Forger les souvenirs

Dans un texte d’opinion publié dans le Washington Post le 22 septembre, le professeur de psychologie Daniel Willingham, nous rappelle que l’attitude et les choix des adultes ont une influence directe sur ce que les enfants retiendront de la pandémie. Notre attitude déterminera largement si 2020 sera pour eux un traumatisme ou simplement une période hors de l’ordinaire, dans laquelle il y avait aussi du bon.

« I hope for less frustration at being separated from friends and more pleasure at spending time with family. These emotions and attitudes not only lead to better mood today; they are also associated with happiness in the long term. » (…)

« A memory summarizing months or years, for example, “the pandemic” or “attending Wilson High School” is not the heading of a mental file containing details of that time. It’s an isolated fact. The rich detail resides in episodes: memories of events that last hours, not months. » (…)

« My children’s memories of the pandemic will be influenced by their beliefs about this time in their lives. Those beliefs, in turn, are shaped by repeated experiences. »

En d’autres mots: la réalité est un matériau et c’est à nous, comme adultes de la forger pour permettre aux enfants de s’en faire des souvenirs plus ou moins agréables et plus ou moins utiles pour l’avenir.

***

En lisant le texte de Daniel Willingham, je me disais que tout cela était aussi vrai pour les adultes. Pour soi-même, avec nos amis, avec nos collègues, etc. 

Et pour la société en général.

Mais alors, qu’est-ce qu’on retiendra, collectivement, de cette pandémie? Ou plutôt: qu’est-ce nous choisirons d’en retenir?

Il me semble que ça devrait faire partie de nos préoccupations dès maintenant. Ça devrait faire partie de nos réflexions et être présent dans le discours de nos leaders. 

On devrait commencer tout de suite à forger la réalité de cette pandémie pour s’en faire quelque chose de positif — à moyen et à long terme.  

On pourrait par exemple se demander tout de suite qu’est-ce qu’on aimerait qui accompagne le récit de la période 2020-2022 dans les livres d’histoire?

Qu’est-ce qu’on aura appris grâce à la pandémie? Qu’est-ce qui aura été mieux après? Comment ça aura affecté positivement le cours de notre histoire?

Clarifier cela nous aiderait probablement aussi à savoir quels gestes poser, quoi privilégier, maintenant, pour passer à travers la pandémie et ne pas en sortir seulement avec de mauvais souvenirs.

Voir venir

On est allé prendre une grande marche cet après-midi sur le Sentier des grèves. Forêt, belles couleurs, fleuve, canards, kayaks, voiliers, escaliers, écureuils. Et encore des escaliers. Du grand air. Du beau temps. Du bon temps. Ça nous a fait le plus grand bien.

Ana a posé une question intéressante au début de la promenade: 

« Je me demande qu’est-ce que je pourrais faire pour me préparer à l’automne qui nous pend au bout du nez… qu’est-ce qui m’aiderait — qu’est-ce qui nous aiderait — à faire face le plus sereinement possible aux difficultés auxquelles on va sans doute devoir (encore) faire face. » 

J’ai trouvé très sage l’idée de se préparer pour les prochains mois. En effet, on n’a pas de raison de les subir passivement. À la différence du printemps, où on a été pris par surprise, cette fois on a la chance de savoir un peu à quoi s’attendre — autant en profiter. 

Mais alors quoi? 

On a parlé de fleurs. On a parlé de créativité, d’aquarelle, de musique, de lecture et d’écriture. D’activité physique aussi — retrouver notre discipline de 10000 pas par jour: reprendre nos belles grandes marches comme au printemps.

On le sait, l’automne va être difficile pour le moral: avec les nombreuses contraintes liées à la pandémie, avec le climat politique aussi — et les élections aux États-Unis — et tout simplement parce qu’il y aura moins de soleil, ce sera le retour du froid et on vivra peu de rencontres avec famille et amis, alors que ça fait normalement partie intégrante de l’automne… avant de s’encabaner .

Je pense que le plus important va être de choisir à quoi et à qui (encore plus important) on consacrera du temps. Il ne faudra pas se laisser mener par le bout du nez par la couverture médiatique et les médias sociaux. Il va falloir réussir à gérer son temps, son attention, ses émotions et maintenir une routine positive.

Il va falloir particulièrement chérir les gens qui nous font rire, celles et ceux qui trouvent moyen de rester optimistes — dans la vraie vie, dans les romans, les films, la musique…

Il va falloir réussir à prendre du recul, écrire, dialoguer.

Il va falloir s’inventer un monde.

Ce sera peut-être même la façon la plus efficace de changer le monde dans les prochains mois — pour faire en sorte que l’après soit mieux que l’avant.

Ce serait d’ailleurs bien de commencer à s’interroger par rapport à ça: quand viendra le temps de voter à nouveau — au municipal, au fédéral et au Québec — est-ce qu’on recommencera à voter comme avant, avec les mêmes critères à l’esprit? Ou est-ce que l’année 2020 nous aura amenés à aborder les choses autrement? Avec de nouvelles réflexions, de nouveaux points de repères, de nouvelles priorités?

J’ai du mal à croire que cette année de chocs n’aura rien changé. 

Ce serait trop bête…

L’essentiel optimisme

Deux mois que je n’ai pas écrit ici — le temps file! J’ai parfois l’impression que le déroulement du temps s’est transformé cette année: certaines choses vont beaucoup plus lentement, d’autres beaucoup plus vite. Le repères s’effacent… pour le meilleur et pour le pire.

Je me répète souvent qu’il faut prendre ça un jour à la fois, parce qu’il le faut… pour passer à travers — mais je tente de trouver des façons d’apprécier aussi le fait que le moment qui s’impose à nous est aussi une extraordinaire opportunité.

Beaucoup de choses qui nous semblaient immuables sont subitement remises en question. Les dogmes apparaissent sous leur vrai jour. Des idées qui semblaient farfelues il y a quelques mois suscitent l’intérêt et deviennent prometteuses. C’est stimulant.

Il faut donc se rappeler tous les jours que derrière les défis et les épreuves de la vie quotidienne en 2020 il y a heureusement aussi une grande ouverture des possibles pour (re)définir l’avenir que nous souhaitons.

J’ai entendu des gens s’apitoyer sur le sort des jeunes: « pas facile d’arriver dans le monde en 2020 ». Je pense le contraire! 

Celles et ceux qui ont autour de vingt ans aujourd’hui ont la chance de vivre le moment de la vie où les idéaux, les projets et les ambitions sont les plus grands, en plein dans un temps où la société sera plus maléable qu’elle ne l’a été depuis des décennies. Il faut qu’ils en soit conscients — et qu’ils en profitent! Ils vont vraisemblablement avoir la chance de transformer la société en fonction de leurs aspirations! De notre côté il faudra les écouter, nous laisser inspirer et les accompagner. 

Au cours des derniers mois j’ai lu From What is to What if, de Rob Hopkins — une invitation à se projeter dans un futur souhaité et à le décrire pour le rendre plus tangible, plus travaillable, plus engageant.

J’ai lu Humankind, de Rutger Bregman, qui nous fait voir que l’humain n’est pas si vilain qu’on le dit généralement — ou que les médias nous le font souvent croire. Au contraire, l’être humain est très généralement bienveillant et que c’est sur cela qu’on doit miser pour imaginer la suite du monde. 

J’ai aussi lu plusieurs textes de Roman Krznaric, comme celui-ci, qui nous amène à voir le futur autrement et à s’interroger sur le genre d’ancêtres que nous serons pour les prochains humains. Ou celui-là, qui nous invite à nous éloigner de toutes les formes de cynisme.

Je me suis aussi émerveillé de plusieurs courts textes dans différents médias — comme celui qui décrivait, dans Le Devoir, le travail de l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse: Nourrir l’espoir, ça s’apprend.

