De l’avantage d’être né (à un moment précis)

Il y a dix ans, j’ai été marqué par la lecture de Outliers — de Story of Success, de Malcom Gladwell.

Gladwell explique dans ce livre que les raisons habituellement données pour expliquer le succès exceptionnel de certaines personnes sont trompeuses. Selon lui, les avantages qu’un contexte très particulier a pu procurer à ces personnes expliquent souvent beaucoup mieux leur succès que des talents innés.

« In Outliers, I want to convince you that these kind of personal explanations of success don’t work. People don’t rise from nothing. (…) in fact they are invariably the beneficiaries of hidden advantages and extraordinary opportunities and culturels legacies that allow them to work hard and make sens of the world in ways others cannot.»

L’auteur donne notamment l’exemple du hockey, dont les meilleurs joueurs sont, dans une proportion anormale, nés dans les deux ou trois mêmes mois de l’année. Évidemment parce que le processus de sélection avantagent indûment les enfants nés à cette période de l’année… un avantage qui se répète tous les ans pendant toute leur formation. C’est un peu la même chose avec l’école, d’ailleurs, ajoute-t-il.

De la même façon, plusieurs des créateurs des plus grandes entreprises informatiques actuelles sont nés autour de 1955: Bill Gates et Paul Allen, pour Microsoft, le regretté Steve Jobs, pour Apple, et Eric Schmidt, pour Novell et Google, par exemple.

Pourquoi sont-ils milliardaires aujourd’hui? Parce qu’ils ont eu la chance d’être ados quand l’ordinateur est devenu accessible et que leurs conditions familiales leur ont permis d’y avoir accès rapidement. Ils étaient juste assez âgés pour pouvoir y passer des dizaines d’heures chaque semaine, et pas assez pour avoir déjà des obligations, familiales ou professionnelles, contraignantes. Ils ont évidemment quand même le mérite d’avoir su profiter de cet avantage, mais sans celui-ci, malgré leurs talents, il en aurait sans doute été autrement.

Cela n’empêche donc absolument pas de s’émerveiller du parcours et des réalisations de ces personnes, cela nous invite seulement à les apprécier différemment. Avec une perspective un peu plus sociologique.

Je me souviens qu’il y a dix ans, la lecture d’Outliers m’avais plongé dans une intense réflexion sur les conditions dans lesquelles j’ai grandies — et sur les conditions dans lesquelles je vivais / je vis.

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Ce sont ces réflexions qui me sont revenus à l’esprit au cours des derniers jours en lisant De l’avantage d’être né, de Jacques Godbout. Le Devoir en faisait d’ailleurs une bonne description samedi.

L’auteur trace dans ce livre le récit anecdotique de sa vie («un inventaire systématique de ma vie publique»), au cours duquel on voit littéralement le Québec se transformer d’une année à l’autre (généralement pour le mieux).

La première chose qui m’a frappé au cours de la lecture, c’est la très grande proximité des acteurs de cette transformation. Dans cette version de l’histoire, tout semble possible au Québec. Il s’agit s’asseoir les bonnes personnes autour de la table, d’ouvrir une bouteille de vin, de proposer une idée… et d’oser la réaliser.

L’ouverture (mieux: l’accueil) que fait l’Europe aux Québécois est aussi étonnante. La possibilité, nouvelle, pour ces quelques inventeur du Québec d’aller y chercher fréquemment inspiration, réseaux de contacts et d’influence et essentielle au parcours de l’auteur.

J’avais ressentis un peu même chose lors d’un déjeuner avec Claude Morin et Pascal Assathiany il y a quelques années: le Québec moderne s’est bâti dans un cadre beaucoup plus souple/simple qu’il ne l’est aujourd’hui — où les relations amicales et les complicités intellectuelles étaient probablement bien plus déterminantes qu’elles ne le sont aujourd’hui. Pour le meilleur et pour le pire.

La conclusion de son livre démontre avec éloquence que Jacques Godbout est très conscient de la chance que le lieu et le moment de sa naissance lui a offert pour exprimer ses talents.

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J’ai beaucoup apprécié la lecture de De l’avantage d’être né — même si je suis un peu resté sur ma faim au moment de tourner la dernière page.

J’aurais aimé que Jacques Godbout ajoute un chapitre pour élaborer un peu sur l’interprétation qu’il fait du contexte actuel en comparaison de celui dont il a eu la chance de profiter.

Concrètement, le dernier chapitre du livre s’intitule de l’avantage des octogénaires. J’aurais aimé en avoir un autre pour lire ses réflexions au sujet de l’avantage des quadragénaires (à tout hasard!) en 2018.

Peut-être faudra-il que l’écrive moi-même ce chapitre finalement.

La face cachée de la photo

J’observe (et j’admire) le travail de Francis Vachon depuis de nombreuses années. Son travail de photographe, son travail de chroniqueur/blogueur et aussi son travail de pédagogue.

Francis vient de publier La face cachée de la photo — prendre et diffuser des images en toute légalité, chez Septembre Éditeur. À une époque où on publie tous des photos de tous bords tous côtés, c’est une lecture pertinente pour pas mal tout le monde.

Le livre est pratique, facile et agréable à lire, plein d’exemples concrets, récents et bien choisis. Il est, en plus, rédigé avec une pointe d’humour que j’ai beaucoup appréciée. Je l’ai lu d’un couvert à l’autre, mais il pourrait aussi s’utiliser comme un ouvrage de référence — sur le droit d’auteur de façon appliquée, en particulier.

