleu qui occupe l’entrée principale du hall 6.

Les entrevues s’y succèdent presque sans interruption pendant quatre jours. Il y a presque toujours un attroupement qui déborde dans le passage. Parce que tout le monde veut écouter.

Je ne comprends rien de ce qu’on y raconte, mais je sais que c’est intéressant. Je sais que les gens qui sont invités à s’asseoir sur le sofa bleu sont des passionnés. Je me nourris de leur regard et de l’écoute attentive de la foule à laquelle je me mêle toujours au moins quelques instants dès le premier jour de la Foire.

Un jour j’aurai un sofa bleu.

Écrire, l’automne, dans le train

Des kilomètres d’écriture.

Québec, Montréal, Québec, Montréal…

Ce qui est merveilleux avec le train, c’est qu’on peut vraiment apprécier le paysage, s’en faire un décor. On peut se voir écrire aussi — la page se confondant avec les feuilles dans le reflet sur la fenêtre.

Ce matin-là, le décor a aspiré/inspiré mon texte.

Les feuilles automnales sont même un instant devenues l’écran sur lequel étaient projetés les mots à mesure que je les écrivais dans la fenêtre du logiciel de traitement de texte.

C’est ça écrire, l’automne, quand les feuilles tombent.

Ne reste alors que le texte. Et quelques questions.

Prendre le train

Ça fait trop longtemps que j’ai pris le train.

C’était la semaine dernière. Mais ça ne compte pas. J’ai travaillé sans arrêt. Et le rideau était tiré.

J’ai envie de prendre le train pour écrire un peu, bercé par le mouvement, hors du temps, pour quelques heures.

J’aime que les rails me guident, sans détours, de l’horizon perceptible vers l’apex, la prochaine gare, un nouveau carrefour des possibles où départs, arrivées et simples escales se confondent dans un inspirant brouhaha. J’adore les gares. Les gares européennes surtout. Et Grand Central Station, évidemment.

Ce soir, je rêve de prendre le train. Pour aller nulle part ailleurs qu’ici.

Gratin

Un des plaisirs de l’été c’est de prendre du temps avec des amis. De jaser jusqu’à tard le soir. Et quand il fait trop froid (ou qu’il y a trop de moustiques), de poursuivre à l’intérieur encore une heure ou deux.

Pour se raconter toutes sortes de choses. Pour parler, de tout et de rien. Pour s’obstiner. Pour rire. Pour apprécier l’émerveillement dans le regard des enfants qui n’en reviennent pas de voir leurs parents faire d’invraisemblables contorsions intellectuelles dans le simple but d’avoir raison… sur un sujet dont ils ont très bien compris toute la futilité.

Pour débattre longuement de ce qui permet à un gratin dauphinois d’en porter le nom, par exemple.

Pour débattre de la place du fromage et de la crème dans un gratin — et de celles des oignons. Vous y mettez du vin, vous dans votre gratin dauphinois? Et quel type de pomme de terre utilisez-vous? Quelles nuances, quelles interprétations, de la recette peuvent être acceptées d’un cuisinier québécois? et d’un cuisinier français? qu’il soit du Dauphiné ou de Normandie?

Célébrer l’amitié, le langage et les idées en ouvrant frénétiquement des livres de recettes et des dictionnaires — et pourquoi pas en faisant appel à Ricardo, à la Di Stasio et à tous les cuisiniers d’Internet — même aux petites heures du matin: c’est aussi ça les vacances.

C’est peut-être même surtout ça.

Paysages

À mesure que les enfants vieillissent, on (re)découvre de nombreuses activités. Particulièrement en vacances. On (re)découvre aussi sa région sous de nouveaux angles.

Dans la dernière semaine, nous avons pu faire une promenade en forêt dans le Parc de la Jacques-Cartier et une randonnée en kayak de mer dans le Parc des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie. Deux extraordinaires expéditions à moins d’une heure de Québec dans un cas, et moins de trois heures dans l’autre cas. Des paysages magnifiques, à couper le souffle.

Effleurer l’eau de la rivière Malbaie en famille, enveloppés par ces vertigineuses parois, sous un soleil radieux, hors du temps, absorbés par le silence qui arrivait à se faufiler entre le bruit régulier des pagaies a été une expérience particulièrement fabuleuse.

Speed & Sport

Il y a des lieux qui ont une saveur particulière dans un quartier. Surtout quand on y circule depuis 30 ans.

J’ai déjà évoqué la station service abandonnée.