***

Depuis plusieurs semaines, j’ai choisi de lire surtout de textes qui tentent de recréer des conditions favorables pour l’optimisme. Pas un optimisme béat, un optimisme qui reconnaît les défis qui se présentent à nous, mais qui sait que le pire n’est pas certain — comme le rappellent Catherine et Raphaël Larrère. Une conscience qui tente par tous les moyens d’explorer cet espace incertain avec confiance, et avec le sourire.

Je garde précieusement aussi les textes qui aident à redéfinir la manière dont on aborde nos plus grands défis — qui sont bien plus interreliés qu’on pourraient spontanément le croire. Les changements climatiques, qui sont en fait le reflet à l’échelle planétaire des injustices et des inégalités sociales, comme le rappelle Eric Holthaus. Saisir cette complexité ne devrait pas nous accabler — au contraire, elle nous permet de voir des moyens insoupçonnés d’agir sur des problèmes qu’on a trop longtemps vus s’additionnant les uns aux autres.

Pour relever les défis qu’on devra relever dans les prochaines années il va falloir de l’audace, de la cohésion, de l’engagement et de la mobilisation. C’est un mouvement collectif qui doit se mettre en marche. Et pour cela, il faut de l’optimisme. 

Les humains se serrent les coudes et travaillent ensemble lorsqu’ils croient dans un monde meilleur. C’est à nous de tracer aujourd’hui les contours de ce monde et de montrer qu’il est possible.

Écoute planifiée dans les prochains jours: un entretien de France Culture sur le thème Peut-on retrouver de la légereté?, avec le philosophe Vincent Delecroix, Blandine Rinkel, écrivaine et artiste et Hubert Reeves, qui n’a plus besoin de présentation. Une suggestion de Sébastien Provencher — merci!

Normalité systémique

Quelques réflexion à la lecture des journaux de ce matin…

On a beaucoup parlé de retour à la normale cette semaine — le retour à la vie comme elle était avant. On aussi beaucoup parlé de racisme systémique. Et d’inquiétude sur les technologies de traçage individuel. Très souvent sans trop se rendre compte que les trois sujets sont liés.

Parce que la normale, c’est le confort que nous procure le système dans lequel on vit. Ce n’est pas seulement les rencontres de familles, les accolades, l’ouverture des magasins et des restaurants, c’est aussi, pour certains, les horaires de travail difficiles, les revenus parfois inférieurs à la Prestation canadienne d’urgence, etc. 

La vie normale, c’est surtout le résultat de l’ensemble des processus qui nous permettent de vivre sans se poser trop de questions. Ce sont les automatismes autour desquels notre vie collective s’organise. C’est un système.

Et on sait tous qu’aucun système n’est parfait.

On sait tous qu’un système, en automatisant certaines décisions, se trouve à avantager certains types de personnes et que d’autres s’en trouvent pénalisés. Le plus souvent, cette injustice n’est pas intentionnelle et ne s’explique pas par des décisions malveillantes. Elle est plutôt le résultat d’une sommes de facteurs, de petits automatismes et d’habitudes, souvent imperceptibles, qui en s’additionnant les uns aux autres, ont pour effet de faire pencher les choses trop souvent du même côté.

Comme quand on nous assure qu’aucune variable raciale n’est prise en compte dans l’algorithme qui détermine le prix d’une assurance, par exemple, mais que le code postal de résidence de l’assuré en est une — et que cela a très souvent la même signification. Personne n’a été délibérément raciste en programmant l’algorithme, mais le résultat s’en trouve quand même affecté.

On constate généralement les injustices (le résultat) avant de pouvoir comprendre à quoi elles tiennent (la cause). C’est ainsi parce que ce n’est pas toujours facile de détricoter un système pour comprendre à quels endroits du processus les biais apparaissent. C’est de plus en plus difficile à mesure que les systèmes se complexifient. Les causes apparaissent souvent insaisissables de prime abord, mais leurs effets sont là, tangibles.

Et les injustices ne sont évidemment pas seulement de nature raciale, et elles peuvent s’additionner les unes aux autres (basées sur le genre, sur l’âge, l’éducation, les handicaps, etc.)

L’analyse des processus sur lesquels s’appuient les décisions et la recherche des sources d’injustices devraient être un travail constant — une priorité, en particulier pour les gouvernements. C’est un rôle qui pourrait par exemple être confié conjointement au Protecteur du citoyen et au Vérificateur général.

Malheureusement, on part de très loin au Québec dans ce domaine. Plus ou moins qu’ailleurs? Je ne sais pas… mais pensez-y bien: on a géré plus de 100 jours de pandémie — où chaque information et chaque minute comptait pour sauver des vies — en appuyant les décisions sur des rapports transmis par fax et par la poste!

Si on n’avait pas compris les impacts d’un système aussi archaïque sur la santé publique avant cette semaine (et le coup de poing sur la table du premier ministre), il n’est pas étonnant qu’on ait encore du mal à comprendre le sens du mot systémique dans d’autres contexte et sa portée dans l’analyse des injustices sociales, en général, et raciales, en particulier.

Il faut non seulement qu’on soit capables de reconnaître qu’il y a des injustices au Québec… mais aussi que notre système — notre normalité — n’y est pas étranger. Ce ne devrait pas être un tabou.

Brian Miles a raison de dire dans son éditorial d’aujourd’hui que « Le fait de l’affirmer ne fait pas de nous des racistes ou des traîtres à la nation. C’est plutôt l’expression d’une aspiration d’équité pour tous et le témoignage de notre maturité collective.»

Je suis optimiste.

La résistance à laquelle on assiste au sujet des technologies de traçage (pour la covid, et plus largement) me donne espoir que nous serons capables de franchir cette étape au cours des prochains mois. 

J’ai confiance, parce que c’est justement la crainte d’être victimes des erreurs d’analyse qui nous rend méfiant à leur égard.

C’est une occasion pour les privilégiés d’expérimenter la crainte d’être du mauvais côté de l’erreur systémique.

Le débat public sur les technologies de traçage et leur encadrement devrait donc aussi être pensé de manière à nous éduquer sur les biais inhérents à tout système de traitement d’information — et donc comme une occasion de démystifier la dimension systémique des inégalités.

Il me semble que ce serait une belle occasion de faire d’une pierre deux coups.

***

Se réjouir du retour à la normale aujourd’hui, c’est aussi reconnaître un privilège: celui de ne pas trop souffrir de l’organisation actuelle de la société.  

C’est reconnaître que la vie normale est, pour nous, synonyme de confort. Ce n’est pas le cas pour tout le monde.

Ce privilège qui devrait nous obliger à écouter encore plus attentivement ceux qui ont plus de mal que nous à se réjouir du retour à cette normalité.

Pour se réjouir décemment, il faut écouter, et agir.

D’une Hillary à l’autre

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Au cours des derniers jours Ana et moi avons regardé la mini-série Hillary.

J’en ai appris beaucoup sur la jeunesse d’Hillary Rodham Clinton, sur ses premiers engagements et sur ce qui l’a progressivement amenée dans l’univers de la politique partisane avec le Parti Démocrate.

La série est très bien faite. Et il n’y a aucun doute: Hillary Rodham Clinton est une femme exceptionnelle. Son parcours est vraiment fascinant. Et le résultat de tout ce parcours est terriblement frustrant. Heureusement, l’ensemble reste inspirant.

À plusieurs moments sans la série, le jugement qui est posé sur Hillary, la femme politique, m’a fait penser à celui que j’ai entendu — trop souvent — au sujet de Pauline Marois en campagne électorale. Un insupportable double standard, qui va devoir cesser si on veut contribuer à progresser comme société.

