Dans son texte de la rentrée, Michel Dumais m’interpelle, parmi quelques autres. Il nous fait part de quelques idées pour améliorer l’éducation au Québec. Il propose. Il ose proposer. Cela mérite qu’on réagisse davantage que cela n’a été le cas jusqu’à présent — parce que si nous sommes souvent prompt à réagir à la critique, nous devrions garder davantage de temps pour contribuer aux échanges plus constructifs.
Participer, réagir, commenter, c’est aussi une humble, mais très efficace, façon de valoriser la proposition au détriment de ce qu’André Roux qualifiait dans un commentaire la semaine dernière d’imposture de l’esprit critique… alors, je me lance, avec spontanéité, sans trop apporter de nuances, afin d’alimenter la discussion — dans l’esprit du texte qui me donne l’occasion d’écrire.
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Michel parle d’accorder plus d’importance à la qualité de la langue à l’école; à la culture générale et au nécessaire apprentissage de l’anglais — à laquelle il croit qu’une année entière devrait idéalement être consacrée. Sur le fond je partage plusieurs de ses idées, mais je pense que c’est une erreur de demander encore tout cela à l’école. On en demande déjà beaucoup à l’école. On lui demande trop. On demande trop à ses acteurs. Trop de trop de choses. Trop de variété.
On ne devrait confier à l’école que ce qu’il n’est pas possible pour la société de faire autrement. Seulement ce qui demande une telle concentration de ressources et de moyens qu’il n’est pas possible — encore — de permettre aux enfants d’apprendre autrement. C’est le sens historique de la création de l’école.
L’école, dans une société pauvre — économiquement ou culturellement — c’est le meilleur moyen que nous avons trouvé pour réunir les ressources à un endroit, pour les concentrer, pour permettre à tous les enfants, notamment, de pouvoir en bénéficier. C’est aussi une façon de s’assurer que ces ressources soient partagées le plus équitablement possible. Les bibliothèques répondent aussi à un besoin semblable.
On a bâti les écoles parce qu’il n’y avait pas quelqu’un qui savait lire dans toutes les maisons. Parce qu’il n’y avait pas d’autres livres que la bible dans bien des foyers. Parce que la musique et les arts plastiques étaient inaccessibles à une large partie de la population.
Mais dans une société de plus en plus riche — à tous égards — je pense qu’on devrait progressivement alléger le fardeau de l’école… et revenir à l’essentiel: exiger d’elle ce qui ne peut pas être fait autrement.
Ce n’est malheureusement pas ce qu’on fait aujourd’hui. Même ce qu’on pourrait faire avantageusement hors de l’école on le demande à l’école. C’est trop facile. Et contre-productif.
Permettre aux enfants d’apprendre l’anglais? Privilégier l’immersion? Pourquoi pas! Mais pourquoi à l’école? Pourquoi pas l’été? Pourquoi pas un vaste programme de camp d’été en langue anglaise dans les différentes provinces canadiennes ou aux États-Unis? Et pourquoi pas payé par l’État — en tout ou en partie. Ce n’est pas seulement une question de fric, c’est une approche, une question de méthode.
Il faut accepter de réfléchir les questions d’éducation autrement. Il faut accepter de remettre en question le paradigme fondateur de l’école contemporaine: 100% des élèves à l’école, en présence d’un prof 100% du temps.
La culture de l’accompagnement à laquelle fait référence Michel? Ce ne devrait pas une exigence faite aux profs: c’est l’affaire de toute la société. Les enfants devraient être plus souvent bienvenus sur les lieux de travail. On devrait inventer de nouveaux espaces de rencontres entre professionnels et étudiants. On devrait faire plus souvent appel aux jeunes retraités et aux personnes âgées pour réaliser des activités éducatives au coeur de la ville. On devrait utiliser davantage les places publiques. On ne devrait plus construire un immeuble sans prévoir au rez-de-chaussé un espace éducatif pour être en mesure de témoigner de l’importance des activités qui s’y déroulent dans la vie de la communauté. On ne devrait plus accepter que les journaux soient publiés sans quelques pages où, chaque jour, des jeunes pourraient interpeller leurs aînés, proposer des projets, faire appel à de l’aide ou solliciter des conseils. On devrait trouver inacceptable qu’une grande entreprise (et même une petite) ait un site Web sans consacrer au moins une section de ce site aux savoir-faire qu’elle rassemble, à leur importance pour la société et aux méthodes et démarches nécessaires pour les acquérir.
Comment est-il possible qu’en 2008, toutes les écoles n’aient pas déjà au moins une page web avec, en permanence, une liste de besoins et de souhaits continuellement mis à jour? Une page Web qui la relie aux autres écoles de leur secteur, à l’hôtel de ville, à des associations, aux familles, aux écoles d’autres villes — voire d’autres pays. Un système de pages Web (et de flux rss) qui permettrait de structurer les besoins, de façon dynamique; qui permettrait aux forces vives d’un milieu de s’engager aux côtés des profs; qui permettrait aux milieux de constater plus adéquatement qu’un palmarès les richesses et les forces les uns des autres — et à l’État de pallier aux iniquités, lorsque nécessaire. Ce n’est rien de très compliqué techniquement aujourd’hui. Le défi est politique: il faut en avoir la volonté. Si seulement on en faisait le « avant la fin de la décennie nous marcherons sur la lune » de notre époque?
On aura beau mettre tous nos espoirs et toutes nos ressources entre les quatre murs de l’école, si on ne place pas celle-ci au coeur d’un véritable écosystème communautaire nous serons cruellement déçus. L’école au centre de la société c’est anachronique: l’école au coeur de la vie communautaire — et de la vie des jeunes c’est mieux. Demander à l’école de résoudre les problèmes de Montréal-Nord c’est irréaliste. Faire en sorte d’engager les forces vives de Montréal dans la vie du quartier et mobiliser des ressources autour des écoles de Montréal-Nord, ça semblerait promis à plus de succès…
La cité éducative c’est ça. La cité ce n’est pas la ville. Ce n’est pas le pays. C’est l’environnement dans lequel on vit. C’est l’espace qu’on partage avec les autres. C’est le vivre ensemble. Et pour bien vivre ensemble, je suis convaincu qu’il n’y a rien comme apprendre ensemble.
Il faut relire Illich et ses learning web. Il faut relire Freire sur le dialogue. Il faut revoir l’oeuvre du Frère Marie-Victorin avec les cercles des jeunes naturalistes. Il faut réhabiliter la place publique comme lieu d’apprentissage. Nous avons des technologies et une connaissance de la psychologie de l’apprentissage qui nous permet de faire un grand pas de plus sur la voie que ces grands pédagogues nous ont indiquée.
L’école reste nécessaire, bien sûr — mais seulement quand on ne peut pas faire autrement. Serais-je utopiste? Ou naïf ? Michel assume. Moi aussi.
Prenons donc dans les prochaines années (ce sont des processus lents, autant l’accepter sereinement) l’habitude de nous demander si tel ou tel autre apprentissage ne pourrait pas se faire mieux hors de l’école que dans une classe.
Osons croire que l’école c’est là où on va pour apprendre seulement ce qu’il n’est pas possible d’apprendre mieux ailleurs… d’autant que je pense qu’on peut être sans crainte: même avec ce point de vue, le programme de l’école sera sans doute encore chargé pour de très nombreuses années.
On évitera au moins une chose: tout/trop attendre de ceux qui font l’école, au quotidien.