Mettre l’épaule à la roue

J’ai participé la fin de semaine dernière au congrès du parti québécois. C’était mon premier congrès politique. J’y étais inscrit comme délégué de la circonscription de Louis-Hébert.

J’y suis allé guidé par un profond engagement démocratique. Parce que je pense qu’il y a des limites à déplorer l’état de notre démocratie. Il y a des moments où il faut rejeter le cynisme et mettre l’épaule à la roue pour que les choses changent.

Cela m’a fait le plus grand bien de voir la démocratie en action. Pendant trois jours nous avons débattu des centaines de propositions. Nous avons argumenté, nous avons amendé, nous avons voté; encore et encore. Quelques propositions ont retenu toutes l’attention des médias, mais toutes avaient leur importance.

La démocratie ce n’est pas seulement voter lors des élections. C’est un processus continu. C’est la recherche du bien commun et l’acceptation des compromis qui l’accompagnent inévitablement. Au cours de la fin de semaine, j’ai voté en faveur de plusieurs propositions. J’ai voté contre quelques-unes aussi. Et je suis fier, et solidaire, de l’ensemble.

En revenant de Montréal, j’ai eu envie de redire à mes enfants que la démocratie ce n’est pas le spectacle désolant que nous offrent certains politiciens. La démocratie c’est surtout ce qu’on fait tous les jours, dans nos familles et dans nos milieux de travail, en parlant avec conviction de ce à quoi on croit et quand on se relève les manches pour le voir se réaliser.

C’est dans cet esprit que j’ai repris le travail hier… convaincu que développer une entreprise comme De Marque, c’est aussi une manière très efficace de bâtir un pays.

Livres, marché et politique

Le monde du livre est en effervescence. Rien de neuf là. Cela fait des mois qu’on le dit

Sauf que les débats sont plus vifs que jamais, dans les médias, sur les blogues, sur Twitter. Parce que les enjeux sont plus clairs, sans doute, et parce que les approches adoptées par les  uns et des autres se distinguent de plus en plus, jusqu’à s’opposer parfois. Parce qu’il y a de plus en plus de commentateurs de toute cette activité aussi, alors ça jase — beaucoup.

Les enjeux techniques ont jusqu’à récemment occupé l’essentiel des esprits. Il fallait apprendre à produire adéquatement les fichiers et à les distribuer de façon satisfaisante vers les librairies en ligne et autres types de points de vente. C’est une étape qui est, pour l’essentiel, derrière nous, il me semble.

Une nouvelle étape s’ouvre depuis quelques semaines, et c’est la diffusion qui (re)devient au centre des réflexions de tout le monde. Les éditeurs (et les libraires) doivent (ré)apprendre à faire connaître les livres publiés en versions numériques — ils doivent réapprendre comment les porter à l’attention d’autres (de nouveaux?) lecteurs, par de nouveaux canaux. Et là, tout est à faire.

Les méthodes et les outils de distribution vont évidemment encore devoir s’améliorer, mais dorénavant, ce sont les métadonnées qui accompagnent les fichiers et le savoir-faire marketing qui seront les plus déterminants. Voyons ça comme un premier signe de maturité du marché du livre numérique (déjà!).

On remarque aussi une politisation accrue du marché du livre, en général, et du livre numérique, en particulier — où deux visions s’opposent, avec parfois quelques nuances.

La première affirme que le livre un produit commercial comme les autres, et qu’il faut laisser les détaillants en fixer librement le prix.

La seconde affirme que le livre n’est pas un produit comme les autres, qu’il ne devrait pas être soumis au libre marché et que, par conséquent, son commerce doit faire l’objet d’une réglementation — notamment à l’égard du prix de vente, qui devrait être fixé par l’éditeur.

Ce sont deux visions du marché du livre qui s’affrontent, mais aussi deux façons de voir le rôle de l’État dans le développement de la culture, de façon générale, et des industries culturelles, en particulier.

Résultat: c’est souvent du dialogue — jugé plus ou moins nécessaire — entre le monde politique et le monde des affaires dont il est indirectement question dans nos échanges — gazouillis, blogues, etc. De la place de la solidarité et du chacun-pour-soi dans le développement d’un marché, aussi, très souvent. De ce qui relève du discours de l’action aussi, forcément.

Au début des années quatre-vingt, la France et le Québec (notamment) se sont dotés de lois fondamentales pour encadrer le marché du livre. Trente ans plus tard, on se trouve dans l’obligation d’imaginer des façons pour les mettre à jour, pour les réinventer de façon ingénieuse. C’est fondamental. Abandonner le livre aux lois du marché devant la difficulté de le faire n’aurait aucun sens — c’est mon avis.

* * *

 

Avec quelle énergie faut-il se battre pour défendre nos convictions au regard de pareils enjeux? Comment prennent formes les positions de chacun dans ce type de débat? Comment concilier les besoins immédiats et la poursuite d’objectifs à plus long terme dans le domaine de la culture?

C’est pour répondre à ces questions que j’ai lu cet après-midi Passion et désenchantement du ministre Lapalme, une pièce de Claude Corbo, publiée par les Éditions du Septentrion.

C’est une lecture qui m’a fait beaucoup de bien et qui a renforcé ma conviction qu’il n’est pas possible de voir le développement du livre numérique comme une opportunité d’affaires sans y voir aussi un sujet politique, un projet de société — un projet qui doit forcément être porté par une vision à long terme et qui doit faire appel à notre détermination.

Écrire

Des projets personnels aux échanges avec les amis, en passant par le blogue d’Éric Chevillard (texte repéré par René: merci!), jusqu’au coffre de Pierre Gagnon dans Mon vieux et moi*, tout m’invite à écrire plus ici.

Je l’ai déjà dit. Je ne l’ai pas toujours fait. Cette fois peut-être.

C’est pourquoi : tout homme sera tenu désormais de fixer dans un livre la forme de son esprit ; au programme de toute existence désormais, cette obligation contractuelle, un livre…

Source: 1030, Éric Chevillard.

 

* * *

 

* Mon vieux et moi, de Pierre Gagnon, publié chez Autrement. J’ai adoré ce court roman: beau, triste et drôle à la fois. Un véritable coup de coeur. Pour le découvrir, visionner ceci, ou lisez ces textes, presque tous enthousiastes.