Exemples tirés de la table des matières:

  • Est-ce que j’ai le droit de prendre une photo ici?
  • Que puis-je prendre en photo dans un lieu public?
  • Que puis-je prendre en photo dans un lieu privé?
  • Qu’est-ce que le droit à l’image?
  • Facebook et les autres réseaux sociaux: le droit à l’image à l’ère numérique
  • Qu’est-ce que le droit d’auteur?
  • Les exceptions au droit d’auteur
  • Violer des droits d’auteur, est-ce vraiment grave?
  • S’inspirer des photos, plagiat ou contrefaçon?
  • Les dix pires excuses pour utiliser des images illégalement
  • À qui appartiennent les droit d’auteurs sur les photos postées sur les médias sociaux?
  • Que faire en cas d’utilisation non autorisée de l’une de vos photos?
  • Des photos qui ne coutent rien, ça existe
  • Une photo de banque d’images, c’est bien, mais pas toujours

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J’ai écrit un autre texte ce matin dans lequel j’ai souligné le parcours inspirant de Samuele et Colombe St-Pierre. Celui de Francis l’est tout autant.

Extrait de son introduction:

«Rien ne me destinait à être photographe. Je le suis devenu à 31 ans alors que je gagnais bien ma vie en informatique.

Rien ne me destinait à développer une connaissance particulière du droit à l’image ou du droit d’auteur. C’est arrivé par la force des choses.

Rien me me destinait à devenir auteur. Demandez à tous les enseignants de français de toutes les écoles que j’ai fréquentées.

J’ai toujours été un piètre étudiant en ce qui a trait à la syntaxe et à l’orthographe, mais j’ai toujours aimé écrire. Ainsi, lorsque j’ai décidé de changer de vie en quittant mon emploi de programmeur pour retourner à l’école en photojournalisme, j’ai naturellement voulu documenter le processus sur un blogue. (…) Ce livre c’est un peu de tout ça (…) c’est tout cela résumé en trente quelques mille mots.»

***

Et finalement… il serait inutile de cacher l’immense plaisir que j’ai eu en découvrant dans les remerciements, cette phrase de l’auteur:

Merci à Clément Laberge, sans qui je ne serais pas photographe et sans qui ce livre n’aurait pu exister.

J’ai reçu ces remerciements ça comme un précieux rappel d’à quel point il est important d’être généreux d’encouragements et de faire tout ce qu’on peut pour montrer de la confiance dans les gens qui nous entourent. On ne mesure jamais vraiment sur le coup l’importance que de bons mots peuvent avoir pour quelqu’un.

Alors tiens! Pour souligner ça, je vous invite à acheter un exemplaire du livre, à écrire quelques bons mots dedans et à l’offrir en cadeau à une personne dont vous appréciez le regard — et les photos qu’elle partage sur les réseaux sociaux!

Allez savoir quel effet ce geste pourra avoir sur la suite des choses!

Ce que j’ai pensé du livre de Sébastien Proulx

J’ai lu dans les derniers jours Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire. Le livre a suscité quelques réactions positives, mais également de nombreuses critiques assez dures.

J’ai pour ma part apprécié la candeur (un certain abandon des précautions politiques habituelles) avec laquelle le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur s’adresse au lecteur. Je trouve que c’est un choix cohérent avec une phrase importante, qui ne vient que très tard dans le livre: «J’affectionne la philosophie et les gens qui réfléchissent à voix haute».

C’est tout à l’honneur du ministre d’avoir osé réfléchir à son tour à voix haute — en sachant forcément très bien qu’il allait être critiqué pour les incohérences entre le caractère vertueux de son propos et certaines des actions du gouvernement dont il fait partie. Il a osé. Trop peu d’élus le font (et encore moins lorsqu’ils sont ministres). Je pense qu’il faut souligner cela.

Il se trouve des pistes prometteuses dans les propos de Sébastien Proulx, en particulier:

  1. sur l’importance de développer le goût de la lecture au plus jeune âge, de maintenir cet intérêt tout au long de la vie (notamment en valorisant beaucoup plus les auteurs et les autrices)
  2. et sur l’importance de laisser beaucoup plus de latitude aux milieux dans la conduite de l’éducation.

«Le Ministère [doit] mieux soutenir les initiatives du terrain (…) Il doit apprendre à mieux connaître les acteurs et à aller à leur rencontre. Et faire confiance.»

«…il faudra inévitablement s’engager dans une démarche de révision du régime pédagogique, notamment pour y revoir les contenus, mais aussi pour revoir sa structure actuelle, qui ne donne aucune flexibilité au milieu.»

J’ai été par ailleurs étonné par l’importance que l’avènement de l’intelligence artificielle semble prendre dans la réflexion du ministre au sujet de la culture générale. C’est un point sur lequel j’aurais apprécié qu’il développe davantage. Dans un autre contexte peut-être (et pourquoi pas semblable à celui-ci, mais avec un perspective plus «éducative»? une idée pour La Sphère?).

Cela dit, les deux principaux reproches que j’ai envie de formuler à l’auteur sont:

  1. de sous-estimer les conséquences des inégalités socio-économiques en éducation — et le rôle de l’école pour tenter de les surmonter (et, à plus fortes raisons, les ressources que cela exige).
  2. de ne pas suffisamment élaborer (ne serait-ce que sous forme de pistes de réflexion) sur ce que les valeurs et les convictions qu’il plaide pourraient signifier dans la réalité concrète du milieu scolaire. Ça manque d’exemples, de mises en application.

C’est également cette déception (une certaine frustration même) que j’ai eu l’impression de retrouver au cœur du texte publié ce matin dans Le Devoir par deux bibliothécaires scolaires.

