Quand intolérance rime avec incompétence

Avertissement: il manque sans doute quelques nuances à ce texte, mais c’est comme cela que je le sentais, ce soir, en lisant tous ces actualités, à partir de Paris… bien loin du coeur de l’action.

* * *

Je suis complètement dépassé parce ce que j’entends et ce que je lis dans le désolant dossier dit « des accommodements raisonnables ». Dépassé au point d’en avoir mal au coeur.

Même si c’est toujours désagréable à constater, il n’y a pas malheureusement pas de surprise à (re)découvrir qu’une partie de la population manifeste de l’intolérance — et c’est sans doute pareil un peu partout autour du monde. C’est toutefois une exigence de la vie en société (dans une démocratie, du moins) que de chercher à réduire le nombre des personnes intolérantes. Or, ce qui est stupéfiant depuis quelques semaines, et particulièrement depuis quelques jours, c’est de réaliser qu’il est possible aujourd’hui de tenir des propos comme ceux que l’on entend et que l’on lit sans que cela ne soit très largement condamné. Pire, que de telles inepties puissent faire l’objet de résolutions dûment adoptées dans plus d’un conseil municipal.

Cela révèle bien sûr l’incroyable défi d’éducation citoyenne que nous devrons relever dans les prochaines années, mais aussi le dramatique manque de leadership de nos représentants politiques sur des questions qui sortent en apparence un peu trop des enjeux économiques à court terme.

C’est incroyable de constater qu’apparemment personne au Québec n’a aujourd’hui la stature (vu d’ici, en tous cas) pour prendre la parole et dire que cela a assez duré — annuler les règlements idiots (et certains accommodements qui le sont tout autant) et expliquer pourquoi tout cela n’est pas acceptable dans une démocratie. Et je n’ose pas croire que des politiciens pourront « calculer et négocier leurs convictions » sur un sujet semblable dans les prochains jours et les prochaines semaines uniquement à des fins électorales… Courage messieurs! Courage mesdames!

S’il n’y a évidemment rien de très glorieux à ce que les guignols de Tout le monde en parle aient choisi de se moquer d’un conseiller d’Hérouxville au lieu de profiter du temps d’antenne dont ils disposent pour expliquer que tout cela n’a que bien peu de fondement (ce qui ne doit pas nous empêcher de nous questionner sur le fait qu’un tel degré d’ignorance soit encore possible dans une société en principe plus exposée que jamais à la diversité du monde!);

Ce qui est plus honorant, c’est un jeune russe canadien-français puisse organiser aussi intelligemment la riposte [1] [2] pour tourner la bêtise en dérision, je trouve cela incroyablement rassurant! Voilà une remarquable démonstration du fait que le génie des nouveaux arrivants nous est parfois indispensablement précieux. Merci Greg! Le Québec a besoin de gens comme toi.

Je n’oserai pas pour autant me moquer des gens d’Hérouxville parce que je crois qu’il faut plutôt déplorer le fait que malgré la télé, la radio et Internet, ils n’ont manifestement pas à leur disposition des conditions qui leur permettent de se faire une idée plus adéquate du monde dans lequel ils vivent. C’est le reflet d’un échec de notre société et de son système éducatif — beaucoup trop limité à ce qui se passe à l’école.

D’une certaine façon, c’est de notre incompétent humanisme dont les gens d’Hérouville se trouvent aujourd’hui les malheureux bouc-émissaires.

Difficile d’en rire. J’ai trop mal au coeur.

P.S. Une autre lecture qui me redonne un peu de sérennité avant d’aller me coucher…

P.P.S. Le compte-rendu que Jean-Sébastien fait de sa fin de semaine au Rendez-vous stratégique sur la culture n’est pas trop mal non plus pour me permettre (enfin) d’aller dormir l’esprit un peu plus tranquille…

Jouer à l’oracle pour Le Lien Multimédia

Une amie journaliste, Sophie Bernard, m’a demandé il y a quelques jours de « jouer à l’oracle » avec elle pour Le Lien Multimédia. C’est avec plaisir que j’ai saisi cette occasion pour faire un retour sur l’année 2006 — que je n’avais pas encore pris le temps de faire — et pour essayer de me projeter quelques mois en avant dans l’année 2007. Voilà donc mes réponses à ses questions.

Quels sont les changements qui ont le plus marqué le monde numérique en 2006?

Je pense que ce qui a le plus marqué le monde numérique c’est la réalisation de systèmes de rétroaction de plus en plus rapides et de plus en plus efficaces (avec les commentaires, les wikis, les rss et autres outils de suivis… et leurs effets combinés).

Un peu partout sur le Web, dans les médias, dans tous les secteurs, on voit apparaître des idées, des produits, des services, des approches qui ont pour effet de décupler l’effet de feedback : les médias ouvrent des espaces de commentaires et de discussions partout (le cas de Libération est très fort à cet égard), les YouTube, Flickr, Wikipedia et autres deviennent de puissantes caisses de résonnance de ce qui se passe ici et là. Tous ces mécanismes existent depuis bien plus d’un an, mais une masse critique d’utilisateurs les maîtrisent maintenant et les véritables effets ne commencent qu’à se manifester vraiment hors des cercles de geeks.

Le délai entre la « production » de la publication et la « réaction » devient de plus en plus court, avec les exigences et les stress que cela comporte pour tous les acteurs de ce grand jeu de l’évolution des systèmes économiques autour du Web. Certains peuvent avoir l’impression que cela nous retire le droit à l’erreur (ce qui est une erreur d’attitude devant le changement… mais ça c’est une autre question!).

Les secteurs économiques qui étaient habitués à travailler sur « des cycles longs » (l’édition, par exemple) sont particulièrement bouleversés par ce phénomène.

2006 a-t-elle été une année de nouveautés ou de continuité?

C’est une année de continuité, clairement, au sens où nous n’avons pas vu émerger de nouvelles forces qui pourraient influencer le développement du cyberespace. Ce sont les mêmes forces qui sont à l’oeuvre, qu’on comprend un peu mieux, qu’on reconnaît plus facilement, qu’on met en oeuvre plus efficacement.

Quel est le buzz word qui t’a le plus agacé l’année dernière?

Communauté.

C’est un mot très noble, qu’il est toujours bon d’avoir à l’esprit comme une utopie pratique… qui est parfois un raccourci oratoire très utile, mais on en a fait un usage clairement abusif cette année. Il a été utilisé vraiment à tort et à travers. Ce n’est pas parce qu’on permet aux gens de laisser des commentaires à la fin d’un texte ou qu’on leur permet de dire que « lui et lui et elle et encore lui sont mes amis » que nous formons une communauté. Je caricature (à peine!), mais il faudrait retrouver à cet égard le sens de la mesure. On peut être guidé par une idée d’ouverture; on peut souhaiter l’émergence de réseaux entre les gens qui s’intéresse à un sujet, sans pour autant voir naître des communautés.

