Culture et numérique

Je m’inquiète un peu de ce que je lis depuis quelques jours. Le choc provoqué par la l’échec du Groupe Capitales médias et le lancement de la campagne de la Coalition pour la diversité des expressions culturelles semble provoquer une forme de ressentiment des milieux médiatiques et culturels au sujet du numérique.

Plusieurs chroniqueurs se sont exprimés cette fin de semaine comme si le numérique était le grand coupable des difficultés rencontrées par le milieu de la culture depuis vingt cinq ans — et sans lui reconnaître aucun mérite.

Le texte d’Odile Tremblay, dans Le Devoir d’hier, était particulièrement désolant à cet égard. Déplorant d’une part que «la culture est étouffée par le numérique» elle célébrait par ailleurs le fait que «les artistes québécois s’ouvrent davantage au monde qu’hier» — sans faire aucun lien entre les deux.

Le texte de Marc Cassivi, dans La Presse+ de ce matin, témoigne lui aussi du même réflexe. «Il est question de l’avenir de notre culture et de notre identité. De ce que nous sommes et de ce qui nous lie. Au-delà des algorithmes.»

En lisant ça j’ai envie de hisser un grand drapeau et de dire: attention, danger!, on risque de passer à côté.

Il est indéniable que la culture québécoise et le monde des médias sont en grande transformation et que cela se fait dans un certain chaos.

Il est aussi vrai que les modèles économiques (et les réglementations) grâce auxquels les industries culturelles et les médias locaux se sont développés depuis vingt cinq ans sont aujourd’hui mis à mal et qu’il est nécessaire de revoir les façons dont les pouvoirs publics peuvent les soutenir.

Mais cela ne doit pas nous amener à conclure que c’est le numérique qui est la cause de tous les problèmes. Cela ne nous mènera à rien. Le désir de retrouver / recréer les conditions d’avant le numérique est une illusion.

Le numérique doit faire partie de la solution.

Ce n’est pas les algorithmes le problème, c’est notre incompréhension des algorithmes.

***

Tout ça pour dire que…

je suis d’accord qu’il est indispensable d’expliquer l’iniquité fiscale dont bénéficient les géants du numérique — les GAFA — (et même l’évasion fiscale qui s’ajoute dans certains cas);

je suis aussi d’accord qu’il est essentiel de plaider la légitimité des gouvernements et leur capacité d’agir en réglementant le commerce en ligne;

et je ne suis pas du tout scandalisé par l’idée de nouvelles taxes ou par l’éventuelle imposition de quotas;

mais je pense que tout ça aurait plus de chance de réussir si on prenait la peine de reconnaître aussi, et de dire clairement, que le numérique est aussi une grande chance pour la nation québécoise et que notre défi ce n’est pas d’en limiter le développement, mais de réussir à créer des conditions favorables pour que nos créateurs puissent en tirer profit.

Ce n’est pas toujours le numérique le problème, c’est aussi, très souvent, notre attitude à son sujet.

Mise à jour du 27 août: La suite de ce texte: Culture et numérique (2)

Dépendance aux écrans…

Amusante coïncidence dans l’actualité du jour…

  • François Legault qui accède à la demande des jeunes caquistes en confiant au ministre délégué à la santé, Lionel Carmant, le mandat d’organiser un forum sur la dépendance aux écrans et de déposer un plan d’action avec des campagnes de sensibilisation (voir la fin de ce texte).

J’ai très hâte de voir de quelle façon la question de la dépendance aux écrans sera abordée lors de ce forum.

Parce qu’on peut aussi bien lire sur un écran que sur du papier — et que l’un n’est pas forcément mieux que l’autre.

Parce que c’est un enjeu qui concerne pas mal tous les groupes d’âges.

Parce que c’est un peu un raccourci de parler de dépendance aux écrans alors que c’est sur les mécanismes intégrés aux logiciels pour provoquer délibérément la dépendance qu’il y a surtout lieu de s’interroger (notification, likes, infinite scroll, etc.) — bien plus que sur la nature de la surface vers laquelle on pose notre regard.

La dépendance aux écrans est très certainement devenue une question de santé publique, mais je pense que c’est illusoire de penser y faire face uniquement par une meilleure sensibilisation des utilisateurs.

Il faudra vraisemblablement aussi exiger des développeurs d’applications un certain nombre de changements, et, pour ça, il faudra que le Québec se joigne à d’autres pays.

