Le vent

Du vent!

Du vent!

Le vent qui soulève la robe de Marilyn.

Le vent qui porte les cerf-volants; les rêves des enfants.

Le vent qui porte les paroles; les plus insignifiantes, les plus insensées, les plus indispensables.

Le ventriloque.

Le vendredi.

Un vent de changement, surtout.

C’est ce que nous avons conclu.

Une fois de plus.

Qu’il souffle!

Qu’on hisse les voiles — qu’on prenne le large!

Mayonnaise vs Google

Toujours curieux de voir ce que les gens trouvent quand ils font une recherche au sujet d’un livre dont ils entendent parler dans une chronique, à la télévision par exemple.

Comme ce soir, au Téléjournal de Radio-Canada. Isabelle Richer a évoqué, avec grand enthousiasme, Mayonnaise, d’Éric Plamondon. Ça donnait le goût de le lire — et, pour ça, possiblement de l’acheter… (et pourquoi pas, là, maintenant, pendant qu’on y pense? — ce seront probablement dit certains téléspectateurs).

J’inscris donc dans Google « Mayonnaise Éric Plamondon ».

Résultats:

Une pub de la mayonnaise Hellmann’s | Hellmanns.ca

Passons…

Immédiatement après, premier véritable résultat:

Le site de l’auteur: www.ericplamondon.fr

Ensuite:

Un texte de la Librairie Vaugeois, qui avait cité Mayonnaise dans ces citations de la semaine.

Ensuite:

Un texte du magazine L’actualité

Un texte du journal Voir

La fiche produit du livre chez Renaud-Bray

La fiche produit du livre chez Amazon.ca

Un article de La Presse

Un texte sur le blogue de Benoît Melançon

Un texte sur un autre blogue

Un texte sur le blogue de l’auteur

Et voilà pour la première page de résultats (la seule que tout le monde consulte).

Je suis intrigué par ces résultats — qui me semblent exceptionnellement pertinents.

Ils tiennent, je crois, à quelques éléments:

1. l’excellent travail de l’auteur, dont la page personnelle est d’une remarquable efficacité: très simple, regroupe les principales références à ses livres: critiques, liens vers le site de l’auteur et du distributeur/diffuseur du livre, liens pour acheter les versions imprimées et numériques. Pas de flafla, que du pertinent. Google aime. Ça paie. Et en prime, un blogue, pas très dynamique, mais efficace.

2. le travail de fond de la Librairie Vaugeois qui, avec les moyens du bord, et des textes simples publiés sur un blogue tout ce qu’il y a de plus rudimentaire, arrive à déployer progressivement sa présence sur le Web depuis des mois, sans prétentions, patiemment, régulièrement et, surtout, de façon originale — avec des contenus distinctifs. Et ça aussi, Google aime… et récompense.

3. l’engagement de passionnés de littérature comme Benoît Melançon qui, plutôt que de chercher la notoriété dans les réseaux sociaux en tant que telle, choisissent de publier des textes de grande qualité, autour desquels finissent par s’agréger des gens de qualité, dont l’autorité est reconnue, entre autres par Google — grâce à la magie des algorithmes, évidemment.

C’est comme ça que l’auteur, pourtant très discret sur les réseaux sociaux arrive en première place (combien d’auteurs peuvent en dire autant?).

C’est aussi comme ça que la Librairie Vaugeois arrive avant Renaud Bray, qui arrive avant Amazon;

Et c’est comme ça que les textes de blogues personnels se retrouvent aux côtés de ceux publiés par des médias professionnels autrement plus connus.

Je m’étonne néanmoins de ne pas trouver dans cette première page de résultats le site de l’éditeur, parce que ça me semblerait important. À première vue, ce pourrait être parce qu’on ne trouve pas de lien vers la page du livre sur la page d’accueil, ni à partir du catalogue. C’est mon hypothèse.

* * *

J’en tire comme conclusions pour ce soir:

  • Que les auteurs devraient tous faire l’exercice avec leur nom + titre de leur dernier livre.
  • Que les libraires devraient tous faire l’exercice avec quelques livres dont on parle actuellement.
  • Et qu’il serait intéressant, encore aujourd’hui, de réaliser un petit guide à l’intention des auteurs, des éditeurs et des libraires pour améliorer leur présence sur le Web — et dans les résultats de recherche de Google, en particulier.

Quoi qu’il en soit, en terminant: bravo à Éric Plamondon et à la Librairie Vaugeois qui, au regard de l’expérience de ce soir, ont manifestement réussi un tour de force qui mérite d’être donné en exemple.

Et en attendant de lire le livre en entier, pourquoi ne pas commencer par un extrait… il y en a un disponible ici.

« Nous en sommes rendus à la période du choix »

Devant l’actualité du jour, il faut apparemment se faire à l’idée: tous les coups seront permis lors de la prochaine campagne électorale, même les stratégies les plus dégradantes, dont le Québec avait jusqu’à présent été épargné: wedge politic, publicités négatives, salissage. Dur dur à accepter pour ceux qui croient encore qu’une campagne électorale c’est une occasion privilégiée de débattre d’idées et de projets de société.

Alors plutôt que de passer la soirée à faire le tour de tout ce qui se dit ici et là sur les déplorables stratégies pré-électorales du Parti Libéral, j’ai préféré ouvrir Les 50 discours qui ont marqué le Québec — question de prendre un peu de recul, et de donner un peu de perspective à tout cela.

J’y ai lu un discours prononcé par Jean Lesage le 30 septembre 1962.

En voici quelques extraits, troublants d’actualité:

Pendant les prochaines semaines, mes amis, nous allons au Québec vivre des moments historiques. Je ne parle pas tant de la campagne électorale proprement dite que de l’occasion que cette campagne donnera à tous et à chacun des citoyens de notre province de décider du sort de notre nation.