Je rêve de contribuer à l’avènement d’une communauté autour de l’éducation sur le Web… mais je ne vois toujours pas comment je pourrai y arriver…

Quelle tendance t’a le plus enthousiasmé?

La reconnaissance, et l’adoption croissante, de Creative Commons. Parce qu’il me semble que cela offre un contexte de « réflexion pratique » qui est de nature à recadrer de façon beaucoup plus saine les débats (absolument nécessaires) sur le droit d’auteur.

D’après toi, de quoi sera fait 2007?

Je n’ai pas la prétention de pouvoir répondre à cette question « de façon générale », néanmoins, par rapport à ce qui m’intéresse particulièrement :

Accentuation des effets de « feedback loop » décrit précédemment… et plusieurs de ceux qui ont pensé s’en garder à l’écart y seront confrontés: encore plus que jamais de rss et autres gadgets du genre (on en verra partout!), plus de formulaires de commentaires, de commentaires d’acheteurs, de wikis, etc. Plus de sites qui se construisent autour de ça… ou qui en intègrent des briques sous une forme ou sous une autre.

L’usage des blogs dans les écoles connaîtra un accroissement considérable parce qu’on comprendra de mieux en mieux que c’est un des moyens les plus efficaces pour permettre des changements durables dans les écoles (parce que cela permet de recréer un contexte où l’ensemble de la « communauté éducative » peut s’impliquer dans les changements désirés et où il est possible de valoriser adéquatement les acteurs de ce changement: jeunes et moins jeunes.

Les premières livraisons de « l’ordinateur à 100 $ » feront l’objet d’une couverture médiatique sans précédent au cours de l’année 2007 et mettront sous pression les gouvernements des pays « trop riches pour y avoir accès » et « trop pauvres pour investir aussi massivement que d’autres » (comme le Québec). On découvrira avec émerveillement en 2008 de nouvelles formes d’utilisation éducative de l’ordinateur dans les pays concernés, qui feront preuve d’une ingéniosité qui pourrait bien devenir le principal moteur des changements que nous attendons dans le domaine scolaire depuis des années (mais là, je suis déjà rendu en 2010… au moins!).

Et dans ce qui m’occupe plus particulièrement à l’heure actuelle :

Après la musique, le cinéma et la télé, le monde du livre prendra la juste mesure des bouleversements auxquels il est convié par la généralisation d’Internet dans la population. On assistera à beaucoup d’expérimentation et d’innovation dans ce domaine (tant dans l’usage des réseaux, qu’au plan matériel avec l’arrivée des premiers eBook, papier électronique, un peu convainquant pour le grand public).

Qu’est-ce qui te rend le plus optimiste pour la prochaine année?

De façon générale :

En dépit de tout le verbiage autour du « Web 2.0 » et de la vision que les médias donnent de cela à partir de quelques exemples démesurés (YouTube, etc.), les forces qui influencent le développement du Web demeurent accessibles « au monde ordinaire ». Il reste possible aujourd’hui aux gens qui ont de bonnes idées de créer des projets « qui feront la différence » avec des moyens raisonnables, un peu d’ingéniosité (et beaucoup de détermination). C’est une condition nécessaire à l’innovation.

Au plan éducatif :

Je pense que les développements du Web rendent inévitable et irréversible « l’ouverture des écoles sur leur milieu ». Idée dans laquelle je crois profondément et qui accélérera sans doute l’intégration du concept de « cité éducative » dans le développement de nombreuses villes et villages [il fallait bien que j’en parle, non?  ;-)].

Qu’est-ce qui aurait tendance à t’inquiéter pour 2007?

Ce qui m’inquiète le plus c’est que grisés par le côté enivrant de toutes ces technologies aussi puissantes que simples, nous négligions d’évaluer tous les risques associés au fait de laisser des informations personnelles un peu partout « sans trop nous en rendre compte ». La banalisation de la diffusion d’information personnelle me préoccupe beaucoup, et, ce, tant chez les jeunes que chez les adultes.

Peut-être y aura-t-il en 2007 des événements pour nous faire prendre conscience des risques associés à cela. Je le souhaite… en espérant que ces événements n’aient pas de répercussions fâcheuses et qu’ils n’auront pas  aussi pour effet de trop effaroucher les gens au fait de contribuer activement au développement du web par leurs commentaires, leurs clics, leurs textes, leurs photos, etc.

Qu’aimerais-tu voir se développer?

J’aimerais beaucoup voir se développer au Québec un mouvement politique qui appuie son discours et ses méthodes sur la possibilité d’engager plus étroitement qu’auparavant les citoyens dans « la vie politique » et ce, non pas seulement au moment des élections, mais au quotidien. Et pas seulement « pour consulter quand ça lui convient » ou pour « mobiliser après avoir pris une décision », mais dans un véritable processus démocratique.

Je fais l’hypothèse que les partis politiques provinciaux et fédéraux n’auront pas le courage d’aller aussi loin aussi rapidement et qu’ils feront tout un autre tour de piste avec des usages exclusivement « marketing » du Web, essentiellement à l’occasion de campagnes électorales.  En conséquence, je pense que les changements que je souhaite se produiront d’abord au niveau municipal… et donc, s’ils commencent à prendre forme en 2007 ne pourront se concrétiser vraiment qu’en 2009. Mais j’aimerais bien en voir poindre quelques signes… déceler quelques encouragements… À suivre.

Colloque de l’APOP

Je viens de terminer une expérience pas mal particulière: la présentation d’une conférence » dans un espace télécollaboratif, à l’occasion du colloque de l’APOP.

J’aimerais d’abord lever mon chapeau (très haut!) à l’équipe de l’APOP pour avoir osé l’expérience d’un colloque de ce type entièrement en mode télécollaboratif. L’organisation a été impeccable! Les communications préalables, les préparatifs, les équipements remis aux participants (webcam, micro, écouteurs, etc.), les formations (documents et séances), etc. Je lève également mon chapeau à l’équipe de SVI dont l’outil, VIA, offre un excellent service.

