Aider l’école

Dans Je tire ma langue au chat, Mario Asselin nous invite à réfléchir sur les causes de la soi-disant diminution de la maîtrise de la langue française par les jeunes. Il ne la nie pas. Il plaide seulement pour qu’on ne fasse pas porter l’odieux de cette situation uniquement sur les jeunes:

« il me semble que les jeunes (…) ont le dos large en s’il vous plaît quand vient le temps de chercher des coupables sur ces questions de langue et d’effort. »

Je comprends du discours de Mario que, pour lui, l’école ne peut pas non plus être tenue responsable de tout quand vient le temps de développer les valeurs « effort » et « qualité de la langue »:

« …je reste convaincu (…) qu’une communauté cohésive et conséquente (famille, équipe-école ou collectivité territoriale) est la seule «assurance» de pouvoir conserver en haut de liste ces deux valeurs. »

Je suis d’accord avec lui — l’action de l’institution scolaire ne peut pas être efficace si elle ne trouve pas un écho significatif à la maison. Les enfants n’accordent généralement pas plus de valeur aux enseignements de l’école que la perception qu’ils ont de la valeur que leurs parents accordent à ces mêmes enseignements. Heureusement, les enfants s’accrochent parfois aussi à la perception d’autres adultes importants pour eux — qu’ils côtoient réellement ou dont l’image s’avère inspirante, stimulante — et ils arrivent à développer une perception de l’école différente de celle à laquelle leur milieu immédiat les aurait normalement amenés à adhérer. En ce sens, l’éducation est forcément une mission collective.

C’est un peu, je crois, ce qu’évoque un poème africain que j’adore « il faut tout un village pour élever un enfant »; c’est ce que Seymour Papert appelle la résonance culturelle, et qui est pour lui une condition essentielle à la réussite de l’école; c’est aussi ce qui m’amène à croire autant au concept de cité éducative — et qui m’amène à m’engager avec autant de conviction, depuis plusieurs années, dans le projet de faire de Québec une cité éducative.

Parce qu’au fond, même si on peut discourir très longuement de ce qu’est une cité éducative (et j’adore le faire!), dans sa formulation la plus simple on peut dire qu’une cité éducative, c’est un milieu où les valeurs que l’école a pour mission de transmettre trouvent un écho favorable; un milieu où les citoyens comprennent qu’ils ont un rôle à jouer — une responsabilité dans la réussite de l’école. Un milieu où la vie quotidienne n’est pas contradictoire avec le message que l’école a pour mission de porter aux enfants — mieux encore, c’est un milieu dont les acteurs agissent comme des alliés de l’école — et surtout pas une école sanctuaire.

Il ne s’agit pas non plus que l’école ne soit que le reflet de la société — parce que l’école a évidemment aussi un rôle de transformation sociale. C’est plutôt l’inverse qu’il faut viser, il me semble — que l’organisation de la Cité, et les valeurs qui y sont véhiculées, soient en accord avec celles que nous avons collectivement choisi de confier à l’école.

Dans la démocratie on élit des gouvernements qui ont pour responsabilité de déterminer et de mettre à jour le programme de l’école — et d’y investir en conséquence une partie de notre richesse collective — mais on oublie trop souvent que cela restera profondément inefficace si la Cité — c’est à dire Nous, collectivement, au quotidien — n’accompagnons pas concrètement les réformes ou les renouveaux scolaires.

Depuis trente ans, je me suis fait dire, comme enfant, comme ado, comme jeune adulte, puis comme nouveau travailleur: « la société change, l’école doit s’adapter — et toi aussi, par le fait même ». C’est vrai. Mais je réalise de plus en plus que ce message est incomplet.

Ce message aura été incomplet s’il n’a pas aujourd’hui un prolongement qui continue de m’interpeller, mais cette fois pour me dire « maintenant que ta génération s’apprête à prendre les rênes de la société, n’oublie pas d’adapter aussi tes valeurs, ton comportement et ton environnement au projet de l’école — celui d’aujourd’hui; pas celui qui était en vigueur quand tu étais sur les bancs de l’école! N’oublie pas d’aider l’école, à ta façon.

Parce qu’on l’a adapté l’école! Jean-Pierre Proulx le rappelle ici avec humour!  Et on ne l’a pas fait à courte vue; on l’a fait avec de la perspective — heureusement!. Mieux : on en a fait un véritable projet de société. Le projet d’une société plus créative et plus solidaire, notamment. Et je trouve que nous n’y sommes vraiment pas trop mal arrivés! Je nous félicite — et je remercie ceux et celles qui ont piloté ces changements pour nous.

Je me demande toutefois si nous avons investi suffisamment dans l’adaptation conséquente du milieu à ces changements de l’école — à ce projet de société.

Je me demande si au lieu d’ajouter des heures d’enseignement du français à l’école, nous ne devrions pas mieux outiller les familles et les milieux de travail afin que la qualité de la langue soit davantage valorisée, si on ne devrait pas investir pour faire des bibliothèques publiques lieux de rassemblement pour les jeunes (encore plus qu’elles ne le sont aujourd’hui) : pour les y accueillir vraiment. Même chose pour les musées.

Je me demande si on ne devrait pas revoir les horaires de l’école — en particulier ce délire des horaires sur neuf jours — afin de faciliter la participation de la communauté aux activités de l’école — et favoriser l’apprentissage in situ, dans la Cité, à tous les âges.

Je me demande si on ne devrait pas exiger bien davantage des médias — presse, radio, télévision — en terme d’éducation informelle et de culture.