Nous en sommes rendus à la période du choix. Certains ont dit que ce serait la «minute de vérité». C’est vrai. Le Parti libéral du Québec, conscient des exigences de la démocratie dans laquelle nous vivons, a voulu, une fois sa propre décision prise, demander à la population entière de se prononcer catégoriquement sur la plus importante des questions jamais soumises à son attention. Il veut savoir d’elle si, oui ou non, elle veut enfin poser le geste dont ont rêvé nos ancêtres depuis des générations. Il veut savoir si elle accepte d’orienter elle-même son propre avenir.

(…)

Comme peuple adulte, nous ne pouvons plus supporter de croupir dans l’immobilisme forcé, immobilisme imposé par une clique politique à qui il plaît que notre province demeure une source de matière première, un réservoir de main-d’oeuvre à bon marché ou un pays vieillot que l’on visite en touriste. L’époque du colonialisme économique sera définitivement morte, oubliée même, [le lendemain de l’élection]. En ce jour qui méritera de devenir une seconde fête nationale, le peuple du Québec aura signifié leur arrêt de mort aux intérêts égoïstes qui s’opposent directement ou hypocritement à la marche en avant d’un peuple jeune à qui, désormais, l’avenir peut et doit appartenir.

(…)

Je sais qu’il y en a qui diront : «Laissons les étrangers venir ici et investir leur argent et tout ira bien». Maintenant, cela n’est plus suffisant. Les étrangers ne viennent ici que lorsque cela leur rapporte, et je comprends cela. Ils viennent ici lorsqu’ils peuvent exploiter des ressources naturelles qui peuvent leur rapporter un profit. Tel est leur but, et c’en est un parfaitement normal.

(…)

Pour nous toutefois – oui pour nous Québécois de toute origine – est-ce que cela est suffisant ? Pouvons-nous nous contenter de ce que cela peut nous rapporter ? Serons-nous toujours victimes de cet état d’esprit qui nous condamne à ne toucher toujours que les miettes qui tombent de la table à laquelle mangent ceux qui viennent d’ailleurs ? Certes ces miettes peuvent en certains moments paraître être très abondantes, mais elles ne seront toujours que des miettes. (…)

Laissons les politiques du « patchwork » à ceux qui, malheureusement pour eux, sont encore incapables de comprendre les aspirations profondes qui animent notre peuple. Laissons cette politique aux lèches-bottes qui ont déjà commencé à faire le tour de la province dans un effort vain en vue de convaincre notre peuple qu’il est de notre destin de continuer à se prosterner devant le Veau d’Or ! Quant à nous, nous avons compris depuis longtemps qu’il est inutile de rêver à un meilleur avenir si nous ne contrôlons pas notre économie aujourd’hui.

(…)

Heureusement, personne ne sera dupe. C’est Abraham Lincoln qui, je crois, disait : «On peut tromper tout le monde quelque temps. On peut tromper quelques-uns tout le temps. Mais on ne peut tromper tout le monde tout le temps ». Or, l’Union nationale, illusion qui lui sera fatale, essaie de tromper tout le monde tout le temps.

(…)

Mesdames et messieurs, à la face de la province, j’accuse l’Union nationale (…) d’être TRAÎTRE envers notre nation en prenant la part d’influences occultes qui tiennent à l’asservir…

Mesdames et messieurs, je défie publiquement le chef imposé de l’Union nationale de révéler quelle sorte d’avantages, directs ou indirects, son parti reçoit pour faire campagne en faveur des compagnies d’électricité ? Cela aussi le peuple du Québec veut le savoir !

Mes chers amis, la campagne électorale du Parti libéral n’est pas encore officiellement ouverte. Bientôt elle le sera, et alors j’aurai l’occasion de revenir avec plus de détails sur des sujets qui feront regretter à l’Union nationale, sa LÂCHETÉ, son RENIEMENT et sa TRAÎTRISE envers la population de notre province. Pour le moment, oublions ces gens chez qui les historiens de l’avenir sauront déceler les vestiges du colonialisme économique dont notre peuple veut maintenant se défaire à jamais !

C’était il y a 50 ans, presque précisément.

C’est troublant d’actualité — sauf que le Parti Libéral se retrouve aujourd’hui dans le rôle de l’Union nationale, à défendre le Veau d’Or et en prenant la part d’influences occultes…

Je ne doute pas qu’il y a des gens très bien au Parti Libéral, mais je n’arrive pas à comprendre leur silence. Je suis troublé devant la loyauté dont ils font preuve à l’égard d’un parti qui semble maintenant prêt à toutes les bassesses pour être réélu, même au détriment des valeurs et des idéaux qu’il a représentés pendant presque un demi siècle. S’il le faut.

Il me semble qu’au moins l’un d’eux devrait se lever pour crier haut et fort: « eille, la trahison de l’héritage Libéral, ça va faire! ».

* * *

J’ai aussi trouvé le discours complet en ligne.

C’est ici pour ceux et celles qui souhaiteraient le lire en entier — c’est un peu plus long, mais encore plus percutant.

* * *

Mise à jour:

En relisant mon texte, me revient à l’esprit le souvenir d’un autre livre que j’ai lu il y a un peu plus d’un an et qui faisait référence à l’époque qui suivait immédiatement l’élection dont il est question dans le discours ci-dessus: Passion et désenchantement du ministre Lapalme, une pièce de Claude Corbo, publiée par les Éditions du Septentrion. J’y avait fait référence dans ce texte…

Je pense que ce sera pertinent de le relire dans le contexte où la ministre de la Culture vient de lancer « un grand chantier pour actualiser la loi sur le livre ».

Visite au musée

C’était à Chicago, l’an dernier.

Une femme, aveugle, qui accompagnait une amie et ses enfants au musée.

Équipée d’un audioguide posé sur une seule oreille, c’est elle qui commentait les tableaux et qui expliquait aux enfants ce qu’il était important de savoir à leur sujet.

— This is number twenty seven, mom.

Eux pouvait voir les œuvres. Elle leur expliquait. Émouvant mystère.

Mais pourquoi donc?