Je déplore aussi que le livre ne traite pratiquement que de l’éducation «scolaire». On y trouve très peu de choses sur l’éducation tout au long de la vie, et en particulier pendant notre parcours professionnel — même s’il effleure parfois le sujet, comme dans ce passage:

« Nous sommes dans un contexte favorable aux employés mobiles et aptes à se perfectionner et à apprendre rapidement. Hélas, le Québec compte des milliers de personnes qui sont dépendantes de leur emploi actuel et qui sont fragilisées face à la modernité, au numérique et à l’innovation. »

Ça me semble trop peu vu l’importance du sujet — particulièrement dans le contexte des transformations technologiques qu’il évoque (intelligence artificielle, robotisation, etc.), mais aussi des aspirations de la classe moyenne à améliorer son sort, notamment par de meilleurs salaires et des responsabilités plus stimulantes.

***

En conclusion, c’est un livre dont je recommande la lecture sans hésitation parce qu’il invite à la réflexion, suscite des réactions et — plus encore — parce qu’il peut stimuler l’engagement en faveur de l’éducation.

Toutes des choses dont la société québécoise a plus que jamais besoin.

Réfléchir, communiquer… le livre, le web, etc.

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Beaucoup de choses me font réfléchir à la part de la communication dans l’engagement politique depuis quelques temps.

D’abord ma décision de faire une pause d’engagement militant — qui m’amène à garder un grand devoir de réserve (en particulier dans les médias sociaux) au sujet ce qui se déroule dans l’actualité. Ce n’est pas toujours facile, mais j’ai tellement de respect pour celles et ceux qui continuent d’être au front que je ne voudrais surtout pas avoir l’air d’être donneur de leçons.

Je crois que cette grande discrétion est importante aujourd’hui, mais elle aura évidemment une fin. J’aurai envie de reprendre plus activement part au débat public — dans quelques mois peut-être, et possiblement sous d’autres formes. Alors je réfléchis à la forme que ça pourra prendre.

C’est dans ce contexte que j’ai lu cette semaine Avant, je criais fort, de Jérémie McEwen, publié chez XYZ. J’ai aimé, même si le sujet de la communication dans l’espace public ne s’y trouve finalement que très peu abordé (du moins directement).

« L’opinion, dans les médias des cinquante dernières années, ne laisse pas l’auditeur penser par lui-même. On gave l’auditoire d’idées toutes faites et de phrases commodes au lieu de présenter des outils permettant la réflexion autonome. »

C’est aussi dans ce contexte que j’ai entrepris de lire Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire, du ministre de l’Éducation Sébastien Proulx, publié par Septentrion. Je n’ai pas fini la lecture encore, mais l’éditeur m’a fait promettre d’en faire un commentaire sur mon blogue «que j’aie aimé ou pas», alors j’y reviendrai.

« Le conformisme n’est plus possible au département des idées pour changer le Québec et lui permettre de poursuivre son développement. Ce conformisme dans lequel il est facile de s’enliser et qu’il faut continuer à combattre. »

Ces deux livres font d’ailleurs parler d’eux dans le cahier Lire du Devoir de ce matin. Sous la plume de Fabien Deglise (De la cassette au livre) et de Louis Cornellier (Friction intellectuelle).

Le plus récent texte de Normand Baillargeon dans le magazine Voir, intitulé Aux futurs ministres de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, aborde lui aussi les mêmes thèmes.

«Au Québec, l’heure n’est plus aux rapiéçages, aux idéologies, aux approximations ou à la défense d’intérêts particuliers.»

Sans compter qu’il n’y a pas seulement le texte pour s’exprimer, témoigner et prendre position. Les remarquables reportages photo de Renaud Philippe au sujet de la crise humanitaire des Rohingyas, dans Le Devoir (Persécutés au Myanmar, indésirables au Bangladesh) et dans le Globe and Mail (Living in Limbo), nous le rappellent avec force.

Catherine Dorion fait aussi référence au travail de Renaud Philippe dans sa chronique dans le Journal de Québec: Nous ne sommes pas impuissants.

Bref… beaucoup de bois dans l’poêle cette semaine.

 

 

La fin d’un monde?

La société comme nous la connaissons va s’effondrer de notre vivant. Nos conditions de vie seront bientôt radicalement différentes de celles que nous connaissons aujourd’hui. Il faut d’ores et déjà préparer nos enfants à cet effondrement. C’est ce qui devrait à partir de maintenant guider chacune de nos décisions.

C’est en tout cas ce que prétend Harvey Mead dans Trop tard, la fin d’un monde et le début d’un nouveau, publié chez Écosociété.

Extraits de la quatrième de couverture:

Il est trop tard pour préserver la vie telle que nous la connaissons. Trop tard aussi pour le développement durable. (…) Pour Harvey Mead l’idée d’une transition douce pour modifier la trajectoire délétère que nous avons prise est impossible. (…) Les défenseur.e.s de l’environnement et les militant.e.s pour le changement social doivent urgemment intégrer cet état de fait. (…)

Faut-il pour autant sombrer dans le désespoir? Au contraire! (…) Retroussons-nous les manches, il est trop tard pour désespérer.

Les questions qui guident ma lecture:

  • Est-ce que c’est une vision trop négative?
  • À quelle échéance devrait-on situer l’effondrement annoncé?
  • Quelles conséquences cela a-t-il sur la manière dont on conçoit l’éducation?
  • Quel impact cela a-t-il sur nos exigences à l’égard de celles et ceux qui prétendent diriger la société?

Et vous, spontanément, vous en pensez quoi de cette hypothèse?

Le monde a tellement changé

L’horaire du temps des Fêtes étant plus bohême… et les heures de sommeil beaucoup moins régulières, je me suis retrouvé à lire un livre au beau milieu de la nuit: Petite Poucette, de Michel Serres, publié en 2012

C’est un livre qui fait du bien. Un livre optimiste qui fait confiance aux nouvelles générations et à leur capacité de tirer profit des technologies pour construire un monde meilleur. Un monde qui sera forcément très différent — et c’est là tout le défi de ceux qui souhaitent accompagner son avènement.