 

Mise à jour: Oups… on me souligne que le livre a précédemment été publié au Québec, aux Éditions Hurtubise. On peut donc se le procurer facilement dans toutes les librairies, notamment ici.  L’éditeur parle d’ailleurs du succès du livre en France ici.

Neuf ans plus tard

(photo complète)

J’aurais pu y être.

C’est l’amour qui m’a sauvé.

J’y étais avec Ana. Elle était enceinte de notre troisième enfant.

Nous avons paressé au lit ce matin-là. Jusqu’à 8h.

Et nous sommes descendus déjeuner au resto de l’Intercontinental — à deux pas des Twin Towers.

C’est là que nous avons vécu notre 11 septembre.

Si nous n’avions pas paressé, par amour, j’aurais été au dernier étage d’une des tours à l’heure du drame — pour voir la ville se réveiller. C’était mon programme initial — Guillaume m’en avait fait la suggestion, la veille, au terme d’une longue marche dans la ville. Il habitait New York depuis quelques années — je découvrais la ville, pour la première fois.

* * *

J’ai vu la destruction, les regards hagards et la peur. Une extraordinaire solidarité entre les gens aussi.

Ça me trotte toujours un peu dans la tête. Pas comme un traumatisme, au contraire: comme une expérience unique qui me pousse à voir les choses autrement, à croire profondément que tout est possible — le meilleur et le pire.

Je constate avec un certain étonnement que j’ai réussi à ranger cette journée parmi les événements positifs de mon histoire personnelle — c’est le moment où j’ai le plus intensément vécu la dynamique complexe entre le moi, le nous familial et l’humain.

J’ai véritablement compris ce jour-là que l’histoire ne s’écrit jamais sans nous. L’histoire, c’est ce qu’on en fait — ensemble. Même l’histoire avec un grand H. Surtout l’histoire avec un grand H.

* * *

Le livre numérique, la poule et l’oeuf

Je prends quelques minutes en commençant la semaine pour noter quelques pistes de réflexion que la semaine dernière m’a inspirées (voire quelques leçons à méditer) .

Les attentes des acheteurs de livres numériques par rapport à la simplicité du processus d’achat sont extrêmement élevées

Ceux et celles qui se sont habitués à acheter de la musique, des vidéos et des applications sur le iPod/iPhone/iPad, sans avoir à entrer son numéro de carte de crédit à chaque fois (voire sans même devoir s’identifier chaque fois) s’attendent à trouver partout ce même niveau de simplicité. On nous a même demandé de pouvoir acheter des livres sans utiliser de carte de crédit (avec des cartes prépayées, type iTunes). Ce sera un défi très important pour les libraires dans les prochaines semaines.

Les personnes intéressées par les livres numériques aujourd’hui semblent trouver les prix trop chers

Je connais les raisons qui font que les éditeurs établissent ces prix. Je comprends leur raisonnement. Et je pense que les attentes des premiers consommateurs à s’exprimer sur le sujet sont exagérées… mais je dois constater que c’est un commentaire qui est presque systématique à l’heure actuelle.

Les gens semblent prêts à sacrifier les libraires pour pouvoir acheter moins cher (et plus simplement).

La vaste majorité des commentateurs s’expriment comme si le monde du livre numérique était complètement distinct du monde du livre imprimé — comme si les éditeurs pouvaient réfléchir le numérique sans tenir compte du papier, comme s’il n’y avait pas une très forte interdépendance des acteurs de l’écosystème du livre. Je le déplore, mais je ne peux évidemment pas penser que tout le monde prenne le temps de développer une vision macroscopique de ce secteur économique… il faudra en tenir compte, mais continuer à faire nos choix — et vivre sereinement avec les critiques inhérentes. Pareil avec les critiques qui croient « que l’on cherche d’abord à faire plaisir à la chaîne du livre et à ne froisser personne plutôt qu’à faciliter l’accès aux livres numériques au consommateur » — et cela, au détriment du lecteur/consommateur.

Je ne peux bien sûr pas être certain que l’histoire nous donnera raison d’adopter un point de vue aussi fondamentalement basé sur l’interdépendance des savoirs-faire traditionnels de ce qu’on appelait la chaîne du livre (et que je préfère appeler l’écosystème du livre) mais je reste convaincu que les lecteurs et consommateurs y gagneront si on arrive à mettre ces gens en mouvement ensemble pour redéfinir leurs rôles — au lieu que cela ne se fasse détriment de l’un ou de l’autre… même si, bien sûr, cela prend un peu plus de temps.  Certes, on peut souvent aller plus vite chacun de notre côté, mais on va plus loin ensemble. J’y crois.

* * *

Ces quelques paragraphes regroupent, en d’autres termes, plusieurs des interventions que j’ai faites sur Twitter et sur différents blogues au cours des derniers jours, notamment ici (en particulier ma réponse @Alex), ici et — des interventions qui avaient le plus souvent pour objectif de clarifier la confusion entre l’application La hutte, et le processus d’achat sur le site Web des libraires.

Plusieurs personnes m’ont dit au cours des derniers jours que j’avais dû trouver la critique difficile à prendre… eh bien pas du tout — nous savions très bien que nous prendrions des baffes en empruntant un chemin inattendu pour permettre la vente de livres numériques sur le iPad. Nous avons beaucoup appris, les libraires aussi. Je souligne d’ailleurs les efforts de l’équipe de livresquebecois.com qui a apporté rapidement plusieurs modifications à son site afin de tenir compte des réactions des premières personnes à acheter des livres à partir de La hutte (bien sûr, il reste beaucoup à faire… et ils le savent… mais on avance!).

* * *

On voudrait que les librairies sachent commercialiser des livres numériques, mais pour cela il leur faut les éditeurs en mettent à leur disposition… et pour stimuler les éditeurs à faire cela, il faudrait que les libraires en vendent déjà beaucoup… c’est l’histoire de la poule et de l’oeuf…

Dans ce contexte, je demeure convaincu — et l’équipe de De Marque avec moi — que:

pour que les libraires puissent rapidement bien faire le commerce des livres numériques, il faut leur offrir l’occasion d’apprendre à le faire, au contact de la réalité — et, cela, dès que possible.

pour que les prix des livres numériques s’ajustent aux attentes de la clientèle, il faut d’abord et avant tout qu’ils soient offerts à la vente — et, cela, dès que possible.