Avait-elle seulement déjà vus ces tableaux? Quelle histoire pouvait expliquer cela?

Et ce chien, docile, qui répondait au nom de Picasso, que savait-il de l’histoire de l’art? Peut-être bien plus que moi.

Les musées sont vraiment des lieux magiques.

L’odeur du café dans un train

Levé avec le soleil. Attente silencieuse sur le quai à la fraîcheur du petit matin. Les sourires sont discrets. Les salutations timides. Le monde dort.

Il faut l’odeur du café à bord du train pour que tout change.

En direction de Montréal, on y a généralement droit un peu avant Saint-Apollinaire — quand on est dans la voiture 4.

Je consulte le GPS avant de verser le contenu du godet laitier dans mon café.

Je ne savais pas comment nommer ce petit récipient, j’ai lu pour la première fois ce qui est inscrit sur le dessus. Maintenant je le sais, c’est un godet laitier dairy milker 2% M.G. M.F. UHT.

Plessisville. Tout va bien.

Le roulis du train. Le paysage qui défile. Le soleil matinal. La musique de Regina Spekor: What We Saw From The Cheap Seats.

Le regard fixé à la fenêtre, en classe économique, je souris.

Fin de l’échauffement à l’écriture. La journée peut commencer. Je plonge dans mes courriels et dans la préparation des réunions qui m’attendent au bout de la voie.

Courir pour faire le vide

L’horaire est chargé, pour toute la famille. Et c’est comme ça quasiment depuis Noël… alors, les vacances seront particulièrement bienvenues!

À travers tout ça, il faut (re)commencer à trouver du temps pour l’exercice — essayer de se garder en forme, cultiver la santé. Ce sera plus facile au cours de l’été, bien sûr, mais j’ai quand même pris un peu d’avance depuis le printemps en me mettant doucement à la course. De courtes sorties, aussi fréquentes que possible (ce qui n’est pas très engageant, il faut bien le dire). J’en suis quand même à une vingtaine de courses. Cinq kilomètres ce soir, par exemple, par une  température extraordinaire. Un vrai plaisir — eh que ça fait du bien!

Ça aide aussi (surtout?) à se vider l’esprit, continuellement surchargé par le boulot et par le contexte politique. Faire le ménage des méninges.

Haruki Murakami décrit très bien cela dans les premières pages de son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond:

« On m’a souvent demandé à quoi je pensais lorsque je courais. En général, les gens qui me posent cette question n’ont jamais participé eux-mêmes à des courses de fond. À quoi exactement est-ce que je pense lorsque je cours? Eh bien, je n’en sais rien.

Quand il faut froid, je suppose que je pense vaguement qu’il fait froid. Et s’il fait chaud, je dois penser vaguement à la chaleur. Quand je suis triste, je pense à la tristesse. Si je suis content, je pense au bonheur. (…)

Simplement, je cours. Je cours dans le vide. Ou peut-être devrais-je le dire autrement: je cours pour obtenir le vide. Oui, voilà, c’est cela, peut-être. Mais une pensée, de-ci de-là, va s’introduire dans ce vide. Naturellement. L’esprit humain ne peut être complètement vide.  Les émotions des humains ne sont pas assez fortes ou consistantes pour soutenir le vide. Ce que je veux dire, c’est que les sortes de pensées ou d’idées qui envahissent mes émotions tandis que je suis en train de courir restent soumises à ce vide, ce sont juste des pensées hasardeuses qui se rassemblent autour de ce noyau de vide.

Les pensées qui me viennent en courant sont comme des nuages dans le ciel. Les nuages ont différentes formes, différentes tailles. Ils vont et viennent, alors que le ciel reste le même ciel de toujours. Les nuages sont de simples invités dans le ciel, qui apparaissent, s’éloignent et disparaissent. Reste le ciel. »

J’avais apprécié Kafka sur le rivage, mais ce témoignage très personnel d’Haruki Murakami, qui prend parfois des accents de traité de sagesse à la japonaise (l’expression est de André Clavel, en quatrième de couverture) me plaît encore davantage.

Et la couverture de l’édition 10/18 est particulièrement géniale.

De l’importance d’aller voter

Le Québec a connu un printemps politique fou fou fou. Un réveil nécessaire.

L’été est à nos portes et on sait bien que le mouvement va devoir prendre de nouvelles formes; se métamorphoser.

Plusieurs personnes appellent depuis quelques jours à d’improbables alliances entre les partis politiques. Je trouve que ce n’est pas la chose la plus pressante, ni la plus importante.

Ce qui me semble le plus urgent c’est de travailler, de toutes les façons possibles, pour faire en sorte que le plus grand nombre de citoyens se rendent voter le jour venu. C’est une nécessité démocratique. C’est absolument indispensable pour faire arriver les changements souhaités, mais aussi, pour nous éviter de sombrer collectivement dans le cynisme et la résignation.

Quand on fait le calcul, on réalise bien que les votes que les partis progressistes se partageront pourraient avoir des conséquences néfastes si le taux de participation à l’élection est faible — mais aussi que le risque est bien moindre à mesure que le taux de participation augmente. Et la conclusion qui s’impose, c’est qu’il faut voter. Qu’importe pour qui, mais il faut aller voter!

Je rêve depuis quelques jours d’une grande corvée nationale où, malgré les obstacles, comté par comté, on mettrait en place des moyens considérables pour favoriser la participation à la prochaine élection… reste à voir comment cela pourrait être possible. Mais, il faut bien constater que tout le monde n’accorde manifestement pas la même importance à la participation de tous les citoyens — comme s’ils s’accommodaient très bien du fait que certaines parties de la population négligent de voter… peut-être même au point d’avoir intégré cela à leur stratégie électorale, qui sait?