Quelques passages que j’ai surlignés au cours de ma lecture:

«Je voudrais avoir dix-huit ans, l’âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, puisque tout reste à inventer.»

«Petite Poucette apostrophe ses pères: Me reprochez-vous mon égoïsme, mais qui me le montra? Mon individualisme, mais qui me l’enseigna? Vous-même, avez-vous su faire équipe? Incapable de vivre en couple, vous divorcez. Savez-vous faire naître et durer un parti politique? Voyez dans quel état ils s’affadissent…»

«Vous vous moquez de nos réseaux sociaux (…) Vous redoutez sans doute qu’à partir de ces tentatives apparaissent de nouvelles formes politiques qui balaient les précédentes, obsolètes.»

«[Certaines] grandes institutions (…) ressemblent aux étoiles dont nous recevons la lumière, mais dont l’astrophysique calcule qu’elles moururent voici longtemps.»

«Concentrée dans les médias, l’offre politique meurt; bien qu’elle ne sache ni ne puisse encore s’exprimer, la demande politique énorme se lève et presse.»

«Petite Poucette — individu, client, citoyen — laissera-t-elle indéfiniment l’État, les banques, les grands magasins, s’approprier ses données propres, d’autant qu’elles deviennent aujourd’hui une source de richesse? Voilà un problème politique, moral et juridique dont les solutions transforment notre horizon historique et culture. Il peut en résulter un regroupement des partages socio-politique par l’avènement d’un cinquième pouvoir, celui des données, indépendant des quatre autres, législatif, exécutif, judiciaire et médiatique.»

«Comment transformer […]? Réponse: en écoutant le bruit de fond issu de la demande, du monde et des populations, en suivant les mouvement nouveaux des corps, en essayant d’expliciter l’avenir qu’impliquent les nouvelles technologies.»

«Pourquoi ces nouveautés ne sont-elles pas [encore] advenues? Je crains d’en accuser les philosophes, dont je suis, gens qui ont pour vocation d’anticiper le savoir et les pratiques à venir et qui ont, ce me semble, failli à leur tâche. Engagés dans la politique au jour le jour, ils n’entendirent pas venir le contemporain.»

Il ne s’agit donc pas de changer le monde, il a déjà changé. Il nous reste toutefois «à réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître…»

Merci à Yves William pour m’avoir suggéré ce livre.

Je vous le recommande à mon tour.

J’aime Hydro

Hier soir je suis allé voir J’aime Hydro à la Bordée. J’en suis sorti émerveillé.

3h40 de théâtre documentaire intelligent, sensible, drôle. Une véritable prouesse.

Christine Beaulieu a amplement mérité le Prix Michel-Tremblay pour ce texte.

Et quel jeu! De Christine Beaulieu elle-même, bien sûr — elle incarne parfaitement son texte! — mais aussi de Mathieu Gosselin (qui interprète pas moins que 28 personnages!).

Je crois (j’espère?) qu’avec le recul, dans vingt ans, on dira que cette pièce a marqué un moment important dans l’histoire du Québec; qu’elle aura été un des révélateurs d’une prise de conscience et d’un changement d’état d’esprit qui étaient nécessaires pour entreprendre une nouvelle révolution tranquille.

***

Il ne reste malheureusement pas de billets pour Québec (et apparemment bien peu pour les représentations annoncées ailleurs au Québec), mais il est possible d’acheter le texte, publié par Atelier 10 (ce que j’ai évidemment fait dès la sortie de la salle!).

Et, croyez-le ou non, il est aussi possible d’écouter la retransmission en direct (audio) de la pièce chaque fois qu’elle est jouée en salle (oui oui!).

À défaut d’avoir des places pour voir la pièce, ne vous privez pas de ce plaisir.

Collaborer avec l’improbable


J’ai terminé hier la lecture du plus récent livre d’Alexandre Jardin, Ma mère avait raison. C’est un hommage inspirant à une femme qui a su apprêter le réel et la fiction avec une aisance inouïe. Une femme à l’histoire invraisemblable, il va sans dire.

«Pour toi [maman], vivre c’est collaborer avec l’improbable.» 

«La vérité réside toujours dans le roman que l’on se raconte pour parvenir à vivre. Le vrai réel, c’est l’histoire qui nous constitue, pas les faits.»

En terminant le livre, j’ai spontanément décidé d’écrire à l’auteur — en adoptant la deuxième personne du singulier qui m’avait bercée pendant plus de 200 pages. Voici ce que ça a donné.

J’ai rencontré ta mère.

C’était à Montréal, dans une boutique au coin des rues Saint-Denis et Mont-Royal.

J’avais quitté ce matin là un emploi rêvé, très bien payé, pour lequel je venais même d’obtenir une promotion, mais qui ne me rendait plus heureux. 

Vertige. Trois enfants à la maison. Mais quoi de plus important à leur offrir qu’un geste de liberté? Mes parents m’avaient tous les deux donné l’exemple. C’était à mon tour de le faire.

La voix de mon père guidait mes pas à la sortie du métro. J’entendais comme un écho les vers de Lafontaine qu’il m’avait récités des centaines de fois. Le loup et le chien.

— Attaché? dit le Loup: vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? — Pas toujours; mais qu’importe
— Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Je suis entré dans la boutique avec l’idée de me faire tatouer.

Il y avait un autre monde derrière cette porte. Le décor mélange de gothique et de burlesque; le son des dermographes sur les peaux dénudées; l’odeur de l’encre et des peurs qui s’envolent en fumée. Je me suis senti bien.

