Parmi les rituels de vacances: lire un récit de Sylvain Tesson. Cette fois, le plus récent: Avec les fées.
Tesson nous amène avec lui en voilier, de l’Espagne à l’Écosse, en passant par la Bretagne, l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Irlande. Au fil des jours, pendant que ses compagnons gardent le cap, lui enchaîne les randonnées sur les promontoires à la recherche du merveilleux.
« Par les grèves et par les pointes (…) j’embarquais, naviguais quelques milles, débarquais, courais la lande [et] retrouvais le bateau à l’endroit convenu. »
« [le merveilleux] est une qualité du réel révélée par une disposition du regard. Il y a une façon d’attraper le monde et d’y déceler le miracle. »
« La fée ne se rencontre pas, elle se convoque. »
« Définition possible de la fée: la conscience d’un moment. »
Ce n’est pas le meilleur Sylvain Tesson que j’ai lu, mais j’ai quand même apprécié la lecture parce qu’elle a été marquée de belles coïncidences. Et y a-t-il plus belle manifestation des fées qu’une coïncidence?
Il est question de menhir — comme ici, il y a quatre jours. Il est question de Jules Verne — comme ici, il y a deux jours.
Il est aussi question de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, de Perec, que m’avait suggéré Luc Jodoin il y a quelques années, et qui continue de m’inspirer pour prendre une photo à partir de la fenêtre de mon bureau, chaque matin, depuis maintenant près de quatre ans.
« La tentative d’épuisement est un exercice de gratitude. Le contemplateur dispose de peu: ses yeux et quelques mots à offrir à la beauté. On regarde, on enregistre. Le merveilleux s’invite. »
Petite déception: j’aurais aimé trouver aussi une référence à la Chaussée des géants, en Irlande, parce que ça m’aurait permis de faire un lien avec les petits cubes de ma série de textes fantaisistes… pour laquelle je cherche toujours une conclusion.
Malheureusement, Tesson et ses compagnons ont mis le cap vers le Nord, en direction de l’Écosse, quelques miles trop tôt. Rendez-vous manqué.
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Au fil de la lecture, j’ai aussi apprécié quelques phrases qui m’ont semblé faire échos aux affres et aux joies de l’expérience politique:
« Nous avons essayé de faire au mieux, mais ce fut comme d’habitude. »
« Je me tenais sur un point de contact entre le réel et l’idéal. »
« Un sentiment de plénitude (…) une convergence des sensations, des émotions, des observations, cette croisée des transepts. »
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Je termine la rédaction de ce texte en savourant un thé Earl Grey, comme le faisait Tesson au moment où il a appris la mort de la reine Elisabeth, en Bretagne, sur la route du retour de son aventure à la voile.
« La mort d’une reine était leur tristesse (…) Ils s’en relèveraient en sacrant Charles. »
Mais alors! Attendez! Je l’ai cette conclusion… puisque le premier texte de la série inachevée s’appelait Salut Charles! — et trouvait son inspiration de la découverte d’une pièce de dix cents… sur laquelle figure le nouveau roi… au verso d’un voilier!
C’est presque invraisemblable…
« Les Fées existent quand on travaille à les faire apparaître. »
Il y a quelques jours je me suis presque défait d’un petit livre qui ne me disait rien. C’est Ana qui, au dernier moment, m’a dit « ben voyons! Un livre de Jules Verne qui a pour titre Une fantaisie du docteur Ox… c’est tout toi ça… commence donc par le lire! ».
Ce que j’ai fait. Et je ne l’ai pas regretté! Je peux vous assurer que ce livre va retrouver sa place dans la bibliothèque.
Le livre raconte l’incroyable histoire de la petite ville de Quiquendone, que le docteur Ox a promis d’éclairer, entièrement à ses frais.
Est-ce que la ville de Quiquendone existe vraiment? Jules Verne nous l’assure:
« Si vous cherchez sur une carte des Flandres, ancienne ou moderne, la petite ville de Quiquendone, il est probable que vous ne l’y trouverez pas. Quiquendone est-elle donc une cité disparue? Non. Une ville à venir? Pas davantage. Elle existe, en dépit des géographes, et cela depuis huit à neuf cents ans. Elle compte même deux mille trois cent quatre-vingt-treize âmes, en admettant une âme par chaque habitant. (…)
Quiquendone existe bien réellement avec ses rues étroites, son enceinte fortifiée, ses maisons espagnoles, sa halle et son bourgmestre — à telle enseigne qu’elle a été récemment le théâtre de phénomènes surprenants, extraordinaires, invraisemblables autant que véridiques, et qui vont être fidèlement rapportés dans le présent récit. (…) »
Il s’agit d’une ville reconnue pour son calme, avec un maire tout à l’image de sa ville:
« Le bourgmestre était un personnage de cinquante ans, ni gras ni maigre, ni petit ni grand, ni vieux ni jeune, ni coloré ni pâle, ni gai ni triste, ni content ni ennuyé, ni énergique ni mou, ni fier ni humble, ni bon ni méchant, ni généreux ni avare, ni brave ni poltron, ni trop ni trop peu – ne quid nimis -, un homme modéré en tout. (…) Le bourgmestre Van Tricasse était le flegme personnifié. (…) »
Un maire qui avait néanmoins de l’ambition pour sa ville; ce qu’avait très bien compris le docteur Ox.
« Le progrès marche, et nous ne voulons pas rester en arrière! (…) Il faut bien marcher avec son siècle. Si l’expérience réussit, Quiquendone sera la première ville des Flandres éclairée au gaz oxy-hydrique. »
Je crois qu’il est utile de rappeler ici que le livre a été écrit en 1872, que l’ampoule électrique a été inventé en 1878, et que c’est seulement en 1884 — douze ans plus tard — qu’une première ville française a été électrifiée.
Ainsi donc, une usine est construite à Quiquendone et des tuyaux sont posés dans toute la ville. Et c’est à ce moment que des phénomènes surprenants commencent à se manifester.
« — Là, j’ai été témoin d’une altercation telle que… monsieur le bourgmestre, on a parlé politique!
— Politique! répéta Van Tricasse en hérissant sa perruque.