Et que, pour ces deux raisons:

il faut persévérer dans l’idée qu’un projet qui permet à de nombreux acteurs de faire de petits pas dès maintenant — même imparfaits — vaut mieux qu’un projet en théorie plus parfait qui n’existe pas encore.

C’est toujours le premier pas qui est le plus difficile à faire…

Quelques convictions

C’est vraiment fascinant de voir le monde du livre numérique prendre forme sous nos yeux — et encore plus d’être aux premières loges… d’avoir la conviction de pouvoir y apporter une contribution, même modeste au regard de la puissance des géants qui tentent d’organiser toute une industrie dans leurs propres intérêts.

C’est le bouillonnement qui entoure le livre électronique qui me fascine le plus — les enjeux, les intérêts, les attitudes : la patience des uns, l’impatience des autres, le respect, la défiance. Le défi de reconnaître ce qui est anecdotique et ce qui est essentiel, ce qui est ponctuel et ce qui s’inscrira dans le temps, ce qui relève de la stratégie commerciale et ce qui s’appuie sur la recherche du Bien commun — ce qui relève du conservatisme, ce qui est illusoire, ce qui n’est qu’agitation et ce qui permet d’avancer concrètement. De gros défis tous les jours. Des moments exaltants.

C’est un privilège d’avoir la conviction que chaque geste qu’on pose aura son importance pour des centaines, des milliers, voire des millions de personnes — d’avoir la conviction d’être au coeur d’un profond bouleversement culturel.

C’est exigeant aussi. Ça tire beaucoup d’énergie — énormément de matière grise. Je pense que je n’ai jamais eu d’occupation plus énergivore. Je tombe de fatigue tous les soirs, le sourire aux lèvres. Je regrette toutefois de manquer d’énergie pour être encore plus présent ici — sur mon blogue — sur le blogue des autres, sur Twitter, etc. Trop de courriels échangés avec l’équipe de De Marque, avec nos partenaires, avec des éditeurs, des libraires, des bibliothécaires, des journalistes, des fonctionnaires. Trop d’éléments à réunir pour passer d’une étape à l’autre au rythme où nous souhaitons le faire.

J’ai eu envie d’écrire quelques mots ici ce soir afin de laisser d’une écriture spontanée une trace de ce qui me semble être des ancrages importants dans ma démarche personnelle à travers tous ces enjeux:

C’est le point de vue du lecteur — et du citoyen — qui est notre meilleur guide.

Il faut privilégier l’expérimentation sur le discours — réfléchir autant que possible avec le monde, dans l’action, plutôt que de chercher sans cesse à convaincre le monde de ses idées.

Il faut avoir un préjugé favorable pour les idées qui rassemblent.

Les projets qui permettent aux gens de s’engager maintenant sont les plus précieux — les plus indispensables — parce qu’ils favorisent les premiers pas, qui sont toujours plus difficiles à faire / à faire faire.

Il faut cesser de parler de la chaîne du livre et adopter une approche plus écosystémique — accepter l’interdépendance des différents acteurs qui composent le monde du livre et la complexité qui l’accompagne.

Le livre ne peut pas être considéré comme un simple produit de consommation.

Il faut accepter de tout remettre en question… et reconnaître que tout ne peut pas changer du jour au lendemain.

C’est à la lumière de ces quelques éléments que j’ai envie de me pencher sur les questions et les défis que m’apporte mon quotidien. Et c’est avec des gens qui partagent, pour l’essentiel, cette approche socio-constructiviste que j’ai envie de travailler.

Parce que si tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin.


Le prix n’est certainement pas la seule chose qui compte

J’ai participé le 10 avril à une table ronde sur le livre numérique dans le cadre du Salon international du livre de Québec. Les autres intervenants étaient Hervé Foulon, président directeur général des Éditions Hurtubise et François Bon, écrivain. La discussion était animée par Stanley Péan, président de l’Union des écrivains québécois.

Didier Fessou, chroniqueur au quotidien Le Soleil, était manifestement présent dans la salle. Il revient sur l’événement dans un texte publié aujourd’hui: Le iPad détrônera le Kindle.

Le texte est provocateur. Il interpelle directement les écrivains — injustement, de mon point de vue. Il aborde un peu trop simplement plusieurs questions complexes aussi. Comme dans cette phrase, qui m’a particulièrement fait réagir:

Pendant une heure, ils ont brassé des idées mais pas une fois ils n’ont évoqué la seule chose qui compte : combien coûtera un livre téléchargé sur un livre électronique?

La seule chose qui compte? Sérieusement! Bien sûr que la question du prix est importante, mais poser ça dans ces termes, c’est balayer sous le tapis tous les autres enjeux associés à la transformation du monde du livre dans le contexte, beaucoup plus large, d’un environnement culturel de plus en plus numérique (ce qui dépasse largement la question de la simple dématérialisation du livre).

L’affirmation suivante me choque aussi:

le livre électronique n’a pas besoin d’imprimeur, de distributeur et de libraire. À eux trois, c’est 80% du prix d’un livre.

Cela me choque parce qu’il est faux de dire que le livre électronique n’a plus besoin de tous ces gens. Leurs métiers sont bouleversés, ils devront s’adapter, mais pour se vendre, les livres numériques auront encore besoin qu’on les fasse connaître, qu’on les recommande, qu’on y assure un accès équitable et, parfois qu’on puisse les imprimer. Les libraires, en particulier, ont un rôle culturel indéniable qu’il m’apparaît indispensable de réaffirmer.

Sans le travail du libraire, l’accès à la culture est menacé. La diversité culturelle aussi.

Que ceux qui pensent que Amazon, Google et Apple pourraient suffire pour permettre l’épanouissement du monde littéraire (au sens large) se détrompent. Je les invitent à réfléchir au fait que ces géants choisissent ce qu’ils veulent bien vendre (ils nous l’ont d’ores et déjà démontré). Le jour où ils seront responsables d’une trop grande proportion du commerce des livres, et où ils auront de facto droit de vie ou de mort sur un projet éditorial, nous en serons tous à la fois plus mal et plus faibles.