Je me demande si nous ne devrions pas publier chaque semaine quelques textes en anglais et en espagnol dans les journaux — pour que nous côtoyons ces langues au quotidien.

Je me demande si nous ne devrions pas écrire un petit guide à l’intention des citoyens qui désirent aider l’école dans sa mission, par de petits gestes, chaque jour — un mot dit à un enfant, une exigence transformée dans son milieu de travail.

Ce ne sont que des exemples.

De la même façon que Mario nous disait qu’il trouvait que les enfants ont parfois le dos large quand on parle d’éducation, je trouve que l’école, comme institution, a aujourd’hui le dos très large. Cela me semble injuste (et inefficace, voire contre-productif) de reprocher à l’école seule une situation qui la dépasse largement — et qui tient aussi au fait que nous ne l’appuyons pas suffisamment comme citoyen — non par nos impôts, mais en mettant la main à la pâte — comme participant à la vie de la Cité.

On peut bien sûr reprocher des choses à l’école, comme institution. Mais il me semble que nous devrions nous obliger, chaque fois que nous le faisons, à formuler des propositions complémentaires qui permettraient d’incarner dans la Cité les valeurs et les exigences qu’on aimerait voir renforcées dans l’École. Des propositions qui nous concernent, comme citoyen. Des propositions formulées à la première personne.

C’est ce devoir de cohérence qui m’amènera à participer à la journée de concertation régionale sur la persévérance et la réussite scolaires, le 28 novembre prochain, à l’Espace Dalhousie.

Contraste

Ici: « Moi, j’invite les enseignants progressistes à revendiquer leur autonomie professionnelle, individuelle et collective et à prendre leurs responsabilités pour faire avancer les idées-forces d’un véritable renouveau. »

: « Quant à moi, dans mon rôle de conseiller pédagogique, j’apprendrai par coeur le discours que je dois maintenant tenir. Après tout, c’est pour ça que je suis payé… »

Mario voulait savoir…

Dans un commentaire laissé en réaction à mon texte Où s’en va l’éducation, Mario me demandait il y a quelques jours de quelle façon mes deux années passées en France ont pu teinter ma réflexion sur l’éducation. En d’autres termes, si j’ai bien compris, il me demandait de préciser en quoi mes idées sur le sujet ont pu évoluer depuis deux ans.

Je présume que Mario m’interroge à ce sujet parce qu’il trouve que je n’ai pas suffisamment témoigné de cette évolution au cours des vingt-quatre derniers mois — n’écrivant pas assez régulièrement sur mon blogue. Il a bien raison.

Alors, je me lance pour une première version de cette réflexion — à parfaire dans les prochains jours/semaines.

Je pense que j’ai une vision de plus en plus culturelle et de moins en moins scolaire de l’éducation. L’école est certes (à l’évidence!) un outil indispensable à l’éducation mais la réforme des systèmes scolaires m’apparaît de plus en plus insuffisante pour permettre à une société de conserver la maîtrise de son développement et de pouvoir assurer une vie heureuse à toutes les personnes qui la composent (surtout quant on pense aux invraissembables efforts que ces réformes exigent!).

Je suis plus convaincu que jamais que les nouvelles technologie de la communication sont INDISPENSABLES au fonctionnement de nos systèmes politiques — et donc à l’élaboration des projets de société dont dépendent nos visions de l’éducation. Je n’ai rien perdu de ma conviction dans le potentiel démocratique des blogs, des wikis, des médias communautaires, etc. — au contraire, je ne cesse de m’émerveiller devant les exemples de leur fonctionnement encore plus efficace et puissant que je pouvais le croire!

Je suis de plus en plus intéressé par la profonde transformation du rôle des médias dans le fonctionnement de la société — j’en suis même parfois à penser que leur rôle ne sera bientôt plus de « critiquer le pouvoir politique », comme on l’a souvent dit, mais d’animer l’espace démocratique et de rendre audible ce qui, dans la rumeur, permet de reconstituer une véritable agora (un espace public qui était possible avec un petit nombre de personnes ayant droit de parole, mais qui n’est pas spontanément possible avec une parole aussi largement distribuée).

Pour cette raison, je commence à accepter l’idée que les excès des uns sont davantage dans l’intérêt public que le silence ou les excès de nuances des autres — et, qu’en ce sens, il conviendrait parfois davantage de condamner ceux qui hésitent ou refusent de s’engager dans le débat public que ceux qui le font… même maladroitement. Je pense qu’il faut davantage utiliser notre capacité à faire des nuances dans l’écoute que nous faisons de l’opinion d’autrui que dans la formulation de nos propres idées.

Je continue de croire que le rôle des intellectuels, particulièrement dans ce contexte, n’est pas d’apporter des nuances sur les idées d’autrui, mais de s’appuyer sur leur compréhension approfondie des dossiers pour prendre le risque de formuler des propositions — au risque qu’elles ne soient pas retenues. La force de proposition des intellectuels nous est plus indispensable que jamais, il faut trouver des manières ingénieuses de les encourager à s’engager dans le débat public.

Je suis aussi de plus en plus convaincu du potentiel éducatif des médias — je vais parfois jusqu’à penser qu’une partie de la mission qui a été confiée à l’école au cours du dernier siècle pourrait éventuellement être assumée par de nouvelles formes médiatiques. Une réflexion à poursuivre….