Il y a aussi l’ancien Speed & Sport, qui a fermé il y a quelques années. C’était un commerce d’articles pour automobiles, pour les amateurs de moteurs, de chrome et de soins esthétiques pour carrosserie. À sa fermeture, c’est brièvement devenu un Docteur Pare-Brise. Cet entrepôt a toujours fait partie de mon environnement. Son architecture le rendait unique.

J’en parle au passé parce que des hommes vêtus de blancs et portant des masques ont commencé à le démonter il y a quelques jours. Pièce par pièce. Sur la clôture, c’est bien écrit: « attention: amiante ».

Un immeuble résidentiel devrait bientôt prendre sa place dans le quartier. Pour le mieux.

* * *

Dans Le chemin des brumes (Alire, 2008), Jacques Côté, fait référence au Speed & Sport, sans le nommer explicitement. C’est à la page 106:

« Sur le comptoir, le lieutenant aperçut une note avec les lettres CAA et un numéro de téléphone. Il appela le répartiteur pour qu’il demande cette fois à Francis d’aller au Club Automobile vérifier l’information. Hébert avait peut-être fait appel au CAA pour qu’on lui suggère un itinéraire ou des campings. Pour Duval, ces informations permettraient de délimiter une zone de recherche et de les localiser plus vite

Sur une tablette, Louis trouva une série de reçus d’un garagiste. Duval nota l’adresse dans son carnet : Sunoco Ouellet, 3241, chemin Sainte-Foy. Hébert avait sans doute fait le plein à cette station-service en prévision de son voyage.

(…)

Louis sortit de la pharmacie du Buffet de la Colline avec un pot de Noxzema. Sans attendre, il dévissa le couvercle, qu’il déposa sur le capot. Il se pencha devant le rétroviseur, enfonça deux doigts dans le contenant. Devant le regard incrédule d’une passante, il s’appliqua une épaisse couche de crème sur le visage et sur le crâne. Il essuya ses gros doigts boudinés en les glissant sur le bord du pot et referma le couvercle, qui avait laissé un cerne graisseux sur la tôle.

— Ça fait du bien. C’est frais comme la bouche de Leslie-Ann.

Une minute plus tard, ils étaient à destination. La station-service était juste à côté, coincée entre les paroisses Saint-Mathieu et Sainte-Geneviève, près d’un entrepôt de type aérogare. »

* * *

Le Buffet de la Colline est vraisemblablement situé dans le petit centre commercial Centre de la colline (toujours là).

Le Sunoco Ouellet est toujours à la même adresse — sous une enseigne Uni Pro. On y vend plus d’essence, seulement de la mécanique automobile.

L’entrepôt de type aérogare, c’est évidemment mon Speed & Sport.

* * *

Le roman de Jacques Côté commence le 23 juillet, en 1981.

J’écris ce texte le 22 juillet. Par hasard.

J’adore ce type de coïncidences.

Festival

J’y suis resté qui vingtaine de minutes. Au milieu de la rue. Appuyé sur la barrière qui indiquait pour l’occasion « Rue Saint-Jean piétonne ».

Il faisait très beau. Il y avait foule. Les gens déambulaient, détendus, au son des fanfares. Ambiance de festival.

Il y avait cet homme très mince, bermudas noirs, chemise très blanche, les bras croisés, qui marchait seul, cou tendu, regard fixe, apparemment insensible à toute distraction. Ses protubérants mollets m’ont fait penser que ce devait être un vieux cycliste.

Cette femme fin-trentaine aussi, au regard marron, particulièrement perçant. Impossible de ne pas la remarquer avec son élégante petite robe rouge agrémentée de dentelles, ses clavicules saillantes, ses épaules musclées et son bras tatoué. Une femme forte, à n’en pas douter. Je n’aurais pas été surpris d’apprendre qu’elle était trapéziste. Ce n’est que maintenant, en regardant la photo que j’en ai faite, que je remarque la prise athlétique de ses mains sur la poignée de la poussette.

Un peu plus loin, assise sur le trottoir, les pieds dans la rue, il y avait cette petite fille aux cheveux blond clair attachés de chaque côté de la tête. Elle devait avoir deux ans. L’émerveillement se lisait dans ses yeux. Elle portait une camisole bleu pâle. Son père, assis à côté d’elle, était aussi souriant. Il portait une camisole bleu marine. Et juste derrière eux: une poussette des deux mêmes bleus pour le plus grand plaisir du photographe. L’image du bonheur en sandales.