J’ai d’ailleurs très hâte de lire la biographie de Pauline Marois. Le livre devait être publié ce printemps, mais le lancement a été reporté à l’automne, conséquence de la pandémie.

Et pour revenir sur Hillary, je découvre ce soir dans le New Yorker qu’une biographique fictive à son sujet sera publiée cette semaine. L’histoire a pour titre Rodham et décrit un monde où Hillary se serait séparé de Bill Clinton après ses études en droit au lieu de le marier. Elle poursuit ainsi un parcours bien différent jusqu’à sa candidature à l’élection présidentielle de 2016.

Je pense qu’on peut dire que c’est une uchronie — un mot que j’ai appris en fin de semaine dans une série de textes du Journal de Québec sur les 40 ans du référendum de 1980.

Revisiter le passé. S’amuser à réécrire l’histoire. Faire l’exercice d’imaginer un avenir différent — plus stimulant.

Je pense que c’est aussi un peu pour ça aussi qu’on célèbre la Journée nationale des Patriotes. C’est ce sens-là que je vais lui donner en tous cas —  cette année aussi.

On en a bien besoin par les temps qui courent!

Rentrée scolaire: objectif lune

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Il devient de plus en plus évident que la rentrée scolaire ne se fera pas normalement en septembre prochain.

Les écoles de Montréal vont rester fermées d’ici-là et partout ailleurs les classes ne sont qu’à moitié pleines. Les sources d’inquiétudes se multiplient — particulièrement pour les enfants qui éprouvent des difficultés d’apprentissage, mais aussi pour la motivation de tous les enfants (et plus encore celle des ados).

Le ministre de l’Éducation dit que plusieurs scénarios sont à l’étude pour la rentrée, dont celui d’une école « en alternance »: présence des élèves par demi-journées ou en journées alternées et le reste du temps en mode « à distance ». Il s’agit d’un défi logistique colossal et un défi éducatif encore plus grand.

Or, j’ai la vive impression qu’on n’accorde pas à ce défi toute l’importance qu’il requiert. Pendant que la catastrophe qui se vit dans les CHSLD draine l’essentiel de l’attention médiatique, on gaspille de précieuses journées pour faire face à ce qui est probablement le plus grand défi éducatif auquel on fait face depuis la Révolution tranquille.

Si les élèves sont en alternance en classe, ça veut dire que les profs y seront en permanence. On ne pourra donc pas compter sur eux pour assurer l’accompagnement pour les périodes que les enfants passeront chez-eux. Comment faire alors? Quel matériel et quel accompagnement pourra alors leur être offert? Et ce matériel aura été préparé par qui? À quel moment? Avec quels budgets?

Je propose que le ministère identifie immédiatement vingt profs, parmi les meilleurs, pour chaque matières et chaque niveau scolaire (ça fait disons, combien? 1000 profs à peu près?) et disons 200 profs pionniers dans l’utilisation des ressources éducatives numériques et qu’il en fasse sa SWAT team pour la rentrée.

Cette escouade devrait se mettre au travail dès maintenant et disposer de toutes les ressources dont elle a besoin. Toutes! Il faut que tous les obstacles administratifs et techniques aux solutions qu’elle va proposer soient levés rapidement. Il faut que ça marche en septembre. Coûte que coûte.

Il faut qu’on produise sans tarder des MasterClass pour chaque matière et chaque niveau, avec tout le matériel d’accompagnement et les espaces de collaboration associés. Il faut que les profs qui seront en classe sachent qu’ils peuvent tirer profit de l’existence de ces formations et se concentrer sur l’accompagnement qui peut difficilement se faire à travers l’écran.

Il le faut, parce que les élèves ont droit à un accompagnement pédagogique à temps plein, même si la présence en classe est à mi-temps. Et qu’on sait que les moyens existent pour que ça soit possible.

Il faut immédiatement hisser la prochaine rentrée scolaire au rang de priorité nationale. Nous avons trois mois pour transformer notre système scolaire en profondeur. Il faut faire en sorte que cette corvée estivale occupe dans notre histoire une place comparable à la conquête de la lune pour les États-Unis.

Pour éviter d’avoir, en septembre, un suivi quotidien des déboires de l’école, on doit avoir dès maintenant un suivi quotidien des préparatifs de la prochaine rentrée. Le ministre doit expliquer le plan de match, la stratégie, les objectifs, identifier les obstacles et rendre compte des progrès. Il faut rendre ça motivant pour tout le monde! Ça peut même devenir une source de fierté et de confiance.

Si on n’est pas prêt à faire ça, c’est probablement parce qu’on n’a collectivement pas encore pris la mesure de la situation et qu’on n’est pas encore dans un état d’esprit qui nous permettra d’être à la hauteur.

On n’est pas forcés de passer par une catastrophe pour repenser nos institutions… il s’agit de s’y mettre à temps!

Pour l’école, je pense que ce moment est venu. Même que ça presse…

En complément:

Culture: pourquoi c’est gratuit?

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Le Devoir nous apprend aujourd’hui que l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) s’inquiète de la gratuité des produits culturels qui s’est répandue pendant la pandémie.  

L’OMPI souligne qu’il n’y avaient pourtant pas de problème d’accès aux contenus culturels, qui sont déjà largement présents en ligne et se demande alors pourquoi avoir produit autant de nouveaux contenus et presque tout balancé gratuitement sur le web.

Je pense que c’est une occasion de réaliser tout le travail qu’il reste à faire pour permettre aux différents secteurs culturels d’entrer dans l’ère numérique. On a bien sûr fait quelques pas — mais assurément pas encore les pas les plus déterminants, qui sont plus que jamais nécessaires. 

Il y a encore trop de monde qui n’ont pas compris qu’il ne s’agit plus de faire « des projets culturels numériques » mais bien de planifier une transformation en profondeur des modèles économiques dans le domaine de la culture — parce qu’il est devenu indispensable de tenir compte de la transformation des pratiques culturelles… qui sont là pour rester, pandémie ou non.

Mais pourquoi donc nous sommes nous retrouvés à devoir produire autant de nouveaux contenus pendant la crise et à les offrir gratuitement?

C’est surtout parce que nous avons depuis plusieurs années confié la promotion de la culture à de grandes entreprises internationales, essentiellement, dont le modèle d’affaire est basé sur la gratuité et la mise en valeur de la nouveauté. On a fait ça parce que c’était plus simple et que ça nous évitait de se poser un paquet de questions difficiles — mais ce sont ces questions qui nous rattrapent aujourd’hui. 

Pour exister sur Facebook (et bien d’autres médias sociaux) il faut sans cesse faire du nouveau… et le donner. C’est le prix à payer pour être mis en valeur par les algorithmes de recommandation et donc pour être vus. Pendant qu’on donne nos créations, Facebook s’enrichit en vendant de la pub et en construisant des profils de consommateurs, qu’il revend allègrement.

On a bien sûr numérisé beaucoup de contenus culturels et on a aussi produit beaucoup de contenus inédits — qui ont été mis en ligne sur les sites web de nos différentes organisations culturelles. Et il fallait le faire!

Mais comme on s’est trop souvent contenté d’en faire la promotion sur Facebook, à mesure que le temps passe tous ces contenus deviennent de moins en moins visibles, difficiles à trouver, jusqu’à être oubliés. Conséquence: beaucoup d’argent investi pour bien peu de résultats.

C’est comme ça qu’on se retrouve trop souvent dans une situation où les contenus culturels sont brièvement très visibles mais ne génèrent aucun revenu pour les créateurs, ou encore ils sont commercialisé de façon équitable pour les créateurs mais pratiquement invisibles.

Ce n’est pas une fatalité. C’est le résultat de nos choix.

