Voyage

Il y a quelques mois j’ai visité la forêt amazonienne, dans la région de Miriti Parana, en Colombie. Tout près du parc national naturel Yaigojé Apaporis.

C’est du moins ce que me laissent croire mes notes personnelles.

DayOne me laisse explorer mes notes de toutes sortes de façons: par date, évidemment, par une recherche par mots, ou par le lieu où les notes ont été écrites — lorsque le GPS du iPhone a pu l’identifier.

Je peux ainsi survoler la carte du monde du bout des doigts, zoomer, et voir les endroits où j’ai pris des notes. Pays, villes, quartiers, rues…

C’est comme ça que j’ai découvert, avec étonnement, mon expédition colombienne du mois de février.

J’aurais peut-être noté ça dans mon sommeil? Si on prend une note pendant un rêve, est-ce qu’elle est inscrite à l’endroit sur la planète où le rêve se déroule?

Je me suis dit qu’il devait bien y avoir sur le Web quelques photos et vidéos de la région de Miriti Parana et de la rivière Apaporis, et que ça m’aiderait à faire remonter des souvenirs à ma mémoire…

J’ai vu de superbes images. Des vidéos fascinantes. J’ai découvert des insectes et des fleurs magnifiques, J’ai vu des gens qui ont une vie bien différente de la mienne. J’ai appris que la rivière Apaporis est encore plus longue que le fleuve Saint-Laurent. Je me suis rappelé le défi que posent les changements climatiques.

Mais pas de souvenirs de mon voyage.

C’est pourtant bien écrit: note prise le 17 février à 0h00, au point géographique 0.0000000, -71.3119202 alors que vous écoutiez Pulperie, de Dany Placard.

J’aurais pris cette note directement sur l’équateur? Précisément à la longitude de Québec? C’est un peu louche. Comme si mon téléphone était tombé sur la carte, en ligne droite, directement sur l’équateur.

Je sais que c’est peut-être seulement une erreur. J’aime mieux faire d’autres hypothèses, mais ça reste possible. D’autant que la note que j’ai prise ce jour-là est particulièrement laconique:

Journée sans histoire: travail à la maison.

Ce qui est fantastique c’est que erreur ou pas, je l’aurai bel et bien fait ce voyage, virtuellement: aujourd’hui, le 5 juillet 2020.

***

Ce texte est le sixième d’une série de textes pour lesquels je m’inspire des notes que je prends quotidiennement depuis maintenant plusieurs années.

C’est aussi le huitième texte de mon défi #100daystooffload.

À l’aube

Quelque part en 2019

5h15 — Je monte dans le taxi. Direction la gare, pour un autre aller-retour à Montréal.

C’est de la musique classique qui m’accueille dans la Prius impeccablement propre. Le chauffeur n’a pas l’air d’avoir le goût de jaser. 

Une boule rouge scintillante apparaît soudainement à l’horizon. Je m’exclame:

— Il est spectaculaire le soleil ce matin!

— Ho! c’est vrai!, répond le chauffeur.

Il range aussitôt la voiture sur le côté de la route, ferme la radio, saisit son iPhone et prend quelques photos. C’est surprenant, mais je trouve ça sympathique.

En reprenant la route, le chauffeur me dit « c’est beau la vie…», mais il marque une pause et, au moment où j’allais acquiescer, il précise en soupirant:

— c’est presque beau…

5h23 — Le silence est lourd dans le taxi.

C’est presque beau.

***

Ce texte est le cinquième d’une série de textes pour lesquels je m’inspire des notes que je prends quotidiennement depuis maintenant plusieurs années.

C’est aussi le septième texte de mon défi #100daystooffload.

Les crépuscules…

J’ai terminé hier la lecture de Les crépuscules de la Yellowstone.

Ce n’est pas une fresque historique. Ce n’est pas une biographie. Ce n’est pas un essai politique, ni un roman écologique, pas plus qu’un récit contemplatif. C’est un peu tout ça à la fois. C’est du grand Louis Hamelin.

« Si le Mountain Man revenait aujourd’hui dans son patelin natal de Chambly, à trente kilomètres de Montréal, il pourrait sans doute tendre des pièges dans les fossés d’irrigation de cette plaine fertile où les derniers vestiges de forêt digne de ce nom ont depuis longtemps été rasés et transformés en une mosaïque de champs de maïs, de quartiers résidentiels et de centres commerciaux. En 2019, le castor est partout, profitant du moindre filet d’eau pour ravager trembles et bouleaux. On observe ses chantiers jusque dans les parcs urbains. Depuis que sa peau ne vaut plus rien, il s’est lancé à la reconquête du continent.

On ne saurait en dire autant des descendants des trappeurs canadiens qui l’ont poursuivi comme une vision jusqu’au coeur des montagnes Rocheuses. »

C’est un peu plus lent et un peu plus pessimiste que le livre précédent de Louis Hamelin, Autour d’Eva (mon commentaire), mais c’est une lecture d’été tout aussi agréable. C’est un roman d’aventure qui se lit lentement, en écoutant les oiseaux. C’est une histoire qui se digère peu à peu. 

