13- Déneigement

Il est tombé quelques centimètres d’une neige très lourde au cours de la nuit. Les tracteurs de toutes sortes valsaient dans les rues. Avance, recule, bip bip bip, un petit coup de souffleuse, on repart et on recommence un peu plus loin.

À peu près cinq minutes après mon départ, j’ai trouvé une pièce mécanique dans la rue. Clairement une pièce perdue par un de ces tracteurs. Une tige de métal d’un peu plus d’un mètre, avec deux petites extensions de quelques centimètres, dont l’intérieur est dentelé pour éviter que les pièces ne tournent l’une sur l’autre. Je l’ai appuyée à une borne-fontaine, un peu plus loin, pour qu’elle soit bien visible. Si elle est toujours là demain je la récupèrerai (ce sera alors 5 minutes avant la fin de ma marche, c’est parfait!).

J’ai aussi découvert avec émerveillement qu’une bonne bordée de neige permet d’entrer dans l’intimité de certaines maisons de façon imprévue. En effet, plusieurs hommes étaient sortis pour passer la souffleuse dans leur entrée d’auto… en laissant la porte du garage grande ouverte. Et c’est vraiment fascinant de voir comment les choses y sont rangées (ou pas!).

J’ai pu voir très bien l’intérieur de trois garages. Deux étaient parfaitement en ordre. Propres, éclairés d’une lumière abondante, blanche et froide. Sûrement des dentistes. L’autre était plus dans mon genre: plus ou moins bien éclairé, remplis de boîtes et d’objets variés, des choses accrochées au plafond… et un mur couvert de vieilles horloges de toutes les formes et de toutes les grandeurs! Une bonne trentaine d’horloges je dirais! Je regrette de ne pas avoir pensé vérifier s’il les maintenaient toutes à la bonne heure. C’est intrigant! J’aimerais beaucoup prendre un café avec cet homme. 

Plus loin, c’était opération déneigement dans la cour de l’école. Les enfants auront une montagne pour glisser à la récréation demain. Je suis content pour eux.

Encore un peu plus loin, la voisine du Père Noël était aussi sortie pelleter. Une vieille dame charmante, qui m’a fait penser à Madame Pepperpote.

Au retour, j’ai revu le couple de jeunes bûcherons et leur husky. Je marchais plus rapidement qu’eux. Je les ai évidemment salués au moment de les dépasser. Ils ont continué à marcher derrière moi et ils ont pu me voir entrer dans la maison. Ils savent donc maintenant où j’habite!

Je suis probablement en train de devenir, moi aussi, un personnage dans les histoires que se racontent les autres matinaux du quartier.

12- L’aube

Samedi, grasse matinée — si on peut dire! Je suis parti un peu avant 7h. Encore une fois, l’impression que rien n’est pareil! On est entre la nuit et le jour. Je suis parti presque dans le noir et je suis revenu à la maison presque le jour. En trente minutes. 

Et que de choses j’ai pu observer! 

Juste en tournant vers la gauche (jour pair!) sur la rue de la Cour, il y avait un grand fort fabriqué de neige. Pas mal beau à part ça! Je ne savais même pas qu’il y avait des enfants qui vivaient là.

À l’autre bout de la rue de la Cour… j’ai vu un homme promener un chien… un chien, ma foi, très semblable à celui du cartophile de la rue des Écureuils. Et si c’était lui? Plus il s’approchait, plus le chien était excité. Ça se pourrait bien que ce soit lui… On s’est salué gentiment. Son sourire m’a fait croire qu’il m’avait reconnu, mais je m’invente peut-être des histoires.

Jusque là je marchais sans musique, mais je trouvais que ça manquait un peu d’ambiance. J’ai donc mis mes écouteurs et choisi la liste musicale L’esprit de Noël, de Apple Music. Et c’est là que ça m’a frappé!

Il y avait si peu de lumières de Noël allumées! Bien sûr, le soleil était en train de se lever, mais même les autres matins, à 6h, il y a tellement peu de décorations allumées en comparaison avec ce que j’ai pu voir hier soir, sur cette même rue de Dijon, en allant faire l’épicerie en début de soirée!

Les gens oublient qu’il y a des marcheurs matinaux! Ça m’attriste. 