* * *

Un ami éditeur m’a transmis plus tôt cette semaine un texte de Lucie Pagé, une journaliste et écrivaine qui partage sa vie entre le Québec et l’Afrique du Sud depuis 1990 (elle a notamment publié Mon Afrique — dont j’ai entrepris la lecture hier soir — et Comprendre l’Afrique du Sud). Elle y exprime, avec une touchante perspective historique, pourquoi il est plus que jamais indispensable d’aller voter pour assumer pleinement « notre devoir de bâtir, individuellement et collectivement, la société ».

Je reprends son texte ici — et je vous invite à le faire circuler.

Pourquoi aller voter

Il s’appelait Vuyisile Mini. Il était père de trois enfants, travailleur acharné, représentant syndical dans son usine, militant antiapartheid et auteur des plus célèbres chants de libération d’Afrique du Sud. Ses chants étaient courts, puissants avec toujours un air facile à retenir et à chanter par les foules et les masses. Desmond Tutu, prix Nobel de la paix (1984) a dit à leur sujet: « Sans ces chants, notre luttre aurait été beaucoup plus longue, beaucoup plus sanglante, et n’aurait même peut-être pas abouti ». Les chants de Mini étaient de courts slogans puissants. Un peu comme ceux qu’on entend dans les rues de Montréal depuis quelques mois. « Charest, dehors, va te trouver une job dans le Nord ». Sauf qu’ils étaient chantés. Les chants de libération étaient devenus si puissants qu’on a passé une loi pour empêcher les gens de chanter » parce qu’ils donnaient froid dans le dos des policiers », dit Tutu. « L’Afrique du Sud n’aurait pas été le même pays sans les chants de Mini », m’a déjà raconté Nelson Mandela.

Un jour, en 1964, la police débarque chez Vuyisile Mini et l’amène au poste. Son crime? Connaître deux militants qui avaient posé une bombe dans une centrale électrique. Aucun mort, mais quel inconvénient pour les Blancs (pratiquement les seuls qui avaient accès à l’électricité à la maison)! On a demandé à Mini de dévoiler les noms de ses deux camarades. Il a refusé, au nom de la solidarité. Alors on lui a donné le choix: la délation ou la pendaison.

Il a écrit une longue lettre à sa femme, ses enfants et ses camarades pour expliquer sa décision. Il voulait qu’un jour, ses enfants jouissent du droit de vote.

Le matin de sa pendaison, le 6 novembre 1964, le geôlier a demandé à Mini s’il comptait chanter jusqu’à la potence. Il a entamé un de ses chants les plus populaires: « Attention Verwoerd (premier ministre de 1958 à1966), l’homme noir s’en vient. Attention Verwoerd, l’homme noir vous aura. » Les 1500 prisonniers ont chanté avec lui. Mini a chanté jusqu’à la potence. Il chantait lorsque la trappe sous ses pieds s’est ouverte. Il est mort en chantant. Il a donné sa vie pour que les autres jouissent, un jour, du droit de vote.

Le droit de vote vient avec son revers de la médaille: le devoir d’aller voter. On ne peut pas qu’exiger d’une société qu’elle nous donne des droits. C’est une avenue à deux sens. Nous avons le devoir de bâtir, individuellement et collectivement, la société. Si nous n’avions pas le droit de vote, on se battrait jusqu’à la mort. Comme Mini qui avait pourtant le choix. Il aurait pu retourner tranquillement chez lui, deux noms en moins. S’il savait combien ce droit est aujourd’hui méprisé… Notre travail, à nous Québécois, plus que jamais, est de convaincre l’un et l’autre d’aller voter. Qu’est-ce qui explique que seulement le quart des électeurs soient allés voter dans la cirsconscription de Lafontaine? Les trois quarts des électeurs avaient une urgence? Une jambe prise sous la roue d’un camion? Une gastro active des deux bouts? Un massage cardiaque à donner à sa grand-mère? J’ai si souvent entendu « Qu’est-ce que mon vote à moi changera? Je ne suis qu’une goutte dans l’océan ». Et si les trois quarts des gouttes du Pacifique décidaient de quitter le bassin, il resterait quoi de l’océan? Un trou d’eau. Un trou de bouette, comme dans Lafontaine. Chaque goutte compte. Chaque vote compte. C’est ça, vivre en société. Nous avons des droits, mais aussi ce devoir sacré de se rendre aux urnes et de mettre un X au côté de son candidat de choix. « Y’a aucun parti qui fait mon affaire » est une autre phrase que j’entends. Et bien, si vraiment, aucun parti ne fait vraiment pas votre affaire, il est de votre devoir d’aller gaspiller votre bulletin de vote. Mettre un grand X sur toute la page, ou y dessiner un bonhomme sourire ou le doigt d’honneur. Mais il faut aller s’exprimer.

C’est notre plus grande arme que celle de s’unir pour aller s’exprimer. Charest le sait. L’entendez-vous encourager la population d’aller voter? Ou pousser les jeunes à aller voter? Il sait bien trop que si nous nous unissons et allons nous exprimer, il se retrouvera caissier chez Walmart. Et sinon, et bien, au moins ce sera la volonté d’un océan et pas que celle d’un trou d’eau.

Les partis politiques se préparent déjà pour les prochaines élections. Nous devons, nous aussi, nous préparer dès maintenant. Parler à ses frères et soeurs, cousins et cousines, tantes et oncles, parents et enfants. Leur demander d’abord s’ils sont inscrits sur la liste électorale. Et sinon, les encourager à le faire. Les accompagner, leur fournir les coordonnées pour le faire. Ensuite, lorsque son entourage immédiat est fait, on parle aux voisins, puis ceux de la rue, du quartier. Ses collègues, ses amis. On n’a pas à dire pour qui voter. Notre travail est de s’assurer, simplement, que tous aillent voter. Puis, si on rencontre de la résistance, on leur raconte l’histoire de Vuyisile Mini, et de tant d’autres qui ont donné leur vie pour ce droit sacré de la démocratie. On leur demande de s’imaginer le Pacifique moins les trois quarts de ses gouttes. Il faut se réveiller, peuple québécois. Réveillons-nous l’un l’autre pour qu’on arrête de parler du gouvernement comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre, pour qu’on puisse enfin parler de notre gouvernement, de notre pays. Allez, debout, retroussons nos manches. De grâce, allons tous voter aux prochaines élections. Moi, en tous cas, j’en ai marre de vivre dans un trou de bouette. Pas vous?