Le hasard a fait que j’ai lu le livre en parallèle avec l’écoute du balado Laissez-nous raconter l’histoire crochie. Dans le premier épisode, Marie-Andrée Gill nous invite à repenser l’utilisation du mot « découverte » lorsqu’on parle de l’exploration du territoire nord-américain. Drôle d’écho.

C’est un balado important — qui se digère lentement, lui aussi.

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Ce texte est le sixième de mon défi #100daystooffload

1er juillet

Sept années dans le désordre.

Lire, écrire, popoter, bien manger, jouer en famille. Regarder House of Cards.

Visiter le Moulin à laine d’Ulverton avec une guide exceptionnelle: un vrai paradis photographique.

Manger de la pizza dans la cour avec des amis. Faire des churros.

Acheter de la peinture en aérosol au Canadian Tire. Expérimenter le street art avec le fils.

Faire le projet d’écrire une série de courts abécédaires au cours de l’été.

Faire le projet de mettre dans une bouteille le Labo des histoires, un soupçon de Québec numérique et un peu de 826 Valencia et de bien remuer pour voir ce qui pourrait en ressortir. 

Faire une partie de cartes en famille après un délicieux souper de fettucinne alfredo agrémenté de pétoncles.

Écrire un texte sur mes premières observations après une semaine sans Facebook.

Dessiner des portraits sur mon iPhone.

Lire deux numéros du New Yorker sur des airs de jazz.

Travailler un peu. Passer la tondeuse. Faire un peu de ménage. Se demander qu’est-ce que ça signifie d’être canadien aujourd’hui.

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Ce texte est le quatrième d’une série de textes pour lesquels je m’inspire des notes que je prends quotidiennement depuis maintenant plusieurs années.

C’est aussi le cinquième texte de mon défi #100daystooffload

Vers MEX

Quelque part en 2012

4h30 — Jasette avec un voyageur dans le lobby de l’hôtel. Il travaille dans une mine d’or au Nunavut. À -50 Celcius. Il m’apprend que dans une bonne mine il y a un gramme d’or par tonne de roche. Y’a qu’à savoir le trouver.

5h20 — Le chauffeur de taxi est haïtien — et très volubile. Il m’explique qu’il a choisi ce métier il y a quarante ans pour s’assurer que chaque jour de sa vie serait une comédie. Les gens sont fascinants vous savez...

7h15 — Globe and Mail: une notice nécrologique présente un très bel hommage accompagné de trois photos: dans la vingtaine, la quarantaine et la soixantaine. Belle idée!

7h40 — Tiens, François Legault et sa famille qui partent eux aussi en voyage. Va savoir s’il sera premier ministre un jour…

9h30 — Vibration: coup d’œil sur mon iPhone: deux notifications. Ma sœur me souhaite bon voyage et un dénommé Bontemps me sollicite sur LinkedIn. Ça ne s’invente pas. 

— Tequila y jugo de tomate?

— Oui! Gracias!

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Ce texte est le troisième d’une série de textes pour lesquels je m’inspire des notes que je prends quotidiennement depuis maintenant plusieurs années.

C’est aussi le quatrième texte de mon défi #100daystooffload

Devant le four

Quelque part en 2018.

Fin de matinée. Je prends un café au petit comptoir devant le magnifique four au bois où les clients viennent commander leur pizza.

Ce matin, la pizzaïolo est une belle jeune femme — probablement 18 ans, tout au plus. Très aimable et très souriante. 

La scène est amusante, un vieux couple vient de s’avancer, lentement, difficilement même. Ils sont beaux et complices.

La vieille dame lit le menu à son mari en s’arrêtant parfois pour poser une question à la jeune femme.

Le contraste est frappant: les deux femmes penchées l’une vers l’autre. Au moins soixante ans les séparent, mais elles ont le même regard pétillant. 

— Calabrese c’est quoi?

La jeune femme explique doucement… un peu trop doucement.

— Pardon? 

La vieille femme s’approche, se penche et tend l’oreille. La jeune femme parle un peu plus fort et simplifie son explication:

— C’est très piquant!

Elle est manifestement convaincue que ce n’est pas un bon choix pour son interlocutrice — mais elle est aussitôt surprise par sa réponse:

— Alors c’est parfait! C’est ce que nous allons prendre! — ravie en regardant son mari, qui confirme d’un grand sourire satisfait.

Il n’y a rien comme une pizza piquante pour rendre heureux!

Ce texte est le deuxième d’une série de textes pour lesquels je prévois m’inspirer des notes que je prends quotidiennement depuis maintenant plusieurs années.

C’est aussi le troisième texte de mon défi #100daystooffload

St-Pancras

Quelque part en 2017.

Tout juste arrivé à St-Pancras.

Trop tôt pour un verre de bulles. Dommage, c’eût été beau clin d’œil au rendez-vous surprise avec Ana — il y a combien d’années déjà?

Je me suis installé au petit bar à expresso.

Je suis bien. J’adore les gares. À toutes les heures.

Devant moi, dans l’immense espace, la sculture d’un homme qui regarde au loin l’air inquiet. Je m’y reconnais. Et pas que moi — parce que quelque chose d’inquiétant est en train de se passer, l’impression d’un glissement, comme si l’avenir était en train de nous échapper. Mais pourquoi? Et que faire?