À partir de ce moment-là, je me suis mis à porter attention… à voir toutes ces décorations que je n’avais jamais remarquées parce qu’elles étaient éteintes. Et comme il faisait un peu plus clair, j’ai aussi pu observer tous ces personnages des Fêtes en toile translucides et colorée, écrasés dans la neige, dégonflés, près des maisons.

Je marche à l’heure dégonflée.

Heureusement, au bout de la rue de Dijon, il y a un bonhomme de neige qui n’est jamais dégonflé. Je pense que je laisserai une carte dans la boîte aux lettres de cette maison aussi au cours des prochains jours.  Merci, madame, ou monsieur. Merci de penser aux marcheurs matinaux. Votre bonhomme de neige est un phare!

Je dois dire que j’étais un peu surexcité par toutes ces observations… et je pense que ça m’a distrait pendant quelques rues… jusqu’à ce que je réalise que j’allais bientôt passer devant la maison du cartophile. Est-ce qu’il serait là?

Eh bien non! Il n’était pas là!

Pour la première fois: les lumières de la maison étaient éteintes, il n’y avait aucune trace du chien, ni de son maître… Étaient-ils partis marcher? Est-ce que ça confirme que c’est bel et bien eux que j’ai croisés au début de ma promenade? Pour le moment, ça reste un mystère… à éclaircir!

Avouez que c’est tout un début de journée!

11- Écoute

Dès que je suis sorti de la maison, j’ai réalisé que l’ambiance était différente. Le son de la porte qui ferme derrière moi m’a semblé amplifié.

L’air aussi était différent. J’ai eu l’impression qu’il était immobile. Aucun vent. Aucun mouvement. J’avançais dans un monde plus fixe que d’habitude. Et tous les sons étaient effectivement amplifiés, à commencer par mes pas sur la neige durcie.

Le bruit des voitures au loin. Les moteurs des avions à l’aéroport (à quelques kilomètres), la sirène d’un bateau sur le fleuve (quelques kilomètres dans la direction opposée), les thermopompes sur le côté de quelques maisons, les voitures au loin, des jappements qui ne m’auraient probablement pas rejoint les autres matins. Fascinant. 

Toute ma promenade, j’ai tendu l’oreille. Ce matin le décor était sonore.

J’ai réalisé après une vingtaine de minutes que cela avait eu pour effet de me faire baisser les yeux. J’ai marché en regardant au sol devant moi, le regard sur les traces laissées par les passants au cours des derniers jours.

Il y avait une infime couche de neige sur le sol. Ça m’a fait penser à la substance que les enquêteurs saupoudrent sur une scène de crime pour repérer les empreintes.

Ça m’a fait réaliser à quel point il est difficile de masquer ses pas en hiver. 

Comment faire? Par où passer? 

J’ai repensé à une image que j’ai vue récemment — je ne me souviens plus très bien où — de contrebandiers qui s’étaient inventé des bottes dont les semelles laissaient des traces de vaches dans les champs pour se rendre à leur réserve d’alcool pendant la prohibition.

Mais si je voulais plutôt éviter de laisser des traces?

C’est dans le bas de la rue de Tilly que j’ai compris. L’épandeur de sel était passé un peu plus tôt pour éviter que la côte ne soit trop glissante. Le centre de la rue était noir, sans neige, alors qu’en bordure, c’était encore recouvert de neige.

Je pense que pour brouiller les pistes, les fugitifs doivent emprunter les côtes.

10- Magie

Je suis parti un peu plus tôt que d’habitude ce matin. Et j’avais particulièrement besoin d’enchantement, alors je me suis fait accompagner par Tony Bennett, The Christmas Album.

Une dizaine de minutes après mon départ, j’ai réalisé que plus rien n’était pareil. 

Je connais quelqu’un sur mon parcours. Est-ce que je pourrais le saluer ce matin? Et dans ce cas, qu’est-ce que je pourrai bien lui dire?

En tournant le coin de la rue Martigny pour descendre vers la rue de Tilly, j’étais vraiment fébrile. Est-ce que monsieur Bonsaï serait là?

Il n’y était pas. Il était probablement trop tôt. 

Mais j’ai eu une révélation: je pourrais lui laisser un petit mot dans sa boîte aux lettres de temps en temps! Toutes sortes d’idées me viennent spontanément à l’esprit. Pourquoi pas?