Pour que le milieu culturel ne soit plus aussi désemparé qu’il ne l’est actuellement, il va falloir assurer une meilleure découvrabilité aux contenus culturels québécois et mettre en place des mécanismes de commercialisation adaptés aux pratiques de consommation actuelle.

Ça veut dire quoi la découvrabilité? Ça veut dire permettre à quelqu’un qui cherche une expérience culturelle (musique, lecture, cinéma, etc.) qui correspond à ses goûts de pouvoir la trouver facilement — et pouvoir se la procurer instantanément, simplement et pour un coût raisonnable. 

  • Je cherche un film québécois joyeux sur le sport…
  • Je cherche un roman policier qui se passe à Montréal, sa couverture est rouge…
  • Je cherche un livre pour enfants sur les dragons…
  • Je veux écouter des chansons québécoises sur le printemps… 
  • Je veux voir un spectacle de théâtre mis en scène par Anne-Marie Olivier…
  • J’aimerais assister à un spectacle de danse à Québec la fin de semaine prochaine…
  • Je veux voir une exposition sur le design québécois…

Assurer une bonne découvrabilité aux contenus culturels ça suppose d’abord de très bien comprendre comment les gens font des recherches sur le Web. Ça implique aussi de décrire les contenus culturels de façon adéquate (c’est un savoir-faire essentiel dans un monde numérique). 

Tout cela n’est plus un luxe, c’est devenu une absolue nécessité. 

Il y a heureusement déjà des chantiers à ce sujet (dont une mesure du Plan Culturel numérique du Québec, que j’ai le plaisir de coordonner) — mais la crise actuelle révèle à quel point il faudra aller plus vite et plus loin dans cette direction. On veut réussir à (ré)inventer des modèles économiques soutenables pour la culture — et pour les créateurs — dans un environnement qui sera de plus en plus numérique.  

Il ne suffit plus de soutenir les modèles économiques actuels pour faire face (résister) au numérique. Il va falloir transformer en profondeur les modèles économiques de nombreux organismes et entreprises culturelles pour réussir à tirer profit du numérique. Il faudra aussi aider les Québécoises et les Québécois à changer certaines de leurs pratiques en conséquence. 

Ce ne sera pas facile. Personne ne sait vraiment comment faire. Mais il va falloir passer par là, ensemble — avec une grande solidarité.

Confiance, innovation, pragmatisme

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ll n’est certainement pas pertinent de ramener toutes les réflexions sur l’évolution de la société québécoise au débat sur son statut politique. 

Je ne peux toutefois pas m’empêcher d’explorer ce que signifie la réflexion que je partage ici depuis quelques jours pour le mouvement politique dans lequel je me suis engagé au cours des dernières années. 

L’écriture des textes Sincérité (moi aussi) et Révolution tranquille, saison 2 m’a aidé à mieux comprendre ma lassitude devant une grande partie du discours indépendantiste. Une lassitude que je ressens encore plus fortement dans le contexte actuel.

Je pense qu’il faut se rendre à l’évidence: le discours indépendantiste est aussi à bout de souffle que la Révolution tranquille qui l’a vu naître — parce qu’il s’appuie encore largement sur une lecture de la société québécoise qui n’a pas beaucoup changé.

Ce n’est certainement pas en défendant des institutions fatiguées et en réclamant plus d’autonomie pour les maintenir à flot, ou pour les améliorer marginalement,  qu’on va redonner du sens à l’idée de faire du Québec un pays. Pas plus qu’en défendant des champs de compétences, la péréquation ou l’attitude historique du gouvernement fédéral. Tout cela est nécessaire, mais cela prend trop souvent des allures de défense du statu quo alors que c’est seulement dans l’action que peut naître l’envie de prendre son avenir en main.

Ça me semble de plus en plus évident que c’est en proposant une nouvelle phase de profondes transformations de l’État québécois — ce qui est tout à fait possible même dans le cadre fédéral actuel — qu’on pourra progressivement redonner du sens à cette idée.

C’est en utilisant le gouvernement du Québec pour innover et inspirer confiance à la population que l’ambition de faire du Québec un pays a pris forme dans les années 60. Je pense qu’il va falloir repasser par là pour que le discours indépendantiste retrouve de la pertinence et de la légitimité au yeux de la population.

Ce qui devrait distinguer le discours de tous les indépendantistes aujourd’hui, c’est la confiance en nous, une confiance dans l’avenir, un désir d’innover, et l’audace d’aborder nos défis collectifs autrement et de bâtir, concrètement, un État moderne — ce que nous n’avons plus actuellement.

Je suis plus convaincu que jamais que le discours indépendantiste devrait être marqué par un état d’esprit positif, un préjugé favorable à l’innovation (et les risques qui vont avec) et, par-dessus tout, une attitude constructive qui donne le goût au monde de se retrousser les manches pour faire une nouvelle révolution tranquille.  

Changer de paradigmes

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Retour sur mon texte d’hier, à partir de quelques-unes des réactions qu’il a suscitées.

La Révolution tranquille est terminée depuis longtemps, bien sûr. Le moment où elle s’est terminée m’importe peu. La réflexion que je partageais part seulement du constat que nos grandes institutions sont le leg de cette étape déterminante de l’histoire du Québec — et que la crise actuelle met cruellement en lumière leur essoufflement.

Plusieurs leviers essentiels de notre développement collectif ont manifestement mal vieilli — en éducation et en santé, particulièrement. On voit bien qu’ils ont du mal à jouer leur rôle dans le contexte actuel, au point qu’il ne suffira probablement pas de les patcher, il faudra les transformer en profondeur.

Il faudra pour cela retrouver l’état d’esprit qui a permis la révolution tranquille: oser inventer, sortir des sentier battus, se faire confiance devant l’inédit.

En réagissant à mon texte, mon père me disait:

« Nos politiciens du début des années 1960 ont voulu répondre aux besoins de l’époque en sortant d’un système épuisé. Les intentions étaient bonnes, sans aucun doute, mais on n’a pas tenu compte du fait qu’une société est toujours en évolution et qu’elle doit continuellement inventer et/ou suivre cette évolution… »

Je trouve qu’il soulève quelque chose d’important: la société change plus rapidement que jamais — et cela ne va pas ralentir — il faut donc qu’on se dote d’institutions qui seront capables d’évoluer continuellement, avec agilité.

Mario Asselin m’a aussi ramené à l’esprit ce texte que j’avais écrit en 2008: L’utopique (mais pourtant nécessaire) cité éducative. Et tout particulièrement ce passage:

« Il faut accepter de réfléchir sur les questions d’éducation autrement. Il faut accepter de remettre en question le paradigme fondateur de l’école contemporaine: 100% des élèves à l’école, en présence d’un prof 100% du temps. »

On est peut-être rendus à un moment où il faudrait identifier les paradigmes sur lesquels s’appuient les institutions dont nous avons hérité de la Révolution tranquille, dans tous les domaines.

Pour en être conscients d’abord, mais aussi pour les remettre en question, les mettre à jour ou les remplacer par d’autres.

Pour reprendre l’exemple de l’éducation:

Est-ce que c’est en s’assurant que 100% des enfants sont 100% du temps en présence physique d’un enseignant qu’on sert le mieux l’apprentissage? De tous les styles et difficultés d’apprentissage? Dans tous les types de milieux? Et au prix de se trouver complètement démunis devant une crise sanitaire comme celle que nous traversons actuellement?

Si on répond non à cette question, on ne pourra pas se contenter de chercher des ajustement au système scolaire actuel. Il va falloir envisager une très profonde transformation.

En ce qui me concerne, on est rendu là. 

En éducation, assurément, et dans plusieurs autres domaines aussi…

Révolution tranquille, saison 2

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Je me suis demandé cette semaine si, à travers tout ce qu’on voit et qu’on déplore depuis quelques jours, ce n’était pas la Révolution tranquille qui se révélait être à bout de souffle.