Je continue évidemment — et plus que jamais! — à croire dans la symbiose de l’espace urbain et de l’espace éducatif — de l’espace où l’on vit (ensemble) et de l’espace où l’on apprend. Parce qu’il n’y a pas d’apprentissage sans projet et que la cité, c’est le projet par excellence; celui, le seul, qui conditionne et dont dépend notre quotidien, notre rapport à l’autre proche, à demain. Et là-dessus mon expérience parisienne m’a appris la force des événements festifs (comme la Fête de la musique, par exemple) et des projets d’infrastructure collective (comme les Vélib’ et le Tramway, par exemples).

Et, par dessus tout (peut-être), je suis de plus en plus convaincu qu’on peut profondément faire confiance aux gens, à la population, comme groupe, à la foule — que quand on lui propose un projet stimulant, quand on lui offre l’occasion de s’engager, elle sait le reconnaître et la saisir avec enthousiasme. Je suis de plus convaincu qu’avec de bons moyens de communication et des nouveaux médias efficaces, cette foule saura généralement reconnaître le projet dans lequel s’engager, celui « qui a du sens » — un sens qu’il est plus que jamais de la responsabilité des élus et des pouvoirs politiques de savoir mettre en évidence. Un pari fou? Peut-être… mais aussi une utopie que je crois de plus en plus nécessaire!

Ce n’est sans doute pas très clair tout ça… mais j’ai quand même envie de le publier ainsi pour profiter des réactions de Mario (qui ne regrettera sans doute pas d’avoir posé sa question!) et d’autres lecteurs… et en faire éventuellement une version améliorée.

Où s’en va l’éducation?

Pendant que ça se chamaille vigoureusement à l’hôtel de ville de Québec et que plusieurs amis m’écrivent et me téléphonent à ce sujet (j’y reviendrai dans quelques jours) d’autres m’interpellent aussi (heureusement) sur d’autres sujets.

C’est ainsi que j’ai pris quelques instants la semaine dernière pour répondre à deux amis qui me transmettaient la/les questions suivantes :

Questions :

« …je te rappelle que je veux discuter avec toi afin de te consulter à propos de ta vision de l’éducation. Vers où allons-nous? Le système actuel, qui est basé sur une organisation plutôt traditionnelle de l’enseignement est-il en train de s’effriter? Les jeunes sont-ils des apprentis de la même qualité qu’avant? Les nouvelles technologies contribuent-elles vraiment à l’amélioration des apprentissages? Comment?

[…] allons-nous produire au cours des prochaines années, autant de PH D qu’avant? Les jeunes d’aujourd’hui ne sont-ils pas enclins à viser le court terme sans trop d’efforts? Sont-ils plus paresseux qu’avant?

[…] Finalement, où s’en va l’éducation? »

Manquant de temps pour répondre « posément », j’ai opté pour une écriture spontanée — « d’un trait » — quitte à ce que mon texte manque de quelques nuances. Après tout, si j’avais bien compris, l’objectif était surtout de lancer une discussion entre nous… que j’élargi maintenant en déposant ici mes quelques éléments de réponses. À vous !

Éléments de réponses :

Une vision de l’éducation ? Déjà, je ne sais pas trop si la question est bien posée, parce qu’en réalité il n’y a pas de vision de l’éducation sans une vision préalable de la société. L’éducation est forcément politique, il faut l’assumer. Alors, inévitablement la question de la vision de l’éducation est directement liée à celle du projet de société dans lequel on croit. Une société égalitaire? inégalitaire? Une société qui valorise la diversité, parce que c’est à la base de la créativité, et de l’innovation — et qu’il s’agit là de deux aptitudes indispensables, tant au plan individuel que collectif, dans un monde où le rythme des changements s’accélère?

En tous cas, pour moi c’est cela: je crois dans une société dont la loi est fondée sur l’égalité des personnes, évidemment, mais qui, au quotidien, privilégie l’équité à l’égalité, parce que cela reconnaît mieux le fait que chacun est différent et qu’il est important de savoir reconnaître les forces de chacun, les valoriser, les développer — quelles qu’elles soient.

Ma vision de l’éducation est au service de ce projet de société. Je crois dans une éducation qui libère; dans une éducation qui créé des espaces de liberté; dans une éducation qui invite à penser autrement, à miser sur l’utopie, à inventer demain; jamais à le subir.

L’éducation qui asservit, celle qui emprisonne, celle qui dit quoi penser et celle qui demande aux uns d’accepter que ce sont les autres qui décideront plus tard parce qu’ils sont plus intelligents ou plus doués… cette éducation, il faut souaiter qu’elle disparaisse Et elle disparaitra ! Je suis serein. Il est inutile de combattre. Vaut mieux construire.

Construire. C’est le maître mot. Il faut donner l’occasion aux enfants d’apprendre que le monde est à construire, à imaginer, à bâtir. Le reste suivra. Inutile de se battre contre quoi que ce soit; vaut mieux se battre pour ce dans quoi on croit. L’éducation doit être positive, éternellement positive.

Comment on fait? Je ne sais pas trop. Ce que je sais, toutefois, c’est que les enfants accepteront de moins en moins de subir l’éducation; ils souhaiteront y prendre une part de plus en plus active. Ils l’exigeront — comme un droit. Ils exigeront d’avoir leur mot à dire sur l’environnement dans lequel ils apprennent, sur la nature de ce qu’ils apprennent; jusque sur les méthodes qui leur doivent leur permettre d’apprendre. Ça ne veut pas dire qu’ils n’accepteront pas de faire autre chose que ce que leur nature leur suggérerait spontanément de faire; cela ne veut pas dire qu’ils rejetteront l’enseignement dit « traditionnel ». Cela veut simplement seulement dire que les enfants ont déjà rès bien compris que l’éducation est un processus d’engagement et qu’ils ne voient pas très bien pourquoi ils faudrait attendre d’être sortis de l’école pour faire de l’engagement une dimension essentielle de leur vie — avec tout ce que cela peut impliquer de remise en question et de subversion.