— Politique! reprit le commissaire Passauf, ce qui ne s’était pas fait depuis cent ans peut-être à Quiquendone. »
Lentement mais sûrement, les esprits se sont enflammés:
« Mais, phénomène absolument inexplicable, qui eût mis en défaut la sagacité des plus ingénieux physiologistes de l’époque, si les habitants de Quiquendone ne se modifiaient point dans la vie privée, ils se métamorphosaient visiblement, au contraire, dans la vie commune, à propos de ces relations d’individu à individu qu’elle provoque. (…)
« À la bourse, à l’hôtel de ville, à l’amphithéâtre de l’Académie, aux séances du conseil comme aux réunions des savants, une sorte de revivification se produisait, une surexcitation singulière s’emparait bientôt des assistants. Au bout d’une heure, les rapports étaient déjà aigres. Après deux heures, la discussion dégénérait en dispute. (…)
« Mais que se passe-t-il donc? se demandait [le bourgmestre]. Quel esprit de vertige s’est emparé de ma paisible ville de Quiquendone ? Est-ce que nous allons devenir fous? »
Ce n’était évidemment pas que pour le pire. Ce sursaut d’énergie avait aussi des avantages:
« Des talents, qui seraient restés ignorés, sortirent de la foule. Des aptitudes se révélèrent. Des artistes, jusque-là médiocres, se montrèrent sous un jour nouveau. Des hommes apparurent dans la politique aussi bien que dans les lettres. Des orateurs se formèrent aux discussions les plus ardues, et sur toutes les questions ils enflammèrent un auditoire parfaitement disposé d’ailleurs à l’inflammation. Des séances du conseil, le mouvement passa dans les réunions publiques, et un club se fonda à Quiquendone, pendant que vingt journaux, Le Guetteur de Quiquendone, L’Impartial de Quiquendone, Le Radical de Quiquendone, L’Outrancier de Quiquendone, écrits avec rage, soulevaient les questions sociales les plus graves. »
Même la nature s’en trouvait apparement transformée:
« En effet, dans les jardins, dans les potagers, dans les vergers, se manifestaient des symptômes extrêmement curieux. Les plantes grimpantes grimpaient avec plus d’audace.
Les fruits ne tardèrent pas à suivre l’exemple des légumes. Il fallut se mettre à deux pour manger une fraise et à quatre pour manger une poire. »
Tout dans la ville, habituellement si calme, s’accélérait follement.
Même les concerts, qui étaient traditionnellement exécutés plus lentement qu’ailleurs, se mirent à s’emballer. Un soir, un concert qui devait durer six heures ne dura que dix-huit minutes!
« Chanteurs et musiciens s’échappent fougueusement. Le chef d’orchestre ne songe plus à les retenir. D’ailleurs le public ne réclame pas, au contraire; on sent qu’il est entraîné lui-même, qu’il est dans le mouvement, et que ce mouvement répond aux aspirations de son âme (…) »
Sans trop qu’on sache pourquoi, toute cette énergie a même fait réapparaître une querelle vieille de plusieurs siècles avec le village voisin de Virgamen.
« [Il n’y avait aucune arme dans la ville], mais le courage, le bon droit, la haine de l’étranger, le désir de la vengeance [ont tenu] lieu d’engins plus perfectionnés et [pour] remplacer les mitrailleuses modernes et les canons (…) »
Le bourgmestre s’en est trouvé complètement désemparé.
« Mais qu’est-ce que nous avons ? Mais quel est ce feu qui nous dévore? Mais nous sommes donc possédés du diable? »
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Mais qui était donc le mystérieux docteur Ox qui était à l’origine du projet d’éclairer la ville:
« Le docteur Ox était un homme demi-gros, de taille moyenne (…) Nous ne saurions préciser son âge, non plus que sa nationalité. D’ailleurs, peu importe. Il suffit qu’on sache bien que c’était un étrange personnage, au sang chaud et impétueux, véritable excentrique (…) Il avait en lui, en ses doctrines, une imperturbable confiance.
Toujours souriant, marchant tête haute, épaules dégagées, aisément, librement, regard assuré, larges narines bien ouvertes, vaste bouche qui humait l’air par grandes aspirations, sa personne plaisait à voir. II était vivant (…) bien allant, avec du vif-argent dans les veines et un cent d’aiguilles sous les pieds. Aussi ne pouvait-il jamais rester en place, et s’échappait-il en paroles précipitées et en gestes surabondants. »
Le docteur Ox était évidemment aussi très riche pour pouvoir entreprendre à ses frais l’éclairage de toute une ville.
Sauf que le projet d’éclairer la ville cachait sa véritable intention…
Le docteur Ox voulait en réalité faire la démonstration que l’esprit des Quiquendoniens peut être manipulé en dispersant un gaz dans la ville.
« Vous les avez vus, hier, à notre réception, ces bons Quiquendoniens à sang-froid? (…) Vous les avez vus, se disputant, se provoquant de la voix et du geste! Déjà métamorphosés moralement et physiquement! Et cela ne fait que commencer! Attendez-les au moment où nous les traiterons à haute dose ! (…)
N’avais-je pas raison? Voyez à quoi tiennent, non seulement les développements physiques de toute une nation, mais sa moralité, sa dignité, ses talents, son sens politique. Ce n’est qu’une question de molécules… (…)
L’expérience sera décisive (…) nous réformerons le monde! »
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Je savais que Jules Verne avait été extraordinairement visionnaire au plan scientifique — avec De la Terre à la Lune et Autour de la Lune, notamment — mais à la lecture de ce petit livre, il me semble évident qu’il a également fait la démonstration d’une incroyable clairvoyance sociologique.
Cent cinquante ans plus tard, c’est Elon Musk qui revêt les habits du docteur Ox et c’est Twitter, devenu X, qui joue le rôle du gaz oxy-hydrique. Ni plus, ni moins.
Et pour conclure ce compte-rendu de lecture, je laisserai, comme il se doit, le mot de la fin à l’auteur:
« On a le droit de ne pas admettre la théorie du docteur Ox, et pour notre compte nous la repoussons à tous les points de vue, malgré la fantaisiste expérimentation dont fut le théâtre l’honorable ville de Quiquendone. »
« À partir de maintenant, ce sera moi qui décrirai les villes et toi tu vérifieras si elles existent et si elles sont bien telles que je les aurai pensées. » (p.55)
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Une inscription au verso de la couverture indique que c’est ma mère qui s’est procuré le livre le 3 mars 2005, suite à une suggestion de Jacques Plante, un architecte rencontré à l’occasion d’un atelier de scénographie. Quelques post-its témoignent aussi des passages qui ont marqué sa lecture.
Des notes prises par l’une de mes filles se sont ajoutées aux marges, dix-huit ans plus tard — ce qui rend évidemment la lecture encore plus fascinante!
Je viens d’y ajouter des annotations à mon tour, à l’occasion d’une lecture qui accompagnait nos déambulations dans Lisbonne, Ana et moi, afin de souligner nos cent ans (cinquante chacun!).
