Endormis?

Il y a quelques jours Marc Saint-Pierre m’a interpellé sur Facebook pour savoir ce que je pensais du texte de Naja Vallaud-Belkacem, Éloge de l’imperfection en politique, qui a été publié dans le Nouveau Magazine Littéraire du 17 décembre 2017.

Il me suggérait d’en faire une lecture québécoise en remplaçant les références au Parti socialiste par des références au Parti québécois; de même pour Mitterand, avec René Lévesque, par exemple.

Matière à réflexion, disait-il. Je préfèrerais personnellement en faire un appel à l’action. On a la chance de s’interroger ici sur tout ça neuf mois avant l’élection plutôt qu’au lendemain d’une défaite. Il faudrait en profiter. Et je suis sûr qu’on en a la capacité — si on s’y met. Rapidement.

Je vous invite donc à mon tour à lire le texte de l’ancienne ministre de l’Éducation nationale, idéalement dans sa version complète, même si j’en ai préparé une version courte en sélectionnant quelques extraits.

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Éloge de l’imperfection en politique

Par Najat Vallaud-Belkacem

Contre les vents d’une époque que l’on dit promise [à la droite] je le confesse volontiers : je suis, je reste sociale-démocrate. […] Les commentateurs la proclament morte ? Je veux la faire vivre.

Certes, je ne suis pas aveugle. […] Je cerne nos erreurs, nos divisions, nos renoncements. En silence jusque-là. Notre débâcle n’est pas qu’une affaire de pédagogie ratée ou de communication mal gérée. Elle ne s’explique pas non plus par la force des réseaux conservateurs. Elle a des causes plus profondes. Le divorce entre une large majorité de nos concitoyens et la gauche dans laquelle je me reconnais est indéniable.

Nos idées sont devenues minoritaires, et il nous incombe à tous de chercher à comprendre pourquoi. De réfléchir. De sortir, donc, de la société du spectacle. Les innombrables batailles [que nous avons perdues] ont creusé une faille qu’aucune agence de communication, aucune synthèse interne et aucun plan média ne sauraient combler. Nous avons perdu la plupart de ces batailles faute de les avoir menées. Tout simplement. Nous nous sommes embourgeoisés. Endormis.

Qui donc est responsable de cette inversion des rapports de force culturels en France et ailleurs? Nous. À rester dans notre zone de confort intellectuel, à entonner sans cesse le refrain des certitudes, à préférer la rengaine des slogans à l’exigence de reformulation et à l’invention de nouveaux concepts, à préférer la com à la pensée tout simplement, nous avons nous-mêmes altéré l’éclat de nos idées, de nos mots, de nos principes. (…)

Ce n’est pas un cycle électoral de cinq, dix ou même vingt ans qui s’achève sous nos yeux, mais une ère idéologique et culturelle de près de cinquante ans (…) Si nous voulons donner une chance à la refondation en profondeur de la social-démocratie, et non pas simplement repousser l’échéance d’un terminus ultime d’un appareil partisan, ne nous laissons pas enfermer dans le confessionnal beaucoup trop étroit du quinquennat de François Hollande.

En 1971, François Mitterrand ouvrait un chemin nouveau en resserrant les rangs autour d’une ligne politique célèbre, celle de la rupture avec l’ordre établi. Celui qui ne consentait pas à cette ligne de rupture, disait-il, ne pouvait pas être adhérent du Parti socialiste. Plus jamais par la suite nous n’avons exprimé cette exigence de clarté et de radicalité dans ce que nous sommes, ce que nous défendons et ce que nous voulons, sans fléchir d’une manière ou d’une autre devant la puissance supposée de l’opinion dominante (…)

À nous aujourd’hui de redéfinir précisément ce avec quoi nous voulons rompre : la perspective d’un monde devenu inhabitable du fait d’un mode de croissance qui épuise les ressources de la planète et invivable du fait de l’explosion des injustices et des inégalités jusqu’à l’insoutenable. Le moment est venu de renouer avec ce geste politique, non pas en nous retournant sur nous mêmes ou en jouant aux gardiens de musée, mais en tendant la main à la génération qui vient, celle qui inventera le socialisme de demain. (…)

C’est ainsi que nous regagnerons ces batailles culturelles que nous avons perdues, et, au passage, c’est ainsi que nous préparerons l’avenir, car, à titre personnel, je n’ose imaginer un monde dans lequel, face aux grands défis qui s’annoncent autour de l’intelligence artificielle, de l’homme augmenté ou des sciences prédictives, les seules réponses politiques apportées seraient celles du tout-libéralisme, du tout-populisme ou encore du tout-« a-politisme » dans lequel l’opportunisme l’emporte sur le rêve d’une société émancipatrice. Plus juste. Plus solidaire.

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D’un côté, c’est bon de constater que nos problèmes sont partagés — qu’il y a quelque chose d’un peu plus universel dans les difficultés que nous rencontrons actuellement.

D’un autre côté, ça ne fait qu’accroître l’importance d’arriver à s’en sortir. Et à faire ce qu’il faut pour y arriver… parce que je suis sûr qu’on peut y arriver!

Alors qu’est-ce que ça signifie pour nous, ici, au Québec, en janvier 2018?

Mise à jour: On peut évidemment aussi lire ce texte en parallèle avec cet autre texte, publié hier dans Le Devoir: Penser la gauche autrement.

Parodie

Fin de journée. Train de Montréal vers Québec. Je survole l’actualité sur mon iPad quand je tombe sur cette chronique de Denise Bombardier: En attendant la fin. Je lis. Je soupire. C’est bièredredi. Après une gorgée, j’opte pour m’amuser à en faire une parodie plutôt que de m’indigner en vain. Voilà ce que ça a donné:

APRÈS MOI LE DÉLUGE

Rien ne nous sera épargné dans cette insupportable description de la société québécoise. Trop de chroniqueurs qui radotent en bafouillant des explications anecdotiques, qui ne tiennent pas la route. Car c’est l’usure qui les fait écrire et la plupart sont dans le décompte de leur propre carrière. Ils ont lutté, ont connu des exaltations, mais leur coeur nostalgique souffre désormais d’arythmie.