Les jeunes sont-ils des apprentis de la même qualité qu’avant? Qualité? Quelle qualité? de quoi parle-t-on? les enfants sont, par définition, aussi bien ancrés dans la société qui les a vu grandir que ceux des générations précédentes. Forcément! puisqu’ils en sont les fruits. Il est par conséquent injuste de poser la question ainsi — je préfèrerais qu’elle soit posée à l’inverse. Est-ce que l’école est un milieu d’apprentissage de la même qualité qu’avant? Aie-je besoin de répondre? Je ne crois pas. Et ce n’est la faute de personne — sinon de nous tous qui n’avons pas mis au premier rang des valeurs de faire en sorte que l’école évolue avec la société dont elle doit contribuer au développement.

Je suis sévère — sans doute un peu trop — mais c’est avec la meilleure des intention, pour les fins de la discussions.

Les nouvelles technologies contribuent-elles vraiment à l’amélioration des apprentissages? Je suis toujours sidéré devant ce genre de question! Quelles technologies? Utilisées de quelle façon? Pour quels apprentissages?

Mais ÉVIDEMMENT que les technologies contribuent à l’amélioration des apprentissages quand elles sont mises à contribution pour donner du sens aux efforts qui sont nécessaires pour apprendre!

Et bien sûr que non, les technologies ne contribuent pas à l’amélioration des apprentissages quand elles sont utilisées pour faire oublier des déficiences pédagogiques ou pour dissimuler l’absence d’un projet de société fort, qui soit source d’inspiration pour les élèves — un projet qui les portent à dire « crime, moi j’ai envie de vivre dans la société que ce prof là me décrit; j’ai envie de suivre ses conseils pour y arriver; j’ai envie d’y croire, d’y apporter ma contribution et de faire les efforts nécessaires pour que cela devienne réalité ».

Oui oui, apprendre à lire, quand on a cinq ans, c’est une manière de changer le monde; de changer son monde — d’acquérir la capacité d’imaginer un autre monde, celui où on rejoindra l’Autre, Ailleurs, Demain. Les enfants le sentent bien !

Alors allons-nous produire plus de PhD qu’avant? Je n’en sais rien! Pire, je m’en fous un peu ! On ne décrète pas le nombre de PhD qu’une société peut produire. On ne peut pas donner le goût à quelqu’un de faire un Phd. On ne peut que donner le goût à quelqu’un d’APPRENDRE — condition sine qua non à l’acceptation des efforts nécessaires pour faire un PhD !

Pour cette raison, ce qui m’importe plus que le nombre de PhD que le Québec « produira» dans les prochaines années, c’est que nous arrivions à augmenter le nombre de personnes qui se disent « en train d’apprendre quelque chose ». L’essentiel c’est qu’il y ait un maximum de personnes dans la société qui ait un rapport positif, enthousiaste à l’apprentissage. Il faut que les gens aient toujours le goût d’apprendre quelque chose… parce que quand on apprend, on se projette forcément dans le futur, parce qu’apprendre cela nous transforme et on doit forcément se demander qui on sera « après avoir appris » et que quand on s’imagine différent demain, on accepte le fait que le monde change, et qu’il est nécessaire de s’adapter, et on adopte par le fait même une attitude d’ouverture, de créativité et on accepte plus facilement l’innovation, parce que cela fait partie de la vie — parce que c’est une question de santé publique !

Je crois profondément qu’une société qui s’inquiète du nombre de PhD qu’elle produit est une société qui n’a pas confiance dans ses écoles primaires — parce que si celles-ci jouaient pleinement leur rôle… nous n’aurions pas à nous inquiéter de ne pas avoir assez de gens passionnés pour étudier pendant vingt ans — voire plus — et décrocher un PhD.

Ce ne sont pas des incitatifs fiscaux pour les études de troisièmes cycles qu’il nous faut ! Ce sont des écoles primaires de qualité — en tout premier lieu ! — ce sont des écoles qui donnent le goût d’apprendre ! C’est là qu’il faut investir de façon prioritaire, pour donner à tout le monde l’occasion de découvrir le plaisir d’apprendre… de le découvrir jeune, et ce, quel que soit le milieu socio-économique dont on est issu.

Les jeunes d’aujourd’hui viseraient le court terme, sans trop d’efforts? Encore une fois c’est question de paradigme! Dans la réalité, ce qui demande des efforts à un enfant c’est d’avancer dans la vie sans savoir ce qui l’attend ni même l’influence qu’il a sur ce devenir — c’est cela demande un effort intellectuel et émotif considérable. Dans cette perspective, il n’est étonnant que plusieurs jeunes n’aient aujourd’hui que peu d’efforts à consacrer à l’école! Offrons leur des projets de société stimulants, donnons leur envie de croire dans leur avenir et dans leur capacité d’en être maîtres — ou à tout le moins des acteurs essentiels ! — et voyons ensuite si les enfants font malgré cela le choix de la facilité, du court terme et de l’effort minimal. Je n’y crois pas un instant !

Commençons donc par faire confiance aux enfants en cessant de les comparer aux générations précédentes, nous aurons alors déjà fait une bonne partie du chemin!