Pendant une heure on s’est parlé, pour se connaître un peu. Normal avant de laisser quelqu’un nous marquer à jamais. 

Elle avait été funambule, dans un cirque, en France. Son corps ne lui permettait plus, mais elle n’en était pas si loin, m’a-t’elle confié. Le tatouage lui faisait côtoyer tous les jours des gens qui souhaitaient que l’encre les aide à vaincre un vertige.

Elle a bien compris mon projet, mais elle a refusé de faire sur mon épaule, comme je le lui demandais, une petite reproduction du loup, illustré par Grandville, tel qu’on peut le voir dans la première édition des Fables.

Elle a plutôt insisté pour en exécuter un grand format, qui couvrirait tout mon biceps — et qui serait forcément visible lorsque je porterais certains vêtements courts.

— Ce n’est certainement pas la coquetterie qui t’a amené ici: c’est un cri du cœur. Si tu n’es pas prêt à l’assumer va-t’en.

Quand le dermographe s’est arrêté une heure plus tard, je l’ai entendue me dire:

— Bienvenue chez les tatoués.

Je ne peux pas en être sûr, mais je pense que c’était ta mère.

 

Sans terre

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J’ai passé deux séjours d’été au Camp Saint-François, à l’Île d’Orléans. Lors du premier (j’avais onze ans) les moniteurs avaient inventé une histoire pour nous faire peur. Il y avait, disaient-ils, des malfaiteurs dans la forêt de la Pointe d’Argentenay. C’est ce qui expliquait le bras fracturé d’un des responsables de groupe qui s’était apparemment aventuré un peu trop loin du camp après la tombée du jour.

Leur histoire a tellement fonctionné, la peur s’est tellement installée chez les campeurs, qu’il a finalement fallu qu’ils arrêtent tout ça quelques jours plus tard: certains enfants ne dormaient plus, complètement terrorisés. Ça a d’ailleurs été assez pour que ma soeur refuse de retourner au camp l’année suivante. Moi j’y suis retourné, mais je garde un souvenir intense de cette frousse et des lieux où je l’ai vécue.

***

C’est dans ce souvenir de peur que Marie-Ève Sévigny m’a replongé, pour mon plus grand plaisir grâce à un roman qui a pour toile de fond l’Île d’Orléans, et en particulier… la Pointe d’Argentenay!

J’avais acheté Sans terre dès sa sortie, en octobre, mais d’une chose à l’autre… j’en ai reporté plusieurs fois la lecture. Je m’y suis finalement plongé le 25 décembre et je l’ai fini hier après-midi.

Quel excellent polar! Que c’est bien écrit! Les personnages sont attachants, l’intrigue est super bien ficelée… ça se passe au Québec, ça fait réfléchir, souvent et habilement, sans pour autant se prendre trop au sérieux. Vraiment, un gros coup de coeur. Un roman intelligent qu’on lit avec beaucoup de plaisir.

J’ai adoré parcourir l’Île d’Orléans avec le Chef, comme j’avais aimé parcourir les Cantons-de-l’Est avec Gamache, Venise avec le Brunetti ou la Suède avec Mikael Blomkvist et Lisbeth Salander. Je croise donc les doigts pour que ce soit la première d’une longue série.

Je me dis que si la lente déliquescence politique du Québec peut servir de terreau à des histoires aussi passionnantes que Sans terre… ben, au moins, on n’aura pas tout perdu! Il nous restera toujours le plaisir de lire les polars de Marie-Ève Sévigny.

«J’avais beau hurler sur toutes les tribunes, personne ne me prenait au sérieux. Les médias ont besoin de faits divers pour fouiller les dossiers politiques, tu es bien placé pour le savoir.»

«[il] n’aurait jamais agi tant que cela aurait pu lui nuire. Il a attendu la retraite […] où il n’y a plus de prix à payer pour la liberté de parole […] Nous sommes rendus là […] il faut attendre la mort sociale pour défendre des principes.»

«Mettez Google entre les mains de Léonard de Vinci, et il vous règle le problème de la faim dans le monde. Ou se suicide.»

P.S. Ne manquez pas non plus les remerciements de l’auteure, à la dernière page du livre. Ils font pratiquement partie de l’histoire, je trouve. Ils s’offrent comme un élégant trait-d’union entre la fiction et la réalité.

***

Et en complément: j’ai regardé hier soir, avec Ana, la minisérie islandaise Hraunið (Meurtre au pied du volcan / The Lava Field) — en version originale, sous-titrée en français ou en anglais. J’ai trouvé que ça complétait vraiment très bien ma lecture de la journée…

L’humanisme têtu

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Je ne me souviens pas d’avoir évoqué ici les textes que Mélikah Abdelmoumen regroupe sur son blogue sous le titre Histoires de Roms. Elle a publié ce matin le 46e texte de la série, qui s’intitule Renoncements. C’est un texte qui ne peut tout simplement pas nous laisser indifférent.

Mélikah raconte dans chacun ses textes les efforts inouis qu’elle déploie depuis 2013 — avec quelques complices — pour aider une famille de Roms, en banlieue de Lyon. C’est dur, c’est beau, c’est plein d’amour. Plein d’espoirs aussi. Et de désespoirs, parfois.

Et c’est surtout profondément universel.

Les mots de Mélikah témoignent de l’humanisme qui unit, trop discrètement, ceux qui aident et ceux qui ont besoin d’aide. Un humanisme têtu qui s’acharne même quand la société l’abandonne (surtout quand la société l’abandonne).

Vous devez lire Renoncements. C’est important.

Mélikah traverse un moment difficile. Elle doit renoncer à l’espoir de changer la vie de Cendrillon, Fabien et Clara. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé…

«Et je dois me rendre à l’évidence: pour que ça ait une chance de fonctionner, c’est la manière globale dont notre société considère ses démunis qui est entièrement à reconstruire, et ça, nous sommes trop peu à le vouloir. Trop peu, et qui n’ont pas le pouvoir.»