Je veux ensuite garder une trace de l’impression très étrange (vraiment pas désagréable, mais étrange) que me laisse cette première expérience. J’ai trouvé que c’était beaucoup moins intimidant que de parler « en personne, devant l’auditoire », mais beaucoup plus difficile à la fois — parce que le feedback est vraiment très limité, et qu’il est difficile d’aller chercher même la petite part de feedback possible parce que cela suppose des manoeuvres un peu trop distrayantes. Décidément le « non verbal » est encore plus riche qu’on peut le croire… on en sait des choses en regardant le groupe à qui on s’adresse! Sauf qu’en contrepartie… si on se limitait à cela, je n’aurais pas pu participer à partir de Londres, dans une chambre d’hôtel, entre deux rendez-vous au BETT. Et sans doute la même chose pour certaines personnes de Sept-Îles ou de Rouyn — ou même de Québec, qui ne se seraient pas déplacés à Montréal, par exemple.

Il était d’autant plus important que tout le reste soit irréprochable parce que cette absence relative de feedback rend vraiment difficile les « enchaînements »: lancer la présentation (quand? de quelle façon?), passer d’une section à l’autre (les gens ont compris ou pas?), conclure (oui mais… et est-ce que les gens ont compris? sont contents? ont des questions qu’ils n’osent pas poser?). En conséquence, je ne suis pas particulièrement satisfait de ma prestation, mais les quelques avis recueillis à la fin me permettent de tourner quand même avec la conviction que c’est une première expérience réussie.

C’était évidemment agréable de « revoir » par la même occasion (même si indirectement) une quarantaine de Québécois, donc quelques-uns qui ont contribué à faire naître les quelques idées que j’avais à partager. Merci André, Michel, Robert, Charles-Antoine, Denis…

Une belle expérience qu’il faudra répéter pour apprendre à beaucoup mieux maîtriser ce type de communication.

Merci l’APOP — et bravo à tous ceux et celles qui ont rendu possible cet audacieux colloque.

Québec Paris Hanoï

Invraisemblable: c’est le mot qui me vient à l’esprit pour décrire la scène, plus tôt cet après-midi, sur une petite terrasse de la Cour Saint-Emilion, à Paris. Pourtant, c’était bien vrai…

Vendredi Mario publiait un texte par lequel j’apprenais que Seymour Papert avait été victime d’un accident à Hanoï.

Samedi un de ses lecteurs vivant à Hanoï (inconnu à ce jour) offrait de rendre service si cela était utile. Mario proposait aussitôt de livrer des fleurs à Seymour Papert au nom des amis des RIMA, à Québec — conférence pour laquelle nous l’avions invité il y a quelques années. Je signale aussitôt mon intérêt à participer à l’envoi. Mario prend l’avion pour Paris en soirée.

Dimanche matin, très tôt, j’écris un texte sur le fait qu’il faut faire confiance à l’oeuvre de gens comme Papert parce qu’ils ont si bien travaillé que le monde a véritablement changé grâce à eux et que leur influence sera durable si nous acceptons de prendre leur relais.

Quelques heures plus tard Mario arrive à Paris et nous allons prendre un verre près de chez moi. Après quelques minutes de discussion au cours desquelles nous nous émerveillons de toutes les aventures que le monde des blogues nous a permis de vivre, son téléphone lui signale l’arrivée d’un courriel… de Stéphane, de Hanoï! Incroyable… le bouquet de fleurs a été livré, remis à Nicolas Negroponte (rien de moins!), et nous avons quelques nouvelles fraîches de Seymour Papert (Mario en parle évidemment sur son blogue).

Bouches bées, émerveillés, nous éclatons de rire.

Eh oui… quand on existe dans les réseaux, il semble aujourd’hui possible de faire le souhait d’offrir des fleurs à un maître à penser victime d’un accident à l’autre bout du monde, qu’elles soient livrées par un inconnu 24 heures plus tard et remises à un autre maître à penser — tout ça pendant qu’on se déplace de Québec à Paris pour prononcer une conférence sur un sujet qu’on a approfondi depuis quatre ans avec un ami qui a depuis déménagé dans cette ville mais avec qui on garde un contact étroit grâce à ces mêmes réseaux.

Invraisemblable? Non. Vertigineux. Simplement.

Seymour Papert

Je lis avec douleur sur le blog de Mario que Seymour Papert a été victime d’un accident grave au Vietnam la semaine dernière. Il aurait été happé par un vélomoteur.

Je souffre profondément de lire cela.

Papert est une source d’inspiration importante pour moi — ses écrits sont responsables de plusieurs choix personnels et professionnels qui ont fait de moi qui je suis aujourd’hui. En ce sens, je lui dois beaucoup.

J’ai eu l’immense chance de rencontrer Seymour Papert à deux reprises, et de lui parler au téléphone quelques fois. J’ai apprécié chaque fois un homme affable, humble, d’une remarquable intelligence, qui n’imposait rien à ses interlocuteurs, mais qui a le don de faire naître en eux les rêves qu’il porte, de leur communiquer sa passion, et de s’allier leurs énergies et leur savoir-faire. C’est un visionnaire hors pair, un modèle remarquable. Son oeuvre est immense.

Qu’un homme qui a fait avancer tellement d’idées phare depuis les années soixante-dix et qui a permis la réalisation de tellement de « projets pour penser avec » puisse affronter aujourd’hui une épreuve aussi « absurde » est évidemment difficile à accepter. C’est dramatique. Sa famille, ses proches, ses nombreux collaborateurs et d’innombrables pédagogues sont bouleversés par l’état de santé de celui qu’ils aiment et qu’ils admirent, c’est normal — et je souffre avec eux.

Mais, de grâce!, faisons-nous confiance et arrêtons de dire que « le monde ne peut se permette la perte de ce génie » [1] ou que « The world can’t afford to lose him » [2]! Inutile de verser à ce point dans le superlatif pour honorer l’oeuvre de quelqu’un. Bien sûr que le monde peut se permettre de perdre ses plus grands génies — il en a d’ailleurs déjà perdu plusieurs. Et d’ailleurs, je pense que Seymour Papert ne serait pas très fier de nous voir adopter une attitude comme celle-là dans ces circonstances.

Je l’imagine d’ailleurs bien nous dire avec une sérénité déconcertante, du haut de la tribune qui l’accueillait à Québec au printemps 2004, à l’occasion des Rencontres internationales du multimédia d’apprentissage (photo souvenir de Stephen Downes ici):

« … il faut plus que jamais poursuivre notre travail et déployer tous les moyens à notre disposition pour permettre à tous les enfants du monde de profiter de l’extraordinaire potentiel de l’ordinateur pour apprendre, pour entrer en contact les uns avec les autres et pour faire naître un monde différent dans lequel les frontières (quelles qu’elles soient) s’atténueront au profit de la solidarité qui seule permet aux êtres humains de vivre en paix… »

Franchement, je n’ai pas envie de tomber dans le pathos et de pleurer la disparition d’un être irremplaçable. On peut souffrir, on peut pleurer de peine, mais il faut en même temps nous retrousser les manches et nous demander quelle petite partie de l’oeuvre de Papert nous pourrons poursuivre chacun de notre côté lorsqu’ils nous aura quitté — parce que vélomoteur ou pas, cela serait inévitablement arrivé. [voir le commentaire #3, ci-bas, pour une précision/nuance sur ce paragraphe].