Il faut comprendre ces chroniqueurs qui radotent sur le bon vieux temps, cette époque aux ambitions inégalées, plutôt que de faire l’effort d’imaginer un avenir qui n’existe pas. Ces chroniqueurs ne sont pour rien dans l’impasse dans laquelle le Québec se trouve.

Ils font de leur mieux ces pauvres chroniqueurs pour commenter l’actualité d’un Québec à l’agonie où les jeunes ne rêvent qu’à boire de la sangria. Un Québec où les jeunes sont tellement ingrats qu’ils ont renoncés à accomplir les rêves de leurs parents. Plus le temps passe plus la population est composée de gens ne comprennent rien à rien. Ça s’explique: quand on n’a pas connu les années soixante on ne fera jamais vraiment partie de la gang.

Les médias d’outre-tombe

Personne ne devrait se fier aux réseaux sociaux. Les journaux veillent sur nous grâce à des équipes exceptionnelles et compétentes. Certains chroniqueurs ont écrit plusieurs livres et même été honorés de l’Ordre du Canada. Visionnaires, ils sont réalistes et pragmatiques. Ils forment une élite morale et politique.

Nous nous moquons parfois de ces éclaireurs, sans doute intimidés par leur clairvoyance dans un réflexe humainement compréhensible. Heureusement pour eux, notre complexe d’infériorité finit toujours par nous rattraper.

Nous avons parfois le réflexe de vouloir faire confiance à l’avenir mais ils ont tôt fait de nous rappeler que tout était mieux avant. Comme disait cette attachante chroniqueuse, agacée par l’idée que le futur puisse nous réserver quelque chose de bon: « C’est nous qui avons inventé le Québec moderne, on ne va pas vous laisser en inventer un autre».

« Yes…terday »

Indéniablement, c’est aussi ce que souhaitent ceux qui tirent profit de la déliquescence de la société québécoise en s’en mettant plein les poches pendant qu’on s’indignent sur tout et sur rien. En détournant notre attention, ces chroniqueurs aigris et pontifiant nous évitent de cultiver des rêves inutiles, quoi qu’en disent les idéalistes naïfs.

« Est-ce difficile d’être méprisant ? », ai-je demandé un jour à ma belle-mère. « Oui, parce qu’il faut faire semblant qu’on s’intéresse au sort des gens. » Au mari d’une chroniqueuse éminente, j’ai posé la question : « Pourquoi votre épouse continue-t-elle d’écrire toutes les semaines ? » « Parce qu’elle a peur que quelqu’un prenne sa place avec une vision plus optimiste de l’avenir», a-t-il répondu.

C’est à une impasse qu’ils nous font croire. L’impasse de tout espoir, d’une époque, d’une génération, du seul Québec auquel il aura été noble de rêver. L’espoir ne serait plus d’aucun recours. La fin du monde est devenue inévitable parce que les jeunes ne vivent plus que dans une réalité virtuelle, chacun pour soi, perdus dans Facebook, Twitter et Snapchat pendant qu’ils essaient de sauver WordPerfect. Il faut continuer à les lire. Ça nous évite de réfléchir.

L’égalité, pourquoi?

Soirée de lecture. Trois numéros du New Yorker et plusieurs textes sur des sujets très variés que j’avais mis de côté au cours de la semaine (merci Instapaper!).

Les vœux de Normand Baillargeon pour 2018, dans Voir, m’ont beaucoup intéressés:

Éducation: une commission Parent 2.0

Politique: un mode de scrutin proportionnel

Art: à l’abri de la rectitude politique

Économie: plus d’égalité, pour la démocratie

Littérature: un Nobel québécois — et pourquoi pas Michel Tremblay?*

Son souhait en faveur de plus d’égalité a particulièrement attiré mon attention parce qu’il fait écho à un autre des textes que j’ai lu dans le New Yorker: Feeling low (titre de la version imprimée) ou The Psychology of Inequality (titre de la version en ligne).

Elizabeth Kolbert y explore les impacts psychologiques associés aux inégalités économiques à partir d’exemples et d’un survol de nombreuses études.

Les conclusions de la plupart des études qu’elle cite montrent bien que les inégalités ont des impacts psychologiques négatifs sur les plus pauvres (on s’en doutait), mais surtout qu’elles n’ont aucun impact positif pour les plus riches (ce qui est un peu moins évident).

«…the experiment also suggests a larger, more disturbing conclusion. In a society where economic gains are concentrated at the top—a society, in other words, like our own—there are no real winners and a multitude of losers.»

«Inequity is, apparently, asymmetrical. For all the distress it causes those on the bottom, it brings relatively little joy to those at the top.»

Le texte rappelle aussi que les inégalités ont non seulement des impacts individuels importants, mais aussi des effets sur la perception générale que nous avons de l’état de la société dans laquelle nous vivons:

«In terms of per-capita income, the U.S. ranks near the top among nations. But, thanks to the growing gap between the one per cent and everyone else, the subjective effect is of widespread impoverishment.»

Elizabeth Kolbert nous invite en terminant à analyser sous cet angle les effets des réductions de taxes et d’impôts — en prenant exemple sur celles que vient de décréter Donald Trump:

«Supporters insist that the measure will generate so much prosperity that the poor and the middle class will also end up benefitting. But even if this proves true—and all evidence suggests that it will not—the measure doesn’t address the real problem. It’s not greater wealth but greater equity that will make us all feel richer.»