La manière dont on a organisé la société québécoise depuis 60 ans ne semble pas en mesure de répondre aux besoins provoqués par la crise.

Nos institutions en santé, en éducation et en culture, notre organisation du travail et de larges pans de notre filet social se montrent terriblement dépourvus pour faire face à autre chose que « la normalité ».

Bien sûr, la Covid-19 crée une situation sans précédent, qu’on espère de courte durée et surtout ne pas voir se reproduire. Mais il y a quelques doutes — que les défis des changements climatiques ne font qu’accentuer.

Il n’y aura vraisemblablement jamais de retour à la normalité telle qu’on la vivait avec insouciance en 2019.

Je me dis aujourd’hui que la crise actuelle n’est en fait qu’un puissant révélateur, qui ne fait qu’amplifier (temporairement?) des réalités qu’on arrivait encore à ignorer, mais qui soudainement nous sautent violemment au visage.

Parce qu’on savait déjà que notre système de santé était mal en point. On savait aussi que notre système de soins aux personnes âgées ne pourrait pas tenir la route devant le vieillissement de la population — mais on étirait le vieux système, un peu plus chaque année, en y ajoutant parfois de l’argent à défaut de s’attaquer aux causes des problèmes. Là, ça craque de partout, on ne peut plus l’ignorer

On savait déjà que le système scolaire tardait à intégrer la culture numérique — mais on se faisait à croire que ce n’était pas si grave. On acceptait de se priver des possibilités offertes par les technologies, notamment pour répondre aux besoins des élèves qui éprouvent des difficultés, pour toutes sortes de mauvaises raisons. On acceptait encore, après 25 ans d’investissement massifs dans les technologies numériques, que même les portails scolaires soient encore incroyablement dysfonctionnels pour assurer la communications avec les parents. Actuellement on est forcé de se rabattre sur des courriels bricolés avec quelques liens vers des sites Web pour assurer un semblant de continuité pédagogique et c’est absolument inacceptable.

On savait déjà que les écosystèmes culturels se transformaient plus vite que les programmes de soutien et que la réglementation en vigueur — mais on préférait regarder ailleurs. Plusieurs acteurs préféraient défendre des acquis que de prendre le risque de s’adapter parce que le statu quo restait trop confortable. Mais depuis un mois on est confrontés à la dure réalité que les géants du Web ne nous permettent pas de rétribuer adéquatement les créateurs parce qu’ils nous forcent à presque tout faire gratuitement pour nourrir leurs modèles publicitaires. Ça ne peut pas tenir plus longtemps, on le voit bien.

Et toutes ces pressions sur nos institutions ne vont pas aller en diminuant, même une fois le coronavirus disparu.  L’évolution démographique ne va pas changer du jour au lendemain. En 2030 il y aura 300 000 personnes âgées de plus qu’aujourd’hui.

L’évolution technologique ne va pas ralentir non plus — l’adoption de la culture numérique par les citoyens non plus, au contraire!

***

La Révolution tranquille, c’était un moment déterminant où on s’est dit que l’avenir auquel on aspirait collectivement ne serait pas possible en améliorant simplement ce qui existait, et qu’il faudrait inventer une autre façon d’organiser la société. C’est le moment où on a eu suffisamment de confiance en nous pour le faire.

En quelques années on a créé le ministère de l’Éducation, on a construit des écoles partout sur le territoire, on a créé le ministère des Affaires culturelles, on a créé la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et le Conseil des Arts et des Lettres du Québec (CALQ), on a inventé Hydro Québec, la Caisse de dépôt et de placement, Investissement Québec, on a mis en place toute une fonction publique.

On a bâti toutes les grandes institutions autour desquelles s’organise actuellement notre vie collective. Et quels progrès ça nous a permis de faire! Wow!

Je commence à croire qu’on se retrouve aujourd’hui dans une situation semblable.

Une impasse dans notre manière d’organiser notre vie collective et d’assurer le bien être et l’émancipation des personnes.

Je pense qu’il faut à nouveau se poser la question: est-ce qu’il sera possible de bâtir l’avenir que l’on souhaite en améliorant juste un peu les institutions actuelles?

Est-ce qu’on pense que ce sera en transformant un petit peu le fonctionnement de nos systèmes de santé et d’éducation qu’on pourra rendre tout ça plus satisfaisant?  Ou si on aura besoin de changements plus radicaux, qui devraient être portés par de nouvelles institutions qui aborderont avec des regards neufs les défis auxquels nous sommes confrontés: au plan sanitaire, technologiques et écologique, notamment?

Et si la crise actuelle était l’occasion d’amorcer une nouvelle révolution tranquille? Et si cela nous permettait d’initier nouvelle phase de créativité et d’innovation pour réinventer notre façon d’organiser la société — en créant de nouvelles institutions dont les fondements tiendraient compte de compte de la réalité du Québec contemporain?

Je trouve que c’est une perspective stimulante. Elle aurait pour effet de valoriser celles et ceux qui innovent dans l’ombre depuis des années et qui pourraient devenir les leader de la suite des choses: en éducation, en santé, en culture, et dans tous les domaines.

François Legault disait hier « ce n’est pas le temps d’être découragé, c’est le temps de se retrousser les manches ». Je suis d’accord — à plus forte raison si ce n’est pas pour patcher ici et là, mais pour créer quelque chose de nouveau, dans un contexte social et politique qui valorisera l’innovation.

La révolution tranquille c’était un état d’esprit. Un état d’esprit qu’il faut retrouver.

La possibilité de sortir de l’isolement et de la crise dans un tel contexte me rend profondément optimiste.

J’y crois.

Photo: Dans mon espace de travail: photo, objet et oeuvres de Geneviève De Celles.

Sincérité (moi aussi)

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Dans mon texte précédent je me suis permis d’adresser quelques questions aux femmes et aux hommes politiques québécois. Des questions pour mieux comprendre de quelle façon la crise actuelle avait modifié leur regard sur la société québécoise.

C’était un peu audacieux de ma part, je l’avoue… Ça ma trotté dans la tête une partie de la journée et j’ai fini par me dire que la moindre des choses était de m’imposer aussi l’exercice de sincérité auquel je les avais convié.

Voilà les résultats de cette introspection.

***

Qu’est-ce que cette crise m’a permis d’apprendre?

Il faut se faire plus confiance. Plusieurs choses qu’on croyait devoir inévitablement prendre des années à se réaliser ont pu se faire en très peu de temps. Qui aurait cru qu’autant de monde apprivoiserait autant d’outils technologiques en si peu de temps? Et que le système de santé se lancerait massivement dans la télémédecine? Pourtant, ça se pouvait…

Notre État fonctionne somme toute assez bien, le gouvernement a su être efficace,  mais plusieurs de nos institutions sont beaucoup trop lourdes, complexes et ne font pas assez confiance à la créativité et à l’esprit d’initiative de celles et ceux qui y travaillent.  Il faut déhiérarchiser et valoriser davantage la créativité et l’esprit d’initiative et d’innovation des fonctionnaires.

L’extraordinaire efficacité des chaînes d’approvisionnement internationales a entraîné d’insidieuses vulnérabilités pour les États — en particulier dans les secteurs alimentaire, médical et informatique. Il faut trouver un nouvel équilibre entre la globalisation et l’autonomie dans les domaines essentiels à notre sécurité collective.

Les mécanismes sur lesquels repose notre démocratie sont trop fragiles. Le cas des élections est particulièrement clair: il n’y a aucune raison de prendre le risque de ne pas pouvoir tenir des élections à cause d’une pandémie ou d’autres formes de catastrophes. On doit rapidement trouver des alternatives pour maintenir les processus électoraux: vote par la poste? Vote électronique? On est rendu là.