Où s’en va l’éducation? L’éducation ne va nulle part d’elle même ! L’éducation est un vaisseau qui mène une société d’aujourd’hui vers demain – et c’est nous qui sommes à la barre. Bien entendu ! Encore faut-il savoir quelle destination nous comptons rejoindre… Quel est notre projet de société ? Que proposons-nous aux enfants ? Qu’est-ce qui leur permet de croire possible de vivre en harmonie les uns les autres — ainsi qu’avec ceux qui les ont précédés et ceux qui les suivront — et cela, tout en caressant des rêves aussi divers que nombreux ? Que le proposons-nous ? Quel projet leur offrons-nous ?

En l’absence de réponse claire à ces questions, c’est vers nous qu’il faudra nous retourner, pas vers les enfants. Ils ne sont certainement pas responsables de notre incapacité à leur proposer « un monde meilleur ».

La formulation de ce projet, c’est bien tout le défi de l’éducation. Vous ne croyez pas?

Facebook, non merci!

En réponse à la question de Mario…

Disons-le d’entrée de jeu, Facebook est un environnement de mise en réseau d’une redoutable efficacité. C’est un des systèmes les plus impressionnants que j’ai vu sur le Web depuis plusieurs mois, voire des années. Je continue d’ailleurs à l’explorer, poussé à la fois par le besoin de comprendre son fonctionnement (fascinant!) et par une forme d’addiction caractéristique de tous les systèmes qui s’appuient sur le partage continu d’information entre « amis ».

Bien sûr que Facebook permet d’interagir avec les gens — de le faire mieux, ça je ne sais pas. Je n’en suis pas convaincu.

Bien sûr que Facebook regroupe des gens de qualité — permet-il d’échanger autrement avec eux, je ne sais pas. Je n’en suis pas convaincu.

Bien sûr que Facebook est un outil qui permet de soutenir le développement d’une communauté d’apprentissage — mais à quel prix?

Mais à quel prix?

Au prix d’accepter que les gens qui contrôlent le déploiement de mon réseau puissent commercialiser librement tous les renseignements qu’ils possèdent à mon sujet — ceux que j’ai accepté de leur confier volontairement comme ceux qui se révèleront de l’usage que je fais de leur système (et qui se multiplient de façon effarante à mesure que se développent des applications en vertu de la Facebook Platform for third-party developers).

Parce que la clé de voûte de tout le système Facebook est l’invraisemblable espace de confiance qu’ils ont réussi à créer et qui fait en sorte que les utilisateurs acceptent de divulguer librement — et sans aucune précaution— un très grand nombre de renseignements personnels, sur lesquels ils n’auront plus aucun contrôle par la suite (ni le lendemain, ni dans cinq ans ou dans dix ans). Pire, le système amène même insidieusement les utilisateurs à accepter que ces renseignement soient transmis à des tiers presque sans notre autorisation — et qu’elles soient mises à jour au fil du temps, pratiquement à leur insu. Je pense que c’est comme une moissonneuse de renseignements personnels qu’on peut le mieux décrire Facebook d’un point de vue économique.

Et c’est là que je sors de ma zone de confort. C’est là que je décroche. C’est là que je choisi de ne pas miser sur un système aussi dangereux — aussi puissant soit-il.

C’est là que je choisi de ne pas m’appuyer sur un système auquel je n’accepterais pas d’exposer un enfant ou un ado — parce que je pense qu’il n’est pas possible, à ces âges d’évaluer les conséquences des traces qu’on laisse dans pareil système.

Évidemment, je mesure bien la limite de mon argument, parce que les jeunes n’attendent pas qu’on les invite pour investir ces lieux enchanteurs, et je ne veux pas abdiquer mes responsabilités d’éducateur. À l’évidence, ils faut apprendre aux enfants et aux ados à maîtriser leur identité numérique! — mais je ne pense pas que Facebook soit un bon endroit pour le faire — trop rapide, trop opaque, trop mystificateur et, surtout, trop peu maîtrisable par l’utilisateur.

L’attrait de pareils systèmes ne doit pas nous faire oublier que ce n’est pas par hasard si un grand nombre de pays ont mis en place des lois pour encadrer le droit de chacun de contrôler, un tant soit peu, l’information qui circule à son sujet.

Il y a des dangers bien réels associés au développement des bases de données de renseignements personnels. Nous pourrions en parler longuement — et sans doute cela sera-t-il utile de le faire prochainement — mais pour le moment, la non prise en compte de ces dangers dans l’environnement Facebook me semble suffisante pour en décourager l’utilisation de façon assez générale.

…sinon pour favoriser sa compréhension dans une perspective éducative, ce qui m’autorise à continuer à l’utiliser avec modération — heureusement, aie-je envie d’ajouter avec humour!

Plus sérieusement, je pense qu’il ne faut pas détourner notre attention, c’est encore dans les blogues, les fils RSS et les wikis (sous leurs diverses formes) que se trouvent les outils dont nous avons besoins pour inventer de nouveaux contextes éducatifs mieux adaptés au XXIe siècle. Il faut continuer de miser sur des outils qui accordent un beaucoup plus grand contrôle aux utilisateurs. Cela me semble absolument indispensable dans un contexte où l’éducation doit plus que jamais s’appuyer sur la créativité, la solidarité et la pratique de la liberté.

Dans ce contexte, Facebook… non merci!

Quel sens donner aux TIC à l’école?