Lucie Pagé, 14 juin 2012

Des idées d’avenir…

Parmi les réactions à mon texte d’hier, une invitation à relire un livre qui est sur ma table de chevet depuis plusieurs mois — depuis un souper très agréable, et très stimulant, avec son auteur, sur la rue Saint-Denis, à l’automne 2010.

Je m’y suis replongé rapidement ce soir — en mode survol — avant d’y consacrer, sans doute, un peu plus d’attention dans les prochains jours (et d’avoir, peut-être, la chance de contribuer à le rendre disponible en version numérique).

Je vous en fais cadeau de quelques extraits (pour le moment, parce que j’y reviendrai assurément):

Des idées pour un monde meilleur

Attendons-nous une révolution? J’en doute. Qui dit révolution dit désordre et qui dit désordre dit insécurité, tension et angoisse. Nos dirigeants nous ont suffisamment démontré que le désordre crée un stress économique qui déstabilise nos sociétés.  Pour la majorité, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Il vaut mieux ne rien changer plutôt que de provoquer de l’insécurité économique. C’est un slogan à la mode. Notre quotidien est en jeu. Et le quotidien implique un certain niveau de vie que nous ne sommes pas prêts à remettre en question pour aller vers de nouvelles idées, si alléchantes soient-elles. (…)

Je ne crois pas à la pertinence des modèles uniques et des doctrines à toute épreuve. Je crois à la nécessité des interactions de multiples idées qui font jaillir de nouvelles compréhensions du monde.  Je crois également que tout commence par l’individu et que tout se termine par lui et en lui. S’il faut croire en une révolution, alors il faut croire en celle de l’individu. Mais l’individu est un être d’interactions.  De plus, il est singulier et universel. (…)

La nécessité d’un leadership inspirateur

Cette société sir le qui-vive manque de leaders, ces personnes qui mobilisent, qui inspirent et qui indiquent des voies à suivre. Actuellement, nous sommes gouvernées par des personnes qui, majoritairement, collent au discours dominant sans égard aux effets de ce discours. Elles voient dans ce discours , non pas ses effets pervers, mais la solution pour régler les problèmes. [ainsi] de nouvelles stratégies apparaissent pour faire porter l’odieux de la situation sur les citoyennes et les citoyens.

Un décideur n’est pas automatiquement un leader. L’inverse est également vrai. Majoritairement, les décideurs actuels gèrent en s’inspirant du discours dominant. Ils font probablement leur possible, mais la bonne volonté, je l’ai déjette dit, n’est pas suffisante. Il faut porter un autre regard sur la société et sur les individus qui la composent. (…)

Les politiciens se sont moulés à ce même discours dominant. Il suffit d’analyser les prises de position actuelles pour constater l’ampleur de ce phénomène. C’est comme si toutes les décisions à prendre passaient par le même filtre. Il est rare que les politiciens adoptent un discours différent. Et quand ils le font, ils sont généralement assez timides. Quand certains s’y aventurent, ils sont déclarés irresponsables. C’est comme si le fait d’avoir des convictions différentes de celles véhiculées par le discours dominant entraînait directement l’irresponsabilité. Une société qui se ferme à l’exploration de nouvelles options est menacée d’entropie.

Cette adoption aveugle du discours dominant est le signe d’une profonde insécurité chez les décideurs. Dans les périodes d’insécurité, la tendance est de se raccrocher au connu et de développer de nouveaux conformismes. Au lieu d’explorer de nouvelles avenues, ils remanient sans cesse le même discours. (…)

Au cours des périodes troubles, les véritables problèmes se manifestent dans toute leur acuité. Mais les décideurs ont souvent les mains liées, tant par les influences extérieures que par l’architecture des valeurs dominantes. (…)

Notre société qui vacille a un urgent besoin de nouveaux leaders. Ils devront venir de tous les milieux de l’activité humaine et non uniquement de la classe politique. (…) Traditionnellement, le leader est celui qui a un pouvoir de commandement, qui indique la voie à suivre. (…) Ici, j’introduis un autre style de leadership, celui qui transforme parce qu’il inspire. (…) C’est un leadership de soutien. (…) C’est un pouvoir d’influence sans attente de résultats.

Cette approche de l’intervention remet fondamentalement en question le fait que nous devions toujours poursuivre des objectifs prédéterminés, ceux-ci étant trop rigoureux pour suivre le mouvement naturel de la vie. Il peut y avoi refficience sans poursuite d’objectifs prédéterminés et univoques. (…)

Le leader transformationnel influence parce qu’il est, mais il ne se présente pas comme l’exemple à suivre. Il refuse le dogmatisme. Il rejette les voies uniques. Il propose des directions, mais il laisse à l’autre le pouvoir de la décision. Il suscite, mais il relativise. Il souient ses idées et ses valeurs, mais il ne les impose pas, tout comme il ne veut pas que les autres lui en imposent. Il prend position, mais il admet qu’elle est une possibilité parmi d’autres. Il agit mais sans perdre de vue le cadre de référence qu’il a choisi.

Source: PAQUETTE, Claude, Des idées d’avenir pour un monde qui vacille, Québec Amérique, 1992, 358 pages.

Image: Extrait de la couverture.

Il ne s’agit plus de s’en sortir…

Ni voir,

Ni entendre,

Ni parler.

Faire comme si de rien était.

Le leadership de l’absence.

Et comme il n’est pas possible de disparaître complètement, on se réfugie de plus en plus dans des discours préfabriqués. Jusqu’à l’absurde. Jusqu’à prétendre, par exemple, que Fred Pellerin est un apôtre de la violence et l’intimidation. Ben voyons!

Jusqu’à la dérape.

Jusqu’à perdre le contact avec la réalité.

