François Guité a publié plus tôt cette semaine un texte remarquable où il explore la manière dont les les blogues stimulent la pensée:
« Il s’agit, en fait, de libérer la pensée des idées préconçues. Le désordre est rapidement maîtrisé par la pensée analytique qui réorganise ensuite l’information dans une synthèse de type constructiviste. Enfin, le résultat est soumis au jugement de la communauté, dont la connectivité joue un rôle de filtre mémétique. »
Un schéma sur lequel on peut réfléchir longuement accompagne le texte.
Ce texte m’a ramené à un autre, toujours de François, publié quelques jours plus tôt. Dans ce texte, il cite George Siemens pour déplorer que le monde des blogues est la source de beaucoup de connexions mais de peu de constructions et de réalisations collectives. En d’autres termes, on parlerait beaucoup, on se renverrait la balle souvent… mais bien peu de résultats ne découleraient de tout ce bruit. C’est une préoccupation que Stéphane Allaire a d’ailleurs eu maintes fois l’occasion d’exprimer. C’est une préoccupation que je ne partage pas — ou à un bien moindre degré.
J’observe bien entendu qu’il y a beaucoup de monologues dans la blogosphère. Beaucoup d’idées lancées qui ne trouvent pas de suite. Beaucoup de grands discours sans effets. Mais à mon avis, la quantité est anecdotique. Il ne faut pas se laisser distraire. Je pense que toute cette production, en apparence insignifiante, doit être vue comme le résultat des efforts de tout un chacun pour tisser des liens avec l’Autre. Ce sont des matériaux. Des ordures. D’inévitables produits d’un réseau en construction. Le fruit des tentatives de quelqu’un de se joindre à un groupe. On est dans le préalable. Le nécessaire préalable.
On n’a pas besoin que tout s’inscrive dans un ensemble cohérent pour que l’activité ait à l’occasion un sens. Et ce sont ces occasions qu’il faut rechercher. Parler beaucoup, pour maintenir et développer un réseau autour de soi. Rien que pour ça. Pour en disposer le jour où on en aura besoin. Ce n’est pas banal.
Jaser de tout, de rien et d’éducation, tous les jours, pendant des semaines, sans résultats concrets, sans construction collective, qu’importe! Si le jour où nous aurons besoin de nous concerter nous disposons de cet acquis. C’est vrai pour chacun de nous. C’est vrai pour les enfants qu’on désire initier à la culture de réseau. Je pense que c’est aussi ça le socioconstructivisme — savoir ce qu’implique le déploiement d’un réseau autour de soi.
Sans compter que je trouve injuste de laisser entendre qu’il y a peu de coconstruction, au sein de notre groupe, par exemple. Il me semble que les exemples ne manquent pas! Sur le sujet du logiciel libre (et des licences, de façon générale), par exemple, il me semble que nous avons fait beaucoup évoluer nos conceptions. Je pense que cette compréhension améliorée des enjeux, même si elle n’est pas écrite noire sur blanc à quelque part et qu’il est difficile de cerner le processus par lequel elle s’est bâtie, est le résultat d’une construction collective. La réalisation de Signets RSS et de Liens pédagogiques collectifs, pour ne nommer que ceux-là, me semble aussi des réalisations très concrètes, qui sont le fruit de nombreux échanges qui ont pu paraître bien disparates à certains moments.
Je pense que la blogosphère est une extraordinaire machine à faire des liens — entre les gens, leurs idées et leurs projets. C’est un monde extraordinairement complexe, qui ne se laisse pas aborder aussi facilement. L’origine d’une idée peut être difficile à retracer et son processus de gestation difficile à cerner… et ce n’est pas toujours le produit qu’on anticipait qui prend forme (alors, quoi observer si on désire analyser, décrire cet univers?), mais tout ça n’est pas moins vrai.
Et après tout, quand on déploie un réseau, est-ce que par définition on ne construit pas quelque chose?
Bien sûr, je me fais un peu provocateur… mais je souhaite tant que la discussion se poursuive! ;-)