La rencontre avec F.S. il y a quelques jours m’a fait du bien. Il m’a dit une chose qui me reste à l’esprit: «Quand j’ai quitté cet emploi mes efforts étaient dispersés — j’avais trop de projets. La vie m’a forcé à choisir. Ça n’a pas été facile, mais je sais maintenant que j’ai fait le bon choix parce que tout s’est mis à être beaucoup plus facile. Je me suis mis à rencontrer des personnes inspirantes, les événement se sont enchaînés plus naturellement et chaque jour est devenu stimulant. Je m’épanouis.»

Notre échange m’a fait réaliser que j’ai eu la chance d’être très souvent dans un contexte où les choses se passent ainsi — et que c’était peut-être un peu moins le cas aujourd’hui. Je pense que c’est un rappel qu’il va falloir que je me reconnecte: que je retrouve mon fil conducteur — mon prochain fil conducteur.

Il y a de plus en plus de voyageurs sur le quai de la gare. J’ai beaucoup d’affection pour celles et ceux qui ont des allures de globetrotters, l’air heureux n’importe où, qui parlent et qui rient avec un peu tout le monde. Je m’interroge sur les autres, l’air renfrogné, manifestement pressés, la valise à la main comme un fardeau. Ont-ils vraiment la vie qu’ils souhaitent? Et moi?

Me revient à l’esprit un texte que j’ai lu dans Le Monde il y a quelques jours. Son auteur s’interrogeait sur la place que prend le travail dans la définition de notre identité. Heureusement, je l’ai découpé et glissé entre deux pages du dernier roman de Kim Thuy. 

Il me rappelle maintenant où j’en suis dans ma lecture de Vi.

Ce texte est le premier d’une série de textes pour lesquels je prévois m’inspirer des notes que je prends quotidiennement depuis maintenant plusieurs années.

C’est aussi le deuxième texte de mon défi #100daystooffload

Il est où le Québec dont on rêve?

J’ai commencé à publier ce blogue en 2002. Béatrice, la première des trois enfants de la famille avait 4 ans. Dix-huit ans plus tard, je lui confie cet espace pour la première fois — avec une très grande fierté.

Béatrice, la parole est à toi (et j’espère que ce ne sera pas la dernière fois)!

Il est où le Québec dont on rêve?

À l’occasion de la Fête nationale et en suivant l’actualité, je me suis passé une réflexion sur le Québec, sur notre Québec. 

Depuis quelques années, ce qui m’attriste à la Fête nationale, c’est qu’on a souvent l’impression que c’est juste une fête souverainiste, alors que c’est avant tout une fête nationaliste.

En fait, on a souvent tendance à mélanger nationalisme et souverainisme, alors que les deux ne viennent pas toujours ensemble. 

Pour faire simple, quelqu’un de nationaliste est quelqu’un qui est fier de sa nation. Alors que quelqu’un de souverainiste est fier de sa nation, mais pense aussi que cette nation devrait être souveraine. Ainsi, un gouvernement peut très bien se revendiquer nationaliste (et donc fier du Québec), mais sans être souverainiste (donc sans penser que le Québec doit être séparé du Canada).

Pour moi, le Québec c’est une belle nation pour sa population chaleureuse et accueillante, pour son progressisme, pour sa langue française, pour ses paysages, pour son hiver, pour son histoire riche, pour sa culture, pour ses artistes plein.e.s de talents, pour sa capacité d’innovation, pour ses évènements festifs, etc. 

Bref, pour moi le Québec est une magnifique nation, mais je dois concéder qu’elle n’est assurément pas parfaite.

***

Après avoir étudié en études internationales et en politique, après des remises en question pas toujours faciles et après des discussions interminables sur le monde d’aujourd’hui, j’en viens à me dire que :

Je rêve d’un Québec ouvert à l’immigration pour vrai et pas juste quand ça lui convient. D’un Québec qui réalise que pour faire partie d’un monde globalisé et international comme on le souhaite, on ne peut pas fermer la porte à ceux et celles qui souhaitent, parfois, venir pour démarrer une nouvelle vie, pour un avenir meilleur ou pour un avenir à la hauteur de leur potentiel.

Je rêve d’un Québec qui reconnaît et qui travaille à réduire et éradiquer le racisme systémique. Parce que oui chaque personne est importante, mais que quand la vie, notamment, des communautés noires et autochtones sont discriminées parce que la police, le système d’éducation et de santé, les valeurs sociales et culturelles et la répartition territoriale sont en leur défaveur, le Québec se doit de travailler à un avenir meilleur pour eux, et avec eux.

Je rêve d’un Québec ambitieux en environnement, qui prend en compte l’urgence de la crise environnementale et qui ose prendre les mesures nécessaires pour la ralentir. 

Je rêve d’un Québec où jamais on ne demandera à quelqu’un de cacher son identité religieuse, sexuelle, de genre et d’ethnie ou son handicap pour le bien-être et le confort des autres. L’identité de chacun n’est pas négociable et brimer l’identité d’une «minorité» pour que les autres soient confortables, c’est pas franchement ma définition de l’inclusion. 