On est donc pas ici dans la poursuite de l’égalité sur la base d’un principe, mais plutôt de façon très utilitaire, comme une façon d’assurer une plus large atteinte du bonheur — tant chez les plus riches que chez les plus pauvres.

Cela s’ajoute à la dimension démocratique que soulève Normand Baillargeon dans son texte:

«Si vous avez de trop grandes inégalités, il vient en effet un moment où, à proportion, vous n’avez plus de substantielle démocratie, puisque celle-ci suppose que des gens échangent, se rencontrent, ont entre eux des liens et partagent des intérêts communs, qui les unissent.»

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La perspective psychologiques sur les inégalités économiques m’a par ailleurs permis de mieux comprendre, je pense, la place de la «crise de santé mentale» dans les repères fondamentaux de l’Initiative — nouveau parti politique suédois auquel j’ai fait référence il y a quelques jours.

* Mise à jour du 14 janvier à 8h30: Il est amusant de constater qu’il est aussi question du Nobel de littérature dans Le Soleil de ce matin, évoquant Marie-Claire Blais comme «la plus nobélisable de nos écrivains».

La génération X et la politique

À la suggestion d’un ami, je viens de relire le texte qu’Alec Castonguay signait dans l’Actualité de novembre 2017: La revanche de la génération X.

Je fais partie de cette génération qui serait à la fois cynique et en colère (drôle de mélange!) si on en croit le sondage sur lequel s’appuie le journaliste. Je m’interroge toutefois: est-ce que ce sentiment s’explique surtout par une situation économique récente, ou par une perspective historique et sociologique un peu plus large?

Citations et extraits:

«83% des X pensent que les choses sont pareilles ou pires qu’il y a dix ans au Québec.»

« 74% pensent que la situation va se stagner ou continuer à se détériorer dans les dix prochaines années.»

«La même proportion affirme que les systèmes économiques et politiques ne travaillent pas en leur faveur.»

«Ils en ont bavé pour se faire un chemin, et là, ils sont choqués de penser que leurs enfants vont aussi en baver. Ils se demande ce qui pourra les aider.»

«Plus on s’éloigne du centre de Montréal et de Québec, plus la volonté de changement est flagrante.»

«Je regarde la robotisation, l’automatisation du travail, et je me demande (…) comment le gouvernement va-t-il pouvoir aider mes enfants avec la nouvelle révolution industrielle?»

«On dirait que les politiciens ne font rien pour améliorer le sort des Québécois.»

«Ils veulent donner un grand coup de pied dans la “canisse” politique.»

L’article fait essentiellement référence à la situation personnelle et professionnelle des personnes qui composent la génération X pour expliquer leur colère actuelle. Je ne nierai certainement pas qu’il s’agit de facteurs importants.

Mais je pense que l’image que nous avons eue de la politique québécoise, et le fait qu’elle a donné vraiment très peu de résultats depuis notre entrée dans le monde adulte (il y a environ 25 ans) est probablement aussi un facteur important dans cette impression d’être, depuis toujours, dans une impasse.

Un problème qui irait bien au-delà de dynamique électorale actuelle donc.

Qu’en pensez-vous?

Comment ça va?

Il y a de gros contrastes dans mes lectures par les temps qui courent.

J’ai parlé il y a quelques jours de Trop tard, d’Harvey L. Mead. Dans la même perspective, j’ai lu hier soir Petit traité de résilience locale de Agnès Sinaï, Raphaël Stevens, Pablo Servigne et Hugo Carton, publié chez Écosociété. C’est un texte publié dans Le Devoir d’hier matin (et précédemment dans Nouveau Projet, où il m’avait échappé) qui l’a mis sur ma route.

Les quatre auteurs développent une thèse semblable à celle d’Harvey L. Mead: un effondrement de notre civilisation est imminent, l’heure n’est plus au développement durable, mais à nous préparer à l’après.

Il a plusieurs choses intéressantes dans le livre, mais j’ai quand même trouvé le propos nettement exagéré par moment. Comme lorsqu’ils plaident qu’il faudra réapprendre «les mathématiques libres d’ordinateur».

«Jusqu’à récemment, il n’était pas nécessaire d’avoir un ordinateur afin de calculer les nombres nécessaires pour construire un pont, piloter un navire, faire des bilans comptables et autres opérations mathématiques plus ou moins basiques. Celles-ci pouvaient être accomplies par des règles à calcul, des abaques, des tables de logarithmes, des registres à double entrée. Dans le futur, quand il ne sera plus économiquement viable de maintenir et de remplacer les ordinateurs, ces mêmes tâches devront être accomplies, mais le savoir permettant d’y parvenir risque fort d’avoir disparu.»

Cet alarmiste contraste pour le moins avec d’autres textes qui occupent mon attention, comme celui de François Brousseau, lui aussi publié dans Le Devoir: De mieux en mieux.

«Toujours mieux ! Le monde va toujours mieux ! (…) Les ronchons et les inquiets n’ont pas tout faux (…) On y reviendra certainement. Mais pour ce début d’année, constatons l’incroyable, constant — et souvent invisible — progrès de l’humanité, qui malgré tous les drames se poursuit jusqu’à ce jour.»

Je continue à lire et réfléchir pour trouver un chemin original à travers tout ça.

Une nouvelle forme de parti politique

Est-ce qu’on doit avoir une opinion sur tout? Mathieu Charlebois pense que non. Je le pense aussi.

Est-ce qu’un parti politique doit avoir une opinion sur tout? Je pense que non. Michael Wernstedt le pense aussi.

Michael Wernstedt, c’est le co-fondateur d’un nouveau parti politique suédois, l’Initiative, que le New Yorker m’a récemment fait découvrir.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que l’Initiative a été lancé sans avoir de programme politique précis — du moins au sens où on l’entend généralement. Les fondements du parti se limitent plutôt à deux courtes listes:

Une liste de six valeurs: courage, ouverture, compassion, optimisme, co-création et dynamisme (actionability).