***

Autre grand moment de ma promenade de ce matin… en arrivant en haut de la rue des Écureuils, toutes les lumières de la maison du cartophile étaient éteintes. Surprenant… J’ai regardé l’heure: 5h58.

Et si j’attendais deux minutes?

Eh bien devinez quoi? Magie! À 6h pile, les lumières se sont allumées et la journée a pu commencer!

La prochaine fois, je tenterai d’être là pour 5h59 et je claquerai des doigts sur le coup de 6h!

Ce sera encore plus magique!

9- Taxi

Aujourd’hui je suis parti prendre ma marche revêtu d’un nouveau manteau, que mon fils m’a offert en cadeau il y a quelques jours: «Tiens, c’est pour tes marches matinales quand il fera plus froid!». Je suis choyé!

Surlendemain d’une bordée de neige: les côtés de la rue avaient été rendus glissants par le passage des grattes, souffleuses, etc. J’ai préféré marcher au milieu de la rue. À cette heure, je pense que c’était, globalement, plus prudent.

Sur la rue des Écureuils, j’ai été stupéfait de découvrir que l’entrée d’auto et le petit trottoir avaient été déneigés devant la maison abandonnée. Mais par qui? Et pourquoi? Je pense que je vais maintenant l’appeler la maison hantée.

J’ai aussi été surpris en passant devant l’église. Un chauffeur de taxi attendait un appel (je présume), stationné exactement devant la statue de la Vierge. J’espère que ses prières ont été exaucées.

À part ça, c’était une marche plutôt monotone. Peu de gens croisés, pas de chiens. Je me suis demandé si quelque chose distrayait mon attention ou si c’était juste un matin sans histoire. Jusqu’à ce que j’arrive dans le haut de la rue de Tilly.

Je ne sais pas pourquoi je ne vous ai pas encore parlé de lui. Un homme, probablement à la retraite, l’air très sympathique. 

Il y a un petit solarium sur le côté de sa maison. Quand il est illuminé avant le lever du soleil on peut le voir prendre soin de ses bonsaïs, qui sont très bien alignés sur de petites étagères sur le mur du fond du solarium. À l’heure où les gens font une promenade avec leur chien, il prend soin de ses petits arbres — n’est-ce pas beau?

Eh bien, cet homme était dehors ce matin. Il allait chercher son journal, en pyjama avec son manteau d’hiver. Et comme sa boîte aux lettres est sur le bord de la rue, au bout de son garage de toile, on s’est salué. On a même jasé un peu. 

Il avait remarqué que je passe tous les matins devant chez lui, et qu’hier j’étais passé en sens inverse. Il se demandait pourquoi. Je lui ai expliqué que c’était parce que c’était un jour pair.

— J’aime ça, j’aime ça, m’a-t-il répondu avec un sourire.

— À bientôt.

— À bientôt!

8- Horaire

C’est un jour pair. J’ai donc tourné à gauche au bout de la rue pour la première fois, afin d’emprunter la rue de la Cour. J’ai ensuite tourné à droite sur la rue de Dijon, jusqu’au chemin Sainte-Foy. L’opération déneigement n’était pas terminée. Une dizaine de gros camions ronronnaient encore dans l’attente de leur chargement de neige.

Comme prévu, plusieurs nouvelles choses ont attiré mon attention. Des maisons que je croyais encore endormies à cette heure montraient des signes de vie. Les fenêtres illuminées m’étaient restées cachées par le sens de ma promenade. 

J’ai pu voir quelqu’un passer dans la fenêtre du salon de la maison où j’avais vu quelqu’un installer un père Noël gonflé sur son terrain très tôt le matin. Eh bien devinez quoi… la silhouette de cet homme ne laisse aucun doute: il s’agit du véritable Père-Noël. Il habite sur la rue de Tilly!

Un peu plus loin, autre surprise! Le stationnement de l’église était bondé! Pas une place libre. Ce n’était évidemment pas pour les laudes — plutôt simplement le résultat de l’interdiction de stationner dans les rues la nuit dernière pour faciliter le déneigement.

Mais ce qui m’a certainement fait le plus grand plaisir, c’est de retrouver le chien sur le perron de la maison du haut de la rue des Écureuils. Et lui aussi était manifestement content! Je pense qu’il va adorer les jours pairs, parce qu’en faisant ma promenade dans le sens horaire, il peut me voir venir de très loin.