Bref, je rêve d’un Québec qui mise sur l’éducation pour tous les enjeux de la société, et ce, même si c’est pas payant politiquement à l’intérieur d’un mandat de 4 ans et que ça nécessite de confronter son électorat.

Parce qu’éduquer les gens à la beauté de la diversité culturelle, des différentes identités sexuelles et de genre, des différentes religions, etc., ça, ça sera toujours payant à long terme. 

***

Je rêve aussi d’un Québec où la politique ne se fait pas «un parti contre l’autre» ni «j’ai la bonne réponse et pas toi». Mais plutôt d’un Québec où les divergences politiques sont les bienvenues, parce que c’est ça le Québec. 

Parce que les divergences politiques (autant entre les partis politiques que dans la population) sont juste les manifestations des différentes opinions qui circulent au Québec.

Personnellement, ça me désole que d’après ce que l’on voit dans les médias, les partis à l’Assemblée nationale semblent trop souvent travailler les uns contre les autres pour bloquer les changements qui ne concordent pas avec «leur» projet de société.

Sauf que comment voulons-nous construire un Québec fort, fier, inclusif, à l’écoute et ouvert si l’on ne travaille pas ensemble, peu importe nos allégeances politiques et nos différences, pour faire un Québec le plus représentatif possible de tout le monde? 

De toute façon, faire un projet de société sans inclure cette société, c’est pas un peu ironique?

Travailler ensemble et faire des compromis n’implique pas que tout le monde doit être toujours d’accord, mais ça implique que tout le monde doit s’écouter, être ouvert et sensible aux réalités et aux craintes des autres. 

Parce que la politique d’aujourd’hui, c’est bien beau pour gouverner pendant 4 ans, sauf que c’est pas en changeant à tous les 4 ans de parti au pouvoir qu’on construit un projet de société. 

Une culture politique de compromis et de collaboration plutôt que de confrontation, c’est peut-être un rêve, mais c’est légitime d’y aspirer.

***

On m’a souvent dit que le Québec n’avait plus de penseur.e.s comme lors de la Révolution tranquille, pendant laquelle on osait rêver à un Québec meilleur et à sortir des sentiers battus pour aspirer à mieux… 

Peut-être que ce qu’il nous faut maintenant, c’est de tous s’écouter et de réfléchir ensemble? Peut-être que ce qu’il nous faut c’est de mettre notre ego de côté pour qu’on réalise qu’en fait, on a échoué à soutenir tous ceux et celles qui vivent au Québec? Et ensuite qu’on se retrousse les manches et qu’on ose créer un Québec à la hauteur de nos capacités pour que demain soit meilleur.

Sans réfléchir en fonction de la politique actuelle, je peux dire que je rêve d’un Québec qui se construit par ceux et celles qui osent changer et rêver… et non pas le contraire. 

***

C’est peut-être un texte utopiste pour certains et qui vient juste d’une étudiante de 22 ans, mais si rêver de tout ça, c’est être idéaliste, franchement on a du chemin à faire. 

Si on se contente en quelque sorte du statu quo, qu’à 22 ans on a le droit de rêver, mais que pour être ben honnête on a pas d’espoir que ça va se réaliser, il est où le Québec dont on rêve?

C’est bien beau dire que les jeunes c’est l’avenir, mais faudrait nous écouter. 

Oui, je suis fière d’être Québécoise, mais je refuse d’être fière d’un Québec qui se bâtit sans prendre en compte les réalités de tous ceux et celles qui veulent y vivre. 

Bref, bonne Fête nationale à tous les Québécois et les Québécoises, mais aussi à tous ceux et celles qui veulent la fêter ensemble. 

N’oubliez pas de laisser un commentaire au texte de Béatrice — pour lui donner le goût de répéter l’expérience!

Photo: Béatrice Baz-Laberge

Fête nationale

Cette année, je n’ai pas tellement le coeur à la fête. Je trouve qu’on a eu, collectivement, un très dur printemps — et pas grand chose pour se réjouir. Les événements nous ont bien fait voir l’ampleur du travail qu’on a devant nous pour bâtir une société plus juste. Franchement, j’ai déjà été plus fier de notre État. Je n’ai pas grand chose à ajouter que ce que j’ai dit dans les textes que j’ai écrit depuis le mois de mars.

Alors pour éviter de tomber dans le radotage et pour essayer de renouveler mes pistes de réflexion — pour changer d’air — je vais probablement utiliser mon blogue un peu différemment dans les prochains mois.

Je publierai un peu de tout et de n’importe quoi, juste pour le fun, pour écrire. 

Dans l’esprit du défi #100daystooffload… que je compte bien relever!

Normalité systémique

Quelques réflexion à la lecture des journaux de ce matin…

On a beaucoup parlé de retour à la normale cette semaine — le retour à la vie comme elle était avant. On aussi beaucoup parlé de racisme systémique. Et d’inquiétude sur les technologies de traçage individuel. Très souvent sans trop se rendre compte que les trois sujets sont liés.

Parce que la normale, c’est le confort que nous procure le système dans lequel on vit. Ce n’est pas seulement les rencontres de familles, les accolades, l’ouverture des magasins et des restaurants, c’est aussi, pour certains, les horaires de travail difficiles, les revenus parfois inférieurs à la Prestation canadienne d’urgence, etc. 