Alors, moins cher le livre numérique? Assurément, mais dans quelle proportion? Et y aura-t-il même un seul prix pour une oeuvre numérique? ou plutôt de nombreuses formules tarifaires qui donneront accès aux oeuvres? Et de toute façon, ne perdons pas de vue que ce sont les lecteurs — et en particulier ceux qui achètent des livres — qui le détermineront, en fonction de ce qu’ils se montreront prêts à payer.

Une chose me semble bien plus importante que le prix du livre… C’est de réaliser que les métamorphoses actuelles du livre constituent une occasion en or pour réaffirmer que le livre n’est pas un produit comme les autres — qu’il n’est pas un simple produit de consommation — et que c’est le moment ou jamais pour le replacer au coeur d’un grand projet culturel — et plus encore, au coeur d’un véritable projet de société.

* * *

Ces points soulevés, je ne m’attarderai pas davantage sur le reste du texte de Didier Fessou, sinon pour déplorer le fait que le chroniqueur a manifestement choisi de donner aux lecteurs du Soleil l’impression qu’il existait un conflit idéologique entre Hervé Foulon et moi alors qu’il n’en est rien.

Pas de conflit lors de la table ronde. Pas de conflit non plus au cours des nombreux échanges que nous avons eus sur les mêmes sujets au cours des jours suivants. Toujours des échanges constructifs, comme l’ensemble des acteurs du monde du livre ont d’ailleurs aussi pu avoir lors d’une journée interprofessionnelle sur le livre numérique organisée par l’Association des libraires du Québec jeudi dernier.

Je me réjouis bien sûr que Didier Fessou ait consacré une chronique entière au sujet du livre numérique — et que les points de vue que j’ai exprimés lors de la table ronde lui aient apparemment plu — mais je trouve dommage que celui-ci n’ait pas rendu compte du fait que le milieu du livre québécois réfléchit bien plus ensemble, en concertation, que presque partout ailleurs dans le monde. Je souhaiterais pour ma part que les auteurs y prennent une part encore plus active, mais cela viendra sans doute dans les prochaines semaines.

Que le iPad ait plus ou moins d’avenir que le Kindle m’importe somme toute assez peu. Ce qui m’importe davantage c’est de tout faire pour qu’il y ait au Québec (et ailleurs) de plus en plus d’écrivains et de lecteurs — et, cela, quel que soit le support qu’ils choisiront pour écrire et pour lire tous ces récits et toutes ces réflexions qui sont indispensables à notre identité.

Où est-ce qu’on prend goût à lire (et à écrire)?

La chronique de Nicolas Dickner dans le Voir de cette semaine me plaît beaucoup: Une enfance condensée. Elle nous rappelle qu’il n’y a pas de sottes lectures si elles alimentent l’imaginaire de l’enfant.

Moi aussi j’ai lu de très nombreux articles et condensés de romans dans Sélection du Reader’s Digest. Et j’ai adoré Petzi (les premières éditions, sans phylactères, bien sûr… ces foutus phylactères dont j’avais naturellement interprété l’apparition aux côtés des personnages comme un signe de décadence du monde du livre!).

C’est un texte qui me semble important au moment où les nouvelles pratiques de lecture des jeunes nous font trop souvent conclure que la lecture exigeante se perd, qu’on ne pourra jamais remplacer la lecture d’un livre, un vrai, et que le Web, Facebook (voire pire, Twitter!) risque de faire perdre tout goût de la lecture et de l’écriture à la prochaine génération.

Ce n’est pas vrai!

Ce qui est vrai c’est que la vision du monde que ces nouveaux lecteurs développeront sera différente de la nôtre et qu’ils n’entreront vraisemblablement pas dans la grande littérature de la même façon que nous ni par les mêmes chemins.

L’essentiel, pour développer chez les jeunes le goût de la lecture, c’est de mettre sur leur route des textes qui offrent une expérience intellectuelle et affective stimulante. Dickner a trouvé les siens sur le réservoir de la toilette familiale. Il se pourrait bien que mes enfants les trouvent à partir de Twitter, sur Facebook, ou sur des blogues à l’apparence aussi cheap que celle du Reader’s Digest.

Lectures honteuses? Jamais de la vie!

Photo du haut: affiche vue dans la vitrine d’une grande librairie de San Francisco, mars 2010.

Mise à jour: Trois photos que ma mère, artiste, m’a envoyées. Elles prolongent ce texte… et celui de Nicolas Dickner. Ce sont des photos d’une oeuvre qu’elle a réalisée il y a quelques années déjà… Amusant, non?




Lettre amicale à Patrick Lagacé

Salut Patrick,

Ça fait des années que je te lis. Pas toujours — tu écris beaucoup trop pour le temps que j’ai à consacrer à ce genre de textes — mais le plus souvent, tu me fais passer du bon temps. Tu me fais sourire. Tu me fais réfléchir. Je t’en remercie.

Faut toutefois que je te dise que ton texte d’hier matin m’a vraiment plongé dans la mauvaise humeur. Assez pour que je prenne 24 heures avant de te répondre. Assez pour que j’aie le goût de t’écrire ça « comme ça vient », avec spontanéité. On se reparlera des nuances plus tard, dans un autre contexte, si t’en as envie.

Come on Patrick! Franchement… t’es capable de mieux que ce mauvais remake de « Le Québec me tue » de Hélène Jutras, 15 ans plus tard. Ça me choque que tu nous replonges là-dedans…

Y’a rien dans nos vie… le vide… c’est pas toujours aussi agréable que ça la vie…

Y’a rien dans nos vie… une phrase qui résume tout le Québec de 2010…

…envie d’être Polonais…

…envie de sacrer ton camp. Loin.

J’ai évidemment pas de leçon à te donner… ta vie c’est ta vie pis on traverse tous un jour où l’autre un/des passages à vide… mais si t’es dans ça je t’invite à faire une pause. Ou alors, si t’as envie d’écrire tes chroniques avec ton sang… ben vas-y à fond — mais n’oublie pas de me faire signe quand tu ressortiras ta plume, ta pelle pis ton cerf-volant parce que moi je vais lire autre chose pendant ce temps là. Il y a tellement de gens qui écrivent tous les jours des textes stimulants, portés par l’envie de changer le monde — leur monde — notre monde.