«…je crois que je suis en train de comprendre ce que je n’avais jamais envisagé: peut-être qu’au fond, ils n’attendent absolument pas que leur vie change grâce à la présence ou au soutien des gens comme moi. Peut-être que ça, ce sont nos projets, pas les leurs.»

Le constat qu’elle dresse est important. Essentiel même.

Je crois que ce qu’elle vit comme un douloureux renoncement est aussi (surtout?) un cri du coeur qu’elle nous adresse.

La société ne peut pas se faire bonne conscience en s’appuyant sur quelques personnes plus sensibles ou plus généreuses que les autres. Quelle que soit l’aide qu’on pourrait apporter par leur intermédiaire, en s’appuyant sur leur engagement — jusqu’à en abuser, jusqu’à l’épuisement — il n’y aura jamais rien de plus important que la fraternité pour le salut de tout le monde.

«…peut-être qu’une nouvelle étape de notre relation peut commencer. Celle où je lui fiche la paix, celle où je me fiche la paix, celle où, à tâtons, nous essayons d’avancer côte à côte, chacune avec sa vie, ses limites, ses embûches, dans cette réalité pourrie et tellement décevante.»

Si les renoncements de Mélikah nous ouvrent les yeux sur la nécessité de mieux comprendre, de se rapprocher et de développer progressivement des relations plus fraternelles avec les gens qui, autour de nous, vivent des situations difficiles, nous en sortirons tous grandis.

Je pense évidemment aux plus démunis et aux nouveaux arrivants, mais aussi aux nations autochtones, dont nous ne connaissons trop souvent la réalité qu’à travers le prisme déformant des médias.

Merci Mélikah de persévérer dans ces difficiles séances d’écriture. En nous ouvrant ton coeur tu ouvres aussi les nôtres. Ils en ont bien besoin.

La route du Pays-Brûlé

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Dans La route du Pays-Brûlé, Jonathan Livernois nous invite à réfléchir avec lui — presque à voix haute — sur la signification du mouvement souverainiste aujourd’hui. Et ce n’est pas l’enthousiasme qui domine le livre, c’est le moins que l’on puisse dire.

«Je suis un peu moins souverainiste, par les temps qui courent. Surtout depuis l’automne 2015. Le déclencheur a été d’une banalité déconcertante : une publicité électorale du Bloc québécois qui cherchait maladroitement à amalgamer un niqab et un oléoduc. »

L’auteur a été très défavorablement marqué par «le PQ de la Charte des valeurs» et les débats qui ont teinté cette courte période de notre récente histoire politique. Il est aussi très cynique quand il parle des hommes et des femmes politiques, en général.

«Qu’est-ce que le Québec, aujourd’hui ? Un espace où les inégalités augmentent aussi vite que le désabusement envers nos politiciens […] Un wannabe pays qui n’est pas capable de créer un récit commun qui a de l’allure.»

«Pourquoi [les jeunes voudraient] se bâdrer d’un pays infirme?»

C’est dur. J’ai lu là une forme de détresse. Remarquez, c’est peut-être une projection de ma part — comme un refus de céder à la même analyse, trop sombre; irréconciliable avec mon niveau d’engagement actuel.

Heureusement Jonathan Livernois n’abandonne pas complètement — on peut même se demander s’il ne cherche pas, quelque part, à provoquer le lecteur qui, comme moi, se dirait «ben voyons donc, je ne veux pas en venir là moi aussi…».

Il offre d’ailleurs quelques piste à ces lecteurs:

«[j’espère trouver] ce qui permettrait de dire : voilà, le Québec, c’est n’importe quoi depuis un bout de temps, mais ça vaut la peine qu’on se batte pour lui.»

C’est un paragraphe qui résume très efficacement, il me semble, la situation dans laquelle on se trouve — de ce qui nous fait soupirer tous les jours à la lecture des journaux — ou pire, en regardant les réseaux d’information continue.

Je suis d’accord avec Jonathan Livernois quand il propose que «l’amour du pays devrait s’enraciner dans la conscience des défis qui l’attendent.»

Je pense, moi aussi, que c’est en identifiant les défis auxquels nous sommes confrontés — comme peuple, comme nation — que nous allons retrouver l’énergie de nous battre pour se donner les moyens de les relever.

Il y a même une source d’espoir là-dedans, bien cachée dans la deuxième partie du livre.

Il faut relever les yeux, regarder l’horizon, droit devant. Et c’est à ce moment-là, seulement, qu’on redécouvre vraiment l’utilité du pays politique pour espérer réaliser nos rêves et nos aspirations.

Il ne s’agit pas tant de vendre mieux le projet d’indépendance aux jeunes (notamment), mais de (re)partir de leurs aspirations pour (re)faire la démonstration qu’il sera plus facile de les réaliser dans un Québec pays que dans un Québec province.

Ce n’est pas un problème de marketing, c’est une question de (re)partir de leurs priorités et d’être guidé par l’empathie.

«[le défi consiste à] se voir tel qu’on a été et tel qu’on pourrait être. Et apprendre à connaitre le chemin entre les deux, en discutant, en faisant des plans, en réinvestissant des lieux propices à l’éclosion de l’imaginaire.»

«Ces lieux d’invention du pays, de solidarité, sont nombreux, de la place publique à la réunion d’amis.»

Le pays prend forme partout, tous les jours.

***

Je trouve que Jonathan Livernois néglige toutefois dans sa réflexion une chose très importante: le nécessaire dialogue entre la société civile et le monde politique.