Encore d’excellentes pistes de réflexion, par Bruno Devauchelle:

« C’est à une nouvelle vision du monde scolaire que ces constats nous amènent. Cette nouvelle vision repose sur l’idée que l’appropriation d’un monde par les jeunes est un des éléments clés de l’apprentissage et non pas l’inverse. […] L’exemple de l’appropriation sociale des TIC, pendant que l’école se pose la question de sa place par rapport à ce phénomène, montre qu’il ne suffira pas de cours d’informatique ou de sensibilisation dans les disciplines pour développer cette vision renouvelée que l’école, selon moi devrait porter. Il est temps d’inventer un « vivre avec » qui permette de dépasser cette approche de la seule méfiance […] Or pour l’instant […] on ne cherche pas un sens collectif à l’action dans ce domaine. On attend peut-être trop du ministère, des dirigeants, alors que c’est au plus près du quotidien que doivent pouvoir se penser ces [nouveaux] « projets éducatifs ».

La nécessaire évolution des structures scolaires…

A priori, mes valeurs et mes convictions ne me rapprochent pas tellement de l’ADQ et de Mario Dumont. Je me réjouis néanmoins que ses interventions aient eu pour effet de remettre à l’ordre du jour la question de l’organisation du système scolaire québécois.

Je ne sais pas si je suis favorable à la proposition adéquiste de démanteler les commissions scolaires — qui me semble présentée de façon un peu simpliste — mais je suis ravi qu’on en discute. Je suis ravi qu’on doive réexpliquer leur mission et leurs responsabilités — qu’on doivent réexpliquer leur pertinence et qu’on s’interroge au sujet du système de représentation sur lequel elles s’appuient. Je aussi suis ravi de lire des propositions innovatrices, comme celle d’en faire des coopératives de services.

Je suis toutefois extrêmement déçu de constater que les villes ne se sont pas encore invitées dans la discussion. Silence stratégique? Prudence? Hésitation? Peur d’hériter de nouvelles (et coûteuses) responsabilités?

Elles n’auraient pas d’opinion? Je ne peux pas le croire. Ce serait un dramatique déficit de réflexion et de vision.

Évidemment, me direz-vous, puisque je suis depuis longtemps convaincu d’une approche éducative de la ville…

Je suis plus que jamais persuadé que les apprentissages les plus essentiels pour vivre heureux de façon durable dans un monde qui évolue de façon accélérée ne peuvent s’apprendre qu’au contact de la cité — hors du sanctuaire scolaire que certains voudraient voir renaître.

La solidarité et la paix — valeurs essentielles pour bien vivre ensemble — ne peuvent s’apprendre qu’au contact des Autres. L’école doit être le sas de cette société à apprivoiser; permettre et valoriser les échanges avec le monde réel — il faut faire tomber les murs de l’école aussi souvent que possible. Et cela ne peut être possible qu’en étroite complicité avec la cité et sa forme politique, la ville.

C’est sous cet angle que j’ai envie que nous cherchions des réponses aux questions soulevées par l’ADQ… et qui demeureront vraisemblablement à l’ordre du jour politique au terme de l’élection de demain.

Seymour Papert

Je lis avec douleur sur le blog de Mario que Seymour Papert a été victime d’un accident grave au Vietnam la semaine dernière. Il aurait été happé par un vélomoteur.

Je souffre profondément de lire cela.

Papert est une source d’inspiration importante pour moi — ses écrits sont responsables de plusieurs choix personnels et professionnels qui ont fait de moi qui je suis aujourd’hui. En ce sens, je lui dois beaucoup.

J’ai eu l’immense chance de rencontrer Seymour Papert à deux reprises, et de lui parler au téléphone quelques fois. J’ai apprécié chaque fois un homme affable, humble, d’une remarquable intelligence, qui n’imposait rien à ses interlocuteurs, mais qui a le don de faire naître en eux les rêves qu’il porte, de leur communiquer sa passion, et de s’allier leurs énergies et leur savoir-faire. C’est un visionnaire hors pair, un modèle remarquable. Son oeuvre est immense.

Qu’un homme qui a fait avancer tellement d’idées phare depuis les années soixante-dix et qui a permis la réalisation de tellement de « projets pour penser avec » puisse affronter aujourd’hui une épreuve aussi « absurde » est évidemment difficile à accepter. C’est dramatique. Sa famille, ses proches, ses nombreux collaborateurs et d’innombrables pédagogues sont bouleversés par l’état de santé de celui qu’ils aiment et qu’ils admirent, c’est normal — et je souffre avec eux.

Mais, de grâce!, faisons-nous confiance et arrêtons de dire que « le monde ne peut se permette la perte de ce génie » [1] ou que « The world can’t afford to lose him » [2]! Inutile de verser à ce point dans le superlatif pour honorer l’oeuvre de quelqu’un. Bien sûr que le monde peut se permettre de perdre ses plus grands génies — il en a d’ailleurs déjà perdu plusieurs. Et d’ailleurs, je pense que Seymour Papert ne serait pas très fier de nous voir adopter une attitude comme celle-là dans ces circonstances.

Je l’imagine d’ailleurs bien nous dire avec une sérénité déconcertante, du haut de la tribune qui l’accueillait à Québec au printemps 2004, à l’occasion des Rencontres internationales du multimédia d’apprentissage (photo souvenir de Stephen Downes ici):

« … il faut plus que jamais poursuivre notre travail et déployer tous les moyens à notre disposition pour permettre à tous les enfants du monde de profiter de l’extraordinaire potentiel de l’ordinateur pour apprendre, pour entrer en contact les uns avec les autres et pour faire naître un monde différent dans lequel les frontières (quelles qu’elles soient) s’atténueront au profit de la solidarité qui seule permet aux êtres humains de vivre en paix… »

Franchement, je n’ai pas envie de tomber dans le pathos et de pleurer la disparition d’un être irremplaçable. On peut souffrir, on peut pleurer de peine, mais il faut en même temps nous retrousser les manches et nous demander quelle petite partie de l’oeuvre de Papert nous pourrons poursuivre chacun de notre côté lorsqu’ils nous aura quitté — parce que vélomoteur ou pas, cela serait inévitablement arrivé. [voir le commentaire #3, ci-bas, pour une précision/nuance sur ce paragraphe].