J’espère que cela fera partie du plan d’action à venir.

pssst! : 20 ans déjà

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Il y a 20 ans aujourd’hui, on lançait pssst!

C’était avant les blogues. À une époque où on parlait encore de l’inforoute pour parler d’Internet. Grâce à la Wayback Machine ont peut revoir de quoi ça avait l’air (en 1999, en 2003 — et à plusieurs autres moments). 

C’était un peu comme le fil de nouvelles de Twitter. Avant Twitter.

On publiait en utilisant des pseudonymes, parce qu’il le fallait.

C’est probablement le premier site web au Québec où il était possible de voter sur le contenu — par un ah bon, un héhé ou un wow!. C’était bien avant le thumb up de Facebook.

On y a aussi ajouté, après un an ou deux, une fonction de commentaires… et on expérimenté les défis de la modération des commentaires (ouf!).

On a aussi expérimenté les flux d’information de type RSS, on a rendu public le code du site Web, et quoi encore?

Chose certaine, ça a vraiment été un laboratoire extraordinaire! Et le lieu du développement de nombreuses amitiés qui perdurent.

On a tiré la plug sur pssst! en juillet 2003, à regret, mais convaincus qu’on était allé au bout de cette aventure et que bien d’autres nous attendaient. On ne s’était pas trompé.

Pendant les quatre années qu’aura duré pssst!, ça aura été le meilleur témoin de la naissance du Web québécois. Un jour il faudra faire quelque chose de ces archives (qui sont toujours conservées, je crois, chez iXmédia — CFD, tu confirmes?).

***

SURPRISE!

Pour souligner les 20 ans de pssst! nous organiserons un peu plus tard cet automne un 5 à 7 à Montréal —  souhaitant la présence d’un grand nombre de contributeurs et contributrices (la liste est ici!), lecteurs et lectrices. Surtout pour le simple plaisir de se revoir, mais aussi avec le souhait de documenter un peu cette période fantastique. 

On pourrait en profiter pour enregistrer des témoignages (initier une balado?), retrouver des gens dont on a peut-être perdu la trace, mettre à jour des listes de contacts, rassembler des documents d’archives pour faciliter un peu le travail des historiens du web. Parce que oui… notre inforoute est pas mal rendue là!

Ce sera une belle occasion de se demander aussi où on en est vingt ans plus tard. Que sont devenus les forces, les faiblesses, les défis et les opportunités du Web québécois. Parce que l’information ne circule plus du tout comme à l’époque.

Vous souhaitez participer à ce 5 à 7? Envoyez-moi un courriel ou rédigez un commentaire sous ce texte. Expliquez ce qui vous lie à pssst! Racontez une anecdote. Partagez un document, une photo de vous portant un t-shirt Lycos, Geocities, ou je ne sais quel autre site hot des débuts du Web.

Nous ferons les invitations dans les prochaines semaines, à partir de la liste des gens qui se seront manifesté d’ici là.

Et surtout n’hésitez pas à passer le mot!

AUSSI, des archives de mon blogue:

Instagram, prise 2

J’ai quitté Facebook il y a plus d’un an. Sans regret ni envie d’y retourner.

J’avais aussi quitté Instagram mais je l’explore à nouveau depuis quelques jours (sous un pseudonyme)… et je dois dire que ça stimule beaucoup ma créativité (ça m’a même réveillé cette nuit!).

J’ai retrouvé avec satisfaction mes abonnements à plusieurs artistes — et particulièrement ceux qui font de la linogravure.

Je retrouve aussi le plaisir de partager simplement certaines choses qui attirent mon attention au fil de la journée et qui m’activent les méninges de façon parfois imprévue (le plaisir d’avoir du feedback aussi… évidemment!).

J’expérimente finalement, pour la première fois, le partage de quelques créations spontanées sous forme de stories (dont le caractère éphémère facilite un peu l’humilité nécessaire). Des bricolages réalisés juste pour le fun…

…et j’en ai vraiment beaucoup de fun… alors il se pourrait bien que je continue!

J’ajoute du même coup un lien vers mes plus récentes publications Instagram dans la colonne de droite du blogue.

Heureusement, il y a ces femmes

Christian Rioux ne comprend pas ce que les gens trouvent à Greta Thunberg et il le dit dans une chronique inutilement pamphlétaire. Je pense que c’est surtout parce qu’il n’essaie pas vraiment de comprendre. Ça me semble pourtant très simple: Greta semble réussir à faire enfin bouger le monde politique devant la crise climatique, ce que personne n’avait réussi mieux avant elle. Nous sommes plusieurs à trouver ça inspirant… Rien à voir avec le mysticisme ou la religion!

Angela Merkel l’a d’ailleurs exprimé très simplement plus tôt cette semaine — voir ici et .

Trump tend un piège aux démocrates en faisant d’Alexandria Ocasio-Cortez et ses trois collègues — Rashida Tlaib of Michigan, Ayanna Pressley et Ilhan Omar — les vilaines de la campagne électorale (voire des ennemies des États-Unis) parce que le parti démocrate manque cruellement de cohésion et de courage depuis des mois (un scénario que le Québec connaît bien).

À ma connaissance, les seuls dirigeants politiques d’influence à avoir eu le courage de dénoncer les propos et la stratégie de Donald Trump sont des femmes: Angela Merkel (Allemagne), Theresa May (Grande-Bretagne) et Jacinda Ardern (Nouvelle-Zélande).

Merci Greta,
Merci Angela,
Merci Alexandria, Rashida, Ayanna et Ilhan,
Merci Theresa,
Merci Jacinda.

Merci d’être là pour mettre un peu d’espoir dans l’actualité politique estivale.

P.S. sur la multiplication des pamphlets anti-Greta, il faut lire aussi ce texte d’Edwin Zaccaï dans Le nouveau magazine littéraire.

Mise à jour du 22 juillet — ce courrier du lecteur de Paul Dionne au sujet de Greta Thunberg est aussi très bien.

Lire, l’été

Il n’y a rien comme lire bien installé à l’ombre pendant que le soleil prend soin de la cour et que les chats se prélassent pas trop loin.

Les derniers jours ont été très japonais, coïncidence de suggestions d’une amie et de l’arrivée d’un livre commandé à la librairie il y a plusieurs semaines:

Un amour inhumain — j’ai adoré, je n’en ai pas terminé avec cet auteur!

La Cantine de minuit, tome 1 — wow! la suite est déjà réservée à la bibliothèque.

Chiisakobé, tome 1 — je vais poursuivre avec un autre tome… pour voir.

Beaucoup de rattrapage dans les magazines aussi, entre autres avec le New Yorker, dont je retiens particulièrement ce très étrange portrait d’Emmanuel Macron. Quelques bons articles sur la course à l’investiture démocrate aussi. Il se passe des choses très inspirantes de ce côté-là.

Lecture actuellement en cours: L’ombre de l’Olivier, de Yara El-Ghadban — dont une récente entrevue à Dessine-moi un dimanche m’avait littéralement fasciné (partie 1, partie 2). Comment est-ce possible de ne pas connaître une telle auteure qui vit à Montréal?

Heureusement, l’été ne fait que commencer.

Gris (et vert)

Une heure trente de lecture des journaux sur le iPad accompagnée de l’écriture de quelques courriels pour commenter certains textes dans le but d’alimenter des réflexions en cours avec des amis. Pause.

Prendre une gorgée de genmaicha.

Relever les yeux.

Father of the bride qui recommence pile à ce moment précis. Hold You Now.

Le vert qui perce à travers les champs. Le paysage qui défile.

C’est très gris ce matin, mais c’est aussi très beau.

Le clivage entre les villes et les régions

Dans son éditorial d’aujourd’hui, François Cardinal évoque le dernier sondage Angus Reid pour mettre en évidence le clivage grandissant entre les villes et les régions.

À mon avis, le clivage auquel il fait référence ne repose pas tant sur «le ressentiment des perdants de la mondialisation» (qui seraient en région) et «ceux qui en chantent les louanges» (qui seraient en ville), comme il le suggère, que sur une réaction de ceux qui ont la perception de subir la mondialisation à l’égard de ceux qu’ils croient capables d’en déterminer l’avenir.

Les ruraux ne veulent pas être compensés pour les inconvénients associés au monde que les citadins sont en train d’inventer. Ils ne sont pas non plus contre la mondialisation. Ils revendiquent seulement la capacité de participer, eux aussi, à sa définition.

Pour faire face à cette situation il va falloir, après des décennies de centralisation, amorcer une ambitieuse redistribution des pouvoirs.

Il faut redonner aux régions un rôle accru dans la définition de nos projets collectifs. Non par charité citadine, mais bien parce que nous avons la conviction que ce sera ultimement favorable pour tout le monde.

Montréal et Québec font bien sûr face à des défis particuliers — mais ce n’est pas en y concentrant toutes les décisions qu’elles arriveront à les relever efficacement. C’est plutôt en leur permettant d’exercer un leadership politique positif dans le but de mobiliser l’ensemble des forces vives de toutes les régions du Québec.

***

J’ajouterai en terminant que n’est certainement pas en affirmant que les urbains sont plus ouverts et plus cosmopolites que les ruraux (suggérant un clivage entre des avant-gardistes et des rétrogrades) qu’on va améliorer la situation. C’est un type de discours paternaliste qui est, au contraire, terriblement contre-productif.

L’aube

À 4h40, les yeux encore à demi fermés, ouvrir la porte avant pour aller chercher les journaux.

Whoa! — la lumière rosée, l’air frais, le chant des oiseaux enchantés qui se répondent d’un arbre à l’autre. Une sortie dans l’espace!

La scène est impossible à photographier avec le iPhone. L’intelligence du téléphone tente de corriger les couleurs transformées par l’heure du jour pour les ramener à la normale (si plus de monde se levait aussi tôt probablement qu’il aurait été dompté à ne pas le faire à pareille heure).

Plutôt ouvrir les yeux. Respirer. Écouter.

Le silence de la banlieue, le bruit de la ville au loin. La journée comme une promesse.

Les feuilles de vigne qui se découpent sur un début de ciel bleu.

Je n’aurais pas dû m’asseoir sur cette chaise. Me voilà les fesses mouillées par la rosée.

Avec un pyjama imperméable tout aurait été parfait!

Nicolet

Je suis arrivé d’avance pour l’événement.

Fenêtre ouverte, je relis mes notes au son de la rivière et du chant des oiseaux.

Le soleil plombe. C’est la pause.

Je suis trop loin pour reconnaître les gens qui sont rassemblés à la porte de l’hôtel… sauf certains, que j’arrive à identifier grâce à leur rire. C’est la plus agréable façon de reconnaître quelqu’un.

Malgré l’absence apparente de vent, une aigrette de pissenlit vient de se poser sur la clavier du iPad.

Ça me rappelle le dictionnaire Larousse posé sur le coin de mon pupitre en deuxième année.

Je sème à tout vent

A l’époque je n’aurais certainement pas compris l’émotion qui peut accompagner, à un autre âge, la trajectoire improbable d’une aigrette.

La saison…

C’est l’été (ou presque).

C’est la saison qui se prête le plus à savourer le moment.

Le moment fugitif où tout est parfait: la température, la lumière, le chant des oiseaux, l’odeur, la compagnie… Le moment où les nuages semblent raconter une histoire et où on voudrait que le temps ralentisse pour que ça dure un peu plus longtemps.

Dans ce temps-là, j’ai souvent juste le iPhone à la portée de la main, et je n’ai pas envie de garder les yeux dessus très longtemps pour ne pas rompre le charme.

Mais parce que ça vaut la peine de garder une trace de ces moments, et pour le plaisir de les partager, j’inaugure avec ce texte une série estivale de courts textes écrits à deux pouces — accompagnés chaque fois d’une photo prise droit devant moi.

Ce sera les moments fugitifs de l’été 2019.

Crise climatique et discours politique

Le Quotidien a publié hier un texte de Sylvain Gaudreault qui me semble très important parce qu’il pourrait contribuer à transformer l’espace politique québécois — au sujet de l’environnement et même plus largement.

Si je me réjouis personnellement de la position prise par le député de Jonquière au sujet du projet de complexe industriel de liquéfaction de gaz naturel à Port Saguenay, c’est surtout la nature de son texte qui m’amène à en parler.

Sylvain Gaudreault explique sa position simplement, en s’appuyant sur des arguments rationnels et en explicitant les convictions qui l’animent. Il fait confiance à l’intelligence des lecteurs plutôt que de faire essentiellement appel à leurs émotions.

«Mon devoir est de prendre position. (…)

J’ai rencontré les promoteurs de GNL Québec plusieurs fois. (…) Au terme d’une analyse approfondie, j’en suis venu à la conclusion de m’opposer à ce projet. (…)

J’ai participé à trois conférences de l’ONU sur le sujet (…) [et j’en suis ressorti] convaincu que la meilleure place pour les énergies fossiles, c’est de rester enfouies! (…)

J’ai déposé un projet de loi sur le respect des obligations climatiques. Je dois donc être cohérent quand un projet se présente, même dans ma région.

Il y a assez de cynisme en politique. Je n’y contribuerai pas davantage.»

La vision à long terme, qui est plus que jamais essentielle, est aussi présente dans le texte:

«On parle d’un projet de 25 ans. À quels fins seront utilisées les infrastructures une fois cette période terminée? La région se retrouvera-t-elle avec un passif environnemental?»

Cela me ramène au texte de Roman Krznaric auquel je faisais récemment référence: Notre rapport colonial avec le futur.

Et le député termine son texte en esquissant un projet alternatif pour sa région:

«J’ai tellement d’ambitions pour la région que je souhaite qu’elle devienne [plutôt] le Klondike de l’économie verte.»

Personnellement, c’est un projet que je nous verrais bien étendu à l’ensemble du Québec (et pourquoi pas, en effet, commencer par le Saguenay-Lac-Saint-Jean?).

***

Reconnaître la crise climatique;

Reconnaître que le cynisme à l’égard la politique est un des principaux obstacle pour y faire face;

Expliciter autant que possible les valeurs et convictions qui nous animent;

Et appuyer nos positions sur des bases rationnelles plutôt qu’idéologiques ou purement émotives.

Voilà des éléments essentiels au renouveau politique dont nous avons urgemment besoin.

Bravo Sylvain Gaudreault pour ce texte exemplaire.

La démocratie et le climat

Je trouve très intéressant de voir que le thème de l’urgence climatique est en train de reconfigurer profondément la dynamique politique occidentale.

Pas mal tout le monde est forcé de se positionner par rapport à cette urgence. En la contestant, en la nuançant, en y adhérant mollement ou en en faisant une priorité (et toutes les variantes possibles de ces positions).

Ça amène un nouveau vocabulaire; ça provoque des changements de stratégie et (surtout!) ça favorise l’apparition de nouvelles voix et de nouvelles formes de leadership. Globalement, je trouve ça très stimulant.

Il y a toutefois quelque chose qui me déplaît et qui m’inquiète.

Je vois apparaître dans le discours d’une certaine gauche les germes d’un discours autoritaire. Je le perçois dans les discours menaçant et les ultimatums, dans la remise en question de la démocratie et dans une forme de catastrophisme qui pourrait justifier bien des excès.

À titre d’exemples:

Ça m’inquiète parce que je crois que pour faire face à l’urgence climatique on n’a pas besoin de moins de démocratie… au contraire, on a besoin de plus de démocratie, mais d’une démocratie renouvelée, plus directe, plus transparente, plus efficace — une démocratie mieux représentative.

Depuis quinze ans, la droite nous dit: il faut sacrifier quelques libertés pour avoir une société sécuritaire. Je ne veux pas que la gauche me dise maintenant qu’il faut sacrifier un peu de démocratie pour avoir une société plus écologique.

L’urgence climatique exige qu’on transforme radicalement notre démocratie; pas qu’on la sacrifie.

Notre rapport colonial avec le futur

Plusieurs défis auxquels notre société est confrontée auront des conséquence à long terme — pour les générations à venir. On le sait.

Le réchauffement climatique en est un remarquable exemple.

Pourtant les mécanismes politiques actuels sont particulièrement mal adaptés pour répondre à ce genre de défis. Ils sont trop fortement déterminés par des variables à court terme (les cycles électoraux, entre autres choses).

Le philosophe Roman Krznaric s’est récemment penché sur ce problème dans un article publié sur BBC Future:

Why we need to reinvent democracy for the long-term

C’est un des textes les plus inspirants que j’ai lus dans les dernières semaines.

Extraits:

«It is so startlingly clear that our political systems have become a cause of rampant short-termism rather than a cure for it.»

«The deepest cause of political presentism is that representative democracy systematically ignores the interests of future people.»

«The time has come to face an inconvenient reality: that modern democracy – especially in wealthy countries – has enabled us to colonise the future.

We treat the future like a distant colonial outpost devoid of people, where we can freely dump ecological degradation, technological risk, nuclear waste and public debt, and that we feel at liberty to plunder as we please.»

«When Britain colonised Australia in the 18th and 19th Century, it drew on the legal doctrine now known as terra nullius – nobody’s land – to justify its conquest and treat the indigenous population as if they didn’t exist or have any claims on the land.

Today our attitude is one of tempus nullius. The future is an “empty time”, an unclaimed territory that is similarly devoid of inhabitants. Like the distant realms of empire, it is ours for the taking.»

L’idée que nous traitons aujourd’hui le futur de la même façon dont nous avons traité le nouveau monde au siècle des grands explorateurs me semble très forte. Et très inquiétante.

Krznaric constate que l’incapacité des sytèmes politiques actuels amène même certaines personnes à remettre en question la démocratie.

«Some suggest that democracy is so fundamentally short-sighted that we might be better off with “benign dictators”, who can take the long view on the multiple crises facing humanity on behalf of us all.

Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk avaient d’ailleurs constaté la même chose, en particulier chez les jeunes.

Heureusement, quelques pays mènent actuellement des expériences desquelles nous devrions nous inspirer:

«several countries have already embarked on pioneering experiments to empower the citizens of the future.

Finland, for instance, has a parliamentary Committee for the Future that scrutinises legislation for its impact on future generations»

«A new movement in Japan called Future Design is attempting to answer this very question (…) One group of participants takes the position of current residents, and the other group imagines themselves to be “future residents” from the year 2060 (…) Multiple studies have shown that the future residents devise far more radical and progressive city plans compared to current ones.»

En guise de conclusion, Krznaric nous prédits de très gros bouleversements:

«We are in the midst of an historic political shift. It is clear that a movement for the rights and interests of future generations is beginning to emerge on a global scale, and is set to gain momentum over coming decades as the twin threats of ecological collapse and technological risk loom ever larger.

The next democratic revolution – one that empowers future generations and decolonises the future – may well be on the political horizon.»

Je pense que le mouvement Extinction Rebellion, qui s’est manifesté au Québec dans les derniers jours, et plus encore, l’exceptionnel engagement de la jeune Greta Thunberg (avec ce type de discours), en sont actuellement les manifestations les plus évidentes.

Et nous, au Québec, on fait comment pour tenir compte de ça — pour réinventer notre démocratie?

Urgence climatique?!

J’apprends dans Le Soleil de ce matin que les villes de la Communauté métropolitaine de Québec viennent de voter à l’unanimité une déclaration qui reconnaît l’urgence climatique.

Bien. C’est un minimum…

François Bourque se demande si c’est le début d’un temps nouveau. Je veux le croire — mais je partage son scepticisme.

Si le mot urgence veut encore dire quelque chose, alors il faudrait qu’une telle déclaration soit accompagnée de gestes immédiats et déterminants.

Annoncer une journée de réflexion et un comité de travail, ça ne correspond pas à ma définition de gestes immédiats et déterminants.

Il est plus que temps de passer de la parole aux actes.

Les élus de la région de Québec (et de tout le Québec) devraient porter une très grande attention à ce qui s’est passé à Londres la fin de semaine dernière, où le mouvement Extinction Rebellion a pris son envol.

«In London, thousands of climate-change protesters blocked Waterloo Bridge, over the River Thames, and Oxford Circus, in the West End (…) Slightly more than a thousand Extinction Rebellion activists, between the ages of nineteen and seventy-four, were arrested in eight days. On Easter Monday, a crowd performed a mass die-in at the Natural History Museum, under the skeleton of a blue whale. In a country whose politics have been entirely consumed by the maddening minutiae of leaving the European Union, it was cathartic to see citizens demanding action for a greater cause.»

«In a video message, Christiana Figueres, the former executive secretary of the United Nations Framework Convention on Climate Change, compared the civil disobedience in London to the civil-rights movement of the sixties and the suffragettes of a century ago. “It is not the first time in history we have seen angry people take to the streets when the injustice has been great enough,” she said.»

Source: The Uncanny Power of Greta Thunbergs Climate Change Rhetoric

***

Ça ne fait que commencer. Il suffit d’ajouter Extinction Rebellion à son fil twitter pour le constater.

Mise à jour: Blocage de la bourse de Londres ce matin… (CBC couvre aussi)

Il se pourrait bien que le mouvement s’étende au monde entier beaucoup plus vite qu’on le pense.

Parce qu’il y a urgence. Pour vrai.

Photo: Robe conçue par Thierry Mugler, vue au Musée des Beaux-Arts de Montréal en mars 2019.