Ce que le monde ne peut assurément pas se permettre, c’est que nous ne redoublions pas d’efforts pour poursuivre le travail si brillamment amorcé par Papert. Nous en sommes dorénavant plus responsables que jamais.

Alors relisons ses ouvrages, laissons-nous inspirer à nouveau, agissons avec détermination, communiquons sa passion et sa confiance, contribuons à la réalisation de l’ordinateur à 100 $… je pense que ce sera la meilleure façon de lui rendre hommage et de lui manifester tout notre appui dans l’imprévisible épreuve qu’il traverse actuellement.

Monsieur Papert, j’ai eu besoin de vous. Vous pouvez compter sur moi!

La liste edu-ressources est malade!

La liste edu-ressources est en convalescence. Très mal en point. Parmi les plus anciennes encore actives au Québec, cette listes de discussion a évidemment vu son propos évoluer au fil des ans. Normal: à sa naissance on ne connaissait presque rien d’Internet, alors que maintenant elle réuni novices et experts patentés, pionniers et simples observateurs — du Québec et d’ailleurs. C’est une grande liste.

On devrait donc se réjouir, célébrer le fait que nous avons enfin un espace pour discuter sérieusement de sujets complexes liés aux technologies, entre pédagogues et avec une audience importante (combien d’abonnés?), dans une perspective d’ouverture et d’échange de points de vue. Au lieu de cela, on évacue les sujets chauds. On les déporte, vers des listes moins populeuses, moins en vue. Par peur de « perdre le contrôle »? Par crainte que les « opposants à la réforme » n’obtiennent trop de visibilité « grâce à un outil gouvernemental »? ou quoi d’autre encore? D’ailleurs, quelque soit la raison, ça me chagrine. Pire: ça me choque. Je pense que nous sommes devant une situation où « le mieux est l’ennemi du bien ». S’il fallait agir pour contrôler la liste (ce qui reste à voir) ce n’était pas, à mon avis, de la façon dont on tente de le faire depuis une semaine.

J’avais néanmoins choisi de ne rien dire, la semaine dernière, quand la décision a été prise de fermer la liste aux débats pour la limiter au partage de bonnes adresses où trouver des ressources éducatives numériques. Après-tout, qui suis-je pour juger de la manière dont le ministère de l’éducation gère ses espaces de discussion?

Mais aujourd’hui je ne peux plus me taire. La situation m’apparaît trop ridicule.

Réagissant à un message publié plus tôt aujourd’hui dans la liste en rapport avec l’impact des TIC sur l’enseignement et l’apprentissage, il semble que j’ai enfreint les règles — qu’il m’aurait fallu faire preuve d’une plus grande modération. Il aurait en d’autres termes été préférable que je retienne mon commentaire pour plutôt aller le porter dans une liste à laquelle je n’étais pas abonné… Voilà qui est bien en théorie et confortable pour ceux qui tiennent absolument à encadrer les débats par crainte que les bavards n’accaparent l’espace… mais en pratique, n’est-ce pas un peu la mort de la liste que l’on signe? Parce que dans ces conditions, tous les sujets qui relient les gens, qui invitent à l’échange, qui provoquent la discussion, seront forcément sacrifiés…

Bien sûr, j’aurais aussi pu publier mon commentaire sur mon blogue. Mais pourquoi? Mon blogue c’est mon espace de réflexion, ce n’est pas un espace particulièrement bien conçu pour des discussions avec de grands nombres d’intervenants… Alors que dans mon esprit, c’était précisément la raison d’être d’une liste de discussion. Pas la bonne liste, me direz-vous? Peut-être… Alors pourquoi m’entêter? Eh bien parce que, merde, il y a là sur cette liste une foule de gens qui se sont rassemblés depuis plusieurs années et que remettre en place un espace public de ce type relève encore trop souvent du tour de force!

Qu’on ait voulu rediriger vers d’autres espaces les gens qui ne parlaient pas du tout de technologies (et notamment de tout dans la réforme sauf de l’usage des TIC) est une chose (j’oserai même m’en réjouir), mais qu’on cherche à faire de cette liste un espace sans débat, strictement porté sur l’information… alors là, je ne suis plus du tout!

À ce compte là, j’aurais préféré qu’on offre aux abonnés de meilleurs outils de gestions des messages (filtres, etc. des outils qui existent si on se donne la peine de les implanter sur les serveurs) au lieu de « sortir de la liste » ceux qui discutaient d’autres choses. Ou encore qu’on subdivise la liste afin de diffuser par d’autres voies l’existence de nouvelles ressources éducatives numériques (a-t-on vraiment besoin d’une liste de DISCUSSION pour cela? est-ce qu’il n’y a pas déjà mille et une autres sources d’informations de ce type?).

Les gens qui me connaissent savent que je ne fais pas souvent des sauts d’humeur de ce type et que je suis généralement peu enclin à m’emporter. Alors pourquoi maintenant? Eh bien parce que je trouve absolument incroyable qu’on en soit rendu à se demander collectivement si tel ou telle opinion est à sa place dans la liste, si elle ne devrait pas plutôt être ailleurs, etc., (comme si c’était en soit un sujet de discussion!). Il me semble qu’on a bien d’autres sujets plus essentiels à débattre!

Une liste de discussion, ça vit avec les gens qui y interviennent. Si on ne veut pas reconnaître cela… eh bien tant pis, laissons-la mourir. Mais ne nous faisons pas à croire que les gens départageront systématiquement eux-mêmes dans quelle petite boîte aller porter chacune de leurs idées, opinions, etc. Si on valorise les échanges, eh bien acceptons les digressions, voire le désordre, qui accompagnent inévitablement par moment la conversation. À vouloir tout encadrer on risque de faire taire bien des gens dont les points de vue et les idées pourraient nous être bien utiles. Nous gagnerons bien sûr en confort… mais sans doute également en indifférence…

Ah, et puis zut. Pardonnez-moi — je ne me fais simplement pas à l’idée d’être au chevet d’une liste de discussion à laquelle je suis abonné depuis ses tous débuts. Il me semble que nous avons grand besoin de cette liste… malgré ses périodes de fouillis… ou surtout pour celles-ci justement!