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« Dans Les Villes invisibles, aucune ville n’est reconnaissable. Toutes ces cités sont inventées (…) Je ne crois pas que le livre évoque seulement une idée atemporelle de la ville, mais plutôt que s’y déroule, de façon tantôt implicite, tantôt explicite, une discussion sur la ville moderne. » (Préface)
Je peux le dire d’entrée de jeu, j’ai trouvé que c’était un livre de voyage parfait! Un livre qui rappelle qu’il ne faut pas se fier à l’image qu’une ville offre au premier regard. Un livre qui invite à chercher la fiction qui s’inscrit au cœur de la ville — sa magie. Et, par la force des choses à redécouvrir, aussi sa propre ville.
« Les villes […] se croient l’œuvre de l’esprit ou du hasard, mais ni l’un ni l’autre ne suffisent pour faire tenir debout leurs murs. Tu ne jouis pas d’une ville à cause de ses sept ou soixante-dix-sept merveilles, mais de la réponse qu’elle apporte à l’une de tes questions. » (p. 56)
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Parmi les cinquante-cinq villes racontées par Calvino, certaines ont évidemment retenu mon attention plus que d’autres.
Je commencerai par Eusapie, pour la réflexion qu’elle offre au sujet de la ville comme espace par excellence de la vie (et de la mort) des humains:
« Aucune ville plus qu’Eusapie n’est portée à jouir de la vie et à fuir les problèmes. Et pour que le saut de la vie à la mort soit moins brutal, ses habitants ont construit sous terre une copie exacte de leur ville. (…) tous les commerces et métiers de l’Eusapie des vivants sont en activité sous terre, ou du moins tous ceux que les vivants ont tenus avec plus de satisfaction que d’ennui (…)
[Et] les morts apportent des innovations dans leur ville; pas très nombreuses, mais fruits sûrement d’une réflexion pondérée, non de caprices passagers.
D’une année sur l’autre, disent-ils, on ne reconnaît plus l’Eusapie des morts. Et les vivants, pour ne pas être en reste (…) veulent le faire eux aussi. Ainsi, l’Eusapie des vivants s’est-elle mise à copier sa copie souterraine (…) il n’y a plus moyen de savoir lesquels sont les vivants et lesquels les morts.» (pp. 127 à 129)
Il y a aussi Zénobie, qui offre aussi une belle réflexion sur les villes comme des espaces qui sont en perpétuelle transformation:
« il n’y a pas à établir si Zénobie est à classer parmi les villes heureuses ou malheureuses. Ce n’est pas entre ces deux catégories qu’il y a du sens à partager les villes, mais entre celles-ci: celles qui continuent au travers des années et des changements à donner leur forme aux désirs, et celles où les désirs en viennent à effacer la ville, ou bien sont effacés par elle. » (p. 46)
Et il y a Zemrude, dont le récit nous rappelle que notre état d’esprit influence toujours le regard qu’on porte sur une ville:
« C’est selon l’humeur de celui qui la regarde que Zemrude prend sa forme. Si tu y passes en sifflotant, le nez au vent, conduit par ce que tu siffles, tu la connaîtras de bas en haut: balcons, rideaux qui s’envolent, jets d’eau. Si tu marches le menton sur la poitrine, les ongles enfoncés dans la paume de la main, ton regard ira se perdre à ras de terre, dans les ruisseaux, les bouches d’égout, les restes de poisson, les papiers sales. Tu ne peux pas dire que l’un des aspects de la ville est plus réel que l’autre… » (p. 81)
Calvino décrit aussi très bien aussi la dynamique qui anime constamment une ville, qui doit continuer de grandir, au risque de péricliter, comme le craignent les citoyens de Tecla:
« — Pourquoi la construction de Tecla dure-t-elle si longtemps ? Et les habitants, sans arrêter de hisser des seaux, de jouer des fils à plomb, de promener vers le haut et le bas de longs pinceaux, répondent :
— Pour que ne commence pas la destruction. Et quand on leur demande s’ils craignent qu’à peine ôtés les échafaudages, la ville se mette à craquer et tomber en morceaux, ils ajoutent très vite, à voix basse:
— Pas la ville seulement. » (p. 147)
Il s’amuse aussi des philosophies, parfois amusantes, qui peuvent en venir à guider le développement d’une ville. C’est le cas d’Andria:
« — La correspondance entre notre ville et le ciel est à ce point parfaite, répondirent-ils, que toute modification d’Andria comporte quelque nouveauté du côté des étoiles.
Les astronomes scrutent le ciel avec des télescopes après chaque changement qui s’est produit à Andria, et signalent l’explosion d’une nova, ou le passage de l’orangé au jaune d’un point éloigné du firmament, l’expansion d’une nébuleuse, ou qu’une spirale de la voie lactée se recourbe. Tout changement implique des changements en chaîne, à Andria comme parmi les étoiles: la ville et le ciel ne demeurent jamais pareils.
Deux qualités du caractère des habitants d’Andria méritent d’être notées: la confiance en soi et la prudence. Convaincus que toute innovation dans la ville influe sur la carte du ciel, avant chaque décision ils calculent risques et avantages, pour eux, pour toutes les villes, pour l’ensemble des mondes. » (p. 173)
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L’expérience du voyage me semble aussi particulièrement bien rendue par la description que Calvino fait de Pirra:
« Vint le jour où mes voyages me conduisirent à Pirra. À peine y avais-je mis les pieds que tout ce que j’imaginais avait été oublié; Pirra était devenue ce qu’est Pirra… » (p. 110)
Et la description d’Aglaurée témoigne aussi des plaisirs du voyage — spécialement quand on prend le temps de marcher dans la ville, de long en large, comme nous l’avons fait à Lisbonne:
« Si donc je voulais te décrire Aglaurée en m’en tenant à ce que j’ai vu et éprouvé personnellement, je devrais te dire que c’est une ville terne, sans caractère, posée là au hasard. Mais même cela ne serait pas la vérité: à certaines heures, dans certaines échappées au détour d’une rue, tu vois s’ouvrir échappées devant toi le soupçon de quelque chose d’unique, de rare, et peut-être de magnifique… » (p. 83)
C’est tout le contraire de certains voyages d’affaires au cours desquels, malheureusement, toutes les villes finissent par se ressembler. Expérience que Calvino résume efficacement avec la ville de Trude:
« C’était la première fois que je venais à Trude, mais je connaissais déjà l’hôtel où par hasard je descendis; j’avais déjà entendu et prononcé les mêmes dialogues avec acheteurs et vendeurs de ferraille; d’autres journées pareilles à celle-ci s’étaient terminées en regardant au travers des mêmes verres, ondoyer les mêmes nombrils. Pourquoi venir à Trude ? me demandais-je. Et déjà je voulais repartir.