Si seulement il n’y avait que le gouvernement qui était enlisé dans cette bêtise — mais j’ai l’impression qu’on l’est malheureusement tous un peu. On manque de recul, on dit chacun notre tour un peu n’importe quoi, pour essayer de se sortir de l’impasse; dans l’honneur, si possible. Parce que nous ne comprenons plus très bien où nous en sommes — comment nous en sommes arrivés .

Mais je me demande si ce n’est pas justement ça l’erreur — notre erreur.

Il ne s’agit plus de se sortir de quelque chose; il faut arrêter de réagir — parce que quand on se contente de ça, on fait le jeu des conservateurs.

Où nous en sommes, il faut surtout inventer la suite; entrer dans quelque chose de nouveau, qui reste à inventer — à décrire.

L’heure n’est plus à dénoncer, il faut proposer.

Comment le faire collectivement, cet été — en s’appuyant sur la mobilisation du printemps, et sans se laisser distraire par ceux et celles qui déparlent?

C’est la question qui m’habite.

Comment peut-on s’engager rapidement dans une telle démarche? et lui donner un rayonnement important — pour y engager le prochain gouvernement — quel qu’il soit — au lieu de s’en remettre candidement à une élection — dont on connaît bien les limites, particulièrement dans le contexte actuel?

C’est ce sur quoi j’ai le plus envie de réfléchir dans les prochains jours.

Faudra forcément tirer profit des réseaux sociaux, mais pas seulement.

Je pense qu’il va falloir commencer par se parler autour des BBQ… et multiplier les assemblées de patio — avec amis et voisins — comme on a déjà tenu des assemblées de cuisine.

Parce que c’est cet été que ça se passe…

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Photo: Sculpture de Tom Otterness — prise à New York le 5 juin 2012.

Où tu vas quand tu dors en marchant?

Samedi dernier, le 26 mai. Soirée magique à Québec.

Nous sommes partis en famille pour marcher dans la basse ville de Québec. Nous avons stationné près du Musée de la civilisation, nous avons parcouru la rue Saint-Paul, nous avons déambulé devant la gare du Palais, où nous avons pu apprécier la fontaine de Daudelin et les chaises de Michel Goulet.

Un peu plus loin, nous avons croisé des citoyens revendiquant un monde meilleur armés de casseroles. Des citoyens tous sourire, de tous les âges, originaires d’un peu partout dans le monde.

Un peu plus tard, nous avons pris part au Carrefour international de théâtre — et savouré intensément chaque tableau du génial spectacle déambulatoire Où tu vas quand tu dors en marchant?

C’est là que la magie a été la plus forte avec pour ingrédients une température magnifique, la foule émerveillée, les jeux de lumière, la musique, les mots, les cris.

Merci à Frédéric Dubois, et aux 130 artistes qui nous ont ravis ce soir-là — en nous faisant cadeau, en plus, de plusieurs images très fortes, pour nous aider poursuivre notre réflexion sur la société que nous mettons actuellement tant d’énergie à essayer de débloquer.

Quelques images…

J’ai vu des marcheurs déposer leurs casseroles pour échanger — longuement et de façon très civilisée — avec des passants en désaccord avec eux: la démocratie en action.

La jeunesse, la maladie, la vieillesse qui se côtoient, dans un parc, la nuit, au coeur de la ville.

La rue de toute les tentations, les discours, la tromperie — la politique, la consommation, le divertissement, les médias, les religions…

Jésus qui tente désespérément de mettre la main sur un Revello géant — inoubliable.

Intersection rue Saint-Joseph et rue Dupont — l’ambiance.

Une extraordinaire projection sur la façade de l’épicerie A. Rouleau, dans laquelle le propriétaire nous parle de ses clients — et de la réalité du métier d’épicier dans un quartier défavorisé. Une mise en scène touchante qui témoignait habilement de la grandeur de l’homme, et des solidarités qui lient ceux qui côtoient la pauvreté.

* * *

Et le clou de la soirée — qui m’a profondément ému: un ballet de personnes en chaises roulantes. Il fallait voir le sourire des danseurs, l’émerveillement de la foule, la sincérité des applaudissement, la fierté partagée…

C’était magnifique. Inoubliable.

Inspirant.

Le temps des claviers

It’s Not About Tuition Any More — c’était la une du Globe and Mail de ce matin. Avec pour illustration une grande fleur de lys composée de petits carrés rouges.

La une nous invitait à lire un dossier sur la situation politique au Québec dans le cahier Focus, — dont le titre, composé de lettres immenses, était:

Quebec’s Defining Moment

L’angle choisi pour les articles:

«… [the situation] leaves people in Quebec and across Canada wondering not only what will happen next but also what lasting impact the dispute will have on the future of the province and that of the nation».

Loin du catastrophisme et de la couverture de faits divers, le journal nous offrait une analyse sociologique, particulièrement intéressante pour comprendre l’image du conflit qui est offerte au reste du Canada.

Un autre article, signé Simon Houpt, dans la section Arts, abordait également le conflit, sous l’angle des « deux solitudes » linguistiques.

What the printemps érable really means

J’y ai découvert l’existence du projet Translating the printemps érable:

« Translating the printemps érable is a volunteer collective attempting to balance the English media’s extremely poor coverage of the student conflict in Québec by translating media that has been published in French into English. »

C’est un projet collectif, bénévole, qui s’appuie sur les réseaux sociaux, sur l’utilisation de Google Docs, et sur Tumblr. Un projet remarquable qui, je pense, préfigure justement de quelle façon les règles du jeu politique sont en train de se transformer en profondeur — et que c’est probablement ces bouleversements qui constitueront le plus important l’héritage de la crise actuelle; celui dont l’influence se prolongera, et qui me fait espérer que c’est un tout nouveau cycle politique qui est actuellement en train de se mettre en place.

Je pense de plus en plus qu’on est tout juste en train de se retrousser les manches.