Quelques questions pour les blogueurs du jour

Quelques blogueurs de la région de Québec s’étaient donc donné rendez-vous aujourd’hui au Loews Le Concorde pour l’événement Québec carrefour international. Ils ont beaucoup publié, quelques personnes ont commenté leur texte au fur et à mesure (j’ai fait plus que ma part, diront certains!), plusieurs autres le feront sans doute dans les prochaines heures et les prochains jours. C’est ce qui est bien avec les blogues, nous rappelait justement Michael Carpentier, c’est un medium qui permet très bien à la fois le direct et le différé.

J’ai envie de poser quelques question à ces blogueurs au terme de cette très intense expérience:

1. Quelle était votre intention lorsque vous avez choisi de consacrer votre journée à cet événement politique? Quelle était votre principale motivation? Pourquoi était-ce important pour vous d’être là?

2. Qu’est-ce qui a été le plus difficile au cours de la journée? Qu’est-ce qui devrait être amélioré dans une future expérience de ce type?

3. Qu’est-ce qui vous a le plus étonné au cours de la journée?

4. Participeriez-vous à nouveau à un événement de ce type dans une perspective de journalisme citoyen?

5. Comptez-vous assurer un suivi à ce dossier? poursuivre les échanges sur le sujet avec les bloggeurs et lecteurs de vos blogues qui en mnifesteront l’intention? Si oui, de quelle façon?

Et tiens, une petite dernière, encore plus ouverte:

6. Que pensez-vous que les organisateurs de l’événement retiendront de cette expérience?

Ce matin à LCN

Je prends quelques minutes même si je n’ai pas vraiment le temps pour garder la trace de quelques impressions. Faudra que je relise tout ça ce soir.

Je viens tout juste de raccrocher le téléphone au terme d’une très courte entrevue au réseau LCN en rapport avec le fait que j’étais présent au pied des tours du World Trade Center le 11 septembre 2001.

Je suis content du très court message que j’ai pu laisser (mes notes plus bas) mais je dois dire que j’ai été traumatisé par ce que j’ai entendu avant d’entrer en onde. Ouf! Le rythme, le contenu, la dose d’adrénaline, le résumé de tous les attentats survenus depuis cinq ans en quelques secondes, les cris, les sirènes, le stress, l’insécurité: j’en suis tout à l’envers. Incroyable.

Ça me fait réaliser que je n’ai pas regardé l’actualité à la télévision ni écouté à la radio depuis presque un an. Mon rythme de vie à Paris m’amène plutôt à être en contact avec l’actualité via Internet ou par la presse imprimée. Je lis à mon rythme. Et quel confort. Vraiment, en comparaison, ce matin je me suis senti agressé: tiens-bouffe-z’en de la catastrophe! J’exagère, mais à peine. Et je fais exprès… je le laisse ici sans prendre le temps de décanter, parce que je veux garder la trace de ce que j’ai ressenti sur le coup.

Je ne doute pas que tous ces gens sympas à qui j’ai parlé avant l’entrevue font de l’excellent travail… mais faudrait peut-être collectivement prendre un peu de recul et se demander quels effets peut avoir ce type de couverture de l’actualité.

Ouf.

—/ mes notes /—

Q: Vous étiez au pied des tours le 11 septembre…

R: j’étais de passage… j’accompagnais mon épouse qui était là pour des raisons professionnelles… nous étions arrivés deux jours plus tôt… installés dans le premier hôtel qui est toujours debout près de Ground Zero… Nous avons évidemment eu très peur, mais mon principal souvenir de cette journée est plutôt la période qui a précédé la peur, celle où on ne comprenait rien de ce qui se passait… celui où nous avions l’étrange sentiment que à quoi on assistait était inexplicable.

Q: Cinq ans plus tard, comment a changé votre vie? (question qui n’a finalement pas été posée)

R: ma vie n’est pas vraiment différente… à l’exception peut-être du fait que j’ai maintenant toujours à l’esprit qu’il n’y a rien de vraiment impossible, même les choses les plus improbables… et ce n’est pas que négatif… c’est ça qui me donne encore plus envie d’imaginer des projets un peu fous… de rêver… avec ma famille, mes amis, mes collègues de travail.

Q: Avez-vous l’impression que nous vivons plus en sécurité aujourd’hui?

R: pour moi ce n’est pas une question de sécurité… ce ne sont pas des moyens techniques ou juridiques qui peuvent assurer totalement notre sécurité… la sécurité est une question de perception… une impression d’être bien où nous nous trouvons… j’aimerais surtout avoir l’impression de vivre dans un monde qui fait une plus grande place à la solidarité et au respect des autres, autant ceux qui vivent près de nous que de ceux qui vivent loin de nous. Pour moi, la seule issue à tout cela (j’ai eu envie de dire: à tout ce bordel) c’est l’éducation.

—/ fin /—

With us or against us…

Je me retiens depuis deux jours pour ne pas réagir à la dernière intervention de Normand Péladeau dans la liste edu-ressources.

J’aurais une foule de bonnes raisons de le faire, notamment:

  • le fait qu’à mon avis Normand Péladeau interprète un peu trop à ses fins le texte de l’allocution de Lise Bissonnette — une intellectuelle de premier ordre, que j’admire par ailleurs pour bien des raisons;
  • le fait que le texte de Lise Bissonnette est néanmoins loin (très loin!) d’être son meilleur et qu’on peut à mon avis le critiquer sous de nombreux aspects;
  • et en particulier le fait que je trouve tout simplement incroyable de pouvoir affirmer sérieusement, dans un contexte comme celui-là, des énormités telles que: « cette dernière mode a des conséquences bien plus dramatiques aujourd’hui que nos douces utopies d’autrefois » — non mais, vraiment!

Je ne réagirai pourtant pas plus que je le fais maintenant. Je ne le ferai pas parce que je sais bien que tout cela pourrait être un piège — parce que les détracteurs de « la réforme » veulent par tous les moyens relancer l’année sur ce thème et qu’ils cherchent nos réactions parce qu’elles leur servent de carburant.

Je ne réagirai donc pas davantage, sauf pour ajouter une dernière chose: je n’accorderai dorénavant aucune importance aux gens qui généralisent au point de laisser entendre que tous les gens qui ne dénoncent pas la réforme ont les mêmes idées, les mêmes convictions, les mêmes valeurs. Ils ne méritent pas mon écoute s’ils ne reconnaissent pas que la réalité est beaucoup plus nuancée.

« With us or against us… » — on sait mieux que jamais dans quel bordel ce genre de pensée peut nous amener. Très peu pour moi.

Première génération de post-blogueurs

Même si je n’écris toujours pas autant que je le souhaiterais, je continue d’être un lecteur assidu d’un grand nombre de blogues. C’est une partie essentielle de ma gymnastique intellectuelle quotidienne.

Plusieurs textes m’interpellent depuis quelques temps, il y a quelque chose qui se passe, entre les lignes, comme si une page était sur le point de se tourner.