— Tu peux reprendre un vol quand tu veux, me dit-on, mais tu arriveras à une autre Trude, pareille point par point, le monde est couvert d’une unique Trude qui ne commence ni ne finit: seul change le nom de l’aéroport. » (p. 149)
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Je m’en voudrais de ne pas souligner aussi à quel point Calvino a aussi été précurseur, en décrivant Léonie — en 1972!
« La ville de Léonie se refait elle-même tous les jours: chaque matin la population se réveille dans des draps frais, elle se lave avec des savonnettes tout juste sorties de leur enveloppe, elle passe des peignoirs flambants neufs, elle prend dans le réfrigérateur le plus perfectionné des pots de lait inentamés, écoutant les dernières rengaines avec un poste dernier modèle. (…)
Où les éboueurs portent chaque jour leurs chargements, personne ne se le demande: hors de la ville, c’est sûr; mais chaque année la ville grandit, et les immondices doivent reculer encore (…) Les confins entre villes étrangères ou ennemies sont ainsi des bastions infects où les détritus de l’une et de l’autre se soutiennent réciproquement, se menacent et se mélangent.
Plus l’altitude grandit, plus pèse le danger d’éboulement : il suffit qu’un pot de lait, un vieux pneu, une flasque dépaillée roule du côté de Léonie, et une avalanche de chaussures dépareillées, de calendriers d’années passées, de fleurs desséchées submergera la ville sous son propre passé qu’elle tentait en vain de repousser, mêlé à celui des villes limitrophes, enfin nettoyées: un cataclysme nivellera la sordide chaîne de montagnes, effacera toute trace de la métropole sans cesse habillée de neuf. » (pp. 133 à 135)
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Il faut finalement que j’évoque la description de la ville de Bérénice, qui m’a particulièrement interpellée. Elle me semble, en effet, être un reflet assez fidèle, des débats, dilemmes et paradoxes sur lesquels repose (malheureusement?) la dimension politique du développement d’une ville.
« Il faut que sans cesse tu tiennes compte de ce que je vais te dire: dans la semence même de la ville des justes, se trouve à son tour cachée une mauvaise graine; la certitude et l’orgueil d’être dans le juste — et de l’être bien plus que beaucoup d’autres qui se disent plus justes que la justice — fermentent sous forme de rancœurs, rivalités, échanges de coups, et le désir tout naturel de revanche sur les injustes se colore de l’envie folle d’être à leur place pour faire la même chose qu’eux. Une autre ville injuste, quoique différente de la première, est donc en train de creuser sa place dans la double enveloppe des Bérénice injuste et juste. (…)
Mais si l’on regarde encore plus précisément à l’intérieur de ce nouveau germe du juste, on y découvre une petite tache qui grandit pour devenir l’inclination croissante à imposer ce qui est juste au travers de ce qui est injuste, et peut-être est-ce là le germe d’une métropole immense…
Tu auras tiré de mon discours cette conclusion, que la véritable Bérénice est une succession dans le temps de villes différentes, alternativement justes et injustes. Mais ce dont je voulais te faire part n’est pas là: savoir, que toutes les Bérénice à venir sont déjà en cet instant présentes, enroulées l’une dans l’autre, serrées, pressées, inextricables. » (pp. 186-187)
Pour le meilleur et pour le pire, devrait-on peut-être dire.
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Et Lisbonne alors?
Qu’en dire au terme d’un voyage accompagné par les mots de Calvino?
J’ai envie de dire que Lisbonne est une ville où des bus, des tramways anciens et modernes, des métros et des voiturettes de toutes sortes tracent jours et nuits de sinueux parcours du nord, au sud; d’est en ouest; du bas vers le haut; et même à travers le temps. C’est une ville dont le ciel prévoit quelques minutes de pluie chaque matin afin de maintenir la propreté des magnifiques trottoirs de pavés blancs.
C’est une ville inspirante, qui m’a fait beaucoup de bien.
Bien que leurs populations sont semblables en nombre, le contraste entre Lisbonne et Québec est énorme, à bien des égards. Calvino l’annonce bien au début du livre:
« L’ailleurs est un miroir en négatif. Le voyageur y reconnaît le peu qui lui appartient, et découvre tout ce qu’il n’a pas eu, et n’aura pas. » (p. 38)
Plus optimiste, j’ajouterais un dernier élément à la phrase: « à moins de rester inspiré par ses souvenirs et de travailler sans relâche. »
Je m’y remettrai dès demain.
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« L’enfer des vivants n’est pas chose à venir; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart: accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels: chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. » (p. 189)
Du temps pour lire… et pour lire varié! Ça a pas mal été ça le programme des derniers jours.
Parmi ces lectures:
Football Fantaisie, de Zviane — Ça passe du farfelu à la critique sociale avec une incroyable agilité: brillant!
Chez les deux pieds sans plumes, de Pierre Morency — Récit? Poésie? Qu’importe! C’est une magnifique galerie de personnages, avec des illustrations de l’auteur (qui m’ont parfois rappelé les gravures de Roland Giguère). Il y a ceux qui disent «les gens», souvent avec mépris, sur les réseaux sociaux, et il y a Pierre Morency. Un grand bonheur! Un livre à relire, pour philosopher un peu; idéalement accompagné d’un lapsang souchong et une tranche de budín inglés.
J’en appelle à la poésie, de David Goudreault — dans la nouvelle collection Les grandes voix, des Éditions des 400 coups. «J’en appelle à la poésie du territoire à choisir et inventer de Miron à celui occupé des dernières Premières Nations (…) J’en appelle à la poésie… pour chuchoter du Roland Giguère à l’oreille de la misère».
Et finalement,
Inconnu à cette adresse, de Kathrine Kressmann Taylor — une nouvelle épistolaire qui se déroule au début de la seconde guerre mondiale, mais dont la lecture peut aussi nourrir une réflexion plus générale sur les processus par lesquels certaines personnes sont amenés, encore aujourd’hui, à adhérer à des courants politiques extrémistes.
Actuellement en cours de lecture:
Too Dumb for Democracy?, de David Moscrop — une suggestion de Bianca Wiley, sur Twitter, plus tôt ce matin. «When a group of people must decide on something, process may be the only thing that you can all agree on. And, that is a start — an imperfect start that may lead to other issues down the road, but a start nonetheless.»
Je me demande pourquoi je ne l’avais pas lu avant — tellement c’est une lecture essentielle!
Le livre explore le rôle fondamental du récit — et de la fiction — pour l’être humain. L’autrice explique comment notre identité est, en elle-même, un récit. Elle est le résultat de ce qu’on choisit de retenir de notre vie, de ce à quoi on a donné un sens.
C’est un livre sur l’importance du roman et de la lecture dans le développement de notre civilisation. L’importance de développer le plaisir de la lecture chez les enfants aussi, forcément.