La vie normale, c’est surtout le résultat de l’ensemble des processus qui nous permettent de vivre sans se poser trop de questions. Ce sont les automatismes autour desquels notre vie collective s’organise. C’est un système.

Et on sait tous qu’aucun système n’est parfait.

On sait tous qu’un système, en automatisant certaines décisions, se trouve à avantager certains types de personnes et que d’autres s’en trouvent pénalisés. Le plus souvent, cette injustice n’est pas intentionnelle et ne s’explique pas par des décisions malveillantes. Elle est plutôt le résultat d’une sommes de facteurs, de petits automatismes et d’habitudes, souvent imperceptibles, qui en s’additionnant les uns aux autres, ont pour effet de faire pencher les choses trop souvent du même côté.

Comme quand on nous assure qu’aucune variable raciale n’est prise en compte dans l’algorithme qui détermine le prix d’une assurance, par exemple, mais que le code postal de résidence de l’assuré en est une — et que cela a très souvent la même signification. Personne n’a été délibérément raciste en programmant l’algorithme, mais le résultat s’en trouve quand même affecté.

On constate généralement les injustices (le résultat) avant de pouvoir comprendre à quoi elles tiennent (la cause). C’est ainsi parce que ce n’est pas toujours facile de détricoter un système pour comprendre à quels endroits du processus les biais apparaissent. C’est de plus en plus difficile à mesure que les systèmes se complexifient. Les causes apparaissent souvent insaisissables de prime abord, mais leurs effets sont là, tangibles.

Et les injustices ne sont évidemment pas seulement de nature raciale, et elles peuvent s’additionner les unes aux autres (basées sur le genre, sur l’âge, l’éducation, les handicaps, etc.)

L’analyse des processus sur lesquels s’appuient les décisions et la recherche des sources d’injustices devraient être un travail constant — une priorité, en particulier pour les gouvernements. C’est un rôle qui pourrait par exemple être confié conjointement au Protecteur du citoyen et au Vérificateur général.

Malheureusement, on part de très loin au Québec dans ce domaine. Plus ou moins qu’ailleurs? Je ne sais pas… mais pensez-y bien: on a géré plus de 100 jours de pandémie — où chaque information et chaque minute comptait pour sauver des vies — en appuyant les décisions sur des rapports transmis par fax et par la poste!

Si on n’avait pas compris les impacts d’un système aussi archaïque sur la santé publique avant cette semaine (et le coup de poing sur la table du premier ministre), il n’est pas étonnant qu’on ait encore du mal à comprendre le sens du mot systémique dans d’autres contexte et sa portée dans l’analyse des injustices sociales, en général, et raciales, en particulier.

Il faut non seulement qu’on soit capables de reconnaître qu’il y a des injustices au Québec… mais aussi que notre système — notre normalité — n’y est pas étranger. Ce ne devrait pas être un tabou.

Brian Miles a raison de dire dans son éditorial d’aujourd’hui que « Le fait de l’affirmer ne fait pas de nous des racistes ou des traîtres à la nation. C’est plutôt l’expression d’une aspiration d’équité pour tous et le témoignage de notre maturité collective.»

Je suis optimiste.

La résistance à laquelle on assiste au sujet des technologies de traçage (pour la covid, et plus largement) me donne espoir que nous serons capables de franchir cette étape au cours des prochains mois. 

J’ai confiance, parce que c’est justement la crainte d’être victimes des erreurs d’analyse qui nous rend méfiant à leur égard.

C’est une occasion pour les privilégiés d’expérimenter la crainte d’être du mauvais côté de l’erreur systémique.

Le débat public sur les technologies de traçage et leur encadrement devrait donc aussi être pensé de manière à nous éduquer sur les biais inhérents à tout système de traitement d’information — et donc comme une occasion de démystifier la dimension systémique des inégalités.

Il me semble que ce serait une belle occasion de faire d’une pierre deux coups.

***

Se réjouir du retour à la normale aujourd’hui, c’est aussi reconnaître un privilège: celui de ne pas trop souffrir de l’organisation actuelle de la société.  

C’est reconnaître que la vie normale est, pour nous, synonyme de confort. Ce n’est pas le cas pour tout le monde.

Ce privilège qui devrait nous obliger à écouter encore plus attentivement ceux qui ont plus de mal que nous à se réjouir du retour à cette normalité.

Pour se réjouir décemment, il faut écouter, et agir.

D’une Hillary à l’autre

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Au cours des derniers jours Ana et moi avons regardé la mini-série Hillary.

J’en ai appris beaucoup sur la jeunesse d’Hillary Rodham Clinton, sur ses premiers engagements et sur ce qui l’a progressivement amenée dans l’univers de la politique partisane avec le Parti Démocrate.

La série est très bien faite. Et il n’y a aucun doute: Hillary Rodham Clinton est une femme exceptionnelle. Son parcours est vraiment fascinant. Et le résultat de tout ce parcours est terriblement frustrant. Heureusement, l’ensemble reste inspirant.

À plusieurs moments sans la série, le jugement qui est posé sur Hillary, la femme politique, m’a fait penser à celui que j’ai entendu — trop souvent — au sujet de Pauline Marois en campagne électorale. Un insupportable double standard, qui va devoir cesser si on veut contribuer à progresser comme société.