Nous avons assisté il y a un peu plus d’un an à une explosion de nouveaux blogueurs, et constaté l’effet de mode qui l’a porté. Pour être hot, il fallait avoir son blogue. Sentant le tapis leur glisser sous les pieds, les médias ont fortement incité leurs journalistes vedettes à se mettre au blogue. Certains l’ont fait avec un indéniable succès alors que pour d’autres l’expérience a été plus mitigée. Des formes de publications variées, plus ou moins directement inspirée du blogues ont, par ailleurs, progressivement fait leur apparition dans les principaux sites de médias — qui se sont majoritairement ouverts davantage aux commentaires des lecteurs. C’est d’ailleurs à mon avis la principale retombée positive de cette déferlante.

Richard Martineau publie cette semaine un texte — Ras le bol! — qui pourrait marquer une étape important dans l’exploration du blogue comme « complément » à des formes plus traditionnelles de médias de masse (presse, télévisuelle, etc.). Il en a marre le blogueur: trop de commentaires impertinents, pas assez d’auto-contrôle des lecteurs-commentateurs, etc. Le problème c’est que c’est aussi ça le blogue!

Il me semble que Martineau ne fait pas une bonne analyse de la situation. Sans compter qu’il s’exprime avec rancoeur, sur un ton qui appelle la réplique: il souffle sur les braises pour éteindre le feu. Je pense que son analyse révèle qu’il n’a pas encore tout à fait compris ce qu’est un blogue. Un blogue ce n’est pas un espace pour déposer des textes auxquels les gens pourrons sagement associer des commentaires. C’est un incubateur de dialogues. Des dialogues qui pourront être plus ou moins vifs selon la portée polémique des sujets qu’on choisi d’aborder. Et de la même façon qu’on est toujours responsable de ce qu’on écrit, sur un blogue on est aussi responsable des dialogues qui peuvent prendre forme à la suite de nos textes. Rien de nouveau sous le soleil: si je me lève dans un café pour déclamer mon opinion sur un sujet chaud… il faut que je m’attende à me faire répondre, par des gens de tous les genres, et je ne pourrai pas simplement déplorer par la suite que ceux-ci ne m’adressent pas la parole avec autant de respect que je l’aurais souhaité. Je ne pourrai pas non plus simplement dénoncer le fait que des gens poursuivent la discussion sans moi, même à ma table, même si j’estime personnellement que tout a été dit.

Mario décrit très bien le fond de ma pensé sur le sujet: pour assurer la santé et la vitalité d’un blogue, il faut obligatoirement s’impliquer dans les commentaires, prendre part aux dialogues suscités par nos textes. En tout premier lieu lorsqu’ils prennent forme sur le blogue lui-même, mais également lorsqu’ils s’évadent vers d’autres espaces, d’autres blogues, d’autres types de publications. Ce n’est évidemment pas facile, c’est très exigeant intellectuellement (et parfois émotivement) et cela demande quelquesfois beaucoup de temps. Sans compter qu’on ne choisi pas toujours le moment où surviennent les pires dérapages. Mais si on n’est pas prêt à jouer le jeu, vaut mieux abandonner le blogue et revenir à une forme plus classique: je publie, vous m’écrivez, je décide de ce que je fais de votre point de vue. Pourquoi pas? C’est une méthode qui a fait ses preuves à bien des égards et qui n’est pas moins noble.

Sauf que ce n’est pas « à cause des autres » que Martineau cessera éventuellement de publier son blogue. Ce sera parce qu’il n’aura pas envie, pas le temps, ou pas les moyens de s’engager dans ce type de publication. Il faudra bien qu’il le reconnaisse. Ce sera son choix. Martineau aura le mérite d’avoir tenté l’expérience, d’être allé au bout de ce qu’il pouvait faire dans cette piste avant de l’abandonner… en toute connaissance de cause. C’est tout à son honneur.

Tout cela pour dire que je pense que nous sommes à l’aube d’une nouvelle étape dans l’exploration du potentiel des blogues et des contraintes qui l’accompagnent.

Je pense que si nous avons souvent catégorisés les gens entre « blogueurs » et « non-blogueurs » au cours des derniers mois, nous verrons bientôt se développer une catégorie de « post-blogueurs ».

Ce groupe sera formé de gens qui auront expérimenté le blogue avec sincérité et qui, pour une raison ou pour une autre, auront conclu qu’ils ne souhaitaient pas poursuivre l’expérience. Même s’ils n’auront peut-être plus directement pignon sur Web, ces gens connaîtront tout de même l’interaction qui peut naître autour des blogues et lerenouveau que cela peut présenter pour la démocratie et pour l’éducation, en particulier.

À l’avance, je désire remercier tous les gens qui rejoindront ce groupe parce que même s’ils auront abandonné une forme de publication que j’adore — et dans laquelle je crois beaucoup — je sais qu’ils se seront laissés transformer par l’expérience et qu’ils n’hésiteront pas à partager ce qu’ils auront appris avec leur entourage. On entre forcément dans le groupe des « post-blogueurs » plus ouvert d’esprit que lorsqu’on a fait son entrée chez les « blogueurs ».

Et avec un peu de chance on cessera peut-être bientôt d’analyser la blogosphère en termes essentiellement quantitatifs. Parce qu’à tout prendre, il vaut sans doute mieux constater la croissance du nombre de « post-blogueurs » que de voir sans cesse apparaître des gens qui n’utilisent les blogues que pour nous manipuler, sans véritable intention d’entreprendre un dialogue.

Merci Martineau. Merci Mario. Vos réflexions font progresser la mienne.

Note: Martine Pagé aborde un sujet semblable ici.

L’Institut CD Howe critique les CPE et Cyberpresse en ajoute!

Ça me choque de lire ce matin dans Cyberpresse que « l’Institut CD Howe recommande au gouvernement fédéral d’éviter l’exemple québécois de service de garderie ».

Ce n’est pas le point de vue de l’Institut CD Howe qui me choque… c’est le traitement que Le Soleil donne à la nouvelle! Il me choque parce qu’il manque clairement de perspective — ce qui est d’autant plus important lorsqu’un texte aborde un sujet chaud à partir du point de vue d’un organisme reconnu pour ses points de vue polémiques.

Lire la suite de « L’Institut CD Howe critique les CPE et Cyberpresse en ajoute! »

Déjà six mois

Déjà six mois que j’ai quitté Québec pour relever de nouveaux défis à Paris.

Déjà six mois que je vis éloigné de mes parents et amis — guidé par l’idée:

de découvrir le monde tel qu’il se présente vu d’ailleurs;
de mieux comprendre qui je suis;
d’aller à la rencontre de l’Autre.