Quelles questions la crise m’a amené à considérer sous un autre angle? ou à juger plus ou moins prioritaires — et pourquoi?

Assurément la structure de notre système de santé, beaucoup trop centralisé et basé sur les soins hospitaliers. Il faut faire beaucoup mieux dans les soins aux personnes âgées (maintenant une évidente urgence nationale) et miser sur les services à domicile (en plus de la télémédecine).

Le retard de notre système scolaire pour tirer profit du numérique. J’ai été consterné de voir à quel point nous avons été désemparés devant le défi d’offrir un accompagnement pédagogique à un million d’élèves qui disposent, pour la très large majorité, de tous les équipements nécessaires à la maison (et les profs aussi). Un autre chantier prioritaire. 

Ce retard m’a d’ailleurs amené à m’interroger à nouveau sur notre tendance à croire que l’éducation c’est quelque chose qui se passe essentiellement en classe. Il va falloir se libérer rapidement de cette vision archaïque de l’apprentissage. La classe est un port d’attache, pas un sanctuaire. J’aimerais que ce soit l’occasion de réfléchir à nouveau autour du concept de cité éducative.

La question de l’agriculture et de l’alimentation m’apparaît aussi encore plus importante. Pour ce qui concerne la production, mais aussi la distribution (dans des circuits courts, locaux) et même la dimension culturelle qui y est associée.

La question du droit à un accès à Internet de qualité pour tous les citoyens du Québec, sur tout le territoire, m’apparaît plus que jamais un enjeu absolument fondamental — un facteur clé pour éviter d’aggraver de nombreuses inégalités socio-économiques.

Quelles sont les convictions que ça a renforcé chez-moi et celles qui se trouvent ébranlées — et pourquoi?

Je suis plus convaincu que jamais qu’il faut travailler sur le concept de résilience des communautés, des villes, d’un pays devant les catastrophes et les défis liés aux changements climatiques. La réflexion de Rob Hopkins sur les villes en transition me semble encore plus inspirante à cet égard.

J’ai par ailleurs été frappé de constater à quel point les problèmes les plus graves, auxquels on a fait face depuis le début de la crise, étaient essentiellement dans des domaines dans lesquels le Québec a pourtant les coudées franches (santé, soins aux personnes âgées, éducation, etc.).

Ça m’a fait réaliser à quel point il est parfois plus facile de dénoncer le fédéralisme, que de poser des gestes qui pourraient pourtant nous procurer les moyens de concrétiser plusieurs de nos aspirations. Notre déficit commercial pèse probablement plus lourd sur notre destin que le fédéralisme canadien. Notre dépendance croissante à un petit nombre d’entreprises et de plateformes numériques étrangères, dans le domaine de l’information et de la culture, aussi.

Je suis de plus en plus convaincu que si on était vraiment ambitieux dans nos plans d’électrification des transports, par exemple, cela nous approcherait beaucoup plus rapidement de l’indépendance du Québec que tous les discours des vingt dernières années ne l’ont fait. Pour faire l’indépendance il ne suffira pas d’en parler.

J’aimerais voir naître dans les prochains mois une nouvelle forme d’indépendantisme, beaucoup plus pragmatique, qui serait obsédée par la responsabilisation des Québécoises et des Québécois dans leur destin national. Un indépendantisme qui prendrait tous les moyens à sa disposition pour que les citoyens aient de plus en plus confiance en eux-mêmes et dans l’efficacité de leur État. Un indépendantisme qui miseraient sur l’innovation, dans tous les domaines, comme principal levier d’émancipation. 

Comment cela a transformé l’homme (politique?) que je suis — et quels effets ça aura sur mon discours et sur ma façon d’agir?

Je pense que je vais porter beaucoup moins d’attention aux discours et beaucoup plus d’attention aux actions concrètes — aux propositions qui peuvent avoir des effets tangibles.

Je pense que je vais accorder encore plus d’importance qu’avant au développement de la capacité des personnes (par l’éducation) et des communautés (par une décentralisation des pouvoirs et une démocratie plus directe).

Tout ça dans un contexte où les défis liés aux changements climatiques doivent continuer de guider chacune de nos actions.

***

Je dois reconnaître que ça n’a pas été facile de répondre à ces questions — même si c’est moi qui les avais formulées. J’émerge toutefois de l’exercice encore plus convaincu de sa pertinence.

Crédibilité et sincérité

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Un texte un peu différent aujourd’hui — parce que quelque chose me fatigue depuis quelques jours…

À mesure que la politique partisane reprend lentement ses droits dans l’espace public, avec le lent recul du virus, on voit des femmes et des hommes qui s’étaient fait discrets reprendre la parole.

Il y en a qui abordent les mêmes sujets qu’avant, et de la même façon, comme si rien de spécial s’était passé depuis un mois. On pourrait prendre leurs tweets, changer la date et n’y voir que du feu.

Il y en a d’autres qui paraissent extrêmement touchés par ce qu’ils ont vécu, mais qui parlent comme si les décisions passées de leur parti n’avaient rien à voir avec la situation que nous vivons (dans les CHSLD, notamment).

Il y en a d’autres qu’on ne reconnaît tout simplement pas tellement ils apparaissent transfigurés — sans qu’on sache trop pourquoi.

Quand je vois ça, j’ai terriblement envie de dire à tous les hommes et les femmes politiques que l’heure est plus que jamais à la sincérité.

***

Une crise comme celle que nous sommes en train de traverser nous amène tous et toutes à voir le monde un peu différemment. Ce doit être encore que plus vrai quand on est sur la première ligne pour aider la population — comme le sont les élu.e.s dans leur milieu.

Pour avoir de la crédibilité dans les prochaines mois, il va falloir être en mesure d’expliquer comment ce virus a changé votre façon de voir le Québec et les défis auxquels nous serons collectivement confronté dans les prochaines années.

Un discours inchangé risque de faire la démonstration que vous êtes restés coincés dans le passé — dans l’avant — et cela risque de vous faire perdre l’écoute de la population.

Prétendre avoir eu une révélation (sur la condition de vie des aînés, par exemple) sans être capable de reconnaître l’impact des décisions prises par votre parti dans le passé (toujours par exemple) risque d’être perçu comme un signe d’hypocrisie.

Et comme on peut espérer que le détecteur de bullshit de la population deviendra plus sensible à mesure que nous entrerons dans une nouvelle normalité il n’y aura peut-être pas d’évitement possible.

***

Il faudra pouvoir dire franchement ce que cette crise vous a permis d’apprendre.

Quelles sont les questions que ça vous a amené à considérer sous un autre angle, ou à juger plus ou moins prioritaires — et pourquoi?

Quelles sont les convictions que ça a renforcé chez-vous et celles qui se trouvent ébranlées — et pourquoi.

Comment cela a transformé l’homme ou la femme politique que vous êtes — et quels effets ça aura sur votre discours et sur votre façon d’agir.

Il ne faudra pas oublier que les citoyens et les citoyennes auxquelles vous vous adressez ont changé au cours des dernières semaines. Ils et elles ont besoin de constater que vous avez changé vous aussi et que votre discours s’est adapté à la nouvelle réalité. 

***

Je pense que pour quelques mois il n’y aura pas de crédibilité possible sans une très grande sincérité.

Avec un peu de chance il se pourrait même que ça reste comme ça quelques années.

Idées pour la suite — 7

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À la suite de ce texte, je poursuis ma réflexion à voix haute pour brasser quelques idées, pour essayer d’esquisser des propositions concrètes qui pourraient contribuer à mettre le Québec sur la piste d’une transformation positive au sortir de la pandémie.