J’ai d’ailleurs très hâte de lire la biographie de Pauline Marois. Le livre devait être publié ce printemps, mais le lancement a été reporté à l’automne, conséquence de la pandémie.

Et pour revenir sur Hillary, je découvre ce soir dans le New Yorker qu’une biographique fictive à son sujet sera publiée cette semaine. L’histoire a pour titre Rodham et décrit un monde où Hillary se serait séparé de Bill Clinton après ses études en droit au lieu de le marier. Elle poursuit ainsi un parcours bien différent jusqu’à sa candidature à l’élection présidentielle de 2016.

Je pense qu’on peut dire que c’est une uchronie — un mot que j’ai appris en fin de semaine dans une série de textes du Journal de Québec sur les 40 ans du référendum de 1980.

Revisiter le passé. S’amuser à réécrire l’histoire. Faire l’exercice d’imaginer un avenir différent — plus stimulant.

Je pense que c’est aussi un peu pour ça aussi qu’on célèbre la Journée nationale des Patriotes. C’est ce sens-là que je vais lui donner en tous cas —  cette année aussi.

On en a bien besoin par les temps qui courent!

Rentrée scolaire: objectif lune

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Il devient de plus en plus évident que la rentrée scolaire ne se fera pas normalement en septembre prochain.

Les écoles de Montréal vont rester fermées d’ici-là et partout ailleurs les classes ne sont qu’à moitié pleines. Les sources d’inquiétudes se multiplient — particulièrement pour les enfants qui éprouvent des difficultés d’apprentissage, mais aussi pour la motivation de tous les enfants (et plus encore celle des ados).

Le ministre de l’Éducation dit que plusieurs scénarios sont à l’étude pour la rentrée, dont celui d’une école « en alternance »: présence des élèves par demi-journées ou en journées alternées et le reste du temps en mode « à distance ». Il s’agit d’un défi logistique colossal et un défi éducatif encore plus grand.

Or, j’ai la vive impression qu’on n’accorde pas à ce défi toute l’importance qu’il requiert. Pendant que la catastrophe qui se vit dans les CHSLD draine l’essentiel de l’attention médiatique, on gaspille de précieuses journées pour faire face à ce qui est probablement le plus grand défi éducatif auquel on fait face depuis la Révolution tranquille.

Si les élèves sont en alternance en classe, ça veut dire que les profs y seront en permanence. On ne pourra donc pas compter sur eux pour assurer l’accompagnement pour les périodes que les enfants passeront chez-eux. Comment faire alors? Quel matériel et quel accompagnement pourra alors leur être offert? Et ce matériel aura été préparé par qui? À quel moment? Avec quels budgets?

Je propose que le ministère identifie immédiatement vingt profs, parmi les meilleurs, pour chaque matières et chaque niveau scolaire (ça fait disons, combien? 1000 profs à peu près?) et disons 200 profs pionniers dans l’utilisation des ressources éducatives numériques et qu’il en fasse sa SWAT team pour la rentrée.

Cette escouade devrait se mettre au travail dès maintenant et disposer de toutes les ressources dont elle a besoin. Toutes! Il faut que tous les obstacles administratifs et techniques aux solutions qu’elle va proposer soient levés rapidement. Il faut que ça marche en septembre. Coûte que coûte.

Il faut qu’on produise sans tarder des MasterClass pour chaque matière et chaque niveau, avec tout le matériel d’accompagnement et les espaces de collaboration associés. Il faut que les profs qui seront en classe sachent qu’ils peuvent tirer profit de l’existence de ces formations et se concentrer sur l’accompagnement qui peut difficilement se faire à travers l’écran.

Il le faut, parce que les élèves ont droit à un accompagnement pédagogique à temps plein, même si la présence en classe est à mi-temps. Et qu’on sait que les moyens existent pour que ça soit possible.

Il faut immédiatement hisser la prochaine rentrée scolaire au rang de priorité nationale. Nous avons trois mois pour transformer notre système scolaire en profondeur. Il faut faire en sorte que cette corvée estivale occupe dans notre histoire une place comparable à la conquête de la lune pour les États-Unis.

Pour éviter d’avoir, en septembre, un suivi quotidien des déboires de l’école, on doit avoir dès maintenant un suivi quotidien des préparatifs de la prochaine rentrée. Le ministre doit expliquer le plan de match, la stratégie, les objectifs, identifier les obstacles et rendre compte des progrès. Il faut rendre ça motivant pour tout le monde! Ça peut même devenir une source de fierté et de confiance.

Si on n’est pas prêt à faire ça, c’est probablement parce qu’on n’a collectivement pas encore pris la mesure de la situation et qu’on n’est pas encore dans un état d’esprit qui nous permettra d’être à la hauteur.

On n’est pas forcés de passer par une catastrophe pour repenser nos institutions… il s’agit de s’y mettre à temps!

Pour l’école, je pense que ce moment est venu. Même que ça presse…

En complément:

Culture: pourquoi c’est gratuit?

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Le Devoir nous apprend aujourd’hui que l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) s’inquiète de la gratuité des produits culturels qui s’est répandue pendant la pandémie.  