…tout ça pour avoir une meilleure idée de ce qu’il faut savoir aujourd’hui — quand on a 33 ans, 32 ans, 8 ans, 6 ans et 4 ans — pour être libre, vivre inspiré par son appartenance à l’Humanité et être pleinement conscient de la solidarité que cela implique.

Alors, qu’est-ce que j’ai découvert jusqu’à présent?

Candidement, en vrac:

J’ai évidemment constaté que ce qui peut faire l’objet d’un jugement rapide demande généralement du temps, parfois beaucoup de temps, pour être compris.

J’ai appris que le concept de « qualité de vie » est bien plus flou que je ne le croyais… je pense maintenant que c’est un concept qui ne peut essentiellement être interprété sur une base personnelle: « j’ai une qualité de vie extraordinaire à Québec »… bien, mais est-ce que ça permet pour autant de vendre « LA qualité de vie à Québec » à des gens d’ailleurs, qui ont des goûts, des habitudes et une culture différente de la mienne? Maintenant j’en doute.

J’ai réalisé qu’il n’y a pas qu’aux États-Unis « que ça se passe »… que l’Europe est une construction politique et économique aussi extraordinaire qu’étonnante et qu’il est infiniment dommage que cela ne soit pas plus perceptible à partir du Québec. Il y a beaucoup à découvrir et à accomplir ici pour des Québécois… et il y bien des avantages à avoir développé des points de repères dans « un petit pays » avant d’en aborder un plus grand — en affaires notamment.

J’ai aussi constaté que l’omniprésence du multilinguisme (parfois cinq ou six langues, voire plus, sur les emballages, l’affichage, etc.) a pour effet salutaire (indirect?) de nous rappeler continuellement que nous vivons dans un monde multiculturel et qu’il n’est pas (plus) possible de réfléchir et d’agir « en vase clos », avec nos seuls repères culturels — au risque de vivre repliés sur nous-mêmes. En politique, en affaires, comme dans les domaines culturels et éducatif, il me semble plus essentiel que jamais de savoir — et de comprendre — qu’il existe plusieurs manières de voir le monde (et de développer l’empathie qui doit accompagner ce constat). En ce domaine, les habitudes culturelles défensives (légitimes et généralement essentielles) du Québec — telles que la Loi 101 — sont peut-être parfois un obstacle à une prise de conscience pourtant nécessaire.

J’ai été étonné (et ravi!) de constater que malgré des systèmes scolaires et des « des rapports à l’école » bien différents, les défis auxquels font face la France et le Québec dans le domaine de l’éducation sont très semblables et que les réformistes et les conservateurs se retrouvent, de part et d’autre de l’Atlantique, dans des positions semblables. J’ai par ailleurs été surpris de réaliser à quel point l’horaire de l’école française n’était pas soumis à la logique du marché du travail et de constater toutes les pirouettes et les inconvénients que cela peut représenter pour les parents — évidemment le plus souvent pour les femmes… pour qui il conviendrait même de parler de sacrifices (les garderies à 7$ et les « services de garde » québécois sont vraiment des merveilles!). Toujours par rapport à l’éducation, j’ai constaté (avec horreur) l’incroyable influence de la publicité directement adressée aux enfants… ce que nous avons le bonheur de ne pas connaître au Québec.

J’ai aussi pu découvrir que les gens que j’admire le plus, ceux qui m’inspirent avec qui j’apprécie le plus collaborer sont des gens déterminés, guidés par des idées personnelles claires, qui leur permettent de prendre des décisions sans trop d’hésitation… tout en restant attentifs aux opinions qui leurs sont communiquées, et qui font même en sorte que des points de vue contradictoires puissent s’exprimer librement. J’ai encore une fois la chance d’être entouré de plusieurs personnes de ce type… et je compte apprendre encore beaucoup en les côtoyant. Vision, détermination, efficacité et écoute.

J’ai finalement beaucoup apprécié pouvoir vérifier que les moyens de communication dont nous disposons aujourd’hui permettent effectivement de rester en contact avec nos proches — où qu’on soit dans le monde — et que le principal obstacle à cet égard n’est plus technique ni économique… c’est essentiellement le temps dont on dispose — un temps qui s’enfuit si on ne se l’accorde pas.

Mais plus que tout, j’ai pu constater au cours des six derniers mois que toutes ces découvertes n’ont fait qu’accroître mon désir de changer le monde grâce à l’éducation. Je suis plus que jamais convaincu que les apprentissages que je fais quotidiennement grâce à ce dépaysement seront très précieux pour les prochaines étapes de la poursuite de cet objectif — un objectif qu’il serait évidemment prétentieux de penser pouvoir accomplir, mais qui est néanmoins indispensable de poursuivre: parce que c’est l’essence de la vie telle que je la perçois aujourd’hui.

Je suis prêt pour le prochain six mois. Il y a encore tant à apprendre.

Go!

Croire dans l’éducation

Un texte de François m’a bousculé il y a quelques jours: désillusion de l’éducation. J’ai dû prendre un peu de temps pour y penser avant de réagir… parce qu’il ne faut pas perdre confiance dans l’éducation. Nous n’en avons pas les moyens… il n’y a rien d’autre pour faire face à l’obscurantisme, à l’injustice, à la misère à la guerre et aux espoirs déçus.

Quand on ne croit plus dans l’éducation on ne croit plus en rien. Il faut y croire. Par conviction ou, à défaut, par obligation.

En contrepartie, il faut sans doute accepter de remettre en question notre conception de l’éducation et la manière dont on la conduit généralement.

* Charles-Antoine insiste sur l’importance du « vivre ensemble »;
* Negroponte, cité par Mario, rappelle que l’enseignement n’est qu’une des manières d’éduquer;
* Le congrès des Villes éducatrices (où je serai évidemment!) sera l’occasion de nous rappeler que les écoles ne sont pas le lieu exclusif de l’éducation.

C’est juste, je partage tout ça, mais je pense qu’il faut aller plus loin. Il faut surtout remettre en cause notre conception pittoresque de « l’éducateur solitaire » — celui qui enseigne seul devant son groupe d’élève — et (re)bâtir une conception de l’éducation comme une responsabilité véritablement collective, où l’enseignant joue un rôle essentiel au sein d’un vaste ensemble d’intervenants, dans et hors de l’école.

Être éducateur aujourd’hui, être prof, être pédagogue, est-ce que ça ne devrait pas d’abord et avant tout être un leader — celui qui prend les devants — être celui ou celle qui coordonne le déploiement de toutes les ressources que la société choisi de mettre à la disposition des enfants pour apprendre à vivre en société? Être celui qui accompagne, celui qui trace le parcours par lequel un petit humain devient un adulte? Être prof, n’est-ce pas avant tout être en mesure de mettre en contact, au moment opportun, ceux qui savent et ceux qui veulent ou ont besoin d’apprendre?