En prime, j’en ai appris un peu plus sur son propriétaire. Il était debout devant une table, dans son salon, en train de trier des documents qu’il sortait lentement d’une boîte de carton. C’est un collectionneur de cartes postales, probablement. Il s’agit peut-être d’un facteur à la retraite? 

Finalement, juste avant d’arriver à la maison, bien caché sous la camionnette des propriétaires de la plus grosse maison de la rue du Jardin, un gros chat blanc m’a regardé passer, impassible, l’air de dire « tu t’es trompé de côté ce matin mon vieux ».

Demain je me retournerai pour le saluer.

7- La chaussette

Pas grand-chose à partager aujourd’hui. 

J’ai eu l’impression que les lumières étaient éteintes dans toutes les maisons, je n’ai pas vu d’animaux ni d’autres marcheurs. Pas de traces dans la neige. Sauf mon ange, toujours là, qui veille sur mon parcours.

Je pense que c’est la faute de ma chaussette. Elle descendait sans arrêt dans ma botte en s’enroulant autour du pied. Désagréable!

Je pense que ça a absorbé toute mon attention.

Comme un trou noir dans ma chaussette.

P.S. Je réalise en publiant ce texte qu’on est le sept décembre (chausettesept). Ça ne s’invente pas…

6- La réponse

Tsé quand la vie te répond…

J’ai terminé mes notes d’hier en trouvant un peu étranges les gens qui marchent délibérément dans les traces laissées par les autres marcheurs.

Ce matin: un bon dix centimètres de neige. Après à peine quelques enjambées, j’ai dû me résigner à marcher dans les pas de ceux qui m’ont précédé. Bang! Monsieur étrange toi-même! Assume! 

Heureusement, la beauté du paysage m’a rapidement fait oublier tout ça. C’était absolument magnifique. Un paysage tout neuf, presque juste pour moi!

Ma plus grande surprise ce matin est survenue dans le haut de la rue des Écureuils. À la maison qui me fascine — dont je vous en ai déjà parlé il y a quelques jours. Tous les matins, la lumière du salon et la télévision sont allumées, mais je n’ai encore perçu aucun mouvement. Eh bien ce matin, un chien a jappé sur mon passage. Il était super content. Il voulait jouer, comme un enfant à la première neige! J’ai dû me retourner pour le voir. Il était peut-être là tous les autres matins en silence. Je n’aurais pas pu le voir.

Ça m’a fait réaliser que j’observerais probablement des choses différentes si je faisais parfois mon parcours en sens inverse. Alors c’est décidé, dorénavant, je ferai mon parcours en sens horaire les jours pairs, et en sens antihoraire les jours impairs. J’ai hâte de voir.

J’ai aussi fait une petite folie. Quand j’ai tourné à gauche sur la petite rue entre l’église et l’école, j’ai constaté que j’étais vraiment le premier à passer par là ce matin. Et je me suis dit que ce serait amusant de me coucher dans la neige pour faire un ange en bougeant les bras et les jambes. Même à 47 ans. Pourquoi pas?

Alors je l’ai fait! (après un petit regard aux alentours quand même, pour m’assurer qu’il n’y avait personne en vue, j’avoue). Et c’est ainsi qu’est apparu le premier ange de l’hiver 2020 devant l’église du quartier. De la façon la plus improbable.

Je me doute bien que certains ne me croiront pas. Alors voilà.

Je me suis amusé en constatant les traces de pas, avant et après la silhouette de l’ange. Comme quoi les anges ne tombent pas toujours du ciel.

C’est en imaginant le visage étonné de la personne qui déneigera l’entrée de l’église pour la messe que ça m’a soudainement frappé.

Assume monsieur étr-ange!

5- Chats

6h30 — samedi matin. Je me trouvais un peu zélé en sortant du lit. Mais j’ai été récompensé.

En sortant de la maison, j’ai vu qu’une petite neige venait tout juste de tomber sur le quartier. J’ai le plaisir d’être presque le premier à marcher dans la rue devant chez moi. Presque, parce que les camelots étaient passés avant moi. Je sais maintenant quelles sont les maisons qui reçoivent encore un journal imprimé.