Je pense qu’on est seulement en train de se prouver qu’on peut aborder les questions sociales sous d’autres angles que ceux qui nous sont imposés depuis dix ou vingt ans; et de se souvenir que l’économie doit être au service de la société et des citoyens, pas l’inverse.

Il fallait d’abord se réapproprier l’espace public. On est là-dedans. Il faut aussi se réapproprier le vocabulaire politique — réapprendre à dire nos aspirations. On commence tout juste: on se choque, on crie, on sacre… on marque une rupture.

Il restera ensuite à trouver, rapidement, comment inventer, concrètement, le monde / le pays auquel on aspire — et que les manifestation ne permettent de décrire que de façon très impressionniste — et très vertueuse.

La prochaine étape devra être celle des propositions.

Après le temps des casseroles, ce sera celui des claviers.

L’aveugle mépris de Denise Bombardier

J’ai été renversé par l’invraisemblable chronique que Denise Bombardier signe aujourd’hui dans Le Devoir — et par son prétentieux mépris à l’égard d’une importante partie de la population québécoise.

Elle y répète avec désolation, comme un refrain, que « la rue a gagné ». A gagné quoi? Elle ne le dit pas.

Elle regrette la futilité des revendications de la rue. Quelles revendications? Elle ne le dit pas.

Elle déplore l’irresponsabilité des gens qui sont engagés dans le mouvement parce que leur solidarité momentanée serait « dégagée de toute contrainte, de toute obligation, de toute responsabilité à long terme. » Pourquoi ce jugement? Elle ne le dit pas.

Elle dénonce le fait que les manifestants ont noyauté les réseaux sociaux, et intimidé leurs adversaires en usant de violence. Sur quoi s’appuie-t-elle pour affirmer cela? Elle ne le dit pas.

Elle ajoute, à l’instar du ministre Bachand, que la rue a été noyautée par une extrême gauche passée maître dans l’art du noyautage, de l’infiltration et de l’intoxication « selon les meilleures références soviétiques d’avant la chute du mur de Berlin ». À quoi fait-elle référence? Elle ne le dit pas.

Elle affirme que la seule manière de défendre ses idées, c’est de les faire triompher par les canaux institutionnels. Que faudrait-il faire quand ces canaux officiels semblent corrompus? Elle ne le dit pas.

Elle plaide même que l’esthétisme a détourné l’essentiel de la démocratie, que les foules, « d’une beauté incontestable » ont eu un effet de contagion illégitime parce qu’y prendre part « n’engage à rien d’autre ». En quoi l’esthétisme est contradictoire avec l’exigence? Elle ne le dit pas.

Elle serine que les jeunes leaders sont « grisés par leur omnipotence médiatique » et « qu’ils n’ont pas l’âge de comprendre qu’il y a plus difficile que de savoir perdre, et c’est de gagner sans triomphalisme » — comme si la sagesse était uniquement une question d’âge.

Elle s’inquiète parce qu’en plus d’avoir gagné contre le gouvernement Charest, la rue aurait même gagné contre les futurs gouvernements, parce que ceux-ci pourront dorénavant « être mis en échec par des groupes d’opposants ». Et pour bien souligner la peur qui devrait nous envahir devant le déferlement de la rue, elle demande même « comment un futur gouvernement, vraisemblablement minoritaire, en arrivera-t-il à exercer le pouvoir sous la menace »?

En d’autres termes, les cent derniers jours auraient marqué la fin définitive de la démocratie au Québec.

On comprend alors qu’elle puisse se demander comment nous pourrons « retrouver nos esprits après tant d’excitation, de fébrilité, de haine aussi, une haine sans retenue, violente, collante [et] épeurante ».

Une haine sans retenue — rien de moins, ça elle le dit.

Qui, demande-t-elle, « parmi le peuple québécois perturbé, inquiet, espérant et raisonnable » — et dont elle ferait indéniablement partie, au contraire de ceux qui manifestent — « [qui] émergera pour imposer leur autorité morale sans laquelle le chaos, la désorganisation sociale, la déstabilisation institutionnelle nous guettent ? ».

Ouf!

Si je me suis à peu près contenté jusqu’à présent de citer ses propos, je ne peux cette fois que l’inviter à nuancer: on reconnaît l’autorité morale de quelqu’un ou d’un gouvernement, on ne se la fait pas imposer. Et, au fond, c’est même beaucoup plus qu’une simple nuance, c’est au cœur du problème. C’est au coeur de ce qui se passe actuellement dans la rue.

Plus ça va, plus les gens qui manifestent le font parce qu’ils ont l’impression de pouvoir enfin exprimer leur exaspération devant ceux et celles qui leur ont progressivement imposé leur autorité, jusqu’à leur confisquer les rouages de la démocratie. Ils veulent dénoncer ceux qui ont perdu de vue que l’État n’appartient pas qu’aux puissants.

C’est en cela que Madame Bombardier se trompe lorsqu’elle prétend que la rue a internationalisé un conflit mineur. Qu’on ne s’y trompe pas: c’est l’intransigeance du gouvernement qui a transformé les revendications étudiantes au sujet des droits de scolarité en une illustration exemplaire de la confiscation de la démocratie par quelques-uns. Et c’est éclairé par cette éloquente démonstration de l’arrogance du pouvoir que les gens se sont mis à marcher derrière les étudiants. Parce qu’au Québec, s’il y a toujours moyen de moyenner, il y a aussi un boute à toute.

Assez, c’est assez! C’est ça que les gens crient, chacun à leur façon. C’est pour ça qu’ils tapent sur leurs casseroles. Ils le font pour une multitude de raisons, parfois contradictoires, mais ils le font dans une dénonciation unanime de la manière dont on a progressivement détourné l’esprit de la démocratie au bénéfice de quelques privilégiés.

Le plus invraisemblable, c’est de constater que Madame Bombardier est aux abois alors que la rue n’a encore rien gagné — ou si peu.