Et une liste de trois enjeux jugés critiques: la crise de confiance dans la démocratie, la crise environnementale et la crise de la santé mentale.

C’est seulement dans l’action que le parti sera amené à formuler des propositions de manière à répondre aux trois crises, dans le respect des six valeurs fondatrices. Chacune des propositions devra donc pouvoir être expliquée en fonction de ces neufs éléments essentiels.

Les fondateurs de l’Initiative suédoise (et de l’Initiative danoise) s’inspirent largement des travaux de Emil Ejner Friis et Daniel Görtz, qui publient ensemble depuis quelques années sous le pseudonyme d’Hanzi Freinacht — un philosophe, historien et sociologue imaginaire qui vivrait reclus dans les Alpes suisses.

Pour Freinacht, à notre époque un parti politique ne devrait plus prétendre dire aux gens ce qui est bon et ce qui est mal pour eux. Un parti politique devrait plutôt être perçu un véhicule pour porter leurs besoins et leurs désirs.

C’est ce qui lui fait dire qu’un parti ne devrait plus se déployer autour d’un programme précis («it’s a party about nothing») mais plutôt s’appuyer sur l’acceptation par ses membres d’un processus délibératif continu qui s’appuie sur de courtes listes de valeurs et de priorités.

Freinacht nous invite à repenser également le rôle de l’état, qui, aujourd’hui devrait non seulement être de répondre aux besoins essentiels de la population (à la manière de l’état providence) mais également tout mettre en oeuvre pour être concrètement à l’écoute des citoyens (aspirer à être une «listening society»).

Je ne sais pas ce que vous en pensez. Moi, j’aime plutôt ça.

Beaucoup même.

Éducation: objectif lune

Ça me semble de plus en plus évident: l’éducation doit redevenir LA priorité au Québec.

Dans sa chronique d’hier dans La Presse+, Alain Dubuc évoquait deux conditions nécessaires pour que cela soit possible:

«La première, c’est que l’on comprenne bien, collectivement, pourquoi l’éducation est si importante.

La seconde, c’est qu’on change radicalement notre façon d’aborder cet enjeu (…)

Nous avons souvent tendance, au Québec, à avoir une vision institutionnelle des choses, dans ce cas-ci, à ramener l’éducation au ministère éponyme, à son ministre, à ses établissements (…)

On n’ira pas très loin si on ne sort pas de cette logique en silos pour reconnaître que l’éducation, ce ne sont pas seulement des programmes et des diplômes, mais un état d’esprit, une conception de la société (…)»

Je suis tout à fait d’accord avec Alain Dubuc quant à la nécessité de sortir de cette conception essentiellement scolaire de l’éducation. C’est d’ailleurs ce qui a motivé mon intérêt pour le concept de cité éducative depuis quinze ans (ex.: 2003, 2004, 2008, etc.).

C’est un défi politique qu’il est indispensable de relever rapidement (et qui m’apparaît préalable à tout nouveau débat sur l’indépendance du Québec).

Un défi qui va exiger du leadership et des engagements politiques ambitieux et concrets des partis politiques.

Des engagements aussi concrets et ambitieux, à notre échelle, que ceux que John F. Kennedy a formulés devant le congrès des États-Unis en mai 1961:

«This nation should commit itself to achieving the goal, before this decade is out, of landing a man on the moon and returning him safely to the earth.»

Voir: https://youtu.be/GmN1wO_24Ao

On a déjà été capable de ce type de discours au Québec aussi.

Celui dans lequel Jean Lesage sollicitait l’appui de la population pour compléter la nationalisation de l’électricité, 1962, en est un exemple. J’y faisais référence en 2012.

C’est ce discours qui allait en quelque sorte initier la Révolution tranquille.

Me semble qu’on serait dû pour quelque chose du même genre.

Vous ne trouvez pas?

Photo: Au clair de la lune. Oeuvre de Geneviève De Celles.

Le bon vieux papier

La chronique de Christian Rioux dans Le Devoir de ce matin m’a spontanément fait réagir sur Facebook un peu plus tôt:

«Ça n’aura pris que cinq jours en 2018 pour lire dans les médias québécois une chronique qui fait l’éloge du bon vieux livre papier qui résiste contre vents et marées au numérique. *soupir*»

À mon grand étonnement, ça a provoqué un déluge de commentaires, allant dans toutes les directions. Et comme il n’est pas facile de compléter sa pensée dans un tel contexte. Je le fais donc plutôt ici.

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Je trouve cette chronique désolante parce qu’elle oppose le livre imprimé, qui est présenté comme un objet de culture, qui résiste au livre numérique, qui est présenté comme une simple mode.

Je déplore que le chroniqueur passe à côté d’enjeux importants auxquels est confronté aujourd’hui le monde du livre, notamment le développement de la pratique de la lecture, la diffusion des oeuvres et des idées, et l’accès aux livres étrangers. Or, dans les trois cas, le livre numérique apparaît comme un indispensable allié.