Un peu plus loin, quelques marcheurs avaient été plus matinaux que moi. J’ai été étonné de n’avoir vu aucune trace de chien sur mon parcours. Plusieurs traces de chats par contre! Acteurs invisibles de mon théâtre matinal jusqu’à maintenant. Je sais maintenant que les chats traversent la rue la nuit. Et qu’ils empruntent préférablement les escaliers.

Toute ma promenade a été fascinante! Le quartier était comme une page blanche et les pas des marcheurs une écriture qu’il me fallait déchiffrer. 

Comme ces traces qui, de loin, avaient l’air de celles de deux personnes qui marchent ensemble, alors qu’en m’approchant j’ai constaté qu’elles allaient en sens inverse. Les deux personnes n’avaient donc été côte à côte qu’un seul instant. Ou peut-être même jamais. 

Sur la rue de la Scène, au retour, j’ai réalisé qu’un homme avait marché dans mes traces de pas. Directement sur mon parcours! Qu’est-ce qui peut bien amener quelqu’un à faire ça? 

Et moi qui fais toujours très attention de ne pas marcher indûment dans les pas des autres marcheurs!

En écrivant ça, je me demande ce que ça révèle de ma personnalité.

4- Chiens

En tournant à droite sur la rue du Jardin, j’ai recroisé les bûcherons et le husky. On s’est salué en riant. C’est un jeune couple finalement. Très zen.

Il faut croire que c’était le jour des chiens: j’en ai croisé cinq! Le husky, un petit jappeux, un gros bouvier (contre qui le petit jappeux s’époumonait, d’ailleurs), un berger allemand (je crois) et un autre, assez haut sur pattes, que je n’ai vu que de loin, dans la pénombre.

Observer les maîtres de tous ces chiens m’a fait réfléchir. Je pense qu’il y a deux types de personnes avant le lever du soleil: celles qui marchent au rythme de leur chien (elles l’accompagnent) et celles dont le chien marche à leur rythme (leur chien les accompagne). Je me demande quel type je serais si j’avais un chien. Mais je n’aurai pas de chien.

Il y a une maison qui me fascine dans le haut de la rue des Écureuils. Deux maisons plus bas que l’aiguiseur de patin, sur la gauche. La lumière est presque toujours allumée dans la cuisine, la télévision fonctionne, mais je ne vois jamais personne. J’ai pensé que c’était peut-être l’heure de la douche, mais aucune autre lumière n’est allumée dans la maison. Ça reste à comprendre.

Coin Martigny et chemin Sainte-Foy j’ai vu sur le sol, devant l’abribus, un sac de plastique percé. Il m’a donné l’impression d’avoir servi à transporter un poisson rouge — mais ce devait être autre chose. Il semble peu probable qu’un poisson ait tenté de s’échapper à cet endroit, à plus forte raison par cette température.

3- Bonhomme de neige

Il a neigé hier soir, mais il en reste très peu au sol ce matin. Et elle fondra probablement dans la journée.

Coin des Écureuils et chemin Sainte-Foy, à l’endroit le plus improbable de mon parcours, un bonhomme de neige me salue. Une branche avec un angle fait office de bras, de coude. Il a une main en l’air. Salut! Je ne comprends pas trop comment il s’est retrouvé là. Je me suis même demandé s’il n’avait pas été mis là spécialement pour moi. Mais par qui? 

Quelqu’un aurait déjà remarqué ma nouvelle habitude matinale?

Dans le bas de la rue de Tilly, il y avait un ballon de basket-ball égaré. Il a dû se retrouver là après avoir été échappé par un des enfants qui habitent dans la côte. Mais laquelle? J’ai décidé de lui faire remonter la côte en le poussant doucement avec mes pieds et de le laisser tout en haut appuyé sur un tout petit caillou — dans la position la plus improbable pour un ballon perdu.

Je me suis dit que ce ballon pouvait même devenir un signe d’espoir pour celles et ceux qui le verront là.

Comment est-ce possible? Si un ballon perdu peut se retrouver, de lui-même, immobilisé dans le haut d’une côte — c’est que rien n’est impossible. Et on se remettra de la COVID et on pourra relever les défis associés aux changements climatiques.