Ce que le monde ne peut assurément pas se permettre, c’est que nous ne redoublions pas d’efforts pour poursuivre le travail si brillamment amorcé par Papert. Nous en sommes dorénavant plus responsables que jamais.

Alors relisons ses ouvrages, laissons-nous inspirer à nouveau, agissons avec détermination, communiquons sa passion et sa confiance, contribuons à la réalisation de l’ordinateur à 100 $… je pense que ce sera la meilleure façon de lui rendre hommage et de lui manifester tout notre appui dans l’imprévisible épreuve qu’il traverse actuellement.

Monsieur Papert, j’ai eu besoin de vous. Vous pouvez compter sur moi!

Renouveau pédagogique

« Ce renouveau est propice à la réflexion, à l’expérimentation et s’appuie sur un intérêt toujours grandissant des parents, des maîtres et des administrateurs scolaires envers une pédagogie plus respectueuse de la personne de l’enfant, davantage capable de le former que de l’informer, visant à développer chez lui cette capacité d’adaptation qui devient la pierre angulaire d’une vie dans une société moderne aux changements aussi multiples que subits. »

Source: Centrale de l’enseignement du Québec, 1969, cité par Marc St-Pierre dans un commentaire inscrit à la suite de ce texte de Mario.

Laurent Lafforgue sur les technologies à l’école

J’ai eu la chance de participer, il y a une quinzaine de jours, à un petit-déjeuner du Club sénat sur le thème l’éducation et les nouvelles technologies.

Parmi les personnes invitées à prendre la parole lors de cette rencontre se trouvait Laurent Lafforgue, mathématicien émérite, bien connu des Français pour ses prises de positions tranchées sur l’école (et sa démission du Haut Conseil de l’Éducation).

Polémiste conservateur (de mon point de vue), Laurent Lafforgue n’a pas dû décevoir ses partisans en formulant ses opinions sur les technologies à l’école. Extraits:

« Il ne faut surtout pas introduire l’ordinateur et les calculatrices à l’école
primaire. C’est inutile et nuisible à ce stade. »

« [selon une étude] moins les élèves utilisent l’ordinateur à l’école et à la maison, le meilleur ils sont en connaissance de la langue et en mathématiques. »

« Je suis fermement opposé à l’introduction des ordinateurs dans les écoles primaires. »

« Je supplie les responsables politiques de ne pas succomber au vertige de l’informatique. »

« Rien n’est pire que de placer des enfants qui ne savent pas écrire devant un ordinateur : ces enfants ne sauront jamais écrire avec la main. »

Et c’est sans compter que le résumé de la rencontre rapporte plusieurs des propos de Laurent Lafforgue de façon beaucoup plus modérée qu’ils n’ont été prononcés en réalité: « l’école primaire doit être intemporelle, éternelle », « il faudrait bombarder les IUFM », etc.

Je sais apprécier les polémistes lorsqu’ils appuient leurs propos sur des valeurs fortes — une société en a parfois besoin pour provoquer les plus profondes remises en question — mais dans ce cas, je doute que la démarche de Laurent Lafforgue soit très constructive.

Je suis inquiet par la polarisation des débats sur l’école. Il me semble que sur un sujet semblable, même les points de vue extrêmes devraient comporter une dimension dialogique. L’opposition conflictuelle ne convient pas pour résoudre les défis qui se posent aujourd’hui à l’école. Je suis convaincu que les enjeux autour de l’école nous obligent à trouver des manières d’animer le débat qui permetteront de faire entendre davantage les porteurs de propositions que ceux qui se limitent à objecter ou à critiquer.

Peut-être que Laurent Lafforgue adoptera une attitude différente devant un auditoire de pédagogues, à l’occasion des Entretiens Nathan, le 14 octobre prochain. Je le souhaite.

Croire dans l’éducation

Un texte de François m’a bousculé il y a quelques jours: désillusion de l’éducation. J’ai dû prendre un peu de temps pour y penser avant de réagir… parce qu’il ne faut pas perdre confiance dans l’éducation. Nous n’en avons pas les moyens… il n’y a rien d’autre pour faire face à l’obscurantisme, à l’injustice, à la misère à la guerre et aux espoirs déçus.

Quand on ne croit plus dans l’éducation on ne croit plus en rien. Il faut y croire. Par conviction ou, à défaut, par obligation.

En contrepartie, il faut sans doute accepter de remettre en question notre conception de l’éducation et la manière dont on la conduit généralement.

* Charles-Antoine insiste sur l’importance du « vivre ensemble »;
* Negroponte, cité par Mario, rappelle que l’enseignement n’est qu’une des manières d’éduquer;
* Le congrès des Villes éducatrices (où je serai évidemment!) sera l’occasion de nous rappeler que les écoles ne sont pas le lieu exclusif de l’éducation.