Aujourd’hui: développer une vraie culture éducative numérique

Les écoles primaires et secondaires du Québec sont fermées depuis le 16 mars. Les élèves et les profs sont à la maison. C’est un euphémisme de dire que le système scolaire québécois n’était pas prêt à ça. C’en est gênant.

Ça a pris beaucoup de temps à réaliser ce que cette pause scolaire signifierait et à se r’virer de bord pour les profs les plus débrouillards. Le ministère de l’Éducation a ensuite demandé que les profs communiquent avec les élèves au moins une fois par semaine — mais tout ça est resté bien inégal entre les milieux. Le ministère a ensuite envoyé des suggestions et du matériel rudimentaire aux élèves et Télé-Québec a été appelé en renfort pour produire des émissions éducatives. L’éducation en mode broadcast — encore. C’est mieux que rien, bien sûr… mais après 25 ans de développement du Web? Vraiment?

Je m’étonne que presque tout ça demeure dans une perspective de reproduire l’expérience de la classe physique. Même la remarquable expérience de Marie-Ève Lévesque s’inscrit dans cette perspective.

Je propose qu’on profite des prochains mois pour entreprendre une grande transformation culturelle dans les écoles québécoise. On doit profiter du contexte actuel pour intégrer à nos pratiques les fondements de la culture numérique.

La culture numérique n’est pas une affaire de gadget, c’est une d’état d’esprit, une façon d’agir, de collaborer, d’entrer en relation les uns avec les autres.

C’est anormal qu’après tous les investissements qu’on a fait depuis 25 ans (et plus) dans «l’informatisation» des écoles on soit aussi mal pris devant une situation comme celle à laquelle nous sommes confrontée.

Ce n’est manifestement pas un problème technologique puisque la très grande majorité des enseignants et des élèves disposent d’ordinateurs et d’accès internet qui leur permettrait de poursuivre des activités éducatives à distance (il faudra bien sûr trouver des solutions pour les autres, mais c’est un problème distinct).

Sauf que pour que les équipements informatiques (publics et privés) soient mobilisés efficacement à des fins éducatives, il faudra d’abord pouvoir répondre à des questions comme celles-ci:

Faut-il vraiment que le prof s’adresse simultanément à tous ses élèves? Faut-il même qu’ils soient regroupés au moment où il interagit avec eux?

Comment peut-on tirer profit de la possibilité que les élèves communiquent entre-eux et fassent appel à des ressources externes à la classe (au lieu d’essayer de les empêcher de le faire, comme on le fait encore très souvent)?

Est-ce qu’il y aurait des tâches qui pourraient être mutualisées entre les profs pour gagner du temps, qui pourrait être mieux utilisé dans l’accompagnement des élèves?

Or, ces questions sont taboues depuis trop longtemps, pour toutes sortes de raisons. dans de nombreux milieux — et à plus forte raison au plan institutionnel. Et cela n’est malheureusement pas toujours guidé par l’intérêt des élèves.

***

Quand les élèves pourront être de retour en classe, est-ce qu’on se contentera de dire «ouf, on est passé à travers» avant de reprendre les pratiques antérieures comme si de rien n’était? Ou oserons-nous bâtir sur les possibilités que nous aurons découvertes pendant la crise? Comme des façons de répondre autrement à certains des besoins éducatifs?

Je propose un chantier, qui se déroulerait dans chaque école, dans le cadre duquel les enseignants et le personnel d’accompagnement, les parents et les élèves auraient à repenser les services éducatifs. Ce pourrait être la priorité à partir de maintenant et jusqu’à la prochaine rentrée — qu’elle se fasse en classe ou pas.

Comment on peut apprendre de la crise actuelle? Comment les échanges par courriel, par téléphone, les échanges de documents, le travail réalisé à la maison et la collaboration entre les profs peut se poursuivre par exemple? Comment cela pourrait permettre de répondre plus efficacement aux besoins de certains types d’élèves?

Comment le ministère de l’Éducation pourrait lever des obstacles à ces changements, à court terme, d’abord?

***

Le numérique n’est pas qu’une alternative à l’enseignement en classe. C’est surtout un monde de possibilités complémentaires qu’on voit plus clairement que jamais.

Maintenant qu’une majorité de profs, de parents et d’enfants sont familiers avec la visioconférence, comment on fait pour que ce soit plus qu’un substitut à la classe? Comment on pourrait s’en servir pour faire intervenir des ressources additionnelles dans la classe? Ou en marge de la classe?

Maintenant qu’encore plus de profs se sont familiarisés avec la production vidéo, pourrait-on imaginer que dans une école (une commission scolaire, voire dans le Québec entier) un prof produise des présentations éducatives qui serviraient à plusieurs profs — et que le temps sauvé par ces profs serve à autre chose?

Maintenant qu’encore plus de profs ont découvert une foule de ressources éducatives de qualité produites hors du système scolaire, comment on pourrait interpeller les musées, par exemples, et pourquoi pas les entreprises, pour contribuer encore plus efficacement aux processus éducatifs?

Maintenant qu’encore plus de profs ont découvert qu’il existait beaucoup d’outils collaboratifs disponibles gratuitement sur le Web — et qui sont facilement utilisables dans un contexte éducatif, est-ce qu’on pourrait encourager plus vigoureusement les profs qui innovent avec ces outils et les inviter à partager leurs apprentissages avec leurs collègues au lieu de leur mettre des bâtons dans les roues?

Et, bien sûr, les réponses à ces questions ne seront pas les mêmes dans tous les milieux — ça fait partie du défi: ancrer les pratiques pédagogiques dans la réalité de chaque milieux.

Dans tous les domaines, la culture numérique encourage à plus de collaboration, à respecter les rythme de chacun, à délocaliser les activités, à favoriser la réutilisation du travail des uns et des autres, à encourager l’innovation, à accorder le droit à l’erreur, parce que c’est une partie intégrante de l’apprentissage et de l’innovation.

Ils faut arrêter de dire que ça ne se fait pas parce que les profs n’ont pas eu de formation préalable. Ça va se passer uniquement quand on va énoncer clairement que cette transformation est une priorité, quand on va valoriser la prise d’initiative, donner le droit à l’erreur, créer un contexte pour que les profs apprennent les uns des autres.

C’est une transformation qui est déjà en cours dans tous les milieux et qui doit très nettement s’accélérer dans les écoles.

Je propose donc que ce changement de culture devienne dès maintenant une top priorité du système scolaire — et tout particulièrement d’ici la rentrée de septembre, dont on ne peut même pas être absolument certain qu’elle pourra se faire en classe.

Les pionniers du numérique dans chaque école devraient d’ailleurs être immédiatement mobilisés pour agir comme leaders dans cette (plus que jamais) nécessaire révolution pédagogique et organisationnelle.

Photo: Une oeuvre de Geneviève DeCelles, vue à la Galerie l’Espace contemporain, à Québec, en novembre 2011.

Idées pour la suite — 6

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À la suite de ce texte, je poursuis ma réflexion à voix haute pour brasser quelques idées, pour essayer d’esquisser des propositions concrètes qui pourraient contribuer à mettre le Québec sur la piste d’une transformation positive au sortir de la pandémie.

Aujourd’hui: Remplacer l’anachronique PIB

Si on veut que le Québec change, il va falloir y travailler: se mettre d’accord sur des constats, se donner des objectifs, faire des choix et se retrousser les manches. Je me réjouis en voyant que des réflexions et des propositions se multiplient dans ce sens. Comme celles formulées cette semaine par un regroupement d’une quinzaine d’organismes, que François Bourque a résumé dans un article récent.