Des affaires plates, du vide, de l’intime, du banal, de la résignation — ben de la résignation! — on peut en trouver partout! Cherche pas… il y en a ici, ailleurs, pis encore un peu plus loin aussi. Ça donne quoi de se morfondre avec ça? Qu’est-ce que tu proposes? qu’on fasse un grand brasier avec tout ça? qu’on souffle ensemble sur les braises du confort et de l’indifférence? Qu’on danse ensemble tous nus en pleurant autour du feu? Ça ferait de belles images pour la télé…

Sérieusement… si t’as envie d’aller voir ailleurs si tu y es, n’hésite pas: vas-y! Je t’encourage. Sincèrement! Je l’ai fait. j’ai adoré! Va voir le chum Robert au Cambodge ou en Thaïlande — là où tout est à faire, dis-tu.

Ben voyons!

La lecture de ton texte m’a vraiment donné envie de te brasser gentillement (ce que je suis précisément en train de faire!). Elle m’a donné envie de donner une bine pis de te dire de sortir de ta torpeur — parce qu’ici aussi tout est à faire! me semble que c’est évident! Plus que jamais! Notre problème c’est de trouver par où commencer… Et pour ça… ben faut d’abord sortir de la résignation, du cynisme et de l’indifférence. Qui je suis pour te dire quoi faire? T’as raison…

Sauf que… sauf que, s’il te plaît, Patrick, ne perd pas de vue que

T’as une plume extraordinaire

Tu t’es mérité au cours des ans un lectorat incroyable

T’es payé pour écrire à peu près ce que tu veux

T’as le guts de t’exprimer sans trop de nuances — c’est trop rare

Pis t’as des convictions — quelles sont-elles? dis-le-nous!

Et tu te plaignais de quoi déjà?

Ah oui… que la programmation de Newsworld, RDI et LCN est poche? Et alors?

Que Robert Lepage et François Girard travaillent beaucoup à l’étranger? So what?

C’est pas un peu ce qu’on voulait, faire rayonner notre culture de part le monde? Ça fait’y pas partie de notre grand projet collectif? Je le crois!

Y’a Wajdi Mouawad aussi qui travaille beaucoup à l’étranger (et même à Ottawa!). Et pendant que tu te plaignais du grand vide dans nos vie, il écrivait, le même jour, dans La Tribune un texte inspirant où il nous dit « qu’un artiste est là pour déranger, inquiéter, remettre en question, déplacer, faire voir, faire entendre le monde dans lequel il vit, et ce, en utilisant tous les moyens à sa disposition. »

Mouawad dit aussi, toujours dans le même texte, que « créer, c’est sortir de son propre néant ». Qu’est-ce que t’en penses?

Il dit que « nous ne sommes pas là pour recommencer » (à se plaindre?) — que « nous sommes là pour impliquer (…) pour élargir les blessures. »

Je veux ben croire que tu ne te vois pas dans la peau d’un artiste — mais je te garroche tout ça quand même. De bon coeur. Je te dis ça parce qu’on a besoin de toi, pis j’ai toujours aimé que tu nous brasses. Ben plus que quand tu nous écrases de ton pessimisme pis que tu tentes de nous faire croire que rien n’a de sens dans notre quotidien collectif… alors qu’il y a des batailles importantes qui se mènent ici aussi, au nom de la solidarité sociale, de l’éducation et du développement culturel.

T’es ben chanceux que Michel Chartrand soit décédé hier matin parce que je pense qu’il t’aurait botté le cul pas mal plus fort que moi.

Salut Patrick!


Mise à jour / lire aussi:

Pourquoi je ne devrais pas acheter un iPad

Je vais très certainement m’acheter un iPad, mais le pamphlet que publie aujourd’hui Cory Doctorow pour m’en dissuader est vraiment remarquable. Extraits:

I believe — really believe — in the stirring words of the Maker Manifesto: if you can’t open it, you don’t own it. Screws not glue. The original Apple ][+ came with schematics for the circuit boards, and birthed a generation of hardware and software hackers who upended the world for the better. If you wanted your kid to grow up to be a confident, entrepreneurial, and firmly in the camp that believes that you should forever be rearranging the world to make it better, you bought her an Apple ][+. (…)

The model of interaction with the iPad is to be a « consumer » (…)

The way you improve the iPad is to buy iApps. Buying an iPad for your kids isn’t a means of jump-starting the realization that the world is yours to take apart and reassemble; it’s a way of telling your offspring that even changing the batteries is something you have to leave to the professionals. (…)

Gadgets come and gadgets go. The iPad you buy today will be e-waste in a year or two (less, if you decide not to pay to have the battery changed for you). The real issue isn’t the capabilities of the piece of plastic you unwrap today, but the technical and social infrastructure that accompanies it.

If you want to live in the creative universe where anyone with a cool idea can make it and give it to you to run on your hardware, the iPad isn’t for you.

If you want to live in the fair world where you get to keep (or give away) the stuff you buy, the iPad isn’t for you. (…)

Je reviendrai par ailleurs sur un autre de des arguments de Cory Doctorow la semaine prochaine. Celui-ci:

The iStore lock-in doesn’t make life better for Apple’s customers or Apple’s developers. As an adult, I want to be able to choose whose stuff I buy and whom I trust to evaluate that stuff. I don’t want my universe of apps constrained to the stuff that the Cupertino Politburo decides to allow for its platform. And as a copyright holder and creator, I don’t want a single, Wal-Mart-like channel that controls access to my audience and dictates what is and is not acceptable material for me to create.

À suivre…

test…testpdf pour iBooks

Ralentir pour privilégier la qualité? (et s’il fallait plutôt accélérer?)

David Murray présentait hier le mouvement Slowbook dans un très bon texte publié sur le blogue de la Librairie Monet.