Quand on sait que des centaines de milliers de livres sont achetés, au Québec, chaque année, en version numériques;

Quand on sait que plus d’un million d’emprunts de livres numériques se font chaque année dans les bibliothèques québécoises;

Quand on sait que des livres québécois sont achetés en version numérique à l’étranger parce qu’ils n’étaient pas facilement accessibles autrement;

Quand on sait que des personnes qui n’étaient pas/plus en mesure de lire (taille des caractères, autres handicaps visuels, dyslexie, etc.) peuvent recommencer à le faire grâce à des versions numériques;

Quand on sait que de plus en plus de Québécois lisent dorénavant en anglais des livres dont ils auraient autrefois attendus les versions imprimées en français — avec tous les enjeux culturels et économique que cela soulève;

Quand on omet de dire que le livre numérique ne se développe pas dans le but de remplacer le livre imprimé, mais plutôt pour répondre à des besoins auxquels le livre imprimé ne répond pas adéquatement

Quand on sait que la diffusion des livres imprimés repose de plus en plus sur des processus de diffusion et des circuits commerciaux profondément conditionnés par la culture numérique et ses algorithmes plus ou moins transparents, qui ont de plus en plus souvent besoin d’avoir accès à une version numérique du texte;

Quand on sait tout ça, produire une chronique qui se contente de faire un pied-de-nez aux quelques rares personnes qui auraient prédit de façon tout à fait anecdotique la mort du livre papier il y a dix ans, c’est franchement succomber à la facilité et aux clichés. Et ça me fâche.

Et si Christian Rioux ne savait rien de tout ça — ben je me demande pourquoi il a choisi de faire porter sa chronique sur ce sujet.

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Ça a pris beaucoup trop de temps pour que les pouvoirs publics et les industries culturelles québécoises comprennent toute l’importance des enjeux qui sont soulevés par l’avènement des technologies numériques.

C’est d’autant plus dommage de lire ce genre de chronique maintenant qu’on y est enfin (presque) arrivé.

P.S. on me signale que Mathieu Bock-Côté a battu de deux jours Christian Rioux pour la publication d’une chronique faisant l’éloge du papier contre le numérique… allant jusqu’à conclure que la lecture sur écran est une menace pour la démocratie. Rien de moins.

Au sujet des valeurs (et de l’identité)

J’ai fait au cours des derniers jours un survol approfondi des quelques 1700 textes que j’ai publiés sur mon blogue depuis 2002. Ça m’a permis d’identifier quelques fils conducteurs — et de mieux comprendre mon exaspération devant l’apparente stagnation du Québec dans au moins trois domaines:

  • L’éducation
  • L’environnement
  • Les technologies numériques

Un quatrième élément apparaît progressivement comme un autre fil conducteur — d’abord en filigrane puis beaucoup plus clairement, souvent en réaction à l’actualité. Il s’agit des questions en rapport avec l’identité nationale.

Ces quatre fils conducteurs seront dans les prochaines semaines autant de pistes pour guider mes lectures.

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Au sujet de ces questions autour de l’identité et des valeurs sur lesquelles elle s’appuie, j’ai beaucoup apprécié ce texte de Jean Bédard, publié le 14 décembre dernier: Le problème actuel de l’identité.

Extraits:

«L’identité d’un peuple n’est pas fondée sur la génétique de la fatalité et de la paranoïa, mais sur une compréhension éclairée des problèmes actuels. (…)

Pour les populations qui fuient la pollution, la misère ou la violence, il ne s’agit pas de choisir un pays qu’ils aiment, mais de sauver leurs vies et celles de leurs familles. Cela veut dire que des cultures se retrouvent maintenant dans l’obligation de vivre avec d’autres sans s’être mutuellement choisies. (…)

Soit qu’on s’attaque aux causes de ces migrations, soit qu’on accepte de partager l’espace et la richesse (…). Mais les causes… Elles sont énormes… Elles remettent en question tout le système économique et la complicité politique qui maintiennent ce système fondé sur le déséquilibre social et la défaillance démocratique. (…) L’insécurité accélère la tendance des États-nations à se fermer sur elles-mêmes. (…)

Mais comment rester décontractés lorsqu’on se sent menacés? Comment passer de la peur à l’action éclairée? L’insécurité nous ramène sur nous-mêmes, nous referme, au moment même où nous aurions le plus besoin de notre sérénité psychique pour voir correctement ce qui se passe et agir correctement. (…)

La banque de solutions que nous avons développée dans le passé, la banque d’explications que nous avons élaborée autrefois, et même nos vieilles visions du monde qui donnaient du sens à nos vies, cela ne suffit plus, cela n’est pas assez, cela ne nous permet pas d’inventer des solutions nouvelles vis-à-vis des problèmes nouveaux. Le monde change trop vite sous tous les aspects : scientifique, technique, social, économique, politique, religieux… (…)

C’est ici que deux conceptions de l’identité culturelle s’affrontent :

– l’identité fermée (mais peut-on ici parler d’identité?) qui repose sur des valeurs fermées, la mémoire et la tradition, le réflexe de chercher dans le passé ce qui pourrait faire face à l’avenir;

– l’identité ouverte qui repose davantage sur l’intelligence que sur la mémoire et qui peut inventer des solutions nouvelles pour résoudre des problèmes nouveaux. (…)

On peut faire un traité des valeurs fermées, on peut construire sur elles des lois, des règlements, en faire une charte, mais on ne peut pas faire cela avec des valeurs ouvertes. (…)

Quand on regarde avec des valeurs fermées, on a des attentes précises et on compare. Ce type de valeur produit une satisfaction de conformité. (…) Elles donnent du sens, oui, mais à l’intérieur d’une vision du monde déterminée. (…)

Les valeurs ouvertes, de leur côté(…) vivent dans l’expérience directe avec la réalité. Elles se révèlent dans la rencontre et non pas avant elle. (…) Elles donnent du sens, oui, mais pas à l’intérieur d’un système de pensée, elles donnent du sens vis-à-vis de l’expérience de la réalité mouvante et changeante. (…)»

Photo: Oeuvre de John Goba, vue au Musée de la Fondation Louis-Vuitton, à Paris, en 2017.

La fin d’un monde?

La société comme nous la connaissons va s’effondrer de notre vivant. Nos conditions de vie seront bientôt radicalement différentes de celles que nous connaissons aujourd’hui. Il faut d’ores et déjà préparer nos enfants à cet effondrement. C’est ce qui devrait à partir de maintenant guider chacune de nos décisions.