Nancy Huston survole les raisons qui nous amènent à s’associer à des récits plus qu’à d’autres (histoire, religions, politiques, etc.), et comment les récits auxquels nous sommes confrontés influencent nos identités individuelle et collective.
C’est un livre très agréable à lire et qui jette un éclairage fascinant sur notre époque — et en particulier sur ces derniers mois/années, qui peuvent apparaître de plus en plus surréalistes. Il me semble plus pertinent encore qu’à sa publication, en 2008.
J’ai trouvé que l’Espèce fabulatrice amenait un éclairage fascinant sur:
Sur ce qui a pu aider Trump à accéder au pouvoir;
Sur la nature les mouvement conspirationnistes — aux États-Unis, mais au Québec aussi;
Et même sur les étranges convictions des flat earthers— par exemple.
C’est un livre qui aide à comprendre aussi pourquoi le discours scientifique, à lui seul, ne suffira pas pour susciter une mobilisation suffisante pour faire face aux changements climatiques — et pourquoi on aura absolument besoin des romanciers, et d’autres spécialistes du récit, pour y arriver.
C’est un livre profondément humaniste, que j’ai trouvé plein d’espoir.
Un livre important. Un livre qui fait du bien.
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Évidents échos entre l’Espèce fabulatrice et les propos d’Andrian Rivierre auxquels je faisais échos il y a quelques jours.
Aussi au Petit manuel de résistance contemporaire de Cyril Dion, lu il y a deux ans. La page Wikipédia consacrée à l’Espèce fabulatrice m’apprend d’ailleurs que le livre aurait fortement influencé la scénarisation du film Demain, qui m’a beaucoup marqué en 2015.
Il fait noir longtemps à cette période de l’année! Le soleil n’en finit plus de se lever…
Hier après-midi j’ai fait un grand ménage du cabanon pour faire de la place à tout ce qu’il faut ranger pour l’hiver. J’ai fait ça en écoutant un très intéressant dialogue entre Édouard Hermet et Adrian Rivierre sur le thème construire des récits positifs.
« Adrien est un expert de la mise en récit, de la prise de parole en public et auteur. Avec Adrien, nous avons exploré de nombreuses thématiques liées à nos imaginaires collectifs et la mise en récit de futurs souhaitables pour nos sociétés. »
Et en fin de journée j’ai (finalement) commencé la lecture de Le Pire n’est pas certain, de Catherine et Raphaël Larrère (dont j’avais découvert le livre dans un texte de l’Obs auquel j’ai fait référence il y a un mois). Extraits:
« Cette fois encore, nous ne voulons pas nous laisser épingler d’un côté de l’opposition entre les optimistes béats (on s’en tirera toujours avec une solution technique) et les pessimistes farouches (l’effondrement est pour 2030, peut-être même avant). Aux premiers, nous objectons qu’il y aura bien des catastrophes, aux seconds que le pire n’est pas certain et que les possibles restent ouverts. »
« Une des principales raisons du succès de la collapsologie est son innocuité politique. Si l’on veut s’opposer à la gestion capitaliste des dégradations écologiques, il n’y a rien à attendre de la collapsologie. Il faut s’interroger pour savoir si d’autres mondes sont possibles et à quelles conditions ils peuvent advenir. C’est pourquoi il importe que l’écologie et l’ensemble des luttes sociales et des expériences qui portent sur la défense et l’amélioration des milieux de vie ne se laissent pas absorber dans un courant qui, finalement, dessert leurs objectifs. »
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La collapsologie est un courant de pensée qui prétend qu’il est trop tard pour renverser les changements climatiques, qu’on ne peut dorénavant plus échapper à la catastrophe — à l’effondrement de la société — et qu’il ne reste plus qu’à s’y préparer. C’est noir, très noir… et ça ne met pas du tout dans une disposition d’esprit pour rassembler. Ça souffle pas mal sur le chacun pour soi.
Je trouve intéressant que Catherine et Raphaël Larrère soulignent que le succès d’un mouvement peut parfois être lié à son innocuité politique, qu’ils rassemblent parce qu’ils sont en fait des refuges pour se donner l’impression d’agir sans avoir à remettre en question les fondements, les causes des problèmes.
Je me dis que c’est peut-être un peu aussi ça qui explique le succès de plusieurs mouvements complotistes…
Si tel est le cas, il sera sans doute plus efficace de créer des mouvements plus attrayants, plus engageant, plus stimulants (j’ose même un plus l’fun) que les complotistes au lieu de se contenter de les dénoncer.
Il faut trouver dans les prochains mois des moyens que ça devienne plus l’fun de changer réellement le système que de se contenter de s’en indigner.
Deux mois que je n’ai pas écrit ici — le temps file! J’ai parfois l’impression que le déroulement du temps s’est transformé cette année: certaines choses vont beaucoup plus lentement, d’autres beaucoup plus vite. Le repères s’effacent… pour le meilleur et pour le pire.
Je me répète souvent qu’il faut prendre ça un jour à la fois, parce qu’il le faut… pour passer à travers — mais je tente de trouver des façons d’apprécier aussi le fait que le moment qui s’impose à nous est aussi une extraordinaire opportunité.
Beaucoup de choses qui nous semblaient immuables sont subitement remises en question. Les dogmes apparaissent sous leur vrai jour. Des idées qui semblaient farfelues il y a quelques mois suscitent l’intérêt et deviennent prometteuses. C’est stimulant.
Il faut donc se rappeler tous les jours que derrière les défis et les épreuves de la vie quotidienne en 2020 il y a heureusement aussi une grande ouverture des possibles pour (re)définir l’avenir que nous souhaitons.
J’ai entendu des gens s’apitoyer sur le sort des jeunes: « pas facile d’arriver dans le monde en 2020 ». Je pense le contraire!
Celles et ceux qui ont autour de vingt ans aujourd’hui ont la chance de vivre le moment de la vie où les idéaux, les projets et les ambitions sont les plus grands, en plein dans un temps où la société sera plus maléable qu’elle ne l’a été depuis des décennies. Il faut qu’ils en soit conscients — et qu’ils en profitent! Ils vont vraisemblablement avoir la chance de transformer la société en fonction de leurs aspirations! De notre côté il faudra les écouter, nous laisser inspirer et les accompagner.
Au cours des derniers mois j’ai lu From What is to What if, de Rob Hopkins — une invitation à se projeter dans un futur souhaité et à le décrire pour le rendre plus tangible, plus travaillable, plus engageant.
J’ai lu Humankind, de Rutger Bregman, qui nous fait voir que l’humain n’est pas si vilain qu’on le dit généralement — ou que les médias nous le font souvent croire. Au contraire, l’être humain est très généralement bienveillant et que c’est sur cela qu’on doit miser pour imaginer la suite du monde.