Le ton est donné dès le départ:

« On s’inquiète souvent dans les milieux de la librairie et de l’édition indépendantes de la trop grande place accordée à certains titres aux qualités discutables, au détriment de la promotion de fonds riches et diversifiés. C’est le phénomène des best-sellers, promu en première ligne par les grandes surfaces, les grandes chaînes de librairies et certains éditeurs qui en sont les fers de lance. […] cet accent sur la quantité avant la qualité en irrite plus d’un. »

Après une présentation de la librairie italienne Slowbookfarm, David Murray nous présente l’initiative française Rezolibre.com, « qui se présente comme l’Amazon alternatif »:

« Fruit d’une collaboration entre petits et micros éditeurs, cette librairie en ligne est née du désir de combattre la dictature de la nouveauté qui permet aux grands groupes financiers de l’industrie du livre d’être omniprésents sur les tables des libraires. Le site regroupe quelques soixante éditeurs francophones et plus de 3000 titres souvent devenus introuvables dans les grandes chaînes. »

Puis, en conclusion de son texte, l’auteur présente de quelle façon la librairie Monet se situe par rapport à ce mouvement et à ces initiatives:

« nous poursuivons l’idéal de redonner au métier de libraire ses lettres de noblesse. Nous croyons ainsi qu’il ne suffit pas seulement d’améliorer une façon de faire, mais de redéfinir l’essence même de la vocation. En ce sens, nous sommes des passeurs de culture ; nous créons un lien entre le livre et le lecteur. Nous croyons que la place accordée aux livres dans notre vie peut faire une différence dans la qualité de nos rapports en tant qu’êtres sociaux.

« nous adhérons à cette idée mise de l’avant par les artisans du slow book et autres amoureux du livre qui entendent faire passer la qualité avant la quantité. L’idée n’est pas de boycotter les best-sellers, mais de rappeler que la littérature, dans sa grande richesse, a beaucoup plus à offrir que quelques titres qui bien souvent ne resteront que des phénomènes de l’instantané. »

* * *

En lisant ce texte, j’ai eu envie d’ajouter quelque chose…

Parce que si je crois profondément aux principes défendus par David Murray — et en particulier à la valeur du libraire comme passeurs de culture et à celle du livre comme vecteur de l’humanisme — je ne pense pas qu’il est possible d’envisager ce rôle aujourd’hui sans aborder, de front, les enjeux associés à l’édition numérique.

Non pas à l’édition numérique comme une simple question de dématérialisation du livre, de nouveaux supports de lecture, de formats de fichiers et de DRM — mais bien comme phénomène culturel beaucoup plus large. Il faut s’interroger sur comment un oeuvre naît, se fait connaître, est lue (voire transformée) dans un environnement culturel de plus en plus numérique — à travers toutes les manifestations des réseaux.

Et pour que les libraires puissent jouer leur rôle de passeurs dans le contexte actuel, ils doivent absolument avoir accès aux livres numériques. Avoir la capacité de les conseiller et de les vendre — d’en tirer un revenu. Et ça, c’est tout un défi! C’est tout un défi parce que les très grands acteurs que sont Amazon, Google, Sony et Apple s’avancent plutôt en fonction de modèles économiques qui tendent à concentrer l’offre de livres numériques entre leurs mains — au détriment des libraires indépendants.

Pour qu’un éditeur puisse vendre des livres numériques chez Amazon, il lui faut donner des copies de ses fichiers à Amazon, pareil pour Sony, Google et, bientôt, Apple. On peut toujours prétendre que tous les libraires pourraient aussi avoir accès aux fichiers — mais ce n’est pas vrai! La logistique informatique nécessaire pour gérer, au quotidien, des dizaines de milliers de fichiers, en de multiples versions, n’est pas à la portée de tous les libraires.

C’est pour cela qu’il faut des plateformes intermédiaires qui prennent en charge la complexité technique associée à la gestion de tous ses fichiers et qui permettent d’assurer un accès équitable aux versions numériques des livres par les libraires.

C’est à cela que je travaille tous les jours avec l’équipe de De Marque — tant pour le Québec (avec l’ANEL: voici une présentation de l’Agrégateur ANEL-DeMarque) qu’en France (avec Gallimard, La Martinière et Flammarion, regroupés sous EdenLivres).

J’y travaille parce que je suis profondément convaincu que l’existence d’un vaste réseau de libraires et d’autres médiateurs du livres, sur le Web, est une condition essentielle de la diversité culturelle, en général, et de la diversité éditoriale, en particulier.

J’y crois, profondément. Parce que je pense que par-delà les défis techniques que nous devons relever tous les jours, il y a là un véritable projet social et culturel: celui d’une société où tous les éditeurs peuvent avoir accès à des infrastructures qui leur permettent de distribuer en versions numériques les livres des auteurs qu’ils publient — quels que soient les tirages attendus — et où tous les libraires peuvent continuer à jouer leur indispensable rôle de passeurs culturels.

Alors s’il est vrai que pour « faire passer la qualité devant la quantité » il faut parfois ralentir — comme le proposent les adeptes du slowbooking — je pense qu’il y a des moments où cette même préoccupation devrait plutôt nous inciter à accélérer. Dans le cas présent, je pense que cela devrait inciter tous les éditeurs et les libraires à s’engager sans tarder dans la vente de livres numériques… avant que les Géants ne prennent toute la place et que cela nuise/empêche le développement des réseaux alternatifs de diffusion/distribution dont nous avons besoin — particulièrement dans des petits pays comme le nôtre. Parce que sans ces réseaux, c’est vrai qu’on risque d’ouvrir encore plus grande la voie à la best-sellerisation de l’édition.

C’est un peu vite présenté — mais c’est, pour l’essentiel, la conviction qui m’anime.

23.03.2010 — Mise à jour: if:book london publie un texte dans le même esprit presque au même moment: april is SEIZE THE TIME time. Extraits:

« With the arrival of the iPad imminent, bookshops closing and all kinds of digital experiments appearing from conventional publishers, the future of the book is happening now.

With an election looming and cuts promised by all parties, it’s a key moment to take stock and think ahead.

It’s time to act quickly but think deeply about how our culture is changing as industries converge – and what the future role of your organisation can be. »

La Fabrique du numérique

Vendredi c’était la Fabrique du numérique. Un événement co-organisé par René Audet, Éric Duchemin et moi — hors de tout contexte institutionnel et dont le principal objectif était la rencontre de personnes engagées, d’une façon ou d’une autre dans les métamorphoses du livres.