Les raisons qui font qu’il est «un peu moins souverainiste par les temps qui courent» me semblent beaucoup trop conditionnées par les discours des politiciens.

La démarche vers la souveraineté du Québec n’appartient pas aux politiciens. Notre détermination ne devraient pas fléchir simplement parce que le monde politique se trouve un moment embourbé — ou même égaré. Ça peut être une source de frustration, mais ça ne devrait certainement pas nous amener à la résignation.

On peut bien sûr certes espérer des moments où « la communion entre le peuple et ses leaders politiques autour d’enjeux démocratiques [peut créer] une tempête parfaite», mais ce n’est généralement pas comme ça que les choses se passent.

Les sociétés avancent parce que certaines personnes choisissent de s’engager dans les réunions d’amis, d’autres dans leur milieu de travail, d’autres dans leurs écrits ou dans l’enseignement ou la recherche, et d’autres encore sur la place publique, notamment en politique. C’est seulement de la somme de toutes ces actions qu’un mouvement finit par émerger pour permettre à la société d’évoluer — et possiblement définir les contours d’un nouveau pays.

C’est uniquement dans le dialogue entre la société civile (la cabane à sucre, les amis évoqué par l’auteur) et le monde politique que le pays se trouve défini. Pas seulement par l’un ou l’autre.

Pour cette raison, je trouve que remettre en question ses convictions souverainistes parce qu’on n’a pas apprécié le projet de Chartes des valeurs, par exemple, c’est accorder beaucoup trop d’importance aux hommes et aux femmes politiques, qui  ne sont, dans les faits, qu’une partie des rouages nécessaires à la réalisation d’un projet qui les dépasse largement (et dans lequel il ne font souvent qu’un bref passage).

Et c’est ce qui explique qu’en refermant le livre, j’avais surtout envie de dire à Jonathan Livernois de relever un peu les yeux pour porter son regard sur l’horizon, droit devant, là-bas, un peu plus loin que la colline parlementaire et la tribune de la presse.

On se retrouvera là un jour, très certainement.

Ma vie rouge Kubrick

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C’est décidément une période de l’année qui se prête bien à la lecture.

Hier soir et ce matin, j’ai fait la lecture de Ma vie rouge Kubrick, de Simon Roy. Un livre qui piquait ma curiosité depuis sa publication, il y a deux ans — soulignée par le Prix des libraires en 2015.

J’ai de la chance! C’est le troisième livre que j’adore cette semaine. Mais ce sera assurément celui qui me marquera le plus longtemps. C’est un livre qui ne peut pas faire autrement que hanter ses lecteurs.

J’hésite à trop en dire, parce que j’ai particulièrement apprécié ne rien savoir de l’histoire avant de commencer le livre. J’ai aimé me laisser surprendre au fil des pages par l’ingéniosité du récit.

Disons quand même que, partant de l’analyse de Shining, de Stanley Kubrick, l’auteur nous entraîne dans un récit troublant qui rapproche de façon inquiétante le macabre, comme il n’en arrive qu’à d’autres, et le vécu personnel.

Je suis ressorti de cette lecture en poussant un xième soupir. Ouf, vraiment, quel livre étonnant, quel labyrinthe!

«…le labyrinthe, c’est le monde des entrailles, le lieu initiatique où l’on meurt et où l’on renaît, processus psychologique nécessaire par lequel il faut passer si l’on aspire à une transformation significative.»

 J’ai aussi été fasciné par la présence de certains détails et clins d’oeil, presque inquiétants, dans l’écriture de Simon Roy.

«On sort de cette oeuvre kaléidoscope en faisant valser intérieurement réalités et symboles…», disait Odile Tremblay à la sortie du livre. C’est très juste.

***

Dans un article publié dans La Presse au moment de sa sortie (ne pas lire si vous souhaitez garder la surprise du récit), Simon Roy disait à Chantal Guy: «c’est peut-être le seul livre que j’écrirai jamais de ma vie. À la limite, je le souhaite presque…»

Eh bien non, il en publie heureusement déjà un autre! Owen Hopkins, Esquire, sera en librairie mercredi. Déjà hâte de le lire. 

Nouvelles de l’autre vie

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Lecture des derniers jours: Nouvelles de l’autre vie, de Thierry Horguelin, publié chez L’oie de Cravan. Une autre suggestion de Marie-Hélène Vaugeois, à l’occasion du 12 août.

Le livre est composé de sept nouvelles qui comportent toutes une part de surréalisme. Des histoires où la réalité et la fiction s’entremêlent très habilement. Assez pour m’avoir donné le goût de relire certaines nouvelles aussitôt terminées, pour le simple plaisir de bien démêler tout ça.

Toutes les nouvelles m’ont plu. Trois particulièrement:

Dans Mon double et moi, l’auteur est confronté à quelqu’un qui écrit « à sa place », jusqu’à ce que leurs existences se confondent, littéralement.

Dans La visite au musée, c’est le lecteur qui se trouve progressivement aspiré dans l’histoire.

Et dans Alterlife, c’est le monde du jeu vidéo et celui de la politique qui s’entrechoquent. Et si le jeu était parfois plus réel que la politique?

Extrait:

«— Ne soyez pas absurde. Vous savez bien qu’il n’y a pas d’opposition.

Finch ne l’ignorait pas, bien sûr. Une alternance fictive était entretenue entre les deux principaux partis qui ne présentaient entre eux aucune différence fondamentale, si ce n’est que l’un était un peu plus conservateur que l’autre. De temps à autre, on laissait prospérer une petite formation aux extrêmes, pour occuper les zozos. L’élection d’un nouveau président, tous les quatre ans, suffisait à maintenir l’illusion du changement. Au demeurant, cette alternance n’avait aucune incidence commerciale pour Unisoft. Le consortium avait décroché aussi le contrat de maintenir l’hologramme du chef de l’opposition.»