Rester à souhaiter que quelqu’un le remarque — mais bon… 

Au rez-de-chaussée, de l’immeuble où vit le reptile, une dame préparait son déjeuner. Une jeune septuagénaire je dirais. Elle semblait parler avec quelqu’un. Je pense qu’elle ne vit pas seule.

Et juste avant de revenir à la maison, j’ai croisé deux personnes vêtues de vestes de bûcherons qui se promenaient lentement avec un très vieux husky. 

On s’est souhaité une bonne journée comme si on se connaissait depuis toujours.

Je crois même qu’on s’est dit « à demain ».

***

La mère et ses trois filles;
L’aiguiseur de patin;
Le reptile;
La septuagénaire;
Les bûcherons;
Milou et Loumi.

Il y a quelques jours je ne soupçonnais même pas l’existence de tous ces personnages et me voilà déjà plein d’affection pour eux. 

J’ai hâte d’en apprendre davantage à leur sujet.

2- Pluie

Je suis parti un peu avant 6h. sous une petite pluie, avec Grignotines de luxe, de Fouki dans les oreilles. Parce qu’on est moins mouillé quand on n’entend pas la pluie tomber.

Comme tous les autres matins, j’ai tourné à droite pour emprunter la rue du Jardin, et encore à droite, pour la rue des Écureuils. La dame lisait son journal, mais cette fois trois jeunes adultes s’affairaient aussi autour de la table de cuisine. Je pense que c’étaient trois filles. Pas vu le père — paresseux ou absent? 

Un peu plus loin, juste peu après le chemin Sainte-Foy, la porte éclairée de la maison de l’aiguiseur de patin m’a rappelé bien des souvenirs. Le monsieur exerçait son métier chez lui, dans cette belle petite maison verte et blanche. C’était il y a quarante ans. Je me demande s’il y vit encore. 

Plus bas, sur la gauche, il y a une maison abandonnée. Ça ne saute pas aux yeux, mais quand on observe bien, c’est pourtant évident. Aucune lumière, aucune trace de vie, pas de boîte aux lettres, pas de numéro pour indiquer l’adresse. Pour le facteur, elle est déjà disparue. Ce serait effrayant d’y percevoir un éclairage cathodique — je pense que j’appellerais le 911.

Sur la petite rue qui serpente entre l’église et l’école, j’ai croisé un homme avec un petit chien noir au bout d’une très longue laisse. Je l’avais observé de loin hier, mais aujourd’hui il m’a salué. Le chien, pas le monsieur. À cette heure, les chiens sont plus volubiles que les humains. Salut Loumi!

J’ai fait une autre rencontre sur la rue de Tilly. Un vieil homme qui installait un Père Noël soufflé devant sa maison… à 6h15 le matin… sous la pluie! On s’est salué discrètement, mais je l’ai senti mal à l’aise. Comme si je l’avais pris en flagrant délit de quelque chose. Mais de quoi? Je devrai être attentif.

À ce moment, je me suis dit que ma promenade avait été particulièrement riche, mais le plus étonnant restait à venir!

Dans la vitrine faiblement illuminée de la clinique de physiothérapie, un vélo stationnaire, un gros ballon d’exercice et un panier de petits haltères disposés au sol formaient une imprévisible crèche.

Remarquez, c’est peut-être moi qui imagine des choses…

1- Pleine lune

J’ai récemment commencé à marcher une trentaine de minutes dès mon réveil. Généralement un peu avant 6h — 7h la fin de semaine. Toujours sur le même parcours. Et pourtant, chaque matin est très différent. C’est même à se demander si c’est vraiment le même parcours. Je trouve qu’il y a quelque chose de magique là-dedans! C’est tellement fascinant que j’ai pris l’habitude de rédiger quelques notes à mon retour à la maison.

En marchant ce matin (par une température anormalement chaude — 8 degrés!— presque toute la neige a fondu!) je me suis dit que ce serait amusant de vous partager ces quelques notes  — pour le fun, comme un petit défi créatif pour finir cette année 2020 tellement invraisemblable.

Et comme il n’y a rien comme se lancer un défi publiquement pour devoir le relever… alors voilà, c’est dit: d’ici Noël je vais essayer de publier chaque jour un court texte pour vous partager mes découvertes, mes réflexions et les rencontres que je ne manquerai pas de faire. 