Comme René, qui l’a fait avant moi, je souhaite revenir rapidement sur les objectifs que je poursuivais en participant à l’organisation de la Fabrique:

1. Rendre possible des rencontres qui n’auraient autrement pas eu lieu

Les feedbacks reçus me permettent de croire que cet objectif a été pleinement atteint.

2. Faire en sorte que les échanges de la journée laissent de nombreuses traces sur le Web — devenant ainsi des matériaux pour la suite.

Je pense que cet objectif est déjà partiellement atteint et qu’il le sera encore davantage à mesure que d’autres participants emboîteront le pas à François, Gilles, Jean-François et Laurent qui ont déjà trouvé le temps de rendre compte de leur expérience sur leur blogue — cela s’ajoutant à plus de 300 twits en rapport avec la Fabrique depuis deux jours.

3. Favoriser des discussions qui se nourrissent de projets concrets et de l’expression de besoins plutôt que d’idées générales, d’opinions et d’hypothèses (dont l’expression sert trop souvent de prétexte pour justifier le statu quo).

C’est peut-être le point sur lequel le bilan me semble le plus mitigé. Je pense que nous n’avons pas su trouver les moyens pour éviter que les discussions tournent autour de cas généraux au lieu de porter sur des cas particuliers, bien ancrés dans le réel. À réfléchir pour une éventuelle deuxième édition.

4. Favoriser l’émergence d’une vision partagée au regard de l’horizon temporel des changements évoqués

J’ai un peu de mal à conclure sur ce point. Peut-être parce que cela n’a pas été suffisamment pris en compte au cours des échanges, ou tout simplement parce qu’il était évident pour tout le monde que le moment de ces changements… c’est maintenant!

* * *

Quelques autres réflexions en vrac…

Ma grande surprise au cours de la journée?

Constater le désintérêt presque total pour la question des métadonnées associées aux oeuvres publiées sous formes numériques. C’est pourtant une question qui me semble absolument essentielle — à tous points de vue et pour tous les acteurs. Faudra y revenir.

Une déception?

Réaliser le contraste entre la richesse et l’énergie qui se dégageaient des échanges que j’entendais aux tables et ce qui pouvait en être rapporté lors des plénières. Notre méthode était manifestement déficiente à cet égard (faudra que je demande conseil à Jean-Sébastien pour la prochaine fois — en le remerciant pour le matériel qu’il nous avait prêté vendredi).

Une idée séduisante qui me laisse songeur?

Exprimée à la fin de la première série d’atelier [citée par Gilles]: « ne nous concentrons pas sur le modèle économique, il se définira lui-même, mais concentrons-nous sur les contenus ». Je suis d’accord si cela est une invitation à définir les modèles par l’action, en tentant des expériences. Mais très franchement je n’aime pas tellement l’idée que les « modèles économiques vont se définir eux-mêmes ». Ce n’est pas vrai! Les modèles économiques ne sont pas neutres, ils rendent compte de rapports de forces et d’interactions complexes entre des acteurs qui poursuivent des objectifs très différents et ils s’appuient sur des valeurs (au sens moral) dont on ne peut pas se désintéresser. Il ne faut pas perdre de vue que les modèles économiques ne seront pas neutres sur la nature de la création littéraire ni sur la nature de ce à quoi les gens s’intéressent au moment de choisir de la lecture. Ne soyons pas candides.

La leçon que je retiens personnellement?

La proposition d’action très concrètes formulée en fin de matinée par François Bon m’a interpellée: « que chacun d’entre nous écrive un texte, ce soir, sur le Web — cela changerait peut-être bien des choses ».

Cela m’a rappelé que malgré l’incessante course du quotidien, il faudrait que je re-trouve le temps d’écrire, de témoigner, de questionner, d’interpeller. Dans l’esprit de la Fabrique. Je vais donc tenter à nouveau de me retrousser les manches pour recommencer à le faire dans les prochains jours, ici et sur Twitter @remolino.

* * *

Une chose est certaine, je ressorts de l’événement plus que jamais convaincu que l’écosystème dans lequel évoluera « le livre numérique » est quelque chose qui reste à inventer — à fabriquer — et que nous faisons partie des acteurs de ces changements.

J’ai été ravi de rencontrer vendredi autant de gens qui partagent aussi cette conviction, chacun à leur manière.

Grands mercis à l’équipe du Cercle, et en particulier à Jean-François et Frédéric, dont la collaboration de tous les instants a été un important facteur de succès de l’événement. Vous nous avez offert un espace parfait pour cette rencontre.

L’entrepreneur et le politique

« …il faut que la politique se fasse aimer de nouveau, qu’elle soit un lieu vivant et chaleureux de renforcement des liens sociaux et des croyances dans les valeurs communes, qu’elle redevienne le creuset de rêves et d’espoirs d’un monde meilleur à construire ensemble. »

C’est une phrase de Florence Piron, tirée d’un texte publié dans Le Devoir du 31 décembre. Un texte que j’ai beaucoup apprécié, et dont la principale qualité est de m’avoir fait découvrir une professeure de l’Université Laval dont le travail me semble particulièrement intéressant — tant par les sujets qu’elle aborde que par l’approche qu’elle adopte et les outils qu’elle utilise (le wiki, notamment).

Néanmoins, tout en étant généralement d’accord avec le propos de Mme Piron,  je déplore l’opposition qu’elle présente entre « le choix de la politique » et « celui de la finance ou des affaires » — d’autant plus qu’elle suggère qu’il s’agirait dans le premier cas « de travailler au bien commun » et dans l’autre « de se consacrer à sa fortune personnelle ». La réalité est évidemment plus subtile.

Je préfère lorsque l’auteure parle du plaisir civique,  pour dire que « cela n’a de sens que dans une démocratie vraiment ouverte à l’intelligence collective de la société civile, aux multiples savoirs des citoyens et à l’expression de leurs aspirations par d’autres formes que par une croix sur un bulletin de vote ». L’entrepreneuriat n’est-il pas justement une manière privilégiée d’exprimer des aspirations? Je le crois. Je crois même que le monde des affaires est un lieu privilégié pour acquérir certains des multiples savoirs utiles (voire nécessaires) à recherche du bien commun.