En me retournant j’ai eu tout juste eu le temps de voir passer cet homme chevauchant fièrement un BMX vêtu d’une camisole blanche portant l’inscription « Cocaïne & caviar » avec une typographie soignée. Bâti comme un boxeur, les bras tatoués sur presque toute leur surface, il semblait tout droit sorti d’un film de Luc Besson.

J’ai aussi été touché par cette vieille dame, très maigre, remontant péniblement la rue appuyée sur une marchette secouée par les pavés. Habillée comme une rockeuse, jupe courte noire et veste de jeans, elle portait le macaron lumineux du Festival bien en évidence. Visiblement, rien n’allait l’arrêter. Rock and Roll! Je me suis surpris à l’imaginer au bras du vieux cycliste, mais en y pensant bien, je me dis qu’elle préfèrerait probablement prendre une bière avec le type du BMX.

Les trois ados et leurs skateboards installés en bordure de la rue pour voir passer les filles, le clarinettiste à la recherche d’une scène et l’homme poussant un panier d’épicerie vide m’ont aussi fait sourire.

J’ai ensuite repris ma route, devenant à mon tour personnage dans cette foule bigarrée.

La seule forme de prudence convenable

Dernière journée avant les vacances.

Reste plus qu’à faire la réunion du conseil d’administration, pour adopter plan d’action et budget pour la prochaine année. Et partir l’esprit d’autant plus tranquille.

Des vacances à lire, écrire, jouer et travailler dehors, rénover — et voyager un peu.

Des vacances dont la fin coïncidera probablement avec le déclenchement d’une élection au Québec. Une élection déterminante — dans laquelle je compte m’engager pleinement. Cela me semble indispensable.

C’est tout cela — les défis personnels, professionnels et collectifs/sociaux — qui me sont revenus à l’esprit en traversant ce matin le terrain de l’Assemblée nationale, où j’ai croisé (la statue de) René Lévesque.

Ses mots m’ont touché.

Fin d’année

New York. C’était en juin.

Le mouvement incessant. L’énergie. Les possibles.

Un tournant. Pourquoi? Pour rien.

Pour rien en particulier. C’est seulement qu’à partir de là les choses se sont enfin mises à tomber en place. Après tellement d’efforts et de persévérance.

On a fait des réunions aux demi-heures toute la journée. On a marché dans la ville une partie de la nuit. On a jasé. On a soupiré. On a ri. On s’est émerveillé. On a rêvé. On s’est dit que tout cela ne faisait encore que commencer et on a continué à inventer la suite.

Et la suite est enfin arrivée.

Un mois plus tard, on peut presque dire mission accomplie: nous avons traversé une année difficile, sans jamais perdre confiance. Et la semaine prochaine nous adopterons le plan d’action et le budget pour l’an prochain — enfin!

Je partirai ensuite quelques semaines en vacances. J’en ai bien besoin. Pour me reposer, tout simplement, mais aussi pour tourner la page, avant d’entreprendre un nouveau chapitre de l’extraordinaire aventure que nous sommes en train de vivre.

Ce qui s’en vient est très stimulant. L’année qui s’amorce s’annonce aussi prometteuse qu’exigeante. On aura — enfin — les moyens de nos ambitions — qu’il faudra néanmoins continuer de poursuivre en relevant un à un les défis qui se présenteront à nous.

Première étape: s’assurer de débuter l’année bien reposé.

Le vent

Du vent!

Du vent!

Le vent qui soulève la robe de Marilyn.

Le vent qui porte les cerf-volants; les rêves des enfants.

Le vent qui porte les paroles; les plus insignifiantes, les plus insensées, les plus indispensables.

Le ventriloque.

Le vendredi.

Un vent de changement, surtout.

C’est ce que nous avons conclu.

Une fois de plus.

Qu’il souffle!

Qu’on hisse les voiles — qu’on prenne le large!

Visite au musée

C’était à Chicago, l’an dernier.

Une femme, aveugle, qui accompagnait une amie et ses enfants au musée.

Équipée d’un audioguide posé sur une seule oreille, c’est elle qui commentait les tableaux et qui expliquait aux enfants ce qu’il était important de savoir à leur sujet.

— This is number twenty seven, mom.

Eux pouvait voir les œuvres. Elle leur expliquait. Émouvant mystère.

Mais pourquoi donc?

Avait-elle seulement déjà vus ces tableaux? Quelle histoire pouvait expliquer cela?

Et ce chien, docile, qui répondait au nom de Picasso, que savait-il de l’histoire de l’art? Peut-être bien plus que moi.

Les musées sont vraiment des lieux magiques.