Parce que oui! J’ai découvert qu’il se passe plein de choses le matin très tôt… beaucoup plus que je ne le pensais avant de commencer cette routine. Et parfois des choses étonnantes!

***

Pour aujourd’hui, je vous partage quelques notes des derniers jours:

Mardi 24 —  Ce n’est pas dans les mêmes maisons qu’on peut voir des signes de vie le matin que le soir. Évidemment les couche-tôt sont les premiers levés, et comme à cette période de l’année il fait noir aux deux moments, on peut très bien distinguer les habitudes de chacun. On dirait que les gens qui stationnent leur voiture de reculons ont tendance à se lever plus tôt que les autres. Étrange.

Mercredi 25 — J’ai été surpris du nombre de maisons dans lesquelles la télévision est déjà allumée autour de 6h. Même s’il n’y a aucun autre signe de vie, aucun mouvement, sauf celui créé par la lumière bleutée des nouvelles matinales ou des dessins animés — selon qu’il y a des enfants dans la maison ou pas.

Jeudi 26 : — Sur la rue des Écureuils, juste avant la courbe, la lampe du salon-cuisine était allumée: une femme était penchée sur son journal — c’est du moins ce que j’ai interprété. C’est la seule personne que j’ai vue, de loin, pendant ma marche.

Vendredi 27 — Je suis parti particulièrement tôt. Aucune fenêtre n’était allumée dans les maisons… sauf dans l’immeuble d’appartements qui a remplacé l’ancien garage. Il y a clairement là, au deuxième étage, quelqu’un qui garde un reptile de compagnie. La lumière violette du grand vivarium est intense, éblouissante, même de l’autre côté de la rue.

Samedi 28 — La température était magnifique! Le soleil horizontal du matin faisait briller les vitres des immeubles comme des paillettes dans les montagnes. Il y avait même un arc-en-ciel au-dessus de l’école primaire, de mon école primaire! 

Dimanche 29 — J’ai souri en voyant l’invraisemblable amanchage de fils et d’antennes qui a été accroché au clocher de l’église. Je n’avais jamais remarqué ça avant. Le Bon Dieu est décidément de mieux en mieux équipé pour communiquer avec ses ouailles. Faudra que j’enquête pour connaître la bande passante consacrée à la diffusion et celle consacrée à la réception…

Hier — En face de la maison où la dame lit le journal très tôt le matin, un petit chien blanc a jappé à mon passage. Je pourrai peut-être m’en faire un ami. Première étape pour ça: lui donner un nom. Je l’appellerai Milou. Je pourrais éventuellement proposer à la dame que Milou m’accompagne à l’occasion dans ma promenade pour qu’elle puisse faire la grasse matinée de temps en temps… Est-ce que j’oserai? À suivre.

Lecture, politique et réseaux sociaux

Je suis vraiment attristé par la controverse autour de la décision de l’Association des libraires du Québec de retirer de certains de ses réseaux sociaux les références à la participation de François Legault à sa campagne Lire en choeur — une si belle initiative!

Les libraires ont joué un rôle essentiel dans cette année difficile. Ils et elles ont fait un travail remarquable, qui est couronné de succès: les livres québécois, en particulier, se vendent comme jamais! Il faut s’en réjouir.

Les gens partagent leurs lectures sur le Web — même le premier ministre! Il faut s’en réjouir! Il était donc normal que l’ALQ l’invite à participer à son projet. On veut développer le goût de la lecture, dans toute la population, il en faut donc pour tous les goûts, et tous les types de livres. 

Mais il y a manifestement des gens qui ne voient pas les choses de cette façon et qui ont décidé de se faire entendre la semaine dernière, pour dénoncer la présence du premier ministre parmi les invités de l’ALQ et, plus encore, certains livres de sa liste de lecture. Des livres qui sont vendus dans les librairies et qui contribuent au débat public.

Je ne sais pas ce qui a pu se passer pour que l’ALQ prenne la décision qui provoque la polémique actuelle, mais je peux faire une hypothèse — suggérée par un ami qui a déjà géré des comptes de réseaux sociaux en situation de crise.