C’est en tout cas ce que prétend Harvey Mead dans Trop tard, la fin d’un monde et le début d’un nouveau, publié chez Écosociété.

Extraits de la quatrième de couverture:

Il est trop tard pour préserver la vie telle que nous la connaissons. Trop tard aussi pour le développement durable. (…) Pour Harvey Mead l’idée d’une transition douce pour modifier la trajectoire délétère que nous avons prise est impossible. (…) Les défenseur.e.s de l’environnement et les militant.e.s pour le changement social doivent urgemment intégrer cet état de fait. (…)

Faut-il pour autant sombrer dans le désespoir? Au contraire! (…) Retroussons-nous les manches, il est trop tard pour désespérer.

Les questions qui guident ma lecture:

  • Est-ce que c’est une vision trop négative?
  • À quelle échéance devrait-on situer l’effondrement annoncé?
  • Quelles conséquences cela a-t-il sur la manière dont on conçoit l’éducation?
  • Quel impact cela a-t-il sur nos exigences à l’égard de celles et ceux qui prétendent diriger la société?

Et vous, spontanément, vous en pensez quoi de cette hypothèse?

Quand réagir c’est se rendre complice

Au sujet du tweet de Donald Trump hier soir — j’aimerais seulement opposer les paroles très sages de Jean-noël Lafargue.

Morano, est une politicienne française, mais cela peut très bien s’appliquer aussi à Donald Trump.

Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui» (Sacha Guitry)

Les tweets qui répondent à un tweet de Donald Trump sont encore du Donald Trump.

Ça devrait aussi s’appliquer aux tweets délibérément polémiques qui seront inévitablement publiés, au Québec aussi, au cours des prochains mois.

Ne pas perdre ça de vue, ça pourrait faire une bonne résolution pour 2018!

Il faudra plus que des slogans

Ce serait absurde d’élire un gouvernement en 2018 sans savoir comment il compte tenir compte des bouleversements technologiques une fois au pouvoir.

Dans son premier texte de l’année pour Le Devoir, Pierre Trudel revient sur l’affaire Netflix (je refuse d’appeler ça la taxe Netflix parce que ça travestit la nature du débat). Il y dénonce le manque de vision du monde politique devant l’impact du numérique sur la production de contenus culturels originaux:

«L’année 2017 a été marquée par les discussions au sujet de la prétendue « taxe Netflix ». Rarement aura-t-on vu débat aussi surréaliste sur des enjeux pourtant bien réels de politique publique. Cette pathétique controverse en dit long sur ce qui tient lieu de réflexions dans les milieux politiques fédéraux à l’égard des défis posés à nos sociétés par les mutations numériques. (…)

Il faut sortir du jovialisme et réinventer les cadres régulateurs destinés à assurer la disponibilité de l’information essentielle aux délibérations démocratiques. Les données massives utilisées afin d’extraire de la valeur de l’attention des internautes sont une ressource qui appartient à la collectivité. Le droit d’utiliser de telles ressources collectives doit venir avec des contreparties : celles d’assurer la viabilité des activités de production originales.»

Je pense qu’on doit lire son texte comme l’illustration d’un cas particulier dans un phénomène beaucoup plus large. Et, plus encore qu’une incompétence des politiciens (je généralise un peu, mais bon…) pour aborder ces questions c’est leur manque d’intérêt pour les enjeux liés à l’avénement des technologies numériques qui m’apparaît le plus grave.

Je saisis l’occasion pour faire un lien vers un texte que j’ai publié ici le 3 janvier 2015 (il y a trois ans jour pour jour), reprenant les propos d’une conférence prononcée par Monique Simard à ce sujet: Faire l’autruche serait la pire des choses à faire. Elle y posait des questions de façon très concrète.

C’est un texte que je trouve intéressant à mettre en perspective avec un autre article du Devoir de ce matin: Profession: futuristes… et fonctionnaires. On devrait avoir plus de gens comme ça dans les organisations publiques aujourd’hui. Et le fruit de leur travail devrait être public. (Mise à jour: bravo — les documents du Groupe Horizon peuvent être consultés sur ce site).

Je profite aussi de l’occasion pour saluer le travail de Monique Simard comme présidente et directrice générale de la Sodec au cours des quatre dernières années. Son mandat se termine cette semaine.

***

Pierre Trudel conclut son texte en disant:

«Que 2018 voie l’amorce d’une réelle re-conception des règles qui régissent les activités transformées par le numérique.».

J’espère que cette attitude arrivera aussi à se frayer un chemin dans la campagne électorale québécoise — qui va s’amorcer rapidement au cours des prochaines semaines.

On ne peut tout simplement pas se permettre une élection «comme si de rien était» en rapport avec le numérique. Et pas que dans le domaine de la culture: en éducation aussi, en environnement, au sujet des données personnelles, et même sur la démocratie dans son ensemble.

Ce serait surréaliste de devoir élire un gouvernement sans savoir ce que ses dirigeants pensent de l’impact des technologies sur les rouages de la société québécoise, et comment ils prévoient en tenir compte lorsqu’ils exerceront le pouvoir.

Pas seulement dans des termes génériques, mais par des propositions concrètes,  portées par des personnes crédibles qui en font manifestement une priorité.

En complément:

Et finalement, le texte d’une proposition que j’ai portée au congrès, qui a été adoptée, mais pas priorisée (et ne se retrouve donc pas dans le programme):

  1. Créer une équipe de choc pour identifier les lois et les règlements qu’il est le plus urgent de mettre à jour pour que l’économie du Québec puisse bénéficier des opportunités offertes par le numérique et de formuler des recommandations précises en prévision de la campagne électorale [et]
  2. Créer un Conseil national du numérique qui relèvera directement de l’Assemblée nationale et qui aura pour mission de rendre publics des avis et des recommandations sur toute question relative à l’impact du numérique sur la société.