Je crois qu’il est possible d’être en affaires et de participer à la réhabilitation de la politique — en portant des idées fortes, en réalisant des projets, en défendant des valeurs — parce qu’il faut la faire aimer de nouveau, et pourquoi pas pour mieux l’embrasser éventuellement — avec ceux et celles qui partageront cette autre politique, parce que la politique est forcément une affaire collective — un sport d’équipe.

Au rythme auquel le monde de l’éducation et celui de la culture se transforment aujourd’hui (et celui du livre, particulièrement) sous l’influence des nouvelles technologies et de la globalisation, et vu l’inertie de nos moyens politiques actuels, je me dis qu’il n’est pas bête d’occuper politiquement le champ des affaires dans ces domaines. Je me dis qu’il n’est pas bête de mettre en oeuvre, comme entrepreneur, des projets qui ont pour but de faire en sorte que nous conservions, comme peuple, les moyens d’assurer la diffusion de notre culture — notre façon de voir le monde — et de renforcer notre identité de manière à pouvoir continuer à participer pleinement à l’expérience humaine.

Ce sera ça, plus que jamais, mon défi en 2010 : me souvenir tous les jours que si j’ai choisi d’être en affaires, c’est parce que je suis profondément attaché à la recherche du bien commun et que je suis plus que jamais convaincu que le rythme auquel certains des changements fondamentaux qui affectent le monde du livre, notamment, ne nous permettent pas de nous en remettre uniquement à nos trop lentes institutions pour faire naître les solutions dont nous avons besoin, tant du point de vue culturel qu’économique.

Cela, en continuant à croire à la politique et à investir du temps pour la faire aimer de nouveau. Parce que je pense que croire profondément à la politique, c’est aussi savoir reconnaître dans quel contexte et avec quelle forme d’engagement, on peut y être le plus utile.

Aujourd’hui, j’ai la conviction que, dans mon cas, c’est en étant un entrepreneur engagé dans le domaine de la culture que je suis le plus efficace politiquement. Demain, on verra bien.

Édition numérique: quand les médias s’emparent du sujet

lemonde_kindle

Je m’accorde quelques jours de vacances au retour de Francfort. Direction Rome. J’y vais pour la première fois. Au moment où j’écris ces lignes, je n’y suis que depuis quelques heures, mais déjà, la ville est envoûtante. Quelques images.

Il me reste une drôle d’impression de ma troisième expérience à la Frankfurter Buchmesse — comme si, encore une fois, personne dans l’industrie du livre ne voulait montrer de signes d’inquiétude même si tout indique que de profondes transformations de l’industrie sont bel et bien en cours. On se cache derrière toutes sortes de prétextes pour ne pas prendre les devants ou à tout le moins pour faire preuve de leadership devant ces changements.

Si en France comme au Québec, les éditeurs consacrent de plus en plus de ressources au numérique, on est encore bien loin d’avoir véritablement pris le taureau par les cornes. Tout reste à faire… sans quoi nous ferons la vie bien trop belle/facile à Amazon, Google, Apple et quelques autres géants pour s’accaparer le monde du livre. J’en reviens plus convaincu que jamais.

Et pendant qu’on aimerait ne pas trop avoir à en parler, ce sont évidemment les médias qui s’emparent de l’affaire et qui choisissent les angles pour traiter ces sujets, forgeant du même coup l’opinion publique au regard des efforts (insuffisants) déployés par les éditeurs — et pas toujours de façon très heureuse.

Comme dans Le Monde que j’ai pu attraper à l’aéroport ce matin, à la une — c’est l’image en entête du présent texte — et l’article est à l’intérieur. Pareil dans l’article que Le Devoir publiait au même moment presque sur le même sujet.

Drôle de façon de partir en vacances tout ça… les réflexions m’accompagnent littéralement dans l’avion, je les poursuivrai en me baladant d’une fontaine à l’autre cette semaine…

Restera ensuite à me retrousser à nouveau (encore plus) les manches, dès mon retour la semaine prochaine.

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Le Kindle partout dans le monde… (ou presque!)

Grosse nouvelle aujourd’hui dans le monde du livre: le livre numérique d’Amazon — le Kindle — débarque partout dans le monde… ou presque (pas disponible au Canada aux dernières nouvelles).

L’article eBouquin me semble le plus intéressant sur le sujet jusqu’à présent (avec les commentaires qui suivent).

Je viens d’ailleurs d’y ajouter mon grain de sel — commentaire que je reprends ici:

« Je ne crois pas pour ma part que ce ne soit révélateur ni d’un succès ni d’un échec d’Amazon à ce stade — seulement une illustration additionnelle (puissante!) de la féroce bataille qui est en cours (en particulier entre Amazon et Google) afin de contrôler le plus rapidement possible, par tous les moyens, le plus grand nombre de fichiers.

Amazon lance ainsi un message très clair aux éditeurs de partout dans le monde: « Le Kindle débarque sur votre marché national, alors si vous voulez vendre, confiez-nous vos livres le plus rapidement possible! ».

Ils le font maintenant parce qu’ils savent que plus le temps passe, plus les éditeurs s’organisent pour maîtriser leurs propres infrastructures de « logistique numérique »… Ils savent que le temps joue contre eux.

Je pense qu’ils assument parfaitement le fait de ne pas très bien le faire (frais additionnels, pas d’adaptateur électrique pour chaque pays, etc.) et qu’ils n’ont pas d’attentes commerciales en termes de ventes — c’est le message aux éditeurs qu’ils veulent passer aujourd’hui, juste avant la Foire de Francfort. Et de cette manière, cela ne leur coûte pas tellement cher de le faire…

Sans qu’il n’y ait de « front commun contre Amazon » — j’espère comme Xelle que les éditeurs résisteront au chant des sirènes… il faut se rappeler ce que cela coûte, à long terme, d’un point de vue économique et culturel, quand un seul acteur exerce une influence aussi dominante qu’Amazon en a l’habitude. »

À suivre… très attentivement!