Je lirai certainement d’autres textes de Thierry Horguelin.

C’est une très belle découverte.

117 Nord

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Je suis passé à la Librairie Vaugeois hier soir pour chercher quelques livres que j’avais fait mettre de côté. Juste avant de payer, Marie-Hélène m’a dit que j’avais un crédit-fidélité accumulé de 21$.

— Est-ce que tu veux l’utiliser pour réduire la facture ce soir?
— Non, rajoute donc 117 Nord à ma facture à la place, s’il te plaît.

De retour à la maison, je me suis servi une Vire-Capot et j’ai plongé dans la lecture du premier roman de Virginie Blanchette-Doucet, née en 1989, à Val-d’Or. Et j’ai passé à travers. Quelle écriture!

Le roman est composé d’une succession de courts textes qui nous transportent de Val-d’Or à Montréal, à Val-d’Or, à Montréal… de façon souvent désordonnée, toujours très syncopée. Il y a quelque chose qui rappelle le rythme des réseaux sociaux, de SnapChat ou des nouvelles Stories d’Instagram, dans ce récit. C’est très visuel et même, plus généralement, très sensuel.

«Il faut en moyenne six heures de Montréal à l’entrée de Val-d’Or. (…) Il n’y a rien, ou presque, que des arbres sur des kilomètres, à n’en plus finir. (…) Je n’avance pas, je tire à moi l’horizon.»

«J’ai eu le coeur qui débattait pour une paillette dans la poussière.»

Ou cette extraordinaire description de l’onde de choc, au moment où une explosion planifiée dans la mine fait trembler la ville:

«Un chien aboie. Au musée, dans une vitrine, une roche veinée d’or fait un vingtième de tour vers la gauche. La bibliothécaire se penche pour ramasser un livre tombé d’un rayon.»

Ce moment aussi:

«Ceux qui sont venus frapper à ma porte ne faisaient pas partie des miens. Ils ne connaissaient pas les mots ni les codes. (…) Ils n’avaient rien à m’apprendre; je les attendais. Mains propres, chemises et papiers blancs avec des mots simples, cartes du village en douze exemplaires marqués de flèches et de couleurs. Nouveaux plans de quartiers, promesses de nouveaux établissements, bibliothèques, écoles, lieux du futur, à prix d’or. (…) Toutes les maisons du côté ouest de la 117 devaient être déplacées.»

Et, peut-être, plus encore, la description de la maison démolie, tissée de souvenirs, que j’ai trouvé particulièrement touchante. C’est à la page 48. Je vous la laisserai découvrir.

***

Il y a vraiment de très beaux souvenirs d’enfance dans ce livre, même quand ils sont tristes. Il y a des drames aussi. À la fois personnels et collectifs. «L’Abitibi est trop belle et trop dure.»

La mine est un personnage omniprésent dans ce livre. Envahissant.

Tellement envahissant qu’à mon réveil ce matin, elle était à la une des journaux — dans la réalité:

Canadian Malartic: la minière n’a pas payé d’impôt pendant des années

Canadian Malartic n’a pas encore payé d’impôt sur le revenu

Quelques recherches m’ont aussi guidé vers ça:

Mine à ciel ouvert à Malartic: la poussière angoisse les citoyens

Demande d’injonction contre la mine d’or de Malartic

***

Je souhaite à tous ceux et celles qui porteront attention à l’actualité qui concerne cette mine dans les prochains jours de trouver aussi le temps de lire 117 Nord.

Je pense que c’est important parce que cette maison démolie, simplement parce qu’elle était du bon ou du mauvais côté de la route 117 — là où il fallait creuser, c’est aussi chacun de nos projets. C’est aussi le Québec.

«Dans dix, cent ans, ils auront peut-être aussi besoin de démolir la tienne. Ou bien elle restera perchée, avec ses souvenirs, avec les passages répétés de ta mère devant la porte de ta chambre pour te dire de lâcher ton vélo et de venir manger, au bord d’un trou si grand qu’on dirait à la fois rien et le désert.»

 

Au sujet de 117 Nord, lire aussi:

Virginie Blanchette-Doucet: les discrets de la 117 Nord | Natalia Wysocka | Journal Métro

La faille | Christian Desmeules | Le Devoir

Places publiques

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Beaux articles dans Le Soleil de ce matin (intégrés dans un seul texte dans la version Web):

Places publiques repensées pour l’hiver | Valérie Gaudreau | Le Soleil

L’apparition des places publiques éphémères est une des belles innovations des dernières années dans la région de Québec. Ces placettes se multiplient, prennent du caractère — et remportent chaque fois un très grand succès.

C’est aussi un remarquable exemple de planification du développement urbain qui s’appuie sur la mobilisation de la population. En effet, «souvent, ces aménagements transitoires servent aussi de test vers la construction d’une place publique permanente portée par les autorités municipales.»

Il ne s’agit évidemment pas de privilégier l’éphémère sur le permanent quand on parle de places publiques. Il reste essentiel de mettre en place des infrastructures durables. C’est la complémentarité qui fait le succès de cette approche.

C’est d’ailleurs en cela que repose tout l’intérêt d’explorer le potentiel d’éventuelles places publiques hivernales (une évidence dans une capitale nordique comme Québec!). En commençant par mettre en place un réseau de petites places éphémères on pourra tester beaucoup plus rapidement, et à bien meilleur coût, de nombreuses idées, variées, dans le but d’identifier les plus prometteuses.

Et pourquoi pas imaginer faire ça sous la forme d’un concours entre les différents arrondissements… qui pourrait culminer à l’occasion du Carnaval de Québec?