« Quand on n’y est pas préparé ce n’est vraiment pas facile de voir son Messenger, Twitter, Facebook, se remplir de protestation et de haine par centaines de messages, sans arrêt, pendant des heures… on perd de la perspective, et on finit par se résoudre à plier aux demandes pour que ça cesse… juste pour que ça cesse… »

Je ne sais pas si c’est ça qui s’est réellement passé. Mais je pense que c’est plausible et si tel est le cas, cela m’amène à deux réflexions:

Il me semble que l’ALQ pourrait reconnaître, candidement, que ça a été une erreur de réagir comme ça — et rappeler du même coup qu’une des grandes qualités de la lecture, des livres, et des librairies, est de nous aider à prendre un peu de recul sur les événements. Cet événement nous le montre de façon exemplaire. À nous de s’en servir ainsi. 

Cela doit aussi nous rappeler que les réseaux sociaux ne sont pas représentatifs de la société — surtout quand on assiste à ce qui apparaît comme des vagues spontanées d’indignation. Ces mouvements sont de dangereux miroirs déformants. Il faut se méfier du millitantisme-à-fleur-de-peau. Toutes les organisations devraient s’en méfier et se préparer à y faire face. 

Alors grosse accolade à mes ami.e.s libraires, et à l’équipe de l’ALQ. Courage! Je suis convaincu que vous allez vous en relever rapidement si vous reconnaissez sans tarder cette erreur en vous appuyant sur les fondements de votre métier — la diffusion de la culture, de la diversité, de la pensée critique.

On en sortira peut-être tous grandis — grâce à ce remarquable rappel que ce n’est pas parce que les réseaux sociaux s’enflamment qu’il faut s’alarmer.

Keep Calm and Keep Reading.

L’envahisseur

Je suis allé prendre une marche ce matin, et comme chaque matin cette semaine, j’en ai profité pour écouter CNN. Après 15 minutes, ça m’est apparu évident: Trump est un envahisseur. Il réfléchit et agit comme un envahisseur.

C’est un envahisseur de nos esprits; il occupe notre attention.

Une évidence me direz-vous? J’aurais pu comprendre ça bien avant? Sans doute, mais ça ne m’est jamais apparu plus clair que ce matin.

Parce que c’est évidemment pour ça qu’il lance des menaces de poursuites tous azimuts — pour rester dans l’actualité, pour rester dans nos esprits, encore un peu… pour ne pas perdre de terrain, pour nous empêcher de penser à autre chose que lui.

Et il réussit bien. Ça ne fait même pas 24h que Biden a été déclaré vainqueur et on ne parle déjà plus que de Trump. À nouveau! Les poursuites, réelles ou pas, à quel endroit seront-elles déposées, ont-elles des chances? Qu’en pensez-vous monsieur l’expert, et vous madame l’experte? Et vous cher passant, chère passante?

C’est à ce moment que j’ai fermé CNN.

Trump comprend très bien que l’élection est terminée et que les réseaux d’information en continue doivent encore meubler 24h de programmation — et il va s’en servir pour défendre l’espace qu’il occupe dans nos esprits depuis cinq ans.

On ne se débarrasse rarement d’un envahisseur sans poser des gestes. Il faut le chasser. Dans ce cas-ci: de nos esprits.

Je pense que ce sera notre travail à chacun dans les prochaines semaine de reconquérir notre espace mental, notre attention — pour la consacrer à mieux. Pour faire plus de place à du positif et à de l’optimisme. On en a bien besoin.

J’espère que les médias auront appris des cinq dernières années et qu’ils ne tomberont pas dans le piège — ça nous aiderait!

Je souhaite que les médias parlent du début de l’ère Biden-Harris et de la vision de la société qui l’inspire, qu’ils nous aident à interpréter les prochaines étapes et à comprendre les premiers gestes de ce réjouissant tandem… et qu’ils laissent Trump et ses sbires s’enfoncer progressivement dans l’insignifiance.

Je suis convaincu qu’il y a moyen de nous informer correctement sur les recours, légitimes, qui seront peut-être entrepris par l’équipe Trump, sans en faire une chronique constante — et sans offrir une visibilité indue à des manoeuvres qui sont essentiellement destinée à conquérir encore un peu plus nos esprits.

On s’est trop souvent indigné dans les dernières années. Il faut sortir de ça. Réapprendre à se réjouir. Arrêter de se laisser distraire.

En rappel: