La face cachée de la photo

J’observe (et j’admire) le travail de Francis Vachon depuis de nombreuses années. Son travail de photographe, son travail de chroniqueur/blogueur et aussi son travail de pédagogue.

Francis vient de publier La face cachée de la photo — prendre et diffuser des images en toute légalité, chez Septembre Éditeur. À une époque où on publie tous des photos de tous bords tous côtés, c’est une lecture pertinente pour pas mal tout le monde.

Le livre est pratique, facile et agréable à lire, plein d’exemples concrets, récents et bien choisis. Il est, en plus, rédigé avec une pointe d’humour que j’ai beaucoup appréciée. Je l’ai lu d’un couvert à l’autre, mais il pourrait aussi s’utiliser comme un ouvrage de référence — sur le droit d’auteur de façon appliquée, en particulier.

Exemples tirés de la table des matières:

  • Est-ce que j’ai le droit de prendre une photo ici?
  • Que puis-je prendre en photo dans un lieu public?
  • Que puis-je prendre en photo dans un lieu privé?
  • Qu’est-ce que le droit à l’image?
  • Facebook et les autres réseaux sociaux: le droit à l’image à l’ère numérique
  • Qu’est-ce que le droit d’auteur?
  • Les exceptions au droit d’auteur
  • Violer des droits d’auteur, est-ce vraiment grave?
  • S’inspirer des photos, plagiat ou contrefaçon?
  • Les dix pires excuses pour utiliser des images illégalement
  • À qui appartiennent les droit d’auteurs sur les photos postées sur les médias sociaux?
  • Que faire en cas d’utilisation non autorisée de l’une de vos photos?
  • Des photos qui ne coutent rien, ça existe
  • Une photo de banque d’images, c’est bien, mais pas toujours

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J’ai écrit un autre texte ce matin dans lequel j’ai souligné le parcours inspirant de Samuele et Colombe St-Pierre. Celui de Francis l’est tout autant.

Extrait de son introduction:

«Rien ne me destinait à être photographe. Je le suis devenu à 31 ans alors que je gagnais bien ma vie en informatique.

Rien ne me destinait à développer une connaissance particulière du droit à l’image ou du droit d’auteur. C’est arrivé par la force des choses.

Rien me me destinait à devenir auteur. Demandez à tous les enseignants de français de toutes les écoles que j’ai fréquentées.

J’ai toujours été un piètre étudiant en ce qui a trait à la syntaxe et à l’orthographe, mais j’ai toujours aimé écrire. Ainsi, lorsque j’ai décidé de changer de vie en quittant mon emploi de programmeur pour retourner à l’école en photojournalisme, j’ai naturellement voulu documenter le processus sur un blogue. (…) Ce livre c’est un peu de tout ça (…) c’est tout cela résumé en trente quelques mille mots.»

***

Et finalement… il serait inutile de cacher l’immense plaisir que j’ai eu en découvrant dans les remerciements, cette phrase de l’auteur:

Merci à Clément Laberge, sans qui je ne serais pas photographe et sans qui ce livre n’aurait pu exister.

J’ai reçu ces remerciements ça comme un précieux rappel d’à quel point il est important d’être généreux d’encouragements et de faire tout ce qu’on peut pour montrer de la confiance dans les gens qui nous entourent. On ne mesure jamais vraiment sur le coup l’importance que de bons mots peuvent avoir pour quelqu’un.

Alors tiens! Pour souligner ça, je vous invite à acheter un exemplaire du livre, à écrire quelques bons mots dedans et à l’offrir en cadeau à une personne dont vous appréciez le regard — et les photos qu’elle partage sur les réseaux sociaux!

Allez savoir quel effet ce geste pourra avoir sur la suite des choses!

Deux femmes inspirantes

J’ai manqué de temps pour écrire ici au cours des dernières semaines. Tout va trop vite. Et dans ce temps-là je réserve mon temps d’écriture pour mes notes personnelles, dans DayOne — laissant des traces spontanées de choses sur lesquelles je pourrai éventuellement revenir.

Ça va trop vite parce que je termine mon mandat de directeur général par intérim de la BTLF dans quelques jours (je dois fermer les dossiers, accompagner mon successeur, etc.) et que j’ai déjà commencé le mandat qui suivra… alors ouf! Mais j’ai beaucoup de chance, tout va bien, j’ai beaucoup de plaisir et je crois profondément dans l’importance de ce que je fais.

Mais il faut garder la discipline d’écriture et de partage aussi, alors je vais essayer de consacrer un peu de temps en fin de semaine à écrire quelques textes pour mon blogue. Simplement — sans trop me casser la tête.

Le premier sera pour partager quelques suggestions de lecture tirées du Soleil de ce matin — sur deux créatrices que je trouve très inspirantes:

Samuele (dont j’ai déjà parlé dans ce texte):

La grosse année de Samuele

(Il ne faut surtout pas manquer de lire la dernière partie: «un spectacle pour les sourds» — spectacle (et vidéoclip) dont il est aussi question ici et ici.)

Et Colombe St-Pierre:

Le combat de la cheffe St-Pierre

En particulier la section intitulée «autodidacte» — qui nous rappelle avec raison que l’école n’est pas la seule façon d’acquérir les compétences qui nous permettront de nous épanouir. Il faut aussi voir le site de son restaurant (et la considération dont elle fait preuve pour ses fournisseurs).

Il devrait y avoir plus de textes de ce type dans les journaux. Tous les jours.

Plus on est de fous…

L’émission Plus on est de fous, plus on lit!, de la radio de Radio-Canada, nous réserve souvent de belles surprises, comme le 8 mars, avec Comment réussir une béchamel, avec Éric Dupont, ou le 9 mars, avec le code secret des notices nécrologiques, avec Mathieu K. Blais. Des moments magiques.

Mais l’édition de vendredi dernier était particulièrement remarquable, fallait que je le dise — que je vous invite à l’écouter.

La musique en studio de Urban Science Brass Band.

Plusieurs lectures qui font honneur aux jeunes qui nous parlent avec intelligence et émotions.

Le discours rafraîchissant de Rachida Azdouz.

Et tant d’autres choses: regardez la richesse de la documentation publique de cette émission, au bas des pages, c’est fantastique! Merci!

Photo: prise à l’exposition Leonard Cohen, au Musée d’art contemporain de Montréal.

De Messenger à Telegram

Je poursuis mes efforts pour sortir de l’environnement Facebook, auquel je n’ai plus confiance. Il me restait à trouver une alternative à la messagerie instantanée Messenger dont je n’arrivais pas à me sortir aisément. Après plusieurs essais, j’ai finalement trouvé hier. Ce sera Telegram.

Telegram est une application disponible pour iOS, Android, Mac OS, Windows, etc. Elle peut fonctionner en parallèle sur plusieurs appareils et son interface me plaît beaucoup. Elle permet évidemment des communications de groupes, et des communications sécurisées, cryptées de bout en bout, au besoin. Seul inconvénient, est nécessaire de posséder un téléphone cellulaire pour pouvoir créer un compte.

Je délaisserai donc progressivement Messenger dans les prochains jours, et pourrai probablement supprimer définitivement mon compte Facebook dans quelques semaines.

Le courriel et le SMS complèteront les moyens pour me rejoindre.

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En complément, The Guardian a publié il y a quelques jours un texte très intéressant d’Evgeny Mozorov dans lequel il nous propose de profiter de la prise de conscience actuelle autour de la protection des renseignements personnels pour repenser la dimension politique de tout cela.

«Finally, we can use the recent data controversies to articulate a truly decentralised, emancipatory politics, whereby the institutions of the state (from the national to the municipal level) will be deployed to recognise, create, and foster the creation of social rights to data.»

Je vous en suggère la lecture.

Clin d’œil: c’est Ana qui l’a porté à mon attention après l’avoir vu relayé par Stéphane Roche sur Facebook!

Ce que j’ai pensé du livre de Sébastien Proulx

J’ai lu dans les derniers jours Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire. Le livre a suscité quelques réactions positives, mais également de nombreuses critiques assez dures.

J’ai pour ma part apprécié la candeur (un certain abandon des précautions politiques habituelles) avec laquelle le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur s’adresse au lecteur. Je trouve que c’est un choix cohérent avec une phrase importante, qui ne vient que très tard dans le livre: «J’affectionne la philosophie et les gens qui réfléchissent à voix haute».

C’est tout à l’honneur du ministre d’avoir osé réfléchir à son tour à voix haute — en sachant forcément très bien qu’il allait être critiqué pour les incohérences entre le caractère vertueux de son propos et certaines des actions du gouvernement dont il fait partie. Il a osé. Trop peu d’élus le font (et encore moins lorsqu’ils sont ministres). Je pense qu’il faut souligner cela.

Il se trouve des pistes prometteuses dans les propos de Sébastien Proulx, en particulier:

  1. sur l’importance de développer le goût de la lecture au plus jeune âge, de maintenir cet intérêt tout au long de la vie (notamment en valorisant beaucoup plus les auteurs et les autrices)
  2. et sur l’importance de laisser beaucoup plus de latitude aux milieux dans la conduite de l’éducation.

«Le Ministère [doit] mieux soutenir les initiatives du terrain (…) Il doit apprendre à mieux connaître les acteurs et à aller à leur rencontre. Et faire confiance.»

«…il faudra inévitablement s’engager dans une démarche de révision du régime pédagogique, notamment pour y revoir les contenus, mais aussi pour revoir sa structure actuelle, qui ne donne aucune flexibilité au milieu.»

J’ai été par ailleurs étonné par l’importance que l’avènement de l’intelligence artificielle semble prendre dans la réflexion du ministre au sujet de la culture générale. C’est un point sur lequel j’aurais apprécié qu’il développe davantage. Dans un autre contexte peut-être (et pourquoi pas semblable à celui-ci, mais avec un perspective plus «éducative»? une idée pour La Sphère?).

Cela dit, les deux principaux reproches que j’ai envie de formuler à l’auteur sont:

  1. de sous-estimer les conséquences des inégalités socio-économiques en éducation — et le rôle de l’école pour tenter de les surmonter (et, à plus fortes raisons, les ressources que cela exige).
  2. de ne pas suffisamment élaborer (ne serait-ce que sous forme de pistes de réflexion) sur ce que les valeurs et les convictions qu’il plaide pourraient signifier dans la réalité concrète du milieu scolaire. Ça manque d’exemples, de mises en application.

C’est également cette déception (une certaine frustration même) que j’ai eu l’impression de retrouver au cœur du texte publié ce matin dans Le Devoir par deux bibliothécaires scolaires.

Je déplore aussi que le livre ne traite pratiquement que de l’éducation «scolaire». On y trouve très peu de choses sur l’éducation tout au long de la vie, et en particulier pendant notre parcours professionnel — même s’il effleure parfois le sujet, comme dans ce passage:

« Nous sommes dans un contexte favorable aux employés mobiles et aptes à se perfectionner et à apprendre rapidement. Hélas, le Québec compte des milliers de personnes qui sont dépendantes de leur emploi actuel et qui sont fragilisées face à la modernité, au numérique et à l’innovation. »

Ça me semble trop peu vu l’importance du sujet — particulièrement dans le contexte des transformations technologiques qu’il évoque (intelligence artificielle, robotisation, etc.), mais aussi des aspirations de la classe moyenne à améliorer son sort, notamment par de meilleurs salaires et des responsabilités plus stimulantes.

***

En conclusion, c’est un livre dont je recommande la lecture sans hésitation parce qu’il invite à la réflexion, suscite des réactions et — plus encore — parce qu’il peut stimuler l’engagement en faveur de l’éducation.

Toutes des choses dont la société québécoise a plus que jamais besoin.

Intelligence artificielle et services publics

J’ai lu ce matin quelques-uns des textes suggérés par Patrick Tanguay dans sa lettre hebdomadaire Sentiers.

Parmi les liens qui ont particulièrement retenu mon attention, celui-ci, co-rédigé par Jean-Noé Landry, de qui j’ai eu le plaisir de faire connaissance dans les dernières semaines:

AI in government: for whom, by whom?

Le texte soulève des questions essentielles au sujet de la place que l’intelligence artificielle est appelée à prendre dans le développement des villes — et des services publics de façon générale.

Après avoir partagé le texte sur Facebook, j’ai reçu un commentaire de Patrick Lozeau qui portait à mon attention un texte qui témoigne de l’avancement de cette réflexion au sein du Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada.

Responsible Artificial Intelligence in the Government of Canada

J’ai trouvé l’introduction de la section Policy, Ethical, and Legal Considerations of AI  particulièrement intéressante.

Et le plus beau dans tout ça… c’est qu’il s’agit d’un document en cours de rédaction (sous format Google Doc) — dont les différentes versions sont décrites en début de document, ainsi que la liste des changements qu’il reste à y apporter. On peut même le commenter. Bravo!

Ça m’a rappelé le neuvième élément de l’ébauche de manifeste que j’avais rédigé en 2011. Plusieurs personnes m’avaient exprimé leur doute qu’on y arrive un jour («est-ce même possible, dans notre système politique?») — eh bien en voilà (enfin!) un bel exemple. Peut-être qu’il en existe de nombreux autres et qu’ils m’avaient simplement échappés?

J’espère que c’est une pratique qui se multipliera rapidement — et pas qu’au gouvernement fédéral!

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Je profite du fait que les lecteurs de ce textes seront probablement particulièrement intéressés par l’intelligence artificielle pour poser à nouveau une question que j’ai soulevée quelques fois au cours des dernières semaines — sans réussir à obtenir une réponse:

Est-ce qu’il existe un répertoire des décisions qui sont prises, en tout ou en partie, sur la base d’un procédé algorithmique dans l’administration des services publics québécois?

Mise à jour: une amie porte à mon attention cette conférence de René Villemure au sujet de l’éthique et l’intelligence artificielle. Condensée en 3 min 32 secondes… c’est parfait comme un premier survol des enjeux.

Lire, voir et écrire

Ça fait un bout que je n’ai pas écrit ici. Je ne sais pas trop pourquoi — si ce n’est que mes journées sont particulièrement chargées par les temps qui courent. Mais je prends quand même le temps de lire et d’écouter/visionner, toutes sortes de choses, alors je pourrais aussi prendre le temps d’écrire un peu.

J’explore entre autre le monde des youtubeurs, auquel je n’avais pas vraiment porté attention — même si connaissais son importance. Et je trouve ça vraiment très stimulant. Il y a là beaucoup de variété (le meilleur et le pire, évidemment), mais surtout beaucoup de spontanéité. J’aime beaucoup la liberté que je trouve là. C’est très inspirant.

Je ne me lancerai pas dans la vidéo parce que ça demande trop de temps (tournage, montage, diffusion, etc.) mais il se pourrait bien que ça influence un peu la façon dont je vais aborder l’écriture ici dans les prochaines semaines et les prochains mois.

En attendant, voici des liens vers quelques textes qui ont attiré mon attention dans les derniers jours:

Attention Éric Chevillard est fou

Je connais un peu Éric Chevillard. Je le lisais dans Le Monde des livres, notamment, mais je n’avais pas pris l’ampleur (et la régularité) du travail sur son blogue. Impressionnant! Et sous la forme de ce livre?! Ça laisse bouche-bée.

Je suis très fier d’écrire presque tous les jours quelques notes dans DayOne, et d’écrire plus ou moins régulièrement ici… mais il y a encore clairement de la place pour faire mieux / partager plus. La spontanéité est peut-être une des clés de l’affaire, justement.

John Perry Barlow’s 25 Principles of Adult Behavior

Il faut toujours prendre avec un grain de sel toutes ces listes qui ont souvent une forme dimension psycho-pop… mais quand je tombe sur une bonne liste (comme c’est le cas ici) j’aime bien prendre le temps de me demander ce dans quoi je me reconnais le plus.

Ma sélection des plus importants dans la liste de Barlow? Les voici:

 1. Be patient. No matter what.

3. Never assume the motives of others are, to them, less noble than yours are to you.

4. Expand your sense of the possible.

7. Tolerate ambiguity.

8. Laugh at yourself frequently.

10. Never forget that, no matter how certain, you might be wrong.

16. Reduce your use of the first personal pronoun.

Et vous lesquels?

Maxime Catellier et Robert Lévesque en duo

«J’ai fait ma spécialité de la digression. J’écris quelque chose et, en l’écrivant, un mot me donne une idée, je tourne, je reviens. Je procède à sauts et à gambades, comme dirait Montaigne.

 C’est ce qu’on appelle écrire en prenant son temps. Tu pars pour écrire quelque chose et tu finis par écrire autre chose. C’est ça l’essai : réfléchir avec un souffle.»

Noémie Leclerc et Hubert Lenoir: soif de liberté

J’ai d’abord été charmé par la photo, puis par le texte, et finalement par les premières notes que j’avais pu écouter à partir de La Presse+.

L’album joue en boucle depuis une semaine. J’ai acheté le livre hier — les premières pages me plaisent déjà beaucoup.

Et l’audace rafraîchissante, l’ambition naïve, de leur projet me séduit beaucoup.

Endormis?

Il y a quelques jours Marc Saint-Pierre m’a interpellé sur Facebook pour savoir ce que je pensais du texte de Naja Vallaud-Belkacem, Éloge de l’imperfection en politique, qui a été publié dans le Nouveau Magazine Littéraire du 17 décembre 2017.

Il me suggérait d’en faire une lecture québécoise en remplaçant les références au Parti socialiste par des références au Parti québécois; de même pour Mitterand, avec René Lévesque, par exemple.

Matière à réflexion, disait-il. Je préfèrerais personnellement en faire un appel à l’action. On a la chance de s’interroger ici sur tout ça neuf mois avant l’élection plutôt qu’au lendemain d’une défaite. Il faudrait en profiter. Et je suis sûr qu’on en a la capacité — si on s’y met. Rapidement.

Je vous invite donc à mon tour à lire le texte de l’ancienne ministre de l’Éducation nationale, idéalement dans sa version complète, même si j’en ai préparé une version courte en sélectionnant quelques extraits.

***

Éloge de l’imperfection en politique

Par Najat Vallaud-Belkacem

Contre les vents d’une époque que l’on dit promise [à la droite] je le confesse volontiers : je suis, je reste sociale-démocrate. […] Les commentateurs la proclament morte ? Je veux la faire vivre.

Certes, je ne suis pas aveugle. […] Je cerne nos erreurs, nos divisions, nos renoncements. En silence jusque-là. Notre débâcle n’est pas qu’une affaire de pédagogie ratée ou de communication mal gérée. Elle ne s’explique pas non plus par la force des réseaux conservateurs. Elle a des causes plus profondes. Le divorce entre une large majorité de nos concitoyens et la gauche dans laquelle je me reconnais est indéniable.

Nos idées sont devenues minoritaires, et il nous incombe à tous de chercher à comprendre pourquoi. De réfléchir. De sortir, donc, de la société du spectacle. Les innombrables batailles [que nous avons perdues] ont creusé une faille qu’aucune agence de communication, aucune synthèse interne et aucun plan média ne sauraient combler. Nous avons perdu la plupart de ces batailles faute de les avoir menées. Tout simplement. Nous nous sommes embourgeoisés. Endormis.

Qui donc est responsable de cette inversion des rapports de force culturels en France et ailleurs? Nous. À rester dans notre zone de confort intellectuel, à entonner sans cesse le refrain des certitudes, à préférer la rengaine des slogans à l’exigence de reformulation et à l’invention de nouveaux concepts, à préférer la com à la pensée tout simplement, nous avons nous-mêmes altéré l’éclat de nos idées, de nos mots, de nos principes. (…)

Ce n’est pas un cycle électoral de cinq, dix ou même vingt ans qui s’achève sous nos yeux, mais une ère idéologique et culturelle de près de cinquante ans (…) Si nous voulons donner une chance à la refondation en profondeur de la social-démocratie, et non pas simplement repousser l’échéance d’un terminus ultime d’un appareil partisan, ne nous laissons pas enfermer dans le confessionnal beaucoup trop étroit du quinquennat de François Hollande.

En 1971, François Mitterrand ouvrait un chemin nouveau en resserrant les rangs autour d’une ligne politique célèbre, celle de la rupture avec l’ordre établi. Celui qui ne consentait pas à cette ligne de rupture, disait-il, ne pouvait pas être adhérent du Parti socialiste. Plus jamais par la suite nous n’avons exprimé cette exigence de clarté et de radicalité dans ce que nous sommes, ce que nous défendons et ce que nous voulons, sans fléchir d’une manière ou d’une autre devant la puissance supposée de l’opinion dominante (…)

À nous aujourd’hui de redéfinir précisément ce avec quoi nous voulons rompre : la perspective d’un monde devenu inhabitable du fait d’un mode de croissance qui épuise les ressources de la planète et invivable du fait de l’explosion des injustices et des inégalités jusqu’à l’insoutenable. Le moment est venu de renouer avec ce geste politique, non pas en nous retournant sur nous mêmes ou en jouant aux gardiens de musée, mais en tendant la main à la génération qui vient, celle qui inventera le socialisme de demain. (…)

C’est ainsi que nous regagnerons ces batailles culturelles que nous avons perdues, et, au passage, c’est ainsi que nous préparerons l’avenir, car, à titre personnel, je n’ose imaginer un monde dans lequel, face aux grands défis qui s’annoncent autour de l’intelligence artificielle, de l’homme augmenté ou des sciences prédictives, les seules réponses politiques apportées seraient celles du tout-libéralisme, du tout-populisme ou encore du tout-« a-politisme » dans lequel l’opportunisme l’emporte sur le rêve d’une société émancipatrice. Plus juste. Plus solidaire.

***

D’un côté, c’est bon de constater que nos problèmes sont partagés — qu’il y a quelque chose d’un peu plus universel dans les difficultés que nous rencontrons actuellement.

D’un autre côté, ça ne fait qu’accroître l’importance d’arriver à s’en sortir. Et à faire ce qu’il faut pour y arriver… parce que je suis sûr qu’on peut y arriver!

Alors qu’est-ce que ça signifie pour nous, ici, au Québec, en janvier 2018?

Mise à jour: On peut évidemment aussi lire ce texte en parallèle avec cet autre texte, publié hier dans Le Devoir: Penser la gauche autrement.

Aux commandes (sauf que)

Un courriel reçu en réaction à ce texte m’a ramené à l’esprit quelques autres souvenirs de mon baptême de l’air, à bord d’un Cessna, autour de 1990.

Je me souviens particulièrement bien du moment où le pilote (qui avait le même âge que moi) m’a proposé de prendre les commandes.

— T’es pas sérieux?

— Ben oui… tiens, maintenant c’est toi le pilote!

Nous étions au dessus du fleuve, en direction de l’Île d’Orléans.

Ce n’est pas la peur qui m’a envahi à ce moment là. C’est l’impression d’avoir soudainement perdu tous mes repères.

À cette hauteur, au dessus du fleuve, comment on fait pour savoir si on monte? Si on descend? Si on tourne beaucoup on le sent tout de suite, l’avion s’incline, mais si c’est un mouvement très faible? Comment savoir quoi faire pour se rendre où on veut aller? Il n’y a pas de rues dans le ciel, pas de signalisation non plus.

Il y avait bien sûr que tous ces cadrans devant moi, mais je n’y comprenais strictement rien. Louis semblait pourtant pouvoir en faire une lecture précise:

— Tu as tendance à monter un peu, tu vois? (pointant un cadran, mais lequel?)

— (…)

— Dirige-toi maintenant vers la Chute Montmorency.

— (facile à dire… à cette hauteur…)

J’étais aux commandes, mais j’étais totalement désemparé. Incapable d’interpréter mon environnement et d’utiliser l’information qui était mis à ma disposition.

J’écris ça et je me dis que c’est probablement comme ça que bien des élu(e)s doivent se sentir quand vient le temps de concevoir de nouvelles lois et d’adopter des règlements pour tenir compte du numérique.

Il y a une certaine ivresse à avoir les commandes, c’est vrai, mais je me suis senti beaucoup plus en confiance après avoir redonné les commandes à celui qui savait lire les cadrans.

Je n’aurais évidemment pas osé improviser un atterrissage.

Heureusement, de plus en plus d’élu(e)s semblent avoir le réflexe de faire la même chose.

Poésie (autour de 1990)

J’ai récemment remis la main sur une série de poèmes que j’ai écrits entre 1990 et 1995 — pendant la fin de mon secondaire, mon cégep (surtout) et mon université. Je me souviens d’avoir trouvé beaucoup de plaisir dans cette forme de création. Je m’y remettrai peut-être un de ces jours, qui sait?

Pour le moment je me contenterai de partager, pour le plaisir, le texte que j’ai rédigé au retour de mon baptême de l’air, à bord d’un tout petit avion au-dessus de la ville de Québec.


Noctambule impénitent
les célestes diaprures
étaient mon unique horizon
jusqu’au crépuscule magique
où un fragile vaisseau
m’emporta sur le nocturne
océan

vertigineuse découverte
le miroitement diaphane
des espaces humains

la vermeille cryptographie de
la vie
s’offre à mon regard
comme seules les
constellations l’avaient fait

funambule, je découvre
l’orfèvre cité.

J’aime Hydro

Hier soir je suis allé voir J’aime Hydro à la Bordée. J’en suis sorti émerveillé.

3h40 de théâtre documentaire intelligent, sensible, drôle. Une véritable prouesse.

Christine Beaulieu a amplement mérité le Prix Michel-Tremblay pour ce texte.

Et quel jeu! De Christine Beaulieu elle-même, bien sûr — elle incarne parfaitement son texte! — mais aussi de Mathieu Gosselin (qui interprète pas moins que 28 personnages!).

Je crois (j’espère?) qu’avec le recul, dans vingt ans, on dira que cette pièce a marqué un moment important dans l’histoire du Québec; qu’elle aura été un des révélateurs d’une prise de conscience et d’un changement d’état d’esprit qui étaient nécessaires pour entreprendre une nouvelle révolution tranquille.

***

Il ne reste malheureusement pas de billets pour Québec (et apparemment bien peu pour les représentations annoncées ailleurs au Québec), mais il est possible d’acheter le texte, publié par Atelier 10 (ce que j’ai évidemment fait dès la sortie de la salle!).

Et, croyez-le ou non, il est aussi possible d’écouter la retransmission en direct (audio) de la pièce chaque fois qu’elle est jouée en salle (oui oui!).

À défaut d’avoir des places pour voir la pièce, ne vous privez pas de ce plaisir.

Leçon pour faire apparaître (ou disparaître)

Le visionnement de la Leçon pour faire disparaître les gens, de François Bon, m’a spontanément fait penser à une histoire… d’apparition! Une histoire que j’avais racontée à l’occasion d’une conférence prononcée en 2003.

L’extrait:


«J’étais l’été dernier au chalet d’un ami dans la région de Victoriaville. Par une journée splendide, sur le bord du lac, je me suis amusé à essayer de pêcher l’écrevisse… tant bien que mal. Parce qu’après m’être bricolé un filet avec un sac de plastique et une branche et m’être roulé dans la boue plusieurs fois… tout ce que j’ai réussi à faire, c’est un fou de moi ! Il a fallu plus de deux heures pour que j’attrape enfin l’écrevisse tant convoitée.Comme un ami avait enregistré quelques images de toute cette catastrophe pour mon honneur, j’ai entrepris, une fois les enfants couchés, de faire un petit montage pour conserver un souvenir de la journée…

Mais le lendemain matin, quand j’ai présenté la vidéo à ma plus grande fille, et qu’elle m’a vu arriver sur le bord du lac, plonger le filet à l’eau et en ressortir miraculeusement, du premier coup, une écrevisse… elle a très bien compris qu’il y avait là mystification… et que ça ne s’était pas passé comme ça du tout ! Ce jour-là, elle a compris qu’elle ne pouvait pas se fier aux images que la télévision lui présentait… qu’il était possible de réécrire l’histoire avec des moyens très simples, une caméra vidéo, un ordinateur et quelques minutes.

Je pense que c’est en multipliant ce genre d’expérience, en donnant l’occasion aux élèves de faire de la vidéo numérique et de constater ce que la technologie permet de réaliser, qu’on pourra outiller les enfants pour qu’ils se façonnent une vision du monde bien personnelle au lieu d’accepter comme telle celle que d’autres pourraient leur offrir toute faite… avec peut-être une petite idée derrière la tête… Contre la téléréalité, ce sont des ateliers de créations vidéo qu’il faut opposer, pas davantage de discours théoriques sur la télévision elle-même.»


Tsé… quand une vidéo te fait penser à une vidéo, au sujet de la puissance (éducative) de la vidéo.

Bon dimanche!

Photo: fragment d’une oeuvre de Goran Trbuljak, vue au Musée d’art contemporain de Zagreb, à l’été 2017.

Merci Réjean Ducharme


C’est à travers le théâtre que j’ai découvert l’oeuvre de Ducharme. À travers les personnages d’Ines Pérée et d’Inat Tendu. J’avais été particulièrement ébloui par la mise en scène de cette pièce par Frédéric Dubois, en 2010. 

Je reprends ci-dessous le courriel que j’avais adressé à Frédéric, ainsi qu’à sa complice du Théâtre des Fonds de tiroirs, Julie-Marie Bourgeois, à mon retour à la maison.

En hommage à l’œuvre de Ducharme. 

Merci.

—/ début /—
Frédéric, Julie Marie,

Grand merci à vous deux pour cette extraordinaire soirée de théâtre — une soirée d’émotions, belles et fortes.

J’avais rencontré Ines une première fois en 1999, sous les traits d’Evelyne Rompré — dans une spectaculaire mise en scène de Jean-Pierre Ronfard. Scène centrale, décors tout en blanc, jeu irréel. Ines avait quelque chose du Petit Prince. J’en garde un souvenir impérissable, onirique.

Ce soir Ines était bien réelle. Elle était là — ici — j’ai même cru la revoir, assise sous un lampadaire de l’Ilot fleuri, en retournant à ma voiture. Je la croiserai peut-être aussi demain, rue Arago, rue Du Pont — ou même sur la rue Cartier — comme je l’ai croisée dans l’escalier de la Chapelle, quelques minutes après 19h.

Merci d’avoir ramené cette pièce dans la vie, dans la ville, dans l’asphalte. Elle s’y trouve bien mieux qu’elle ne l’était dans mes souvenirs.

Merci Frédéric de t’être permis de remplacer les deux alexandrins militaires de Ducharme par une allusion à René Lévesque. C’était habile. Ça fait mal par où ça passe, mais il faut aimer ce que ça déplace — je t’ai bien lu.

Le texte m’a évidemment bouleversé, comme la première fois que je l’ai entendu. Merci Ducharme! Merci à Catherine Larochelle aussi — particulièrement. Mais c’est la scène finale, inoubliable, qui m’a le plus ému — aux larmes, vraiment. Merci Frédéric!

Ce caillou dans ma poche tout au long de la pièce… pendant qu’Inat collectionnait les papillons dans les siennes, c’était déjà très fort. Mais l’envie, spontanée, de me lever pour aller porter mon caillou sur la scène, ce l’était ben plus encore. Et c’est de la reconnaissance, très sincère, que j’ai ressentie ensuite, en réalisant que tu avais prévu le coup. Un soulagement — vraiment, je n’aurais pas aimé repartir avec ce caillou dans ma poche. Ç’aurait été lourd à porter.

Serais-je allé le porter sur scène sans invitation? je ne sais pas — je n’ose pas y croire — mais je le crois possible. Et je fais le pari qu’avec un complice dans la salle, les comédiens n’auraient pas à inviter les spectateurs à y aller, ils seraient nombreux à suivre silencieusement l’exemple.

J’étais ému aux larmes en voyant les estrades vides, Tout-le-monde en scène, dans un renversement génial où, déposant son caillou, chacun posait un geste d’amour ambigu: reconnaissant à la fois sa complicité dans le drame et choisissant d’apporter sa pierre à l’édifice (à la pièce) au lieu de jeter la pierre (aux protagonistes). C’était magique, rien de moins. 

Merci de nous avoir fait aussi personnages qu’Inès et Inat étaient réels.

Rien à ajouter, sinon que je souhaite le même moment de grâce à ceux et celles qui auront la chance de voir la pièce au cours des prochains jours.

Clément

—/ fin /—
Mise à jour du 23 août 2016: Le Soleil présente ce matin une photo de la pièce. Ça me rappelle à quel point Catherine Larochelle était extraordinaire dans le rôle d’Ines. 

#sautu


À la sortie du métro Mont-Royal, à Montréal, plus tôt cette semaine. 

Un immense bonhomme légo. Visible de dos quand on sort de la station, il faut en faire le tour pour en découvrir les principaux traits. Une protestation artistique. Sans autres explications.

Les gens s’amusent, se prennent en photo avec l’œuvre dans toutes sortes de mises en scène. 

Un peu plus loin, un policier, un vrai, visiblement moins amusé.

Un mot-clic à la ceinture: #sautu. Une clé pour en savoir plus.

Après quelques recherches, je découvre un créateur — street artist, sculpteur

C’est sur Instagram qu’on peut le mieux découvrir son oeuvre. Je m’y suis évidemment abonné.

Cette œuvre m’a fait penser à cette œuvre de Wuek qui avait attiré mon attention, dans Saint-Roch, à Québec, il y a quelques années.

Le lendemain matin, l’œuvre avait malheureusement été vandalisée.

Le message n’en était pas moins fort. 


Pourquoi bloguer (en 2002)?


En remontant encore un peu plus les archives (voir le texte précédent), je retrouve un texte publié en octobre 2002 par une des blogueuses les plus inspirantes de l’époque: Lilia Efimova.

Why Blogging?

Je le trouve encore extrêmement pertinent.

Ça vaut la peine de lire sa présentation de l’époque et l’explication qu’elle faisait alors de sa démarche de blogueuse.

Son blogue est maintenant ici: Mathemagenic

Je viens de m’y réabonner.