J’ai aussi lu plusieurs textes de Roman Krznaric, comme celui-ci, qui nous amène à voir le futur autrement et à s’interroger sur le genre d’ancêtres que nous serons pour les prochains humains. Ou celui-là, qui nous invite à nous éloigner de toutes les formes de cynisme.
Je me suis aussi émerveillé de plusieurs courts textes dans différents médias — comme celui qui décrivait, dans Le Devoir, le travail de l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse: Nourrir l’espoir, ça s’apprend.
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Depuis plusieurs semaines, j’ai choisi de lire surtout de textes qui tentent de recréer des conditions favorables pour l’optimisme. Pas un optimisme béat, un optimisme qui reconnaît les défis qui se présentent à nous, mais qui sait que le pire n’est pas certain — comme le rappellent Catherine et Raphaël Larrère. Une conscience qui tente par tous les moyens d’explorer cet espace incertain avec confiance, et avec le sourire.
Je garde précieusement aussi les textes qui aident à redéfinir la manière dont on aborde nos plus grands défis — qui sont bien plus interreliés qu’on pourraient spontanément le croire. Les changements climatiques, qui sont en fait le reflet à l’échelle planétaire des injustices et des inégalités sociales, comme le rappelle Eric Holthaus. Saisir cette complexité ne devrait pas nous accabler — au contraire, elle nous permet de voir des moyens insoupçonnés d’agir sur des problèmes qu’on a trop longtemps vus s’additionnant les uns aux autres.
Pour relever les défis qu’on devra relever dans les prochaines années il va falloir de l’audace, de la cohésion, de l’engagement et de la mobilisation. C’est un mouvement collectif qui doit se mettre en marche. Et pour cela, il faut de l’optimisme.
Les humains se serrent les coudes et travaillent ensemble lorsqu’ils croient dans un monde meilleur. C’est à nous de tracer aujourd’hui les contours de ce monde et de montrer qu’il est possible.
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Écoute planifiée dans les prochains jours: un entretien de France Culture sur le thème Peut-on retrouver de la légereté?, avec le philosophe Vincent Delecroix, Blandine Rinkel, écrivaine et artiste et Hubert Reeves, qui n’a plus besoin de présentation. Une suggestion de Sébastien Provencher — merci!
J’aime les coïncidences — surtout les plus imprévisibles.
J’ai terminé en début d’après-midi dimanche la lecture du plus récent roman de Christine Eddie — Un beau désastre. Le résumé du livre sur le site de l’éditeur présente très bien le récit. C’est un habile roman d’apprentissage avec des personnages pas banals du tout (j’aurais aimé en savoir un peu plus, trop de choses restent en suspend à la fin — il me semble que les personnages ont encore beaucoup à offrir… une suite?). C’est plein d’espoir aussi, ce qui est parfait pour cet étrange été 2020:
« Il parcourait les rues du quartier en s’étonnant de découvrir qu’il était possible, et relativement facile après tout, de changer le monde.»
À un moment du récit, Isa propose à M.-J d’aller vivre au Bouthan:
— Pourquoi? On connaît quelqu’un au Bhoutan?
— Pas encore, mais ça viendra. Regarde!
Elle prit son téléphone, joua des pouces comme une pro et lui tendit l’écran. Il le saisit et lut: Bouthan, le royaume du bonheur. Grand comme la Suisse. Sept cent cinquante mille habitants. Seul pays au monde à avoir remplacé le produit national brut par le bonheur national brut – il relut trois fois cette phrase. Santé et scolarité gratuites. Une gouvernance axée sur le bien-être des citoyens. Protection de la culture et de l’environnement.
Une économie fondée sur des valeurs spirituelles plutôt que sur l’argent…
M.-J. posa le téléphone, médusé.
– Tu es sûre que ça existe vraiment? On dirait que ça se peut pas. »
Une fois la lecture du roman terminé, je suis allé me faire un café, que j’ai bu en feuilletant Le Soleil de samedi. Et là, surprise! Section Voyage, page M39:
« Le Bhoutan s’est aussi fait remarquer au cours des dernières années par l’instauration de l’indice du Bonheur National Brut. Selon la volonté du roi, cet indice doit primer sur le produit intérieur brut, communément appelé le PIB. Cette démarche innovante et audacieuse sert au calcul du bien-être des Bhoutanais en priorisant le développement économique et social équitable, la sauvegarde de l’environnement et la promotion du développement durable, la préservation et la promotion des valeurs culturelles et, finalement, une gouvernance responsable. »
Il va vraiment falloir que je visite ce pays dans les prochaines semaines… virtuellement, bien sûr! Du moins pour commencer!
Ce n’est pas une fresque historique. Ce n’est pas une biographie. Ce n’est pas un essai politique, ni un roman écologique, pas plus qu’un récit contemplatif. C’est un peu tout ça à la fois. C’est du grand Louis Hamelin.
« Si le Mountain Man revenait aujourd’hui dans son patelin natal de Chambly, à trente kilomètres de Montréal, il pourrait sans doute tendre des pièges dans les fossés d’irrigation de cette plaine fertile où les derniers vestiges de forêt digne de ce nom ont depuis longtemps été rasés et transformés en une mosaïque de champs de maïs, de quartiers résidentiels et de centres commerciaux. En 2019, le castor est partout, profitant du moindre filet d’eau pour ravager trembles et bouleaux. On observe ses chantiers jusque dans les parcs urbains. Depuis que sa peau ne vaut plus rien, il s’est lancé à la reconquête du continent.
On ne saurait en dire autant des descendants des trappeurs canadiens qui l’ont poursuivi comme une vision jusqu’au coeur des montagnes Rocheuses. »
C’est un peu plus lent et un peu plus pessimiste que le livre précédent de Louis Hamelin, Autour d’Eva (mon commentaire), mais c’est une lecture d’été tout aussi agréable. C’est un roman d’aventure qui se lit lentement, en écoutant les oiseaux. C’est une histoire qui se digère peu à peu.
Le hasard a fait que j’ai lu le livre en parallèle avec l’écoute du balado Laissez-nous raconter l’histoire crochie. Dans le premier épisode, Marie-Andrée Gill nous invite à repenser l’utilisation du mot « découverte » lorsqu’on parle de l’exploration du territoire nord-américain. Drôle d’écho.
C’est un balado important — qui se digère lentement, lui aussi.
Il n’y a rien comme lire bien installé à l’ombre pendant que le soleil prend soin de la cour et que les chats se prélassent pas trop loin.
