
David Murray présentait hier le mouvement Slowbook dans un très bon texte publié sur le blogue de la Librairie Monet.
Le ton est donné dès le départ:
« On s’inquiète souvent dans les milieux de la librairie et de l’édition indépendantes de la trop grande place accordée à certains titres aux qualités discutables, au détriment de la promotion de fonds riches et diversifiés. C’est le phénomène des best-sellers, promu en première ligne par les grandes surfaces, les grandes chaînes de librairies et certains éditeurs qui en sont les fers de lance. […] cet accent sur la quantité avant la qualité en irrite plus d’un. »
Après une présentation de la librairie italienne Slowbookfarm, David Murray nous présente l’initiative française Rezolibre.com, « qui se présente comme l’Amazon alternatif »:
« Fruit d’une collaboration entre petits et micros éditeurs, cette librairie en ligne est née du désir de combattre la dictature de la nouveauté qui permet aux grands groupes financiers de l’industrie du livre d’être omniprésents sur les tables des libraires. Le site regroupe quelques soixante éditeurs francophones et plus de 3000 titres souvent devenus introuvables dans les grandes chaînes. »
Puis, en conclusion de son texte, l’auteur présente de quelle façon la librairie Monet se situe par rapport à ce mouvement et à ces initiatives:
« nous poursuivons l’idéal de redonner au métier de libraire ses lettres de noblesse. Nous croyons ainsi qu’il ne suffit pas seulement d’améliorer une façon de faire, mais de redéfinir l’essence même de la vocation. En ce sens, nous sommes des passeurs de culture ; nous créons un lien entre le livre et le lecteur. Nous croyons que la place accordée aux livres dans notre vie peut faire une différence dans la qualité de nos rapports en tant qu’êtres sociaux.
« nous adhérons à cette idée mise de l’avant par les artisans du slow book et autres amoureux du livre qui entendent faire passer la qualité avant la quantité. L’idée n’est pas de boycotter les best-sellers, mais de rappeler que la littérature, dans sa grande richesse, a beaucoup plus à offrir que quelques titres qui bien souvent ne resteront que des phénomènes de l’instantané. »
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En lisant ce texte, j’ai eu envie d’ajouter quelque chose…
Parce que si je crois profondément aux principes défendus par David Murray — et en particulier à la valeur du libraire comme passeurs de culture et à celle du livre comme vecteur de l’humanisme — je ne pense pas qu’il est possible d’envisager ce rôle aujourd’hui sans aborder, de front, les enjeux associés à l’édition numérique.
Non pas à l’édition numérique comme une simple question de dématérialisation du livre, de nouveaux supports de lecture, de formats de fichiers et de DRM — mais bien comme phénomène culturel beaucoup plus large. Il faut s’interroger sur comment un oeuvre naît, se fait connaître, est lue (voire transformée) dans un environnement culturel de plus en plus numérique — à travers toutes les manifestations des réseaux.
Et pour que les libraires puissent jouer leur rôle de passeurs dans le contexte actuel, ils doivent absolument avoir accès aux livres numériques. Avoir la capacité de les conseiller et de les vendre — d’en tirer un revenu. Et ça, c’est tout un défi! C’est tout un défi parce que les très grands acteurs que sont Amazon, Google, Sony et Apple s’avancent plutôt en fonction de modèles économiques qui tendent à concentrer l’offre de livres numériques entre leurs mains — au détriment des libraires indépendants.
Pour qu’un éditeur puisse vendre des livres numériques chez Amazon, il lui faut donner des copies de ses fichiers à Amazon, pareil pour Sony, Google et, bientôt, Apple. On peut toujours prétendre que tous les libraires pourraient aussi avoir accès aux fichiers — mais ce n’est pas vrai! La logistique informatique nécessaire pour gérer, au quotidien, des dizaines de milliers de fichiers, en de multiples versions, n’est pas à la portée de tous les libraires.
C’est pour cela qu’il faut des plateformes intermédiaires qui prennent en charge la complexité technique associée à la gestion de tous ses fichiers et qui permettent d’assurer un accès équitable aux versions numériques des livres par les libraires.
C’est à cela que je travaille tous les jours avec l’équipe de De Marque — tant pour le Québec (avec l’ANEL: voici une présentation de l’Agrégateur ANEL-DeMarque) qu’en France (avec Gallimard, La Martinière et Flammarion, regroupés sous EdenLivres).
J’y travaille parce que je suis profondément convaincu que l’existence d’un vaste réseau de libraires et d’autres médiateurs du livres, sur le Web, est une condition essentielle de la diversité culturelle, en général, et de la diversité éditoriale, en particulier.
J’y crois, profondément. Parce que je pense que par-delà les défis techniques que nous devons relever tous les jours, il y a là un véritable projet social et culturel: celui d’une société où tous les éditeurs peuvent avoir accès à des infrastructures qui leur permettent de distribuer en versions numériques les livres des auteurs qu’ils publient — quels que soient les tirages attendus — et où tous les libraires peuvent continuer à jouer leur indispensable rôle de passeurs culturels.
Alors s’il est vrai que pour « faire passer la qualité devant la quantité » il faut parfois ralentir — comme le proposent les adeptes du slowbooking — je pense qu’il y a des moments où cette même préoccupation devrait plutôt nous inciter à accélérer. Dans le cas présent, je pense que cela devrait inciter tous les éditeurs et les libraires à s’engager sans tarder dans la vente de livres numériques… avant que les Géants ne prennent toute la place et que cela nuise/empêche le développement des réseaux alternatifs de diffusion/distribution dont nous avons besoin — particulièrement dans des petits pays comme le nôtre. Parce que sans ces réseaux, c’est vrai qu’on risque d’ouvrir encore plus grande la voie à la best-sellerisation de l’édition.
C’est un peu vite présenté — mais c’est, pour l’essentiel, la conviction qui m’anime.
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23.03.2010 — Mise à jour: if:book london publie un texte dans le même esprit presque au même moment: april is SEIZE THE TIME time. Extraits:
« With the arrival of the iPad imminent, bookshops closing and all kinds of digital experiments appearing from conventional publishers, the future of the book is happening now.
With an election looming and cuts promised by all parties, it’s a key moment to take stock and think ahead.
It’s time to act quickly but think deeply about how our culture is changing as industries converge – and what the future role of your organisation can be. »