Tous ne souhaiteront vraisemblablement pas transformer le Québec de la même façon au sortir de cette crise, ni au même rythme. Ce sera le terrain de la politique — et tant mieux si cela revigore nos débats démocratiques…

Mais dans tous les cas, et quels que soient les objectifs qu’on se donnera, si on veut pouvoir en suivre la réalisation, être en mesure évaluer l’efficacité de nos choix, de nos actions et de nos investissements, nous aurons besoins d’indicateurs adéquats.

Or, s’il y a quelque chose qui apparaît de plus en plus clairement depuis quelques années, c’est que le sacro-saint Produit Intérieur Brut (PIB), est une mesure insuffisante, qui est devenue complètement anachronique.

La croissance de l’économie, sans distinction de la nature de l’activité économique qui est mesurée, c’est inadéquat — et d’avoir gardé ça comme principal indicateur depuis si longtemps n’est pas étranger aux défis auxquels on fait face actuellement au plan sanitaire et environnemental.

On ne devrait pas mesurer notre succès uniquement sur la dimension économique, mais même au plan strictement économique, ce n’est pas vrai qu’on veut que tout croisse de la même façon. Un PIB qui croit parce que les secteurs polluants augmentent et qui masque une atrophie des secteurs plus écologiques ne veut pas dire la même chose sur l’état de la société que l’inverse.  Et ce n’est qu’un exemple.

Il y a déjà des initiatives intéressantes sur lesquelles on pourra s’appuyer. Le cas de la Nouvelle-Zélande (voir ce texte) et de l’Écosse (voir ce discours de Nicola Sturgeon), par exemple. Il y a aussi la proposition du Triple Bottom Lines d’Alternativet, un parti politique danois (qui m’inspire beaucoup!) et ses trois catégories (économique, environnementale et sociale) regroupant 18 indicateurs (si le sujet vous intéresse il faut vraiment lire ce document). Plus récemment, un groupe de 170 professeurs des Pays-Bas propose aussi d’aller dans ce sens et cela trouve un grand écho dans la population (résumé en anglais dans cette série de tweets).

Je trouve que le Québec est très en retard sur cette réflexion et qu’on devrait s’en faire rapidement un chantier national: définir les indicateurs en vertu desquels on souhaite évaluer l’évolution du Québec après la crise.

Il faut repenser les indicateurs économiques qui guident nos choix. De façon urgente.

Exit le PIB — on mérite mieux.

Nous avons besoin d’un ensemble d’indicateurs qui rendra compte de nos priorités, qui guidera plus adéquatement les débats politiques, et qui permettra à la population d’y voir plus clair. Des indicateurs sur lesquels on pourra s’appuyer pour les pourquoi et les parce que.

Ça devrait être une priorité dès que le gouvernement sera sorti de la gestion de crise.

De mon point de vue, on pourrait commencer par regarder du côté des 18 indicateurs de Alternativet.dk pour inspirer notre réflexion,

Idées pour la suite — 5

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À la suite de ce texte, je poursuis ma réflexion à voix haute pour brasser quelques idées, pour essayer d’esquisser des propositions concrètes qui pourraient contribuer à mettre le Québec sur la piste d’une transformation positive au sortir de la pandémie.

Aujourd’hui: valoriser le parce que et le pourquoi

J’ai eu le plaisir d’une visioconférence avec cinq amis ce matin: Bruno, Patrick, Sylvain, Sébastien et Carl. On s’est donné des nouvelles — Montréal, Québec, Provence — et on a longuement jasé du contexte: nos perceptions sur les constats, les leçons qui commencent à émerger, ce qu’il y a à retenir, les tendances à observer, les réflexions à poursuivre. Un très bel échange, à la fois agréable et stimulant.

On a notamment fait référence à ce texte de Pierre-Henri Tavoillot — en particulier à cet extrait que j’avais cité sur Twitter quelques heures plus tôt:

« Il faut plutôt promouvoir ce que cette crise va nous permettre d’améliorer plutôt que passer notre temps à détester ce que nous sommes. »

Et je retiens de cette partie de notre échange une intervention de Sylvain: « il n’y aura pas d’après… parlons plutôt de la suite ». J’adopte ça — d’où le changement dans le titre de ma série de textes.

***

Ma proposition d’aujourd’hui porte sur la nature de nos débats. On salue depuis plusieurs semaines le fait que la partisanerie a été mise de côté pour aider le gouvernement à passer au travers de la crise. Les élu.e.s ne font qu’un, a-t-il été dit: «on est tous dans la même équipe».

C’est vrai, et c’est louable — mais personne ne se fait d’illusion, ça ne pourra pas durer. Et c’est bien correct comme ça. Une fois sortis de la crise, il faudra que l’action du gouvernement recommence à être critiquée, soumise aux questions, mise en comparaison avec d’autres approches, d’autres façons de voir les choses. Et c’est sain qu’il en soit ainsi.

Mais je pense qu’il y a plus que ça. Il y a aussi la manière de faire du gouvernement, et celle de l’opposition. On peut faire mieux que ce qu’on faisait au cours des dernières années — avec souvent de vains tiraillages.

Je propose pour cela qu’on valorise le « parce que » et le « pourquoi ».

Ça m’a frappé à quelques reprises au cours des derniers jours: confronté à des questions difficiles, François Legault a quelques fois eu le réflexe d’expliquer le dilemme dans lequel son gouvernement se trouvait. Exemple:

Journaliste: Est-ce qu’il n’aurait pas été mieux de faire ceci plutôt que cela?

François Legault: C’est une question qu’on se pose tous les jours. Il faut comprendre qu’on ne peut pas faire les deux. On doit choisir. D’un côté, on peut faire ceci, mais ça veut dire qu’on ne pourra pas faire cela. Et si on fait l’inverse, on ne pourra pas faire cela. Il faut chercher un équilibre. Il faut prioriser quelque chose. Pour le moment on a choisi de faire ça parce que…

Parce que.

Expliquer. Expliquer simplement le choix auquel un dirigeant est confronté. En faisant confiance à l’intelligence des gens qui écoutent, parce qu’ils peuvent comprendre que parfois, on ne peut pas faire A et B à la fois. Parce que c’est comme ça dans la vie et que les citoyens le savent.

On peut être d’accord ou pas avec François Legault, mais on sait ainsi qu’il a pris le temps d’y réfléchir, qu’il a dû peser le pour et le contre, arbitrer en fonction des valeurs qui le guident, et prendre une décision.

Je propose qu’il en soit ainsi tout le temps. Pas juste en temps de crise.

Je propose que quand il annonce une décision, de toute nature — une annonce économique, par exemple — les ministres nous expliquent simplement, en utilisant un simple « parce que », la raison qui les a amenés à investir dans cela plutôt que de le faire dans autre chose.

Je propose que ce soit ainsi également pour les élu.e.s de l’opposition. C’est ok de critiquer le gouvernement, mais il faudrait aussi prendre le temps d’expliquer, simplement, avec un simple « parce que », ce qui les amènerait, eux, à prendre une décision différente — en fonction de quel raisonnement, en vertu de quels principes ou de quelles valeurs?

Et pour que cela soit possible, je propose aussi que les journalistes et l’opposition adoptent plus souvent des questions commençant par « Pourquoi… », plutôt que par « est-ce que…» — cela invitera plus facilement des réponses en forme de « parce que » et qui seront beaucoup plus riches pour le débat public.

Si tout le monde faisait un peu plus souvent usage des « pourquoi » et des « parce que », on laisserait probablement pas mal moins de place à la langue de bois, nos débats seraient plus vigoureux, plus riches — et on donnerait l’occasion à nos femmes et nos hommes politiques d’être beaucoup plus authentiques.

Cela rendrait bien mieux compte, aussi, de la difficulté de l’exercice du pouvoir, qui est fait d’une continuelle succession de dilemmes et de choix difficiles — où les principes prennent tout leur sens au moment où ils sont confrontés à la réalité.

Pourquoi?

Parce que…