Les derniers jours ont été très japonais, coïncidence de suggestions d’une amie et de l’arrivée d’un livre commandé à la librairie il y a plusieurs semaines:
Un amour inhumain — j’ai adoré, je n’en ai pas terminé avec cet auteur!
Beaucoup de rattrapage dans les magazines aussi, entre autres avec le New Yorker, dont je retiens particulièrement ce très étrange portrait d’Emmanuel Macron. Quelques bons articles sur la course à l’investiture démocrate aussi. Il se passe des choses très inspirantes de ce côté-là.
Lecture actuellement en cours: L’ombre de l’Olivier, de Yara El-Ghadban — dont une récente entrevue à Dessine-moi un dimanche m’avait littéralement fasciné (partie 1, partie 2). Comment est-ce possible de ne pas connaître une telle auteure qui vit à Montréal?
À la lecture du Devoir hier matin, je me suis dit que je devais lire sans tarder le plus récent livre de Josée Boileau: J’ai refait le plus beau voyage. Je l’ai acheté dans l’après-midi et j’en ai aussitôt commencé la lecture — que je viens de terminer.
Josée Boileau dit avoir commencé à rédiger le livre à un moment où «collectivement, je n’avais pas le moral». Je trouve que c’est une très belle expression, dans laquelle je me suis d’ailleurs aisément reconnu. Ça ressemble beaucoup à l’état d’esprit qui m’a amené à rédiger il y a quelques mois mon histoire personnelle du Québec de 1989 à 2019.
«J’ai eu très envie de me brasser la morosité.»
En une douzaine de courts chapitres, Josée Boileau nous amène explorer, très simplement, ce qui pourrait révéler certains des traits de caractère les plus fondamentaux de la nation québécoise.
J’ai terminé la lecture de J’ai refait le plus beau voyage dans une curieuse sérénité. Je dis curieuse parce que c’est un sentiment qu’il n’est pas commun de ressentir au contact de l’actualité, où on porte plus volontiers attention sur les sources de tensions et sur ce qui va mal.
Je me suis demandé en tournant la dernière page si la lecture me laissait sur ma faim, ou si c’était autre chose qui me laissait ainsi sur une impression d’être comme en suspens.
Est-ce que ça va si bien au Québec? Qu’est-ce qui va bien? Est-ce que ce qui va mal exige qu’on y porte autant d’attention? Est-ce que l’auteur est complaisante par rapport à la situation? Et moi, le suis-je? Ou, au contraire, est-ce que je laisse trop mon regard être guidé par les polémiques médiatiques? Au risque de perdre de vue l’essentiel?
Qu’est-ce qui distingue le Québec aujourd’hui? Qu’est-ce qui nous rassemble? Est-ce que ça reste plus fort que ce qui nous sépare? Je le crois — et plus fermement qu’avant d’entreprendre la lecture. J’en remercie l’autrice.
Et à quoi tient donc la «cohabitation tranquille» à laquelle nous tenons tant, et que les visiteurs apprécient spontanément? Si je devais résumer en quelques mots, au terme de ma lecture, je dirais: convivialité, saisonnalité, solidarité et résistance. À méditer.
J’ai refait le plus beau voyage n’est pas un livre qui dit quoi penser; c’est un livre qui nous invite à nous interroger sur le regard qu’on porte quotidiennement sur la société québécoise. C’est une perspective qui surprend — ce qui démontre bien à quel point c’est devenu important.
«Si les gens s’attendent à des prises de position extrêmement fermes, ce n’est pas le bon livre pour eux.»
Dès les premières pages, j’ai apprécié l’écriture: très personnelle, concise, engagée. Il faut dire que pratiquant moi-même le journal personnel depuis plusieurs années, j’ai pu aisément m’associer à la démarche de l’auteur… et apprécier le défi que cela représente de tenir journal avec autant d’aisance (ça m’a d’ailleurs fait aussi réfléchir sur ma propre écriture).
« Lorsqu’on écrit, tout semble en lien avec tout. »
Il faut dire que les années qui sont racontées dans ce livre ne sont pas banales: élection de Trump aux États-Unis, apparition de Macron en France, référendum sur le Brexit au Royaume-Uni, démission de Pierre-Karl Péladeau, élection de Valérie Plante, élection de Jean-François Lisée comme chef du Parti Québécois, triomphe de la CAQ, effondrement du PQ… entre autres choses.
Passant élégamment de l’observation sociale et politique à l’introspection, le texte trace à la fois un portrait de notre époque, de son auteur et du rôle ambitieux qu’il s’y voit jouer.
« Il est l’homme qui sait parler à la fois à l’oreille des politiques et à celle des gens d’affaires. Une espèce en voie de disparition. » (Au sujet de Vernon Jordan, ancien conseiller de Bill Clinton)
Le style est naturel. Décomplexé. Pas de fausse humilité ici. J’aime.
J’ai craint un moment que la description de l’univers social très privilégié dans lequel évolue Dominique Lebel et son choix de citer abondamment les grands auteurs puissent nuire à son propos en empêchant plusieurs lecteurs de s’y reconnaître ou de s’y associer, mais ce n’est pas le cas. Je pense que le pari est réussi: la qualité littéraire du livre porte avec succès le récit qui nous est proposé. À mesure qu’on avance dans la lecture, l’auteur devient naturellement le personnage d’un récit qui nous est familier.
L’entre-deux-mondes m’a semblé bien supérieur, tant sur la forme que sur le fond. J’en recommande la lecture sans hésitation.
« Les « entre-deux-rendez-vous » sont très présents dans ma vie. Cette vieille peur d’être en retard, de ne pas être au bon endroit. Le monde entier semble en ce moment « entre deux ». »
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Image: modification d’un extrait de la couverture du livre.
Devant l’ampleur des défis auxquels nous faisons face, le changement personnel est nécessaire, mais pas suffisant.
Le défi est donc de convaincre une majorité de personnes de prendre part à des changements collectifs.
La politique, telle qu’elle se pratique aujourd’hui, n’arrive plus à susciter cette mobilisation.
Il est nécessaire de trouver de nouvelles façons de se projeter dans l’avenir, donner forme à de nouveaux récits communs, auxquels les gens vont pouvoir s’associer et qui vont permettre d’inscrire les actions individuelles dans un mouvement.
D’où le titre, brillant, de la section 3: Changer d’histoire pour changer l’histoire et le rappel que le changement de la dynamique politique est d’abord et avant tout une bataille culturelle:
«Nous avons besoin de rêver, d’imaginer quelques maisons nous pourrons habiter, dans quelles villes nous pourrions évolue (…) de quelle façon nous pourrions vivre ensemble (…) Petit à petit [des] récits d’un genre nouveau pourraient mâtiner nos représentations, contaminer positivement les esprits et, s’ils sont largement partagés, se traduire structurellement dans des entreprises, des lois, des paysages… (…) Ces récits peuvent évidemment être portés par des artistes (…) mais les récits ne se bornent pas aux artistes. Chaque entrepreneur qui invente une nouvelle façon de conduire son activité, chaque ingénieur qui (…), chaque économiste qui (…), chaque élu qui (…), chaque personne qui (…) raconte à sa manière une histoire qui peut inspirer son entourage, si tant est qu’elle ne cherche ni à convaincre ni à évangéliser.»