Pas facile tout ça. Impossible, sans doute, dans le contexte actuel. Mais est-ce une raison suffisante pour ne pas y croire? Pour ne pas l’espérer? Pour ne pas travailler à faire en sorte que cela puisse se réaliser?

Je comprends très bien que François puisse flirter avec la désillusion. Ce doit être difficile, très difficile, par les temps qui courent, d’être un prof solitaire dans une école-sanctuaire.

Vraiment, plus que jamais, la pédagogie telle que je la conçois passe par:

– Une ouverture croissante de l’école sur son milieu;
– La conception de la ville comme une cité éducative;
– La reconnaissance des profs comme les indispensables catalyseurs de la réalisation d’un travail social qui ne peut être que le résultat d’une concertation et d’un engagement collectif permanent.

Voilà pourquoi je rêve d’une ville où des incitatifs seraient mis en place pour:

– encourager les écoles à mettre en tous temps leurs ressources à la disposition des communautés qui vivent à proximité;
– pour multiplier les interactions de nature éducative entre tous les acteurs de la communauté;
– valoriser le travail des enseignants et leur accorder les privilèges nécessaires pour leur permettre de collaborer plus facilement entre eux, de tirer profit des ressources de leur milieu, de faire appel aisément aux médias, aux entreprises, aux élus, etc.

Quand il est question d’éducation, devant le risque de désillusion il faut rêver. Croire et rêver.

L’immigration à Québec… pourquoi?

Je m’énerve un peu en constatant la nature du débat sur l’immigration qui a cours présentement à Québec.

D’une part, la mairesse rappelle — avec raison — que les immigrants ne doivent pas être considérés comme des machines qu’on importe pour répondre aux besoins des entreprises de la région. C’est une déclaration qui est toute à son honneur.

D’autre part, la Chambre de commerce de Québec rappelle — aussi avec raison — qu’il faut malgré tout être en mesure d’offrir un travail valorisant aux immigrants si on désire qu’ils s’intègrent adéquatement à la société québécoise (il faut quand même déplorer certains choix de mots et quelques nuances manquantes dans ce communiqué) .

Enfin, la Chambre de commerce des entrepreneurs de Québec formule une opinion selon laquelle c’est une illusion de croire que l’immigration qui permettra de combler les besoins de main-d’oeuvre des entreprises de la région et qu’il faudrait plutôt faire des efforts pour amener des travailleurs d’autres régions du Québec vers la capitale.

Ce ne sont pas les positions des uns et des autres qui m’agace, c’est le fait qu’en posant ainsi le débat en terme de « besoins du marché du travail » on occulte ce qui est à mon avis la principale raison pour privilégier l’immigration dans la région de Québec.

Il me semble que dans un monde de plus en plus globalisé, où l’interdépendance des pays, des régions, des villes et des peuples et des plus en plus évidente, il est indispensable de comprendre la diversité — de la côtoyer, dans la mesure du possible — de savoir que tout le monde ne vit pas de la même façon, de réaliser qu’ailleurs c’est aussi ici…

Si nous avons toutes les raisons de croire dans l’ingéniosité et le savoir faire de gens de Québec, d’en être fiers, et de penser qu’il pourrait rayonner partout autour du monde — comme les créations de Robert Lepage — il faut bien admettre qu’un des principaux handicaps auquel nous devons palier pour cela, c’est de vivre dans un vase clos relatif — entre nous — très blancs, très catholiques, très francophones. Il y a bien quelques touristes pour nous rappeler l’existence d’un autre monde, mais c’est clairement insuffisant.

Il me semble que dans ce contexte, l’immigration devrait d’abord être perçue comme une fenêtre sur le monde, comme une passerelle vers des réalités qui nous sont autrement inaccessibles, étrangères, inconnues. Dans cette perspective, c’est une relation de solidarité qui doit s’installer dès le départ entre l’immigrant et son milieu d’accueil: il faut s’entraider, pour se comprendre, pour s’expliquer le monde, ici et ailleurs – c’est une condition pour ressortir mutuellement enrichis de cette expérience. Il faut accueillir les gens d’abord pour ce qu’ils sont.

Si on y croit, il faut donner plus régulièrement la parole aux immigrants — pas pour leur faire dire que nous les avons bien (ou mal) accueilli, mais pour les inviter à nous parler d’eux, d’où ils viennent, du monde que nous partageons, de ce qui les amènent à Québec — de ce qui est semblable et de ce qui est différent, ici et là-bas.
* * *

Lorsque j’avais sept ou huit ans et que je restait à l’école le midi, c’est Madame Malouf qui supervisait le dîner.

Un jour, vers la fin de l’année, Madame Malouf nous a présenté des diapositives du Liban, le pays qu’elle avait quitté pour venir s’installer au Québec. Je m’en souviens comme si c’était hier. Un de mes souvenirs d’école les plus clairs.

Une première série de diapositives nous avait permis de découvrir le Liban d’avant la guerre et sa splendide côte méditerranéenne avec ses plages, ses grands hôtels, de remarquables immeubles et de superbes avenues. Une deuxième série nous avait permis de comprendre les conséquences de la guerre: des images semblables, où on pouvait reconnaître les mêmes lieux, les mêmes immeubles, mais où, pour l’essentiel, il n’y avait plus qu’un champ de ruines. Inoubliable, à tout âge, mais encore plus pour des yeux d’enfants.

Chaque jours, je revois les images que madame Malouf nous a présentées et même vingt-cinq ans plus tard, elles ont plus de sens que celles que me présentent aujourd’hui en boucle Radio-Canada, Libération, Le Monde ou CNN. Ces images ont un visage, elles m’obligent à ne pas « théoriser » cette guerre — elles m’imposent de ne pas perdre de vue que derrière tout « ça » il y a des gens qui souffrent.

Aujourd’hui, je souhaiterais qu’il y ait une Madame Malouf dans toutes les écoles du Québec, au moins une, pour parler de son pays d’origine aux enfants, pour leur parler de la paix et de la guerre, de ce qu’elles ont laissé derrières elles et de ce qu’elles ont trouvé ici.

Aujourd’hui, je souhaiterais qu’il y ait beaucoup de Madame Malouf à Québec… non pas parce que nous manquons de personnes pour superviser les enfants le midi dans les cafétérias scolaires, mais parce que je pense que leur présence est indispensable pour préparer adéquatement les enfants à vivre dans le monde qui sera le leur — celui que nous leur aurons laissé en héritage.

Merci Madame Malouf. Merci. Et bon courage.