Parce que pour le moment, la seule chose que la rue a, peut-être, gagnée, c’est d’avoir enfin pu crier haut et fort qu’en démocratie, la légitimité ne peut pas être réservée aux hommes en complet-cravate et aux femmes en tailleurs cintrés. C’est comme cela qu’il faut comprendre, il me semble, l’esthétisme absurde d’Anarchopanda.

Je pense qu’il est impossible de comprendre ce qui est en train de se passer au Québec si, comme Madame Bombardier, on refuse de voir le prof de philo qui se cache dans le costume du panda et l’étudiant en création littéraire qui incarne Banane rebelle.

Faut-il rappeler qu’en dépit du mépris et des cris d’orfraie de la chroniqueuse qui laisse entendre que la rue est essentiellement composée de casseurs et de révolutionnaires, ceux et celles qui occupent la rue le font précisément pour défendre la démocratie — et que, pour cette raison, c’est évidemment lors de la prochaine élection qu’il faudra trouver moyen de concrétiser les effets de cet imprévisible printemps québécois.

J’ai hâte.

Le réveil est brutal

Le Québec est une démocratie exemplaire. C’est Jean Charest qui l’a dit dans le journal samedi matin. Dans une publicité. Y’a rien de trop beau quand on paye pour s’assurer de pouvoir le dire.

Exemplaire. Le mot est audacieux. Provocateur même pour quelqu’un qui, comme moi, a mal à son Québec — et qui est loin d’en être fier aujourd’hui.

Il y a évidemment la loi spéciale, démesurément répressive, qui suscite ma colère et qui me fait honte, mais il y a plus, il y a pire : il y a ce que les quatorze dernières semaines ont révélé sur l’état de la société dans laquelle je vis.

J’ai depuis quelques jours la très désagréable impression que rien ne va plus. Comme si le Québec que je tenais pour acquis s’avérait une illusion. Je réalise à quel point des années de négligence d’un peu tout le monde et l’arrogance de quelques-uns ont fini par abîmer mon pays.

— Nous sommes devenus irritables; nous surréagissons à la moindre contrariété.
— Nous avons l’esprit critique endormi; nous nous contentons très souvent d’information aux allures de fast-food, sans questionner la véracité de ce qu’on nous présente comme la vérité;
— Nous avons perdu le tour de débattre; nous nous obstinons; nous heurtons des amitiés; ou nous préférons nous taire.
— Nous semblons avoir perdu confiance en nous; nous sommes en panne de grands projets collectifs.

Tout est comme si nous avions perdu l’envie de rêver d’un monde meilleur, d’inventer, de s’offrir en exemple au monde — sinon dans les publicités, et ça m’écoeure!

Heureusement, les étudiants qui ont manifesté.

Je pense qu’on avait perdu de vue que la démocratie ne doit jamais être tenue pour acquise et que les mécanismes sur lesquels elle repose doivent être continuellement mis à jour pour continuer à être efficaces. On a laissé la démocratie s’endormir.

On avait oublié que l’arrivée des nouveaux médias, et des réseaux sociaux nécessitait une mise à jour de nos façons de communiquer; on avait oublié que la multiplication des lobbies nécessitait une mise à jour en profondeur de nos lois; on avait oublié que le passage des générations exigeait d’adopter de nouvelles manières d’aborder les enjeux; et on avait oublié que la globalisation, de façon générale, nécessitait aussi une mise à jour de tous nos points de repère.

Tout le monde avait oublié. Les politiques, les forces de l’ordre, les médias et chacun de nous, comme citoyen. On s’était endormi, jusqu’à perdre contact avec les aspirations d’une grande partie de la jeunesse.

Heureusement, ils sont là qui manifestent.

On a trop longtemps fait comme si la démocratie ce n’était que des élections; comme si la justice ce n’était que des tribunaux, que la solidarité reposait essentiellement sur les programmes sociaux — et que l’éducation se limitait à ce qui se passe à l’école.

Le réveil est brutal.

Soudain, tout est devenu plus clair — grâce aux manifestants.

Le confort nous avait aveuglés. On a laissé pendant des années la corruption, le gaspillage de nos ressources naturelles et la détérioration de notre système démocratique gangrener notre société. On a oublié que la santé d’une société ne peut pas se limiter à quelques indicateurs purement économiques.

C’est maintenant évident: on ne peut plus être mous avec la corruption; on doit mieux gérer nos ressources naturelles; le financement des partis politiques doit devenir essentiellement public et le fonctionnement de l’Assemblée nationale doit être amélioré. Vite. C’est indispensable, parce que c’est tout ça qui nous coupe les jambes, qui nous empêche d’avancer, et qui nous empêche d’imaginer ce que nous voulons devenir.

Heureusement, il y a les jeunes, et les moins jeunes, qui manifestent encore, tous les soirs.

Ils me donnent confiance dans l’avenir, parce qu’ils sont là, plus créatifs et plus vigoureux que jamais.

Non, le Québec n’est plus la démocratie exemplaire qu’il a déjà été, mais on va se retrousser les manches pour qu’il le redevienne rapidement — et on va le faire avec les jeunes à part ça! Avec les jeunes et avec les artistes, parce que c’est la seule façon d’y arriver. La plus agréable aussi!

C’est ça qu’il est urgent d’affirmer. Haut et fort. Sur toutes les tribunes. Maintenant.

Et pour que toute ce réveil ne soit pas vain, il sera aussi essentiel d’aller voter, massivement, dès qu’on en aura l’occasion.

Parce que nous savons lire

« Permettez-moi d’insister: nous sommes libres de savoir, de comprendre, de choisir et d’agir. Parce que nous savons lire et que nous lisons.

Nous sommes des êtres de culture ET de choix. Parce que nous savons lire et que nous lisons. Rien ne garantit que nous fassions les bons choix, mais comme nous lisons, nous choisissons, nous décidons.  »

Claude Ponti, Livre libre lecteur électeur, dans Lire est le propre de l’homme — De l’enfant lecteur au libre électeur, l’école des loisirs, 2011