Je vois dans la fin de cet extrait un rappel, pertinent et nécessaire, que le dogmatisme et le prosélytisme nuisent au changement plus qu’il ne l’aide.
«Choisir est épanouissant. Inventer est fichtrement excitant. Sortir du conformisme renforce l’estime de soi. Être bien dans ses baskets est contagieux. Résister, en ce début de XXIe siècle commence donc, selon moi, par refuser la colonisation des esprit, la standardisation de l’imaginaire.»
La conclusion du livre m’a par ailleurs ramené à l’esprit une conviction que j’avais un peu mise de côté depuis quelques années — et qui me revient en force aujourd’hui: c’est au niveau des villes que les changements sont le plus susceptibles de naître. Mais comment?
«Nous savons qu’agir individuellement en sera pas suffisant et que nous ne pouvons pas compter sur la bonne volonté des responsables politiques. Ils n’ont que peu de pouvoir sans nous et nous avons un impact limité sans eux. Notre seule issue est de construire des espaces de coopération entre élus, entrepreneurs et citoyens. Pour cela, les récits, les histoires, sont certainement le catalyseur le plus efficace.»
Et le plus important:
«Notre énergie ne peut venir que de notre enthousiasme, de notre aptitude à être la bonne personne au bon endroit, à exprimer nos talents, à faire ce qui nous passionne et nous donne envie de nous lever, chaque matin.»
Saviez-vous qu’à Cuba, au milieu du dix-neuvième siècle, il y avait des lecteurs dans les manufactures de tabac? En effet, «afin d’atténuer l’ennui du labeur répétitif, quelqu’un faisait la lecture à voie haute pour les autres travailleurs pendant qu’ils confectionnaient les cigares.»
«…j’ai décidé d’écrire pour les ouvriers un roman à épisodes, qui pourrait être lu au fur et à mesure à haute voix dans l’usine. (…) Les séances de lectures étaient enregistrées puis m’étaient envoyées à New York. Je les écoutais, notais les commentaires des ouvriers, leurs critiques et tout particulièrement leurs bavardages informels après la lecture et la discussion. J’écrivais ensuite l’épisode suivant, le leur envoyait et ainsi de suite. Ils ne me voyaient jamais, je ne les voyais jamais. Je les entendais et il me lisaient.»
Et c’est ainsi qu’est née l’aussi invraisemblable qu’amusante histoire de Gustavo Sánchez Sánchez, alias Grandroute — le meilleur commissaire-priseur au monde. La description qu’en fait l’éditeur sur son site Web donne une très bonne idée de l’originalité de l’histoire.
Alexandre Jardin aimerait sans aucun doute profondément ce personnage:
«Grandroute était un de ces esprits amples et éternels. Sa présence était parfois menaçante — non parce qu’il représentait une véritable menace pour qui que ce soit, mais parce que, comparés à sa féroce liberté, tous les paramètres que nous utilisons normalement pour mesurer nos actions paraissent triviaux. Grandroute avait plus de vie en lui que l’homme ordinaire.»
Je pense que Fred Pellerin aussi apprécierait aussi beaucoup ce livre.
Si c’était possible, il faudrait organiser un rendez-vous entre Grandroute et Wigrum, un autre extraordinaire personnage, lui aussi collectionneur d’objets et de récits, imaginé par Daniel Canty (j’ai adoré Wigrum, au sujet duquel j’avais écris ce texte il y a quatre ans). Ces deux personnages sont faits pour se rencontrer. Ces deux auteurs aussi, peut-être.
En résumé, j’ai tout aimé de ce livre: l’exentricité, l’humour, l’écriture et la description du processus de création, que j’ai trouvé très inspirant.
Ce livre terminé, je vais pouvoir aller faire mon tour à la Librairie Vaugeois pour participer à la fête annuelle du livre québécois, parce que c’est le 12 août!
J’ai lu au cours des derniers jours Destruction de Paul Gouin, une fiction historique écrite par Claude Corbo et publiée chez Del Busso.
Le récit décrit la situation politique du Québec entre 1933 et 1936. Le Parti libéral est alors au pouvoir depuis près de 40 ans. C’est Taschereau qui est premier ministre. La corruption plane sur les affaires publiques.
Comme aujourd’hui, une bonne partie de la population croit qu’il faut renverser les libéraux. Duplessis vient d’être élu chef des conservateurs. Paul Gouin vient de fonder l’Action libérale nationale. Ils partagent tous les deux le même objectif et vont s’entendre (en pleine campagne électorale) sur une stratégie de collaboration pour espérer remplacer le gouvernement Taschereau.
Ils n’y arriveront pas du premier coup… et nommé chef de l’opposition (même s’il a fait élire moins de députés que l’ALN), Duplessis va littéralement manger Paul Gouin à l’Assemblée nationale et progressivement rallier presque tous les députés derrière son leadership. Il gagnera finalement haut la main à la deuxième occasion (Gouin renonce même à présenter des candidats à cette élection devant la force de Duplessis!).
Gouin est présenté dans ce livre comme un politicien idéaliste, vertueux, qui veut faire de la politique autrement — une politique positive et constructive.
À l’inverse, Duplessis est décrit comme un politicien pragmatique, efficace et prêt à jouer cochon s’il le faut. Et qui arrive à ses fins.
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C’est une lecture que j’ai trouvé très intéressante. La forme du livre est d’ailleurs très agréable — quatre courts textes de natures variées: journal personnel, notes, monologue, discours.
J’ai évidemment trouvé très difficile de constater (une fois de plus!) à quel point l’histoire se répète et, par conséquent, d’imaginer un peu plus facilement le genre de stratégies qui sont probablement déjà/encore à l’oeuvre en préparation de l’élection du 1er octobre. Je vous laisse lire le livre pour les découvrir.
J’ai trouvé peut-être encore plus dur de voir aussi clairement la manière idéaliste de faire de la politique se faire écraser par une forme de politique beaucoup plus crasse. Mais bon, c’est ça qui est ça…
Heureusement, j’ai trouvé aussi dans cette lecture une source d’espoir en constatant que plusieurs des idées que Paul Gouin a pu brasser pendant cette période ont quand même fini par prendre forme dans le Québec d’aujourd’hui.