L’OMPI souligne qu’il n’y avaient pourtant pas de problème d’accès aux contenus culturels, qui sont déjà largement présents en ligne et se demande alors pourquoi avoir produit autant de nouveaux contenus et presque tout balancé gratuitement sur le web.

Je pense que c’est une occasion de réaliser tout le travail qu’il reste à faire pour permettre aux différents secteurs culturels d’entrer dans l’ère numérique. On a bien sûr fait quelques pas — mais assurément pas encore les pas les plus déterminants, qui sont plus que jamais nécessaires. 

Il y a encore trop de monde qui n’ont pas compris qu’il ne s’agit plus de faire « des projets culturels numériques » mais bien de planifier une transformation en profondeur des modèles économiques dans le domaine de la culture — parce qu’il est devenu indispensable de tenir compte de la transformation des pratiques culturelles… qui sont là pour rester, pandémie ou non.

Mais pourquoi donc nous sommes nous retrouvés à devoir produire autant de nouveaux contenus pendant la crise et à les offrir gratuitement?

C’est surtout parce que nous avons depuis plusieurs années confié la promotion de la culture à de grandes entreprises internationales, essentiellement, dont le modèle d’affaire est basé sur la gratuité et la mise en valeur de la nouveauté. On a fait ça parce que c’était plus simple et que ça nous évitait de se poser un paquet de questions difficiles — mais ce sont ces questions qui nous rattrapent aujourd’hui. 

Pour exister sur Facebook (et bien d’autres médias sociaux) il faut sans cesse faire du nouveau… et le donner. C’est le prix à payer pour être mis en valeur par les algorithmes de recommandation et donc pour être vus. Pendant qu’on donne nos créations, Facebook s’enrichit en vendant de la pub et en construisant des profils de consommateurs, qu’il revend allègrement.

On a bien sûr numérisé beaucoup de contenus culturels et on a aussi produit beaucoup de contenus inédits — qui ont été mis en ligne sur les sites web de nos différentes organisations culturelles. Et il fallait le faire!

Mais comme on s’est trop souvent contenté d’en faire la promotion sur Facebook, à mesure que le temps passe tous ces contenus deviennent de moins en moins visibles, difficiles à trouver, jusqu’à être oubliés. Conséquence: beaucoup d’argent investi pour bien peu de résultats.

C’est comme ça qu’on se retrouve trop souvent dans une situation où les contenus culturels sont brièvement très visibles mais ne génèrent aucun revenu pour les créateurs, ou encore ils sont commercialisé de façon équitable pour les créateurs mais pratiquement invisibles.

Ce n’est pas une fatalité. C’est le résultat de nos choix.

Pour que le milieu culturel ne soit plus aussi désemparé qu’il ne l’est actuellement, il va falloir assurer une meilleure découvrabilité aux contenus culturels québécois et mettre en place des mécanismes de commercialisation adaptés aux pratiques de consommation actuelle.

Ça veut dire quoi la découvrabilité? Ça veut dire permettre à quelqu’un qui cherche une expérience culturelle (musique, lecture, cinéma, etc.) qui correspond à ses goûts de pouvoir la trouver facilement — et pouvoir se la procurer instantanément, simplement et pour un coût raisonnable. 

  • Je cherche un film québécois joyeux sur le sport…
  • Je cherche un roman policier qui se passe à Montréal, sa couverture est rouge…
  • Je cherche un livre pour enfants sur les dragons…
  • Je veux écouter des chansons québécoises sur le printemps… 
  • Je veux voir un spectacle de théâtre mis en scène par Anne-Marie Olivier…
  • J’aimerais assister à un spectacle de danse à Québec la fin de semaine prochaine…
  • Je veux voir une exposition sur le design québécois…

Assurer une bonne découvrabilité aux contenus culturels ça suppose d’abord de très bien comprendre comment les gens font des recherches sur le Web. Ça implique aussi de décrire les contenus culturels de façon adéquate (c’est un savoir-faire essentiel dans un monde numérique). 

Tout cela n’est plus un luxe, c’est devenu une absolue nécessité. 

Il y a heureusement déjà des chantiers à ce sujet (dont une mesure du Plan Culturel numérique du Québec, que j’ai le plaisir de coordonner) — mais la crise actuelle révèle à quel point il faudra aller plus vite et plus loin dans cette direction. On veut réussir à (ré)inventer des modèles économiques soutenables pour la culture — et pour les créateurs — dans un environnement qui sera de plus en plus numérique.  

Il ne suffit plus de soutenir les modèles économiques actuels pour faire face (résister) au numérique. Il va falloir transformer en profondeur les modèles économiques de nombreux organismes et entreprises culturelles pour réussir à tirer profit du numérique. Il faudra aussi aider les Québécoises et les Québécois à changer certaines de leurs pratiques en conséquence. 

Ce ne sera pas facile. Personne ne sait vraiment comment faire. Mais il va falloir passer par là, ensemble — avec une grande solidarité.

Confiance, innovation, pragmatisme

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ll n’est certainement pas pertinent de ramener toutes les réflexions sur l’évolution de la société québécoise au débat sur son statut politique. 