Je rappelle en terminant que Dominique Anglade a annoncé le mois dernier la création prochaine d’un Conseil national du numérique, dont on ne connaît pas encore le mandat précis, ni la composition.

Photo: Two-way Bicycle, de Ivan Ladislav Galeta. Vu au Musée d’art contemporain de Zagreb, à l’été 2017

Le monde a tellement changé

L’horaire du temps des Fêtes étant plus bohême… et les heures de sommeil beaucoup moins régulières, je me suis retrouvé à lire un livre au beau milieu de la nuit: Petite Poucette, de Michel Serres, publié en 2012

C’est un livre qui fait du bien. Un livre optimiste qui fait confiance aux nouvelles générations et à leur capacité de tirer profit des technologies pour construire un monde meilleur. Un monde qui sera forcément très différent — et c’est là tout le défi de ceux qui souhaitent accompagner son avènement.

Quelques passages que j’ai surlignés au cours de ma lecture:

«Je voudrais avoir dix-huit ans, l’âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, puisque tout reste à inventer.»

«Petite Poucette apostrophe ses pères: Me reprochez-vous mon égoïsme, mais qui me le montra? Mon individualisme, mais qui me l’enseigna? Vous-même, avez-vous su faire équipe? Incapable de vivre en couple, vous divorcez. Savez-vous faire naître et durer un parti politique? Voyez dans quel état ils s’affadissent…»

«Vous vous moquez de nos réseaux sociaux (…) Vous redoutez sans doute qu’à partir de ces tentatives apparaissent de nouvelles formes politiques qui balaient les précédentes, obsolètes.»

«[Certaines] grandes institutions (…) ressemblent aux étoiles dont nous recevons la lumière, mais dont l’astrophysique calcule qu’elles moururent voici longtemps.»

«Concentrée dans les médias, l’offre politique meurt; bien qu’elle ne sache ni ne puisse encore s’exprimer, la demande politique énorme se lève et presse.»

«Petite Poucette — individu, client, citoyen — laissera-t-elle indéfiniment l’État, les banques, les grands magasins, s’approprier ses données propres, d’autant qu’elles deviennent aujourd’hui une source de richesse? Voilà un problème politique, moral et juridique dont les solutions transforment notre horizon historique et culture. Il peut en résulter un regroupement des partages socio-politique par l’avènement d’un cinquième pouvoir, celui des données, indépendant des quatre autres, législatif, exécutif, judiciaire et médiatique.»

«Comment transformer […]? Réponse: en écoutant le bruit de fond issu de la demande, du monde et des populations, en suivant les mouvement nouveaux des corps, en essayant d’expliciter l’avenir qu’impliquent les nouvelles technologies.»

«Pourquoi ces nouveautés ne sont-elles pas [encore] advenues? Je crains d’en accuser les philosophes, dont je suis, gens qui ont pour vocation d’anticiper le savoir et les pratiques à venir et qui ont, ce me semble, failli à leur tâche. Engagés dans la politique au jour le jour, ils n’entendirent pas venir le contemporain.»

Il ne s’agit donc pas de changer le monde, il a déjà changé. Il nous reste toutefois «à réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître…»

Merci à Yves William pour m’avoir suggéré ce livre.

Je vous le recommande à mon tour.

Pour compléter mon passage à La Sphère

J’ai eu le plaisir de participer à l’enregistrement de l’émission de fin d’année de La Sphère, qui est diffusée aujourd’hui.

Le lien vers l’entrevue est ici.

Je reprends ci-dessous les notes que je m’étais préparées pour l’occasion, ainsi que les liens vers les photos auxquelles j’ai fait référence.

***

La dernière fois qu’on s’est parlé c’était l’été dernier pour parler des trolls et d’à quel point ils peuvent être nuisibles au débat public.

Mais il y a quelques trolls qui sont d’un autre calibre, des trolls tout simplement adorables… des trolls de génie.

Et je pense que ça mérite qu’on leur rende hommage au moins une fois par année!

Pete Souza est assurément un de ces trolls de génie…

Pete Souza a été le photographe officiel de la Maison Blanche pendant les années où Barack Obama était président (il l’était pour Ronald Reagan aussi).

Il l’a suivi partout, tous les jours, dans toutes ses activités. Pendant ces huit années, il a pris deux millions de photos d’Obama et de son entourage, dans toutes les circonstances.

Mais c’est avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche que son talent de troll s’est révélé. C’est aussi ce qui fait que c’est très 2017!

Pete Souza s’est ouvert un compte Instagram (qui est maintenant suivi par 1,7 millions de personnes!) et il a entrepris de publier régulièrement des photos qui font écho à l’actualité… mais choisies dans le but de faire mal paraître Donald Trump!

Sur son compte (où il se présente comme COTUS — Citizen of the United States), il publie les photos généralement accompagnées d’une simple description… mais leur dimension éditoriale parle généralement d’elle-même. The Gardian y a d’ailleurs fait référence il y a quelques mois.

Quand Trump revient d’une visite officielle contestée en France, Souza publie un bain de foule triomphal d’Obama à sa première visite à Paris.

https://www.instagram.com/p/BWe84JHl2e4/?taken-by=petesouza

Le jour de la première visite de Justin Trudeau à Washington, Souza publie une photo de Justin Trudeau et de Barack Obama, tout sourires, avec pour seules légendes le mot Alliés.

https://www.instagram.com/p/BQdz-OiheDa/?taken-by=petesouza

La veille d’une visite de Trump au Vatican, Souza publie une magnifique photo du Pape dans le bureau Oval avec pour seul commentaire «Mutual admiration 2016»

https://www.instagram.com/p/BUej87alHzZ/?taken-by=petesouza

https://www.thedailybeast.com/obama-photographer-pete-souzas-art-of-the-trump-shade-3

Et les photos d’un meilleur temps avec Vladimir Poutine ne manquent pas non plus:

https://www.instagram.com/p/BWNeEADl909/?taken-by=petesouza

Un jour de fuite d’information dans l’entourage de Trump, Pete Souza publie une photo du dossier de briefing présidentiel avec le mot Classified bien en évidence.

https://www.instagram.com/p/BUHwJoRlVZ3/?taken-by=petesouza

Et quand Trump se fait reprocher par les médias qu’il y a trop peu de femmes dans son entourage, Souza publie une photo des chaussures d’Obama appuyé sur le bureau présidentiel, entourés de souliers à talons hauts.