C’est juste, je partage tout ça, mais je pense qu’il faut aller plus loin. Il faut surtout remettre en cause notre conception pittoresque de « l’éducateur solitaire » — celui qui enseigne seul devant son groupe d’élève — et (re)bâtir une conception de l’éducation comme une responsabilité véritablement collective, où l’enseignant joue un rôle essentiel au sein d’un vaste ensemble d’intervenants, dans et hors de l’école.

Être éducateur aujourd’hui, être prof, être pédagogue, est-ce que ça ne devrait pas d’abord et avant tout être un leader — celui qui prend les devants — être celui ou celle qui coordonne le déploiement de toutes les ressources que la société choisi de mettre à la disposition des enfants pour apprendre à vivre en société? Être celui qui accompagne, celui qui trace le parcours par lequel un petit humain devient un adulte? Être prof, n’est-ce pas avant tout être en mesure de mettre en contact, au moment opportun, ceux qui savent et ceux qui veulent ou ont besoin d’apprendre?

Pas facile tout ça. Impossible, sans doute, dans le contexte actuel. Mais est-ce une raison suffisante pour ne pas y croire? Pour ne pas l’espérer? Pour ne pas travailler à faire en sorte que cela puisse se réaliser?

Je comprends très bien que François puisse flirter avec la désillusion. Ce doit être difficile, très difficile, par les temps qui courent, d’être un prof solitaire dans une école-sanctuaire.

Vraiment, plus que jamais, la pédagogie telle que je la conçois passe par:

– Une ouverture croissante de l’école sur son milieu;
– La conception de la ville comme une cité éducative;
– La reconnaissance des profs comme les indispensables catalyseurs de la réalisation d’un travail social qui ne peut être que le résultat d’une concertation et d’un engagement collectif permanent.

Voilà pourquoi je rêve d’une ville où des incitatifs seraient mis en place pour:

– encourager les écoles à mettre en tous temps leurs ressources à la disposition des communautés qui vivent à proximité;
– pour multiplier les interactions de nature éducative entre tous les acteurs de la communauté;
– valoriser le travail des enseignants et leur accorder les privilèges nécessaires pour leur permettre de collaborer plus facilement entre eux, de tirer profit des ressources de leur milieu, de faire appel aisément aux médias, aux entreprises, aux élus, etc.

Quand il est question d’éducation, devant le risque de désillusion il faut rêver. Croire et rêver.

Sur la soi-disant impuissance du MELS

Une discussion dans la liste de discussion edu-ressources me porte à réfléchir.

Grosso modo, le point de départ de la discussion:

Il y a de plus en plus d’ordinateurs dans les écoles québécoises; le branchement à Internet est de mieux en mieux, les familles sont de mieux en mieux équipées… mais pourtant, les statistiques sur l’utilisation réelles de l’ordinateur à l’école ne varient que très peu depuis dix ans.

Et le point de chute (actuel):

Pour observer une amélioration, il faudrait que la responsabilité des ordinateurs dans les écoles incombe aux services éducatifs et non aux services informatiques. Malheureusement, dans un contexte de décentralisation, le ministère de l’Éducation ne peut rien faire pour cela… « Nous ne pouvons que lire vos textes et compatir avec vous… Désolé. », a-t-on même pu lire…

Il me semble qu’il y a dans cette discussion une grande confusion et que sous le couvert de la décentralisation, c’est à une véritable déresponsabilisation de l’État qu’on nous invite à consentir.

Je suis favorable à la décentralisation et pour la responsabilisation des milieux qui doit normalement l’accompagner;

Je suis conscient que cela implique que le ministère de l’Éducation, par exemple, ne pourra plus intervenir pour « corriger les mauvaises décisions » prises ici ou là.

Je suis conscient que cela implique aussi la possibilité que des milieux fassent dans certains domaines des avancées beaucoup plus rapides et que des disparités importantes puissent apparaître sur le territoire — y compris dans le domaine de l’éducation.

Mais je ne suis surtout pas d’accord avec le fait que le ministère ne peut plus intervenir. Et je suis encore moins prêt à me faire dire que l’État « peut seulement compatir avec nous ». L’État doit simplement apprivoiser de nouveaux modes d’actions, de nouveaux vecteurs d’influence, un nouveau type de discours.

Dans le contexte politique actuel, il me semble que nous sommes en droit de nous attendre que le ministère de l’Éducation concentre son action sur:

  • La collecte d’information permettant de faire un juste portrait de la situation, au plan national, dans chacune des régions et dans chaque commission scolaire.
  • La formulation d’orientations et d’objectifs généraux qui, sans être forcément contraignants, peuvent suggérer une direction à suivre, un rythme souhaitable.
  • L’animation du débat public sur les thèmes autour desquelles s’articulent les orientations et les objectifs.

S’il faut éviter d’attendre que le gouvernement apporte des solutions à tous nos problèmes, nous devons exiger qu’il joue un rôle actif dans l’animation des débats qui sont nécessaires à l’identification des solutions.

Il me semble qu’affirmer que l’État ne peut plus rien faire parce sous prétexte qu’il n’en a plus les moyens, c’est jouer le jeu des idéologues néo-conservateurs qui aimeraient bien qu’on oublie que l’intervention dans les débats publics est aussi un pouvoir… parfois bien plus puissant que l’action politique unilatérale.

Concrètement, dans le cas qui nous intéresse, j’ai depuis longtemps cessé d’attendre « un nouveau plan Marois »… mais j’ai encore le goût de hurler ma frustration devant l’absence presque totale du ministère de l’Éducation dans les discussions sur le logiciel libre, les nouvelles formes de ressources didactiques numériques, les politiques d’équipements, etc.

Ce silence est aussi impardonnable qu’injustifiable.