Je ne peux toutefois pas m’empêcher d’explorer ce que signifie la réflexion que je partage ici depuis quelques jours pour le mouvement politique dans lequel je me suis engagé au cours des dernières années. 

L’écriture des textes Sincérité (moi aussi) et Révolution tranquille, saison 2 m’a aidé à mieux comprendre ma lassitude devant une grande partie du discours indépendantiste. Une lassitude que je ressens encore plus fortement dans le contexte actuel.

Je pense qu’il faut se rendre à l’évidence: le discours indépendantiste est aussi à bout de souffle que la Révolution tranquille qui l’a vu naître — parce qu’il s’appuie encore largement sur une lecture de la société québécoise qui n’a pas beaucoup changé.

Ce n’est certainement pas en défendant des institutions fatiguées et en réclamant plus d’autonomie pour les maintenir à flot, ou pour les améliorer marginalement,  qu’on va redonner du sens à l’idée de faire du Québec un pays. Pas plus qu’en défendant des champs de compétences, la péréquation ou l’attitude historique du gouvernement fédéral. Tout cela est nécessaire, mais cela prend trop souvent des allures de défense du statu quo alors que c’est seulement dans l’action que peut naître l’envie de prendre son avenir en main.

Ça me semble de plus en plus évident que c’est en proposant une nouvelle phase de profondes transformations de l’État québécois — ce qui est tout à fait possible même dans le cadre fédéral actuel — qu’on pourra progressivement redonner du sens à cette idée.

C’est en utilisant le gouvernement du Québec pour innover et inspirer confiance à la population que l’ambition de faire du Québec un pays a pris forme dans les années 60. Je pense qu’il va falloir repasser par là pour que le discours indépendantiste retrouve de la pertinence et de la légitimité au yeux de la population.

Ce qui devrait distinguer le discours de tous les indépendantistes aujourd’hui, c’est la confiance en nous, une confiance dans l’avenir, un désir d’innover, et l’audace d’aborder nos défis collectifs autrement et de bâtir, concrètement, un État moderne — ce que nous n’avons plus actuellement.

Je suis plus convaincu que jamais que le discours indépendantiste devrait être marqué par un état d’esprit positif, un préjugé favorable à l’innovation (et les risques qui vont avec) et, par-dessus tout, une attitude constructive qui donne le goût au monde de se retrousser les manches pour faire une nouvelle révolution tranquille.  

Changer de paradigmes

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Retour sur mon texte d’hier, à partir de quelques-unes des réactions qu’il a suscitées.

La Révolution tranquille est terminée depuis longtemps, bien sûr. Le moment où elle s’est terminée m’importe peu. La réflexion que je partageais part seulement du constat que nos grandes institutions sont le leg de cette étape déterminante de l’histoire du Québec — et que la crise actuelle met cruellement en lumière leur essoufflement.

Plusieurs leviers essentiels de notre développement collectif ont manifestement mal vieilli — en éducation et en santé, particulièrement. On voit bien qu’ils ont du mal à jouer leur rôle dans le contexte actuel, au point qu’il ne suffira probablement pas de les patcher, il faudra les transformer en profondeur.

Il faudra pour cela retrouver l’état d’esprit qui a permis la révolution tranquille: oser inventer, sortir des sentier battus, se faire confiance devant l’inédit.

En réagissant à mon texte, mon père me disait:

« Nos politiciens du début des années 1960 ont voulu répondre aux besoins de l’époque en sortant d’un système épuisé. Les intentions étaient bonnes, sans aucun doute, mais on n’a pas tenu compte du fait qu’une société est toujours en évolution et qu’elle doit continuellement inventer et/ou suivre cette évolution… »

Je trouve qu’il soulève quelque chose d’important: la société change plus rapidement que jamais — et cela ne va pas ralentir — il faut donc qu’on se dote d’institutions qui seront capables d’évoluer continuellement, avec agilité.

Mario Asselin m’a aussi ramené à l’esprit ce texte que j’avais écrit en 2008: L’utopique (mais pourtant nécessaire) cité éducative. Et tout particulièrement ce passage:

« Il faut accepter de réfléchir sur les questions d’éducation autrement. Il faut accepter de remettre en question le paradigme fondateur de l’école contemporaine: 100% des élèves à l’école, en présence d’un prof 100% du temps. »

On est peut-être rendus à un moment où il faudrait identifier les paradigmes sur lesquels s’appuient les institutions dont nous avons hérité de la Révolution tranquille, dans tous les domaines.

Pour en être conscients d’abord, mais aussi pour les remettre en question, les mettre à jour ou les remplacer par d’autres.

Pour reprendre l’exemple de l’éducation:

Est-ce que c’est en s’assurant que 100% des enfants sont 100% du temps en présence physique d’un enseignant qu’on sert le mieux l’apprentissage? De tous les styles et difficultés d’apprentissage? Dans tous les types de milieux? Et au prix de se trouver complètement démunis devant une crise sanitaire comme celle que nous traversons actuellement?

Si on répond non à cette question, on ne pourra pas se contenter de chercher des ajustement au système scolaire actuel. Il va falloir envisager une très profonde transformation.

En ce qui me concerne, on est rendu là. 

En éducation, assurément, et dans plusieurs autres domaines aussi…