C’est d’ailleurs une de mes photos préférées:

https://www.instagram.com/p/BQLbcLmBitE/

Autre photo spectaculaire, Obama avec une foule de militaires, et pour légende: «Connecting with our troops in person, not via Twitter.»

https://www.instagram.com/p/BXBWxBeld6e/?taken-by=petesouza

En cette fin d’année, je voulais saluer le travail de Souza parce qu’au delà de son grand talent comme troll, il nous fait réaliser à quel point la photographie est devenue importante dans notre compréhension du monde et dans l’image qu’on se fait des puissants.

Il nous fait aussi réaliser à quel point le regard d’un bon photographe peut faire la différence. Même à une époque où tout le monde a un appareil photo à la main, ou dans sa poche, en permanence. Coup de chapeau à Jacques Nadeau aussi ici, notre très grand photographe de presse.

Pete Souza vient de publier un livre intitulé «Obama, an Intimate Portrait», chez Little Brown and Compagny. Le livre est dans le top 5 de la liste du New York Time depuis son lancement.

–/ on a pas eu le temps d’aller plus loin que ça lors de l’enregistrement, mais je vous partage la suite quand même! /–

Un dernier clin d’œil en terminant… je trouve que les photos de Pete Souza sont particulièrement amusantes quand elles nous permettent de réaliser que dans le monde du président des États-Unis aussi des enfants font parfois irruption de façon imprévue.

À une fenêtre…

https://www.instagram.com/p/BXtstU_FQEW/?taken-by=petesouza

…ou quand il croise un mini Spider Man dans le cadre de porte d’un bureau de la Maison Blanche:

https://www.instagram.com/p/BT6XXFylT8X/?taken-by=petesouza

Ce sont des photos qui m’ont fait penser à ce qui est sans aucun doute la vidéo de l’année. Ce n’est pas une vidéo de Pete Souza…

Je pense évidemment à ce journaliste de la BBC qui fait un duplex en direct à partir de sa maison et dont la petite fille fait irruption derrière lui , suivi de son petit frère… et de la mère, qui essaie, tant bien que mal, de corriger la situation!

http://www.lepoint.fr/video/un-journaliste-interrompu-par-ses-enfants-en-direct-sur-la-bbc-10-03-2017-2110892_738.php

Je ris encore autant chaque fois que revois la démarche énergique de cette petite fille au gilet jaune.

Pour moi, cette petite fille a été sans aucun doute la vedette des réseaux sociaux cette année.

J’espère que le Père Noël aura été généreux avec elle.

Elle le mérite amplement parce qu’en plus de nous avoir bien fait rire — elle nous a rappelé qu’il ne faut jamais se prendre trop au sérieux, même à la télévision… ou à la radio!

Et en complément:

Dans la version de l’émission qui est/sera disponible en baladodiffusion, j’évoque aussi mon enthousiasme pour l’application DayOne, sur iPhone, que j’utilise presque quotidiennement depuis cinq ans.

Retour sur 2007

La fin d’année est souvent l’occasion de faire des bilans. Mais pourquoi se contenter d’un bilan de l’année qui vient de se terminer?

C’est ainsi que je me suis retrouvé ce matin à prendre le temps de relire les archives de mon blogue en 2007. Quatre-vingt-deux textes qui me font dire: ouf quelle année ça été!

Clairement, à cette époque je croyais (on croyait?) que le numérique allait rapidement et profondément transformer la société québécoise — et notamment la façon de faire de la politique. Tout semblait possible… on sentait qu’on arrivait à un point de bascule. Ce que Thomas L. Friedman décrit d’ailleurs très bien dans Thank You for Being Late — un des livres qui m’a beaucoup marqué au cours des derniers mois:

«The year 2007 was the major inflection point: the release of the iPhone, together with advances in silicon chips, software, storage, sensors, and networking, created a new technology platform that is reshaping everything from how we hail a taxi to the fate of nations to our most intimate relationships. It is providing vast new opportunities for individuals and small groups to save the world—or to destroy it.»

C’était les débuts de Facebook, la période où on ne parlait que du Web 2.0. En décembre 2006, le Time Magazine avait choisi You, comme personnalité de l’année.

«You — Yes, You — Are TIME’s Person of the Year» (Time Magazine)

« You » was chosen in 2006 as Time magazine’s Person of the Year. The magazine set out to recognize the millions of people who anonymously contribute user-generated content to wikis such as Wikipedia, YouTube, MySpace, Facebook, and the multitudes of other websites featuring user contribution. (Wikipedia)

Pourtant, dix ans plus tard, j’ai comme l’impression qu’on a fait pas mal de surplace.

J’ai l’impression que malgré l’avènement de technologies profondément subversives, la société québécoise n’a pas tellement changé. Pas autant que je le croyais/souhaitais en tout cas.

J’ai l’impression que nous n’avons pas réussi à actualiser notre projet de société, le fonctionnement de notre démocratie — et l’exercice de la politique, en particulier.

J’ai même l’impression que les thèmes qui nous occupent sont restés pas mal les mêmes… sans que la réflexion ait beaucoup avancée.

Peut-être que ce n’est-ce qu’une illusion?