LoveStar

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«LoveStar et ses experts avaient le pouvoir de soustraire les hommes à ce fardeau qu’était la liberté. Si Indriði et Sigríður avaient été plus patients, s’ils avaient attendu les conclusions de la science au lieu de se bercer d’illusions avec leur « libre choix », jamais ils n’auraient eu à s’acquitter d’un tribut émotionnel et sentimental aussi lourd. Ils auraient mieux fait d’y réfléchir à deux fois.»

LoveStar est présenté par l’éditeur comme «un récit jubilatoire et clairvoyant [qui] pourrait être le rejeton de 1984 et de L’écume des jours […] une vision absurde et terriblement juste du futur [devant laquelle] le lecteur hésitera entre le rire et l’effroi».

C’est une description qui m’avait plu, même si elle me laissait pour le moins dans l’inconnu. Je ne savais donc pas trop dans quoi je m’aventurais avec ce livre: look inhabituel, jeune auteur islandais, extraits étonnants. Un départ pour l’inconnu, dont je reviens émerveillé.

Pendant presque 400 pages, je me suis laissé porté par une histoire aussi simple qu’extravagante. Le récit déborde d’imagination et de clins d’oeil aux excès de notre société de communication. Ça va parfois très loin dans la dystopie. C’est fou fou fou, c’est beau et ça fait réfléchir: à l’amour, à la mort et à Dieu (surtout à ceux qui s’en réclament).

C’est un livre que l’auteur a manifestement eu beaucoup de plaisir à écrire. Un livre qui se lit avec le sourire et qui va certainement me trotter dans la tête pendant plusieurs semaines.

C’était un parfait dépaysement pour commencer l’été.

LoveStar
Andri Snær Magnason
Alto, 2016.

L’année la plus longue

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Je viens de terminer la lecture de L’année la plus longue, de Daniel Grenier (Le Quartanier). Un roman original, complexe, qui nous fait parcourir l’Amérique et son histoire. Cela m’a ramené par moment à la nouvelle Le Décret, de Marcel Aymé, qu’on retrouve dans le recueil Le Passe-Muraille.

L’année la plus longue | Le Quartanier | LesLibraires.ca

Ça m’aura pris un peu de détermination pour passer à travers les pages 100 à 200, mais ça valait le coup! Les cent dernières pages, en particulier, ont été un très grand plaisir de lecture.

Quelques extraits:

«Mais les documents sont contradictoires, et il est difficile de confirmer quoi que ce soit. Afin de retracer son histoire et de lui conférer un minimum de linéarité, il faudra parfois privilégier une piste au détriment d’une autre, en gardant entête la possibilité que des erreurs factuelles se soient glissées ici et là. L’honnêteté intellectuelle et le respect des sources nous obligent à ne jamais perdre de vue l’éventuelle incompatibilité entre l’horizon d’attente du conteur et la rigueur de sa démarche. On pense que c’est ce qu’Albert aurait voulu, même s’il est trop tard maintenant pour le lui demander.» (page 110)

«Dans la file d’attente en zigzag, quelques mètres devant lui, il a remarqué cette jolie femme aux cheveux attachés. Il a souhaité sans trop y croire se voir attribuer le siège à côté du sien. Elle était menue, tenait son passeport américain dans sa main droite et frappait en rythme sur sa cuisse. Elle portait des jeans délavés et un t-shirt blanc. De loin, Aimé ne pouvait pas voir si elle avait la chair de poule à cause de la climatisation, mais il regardait ses bras nus. Elle a frissonné soudainement, s’est penchée et a ouvert sa valise. Il y avait des centaines de personnes qui bougeaient autour d’Aimé, qui s’en allaient rapidement dans d’autres terminaux, ou qui sortaient pour trouver des taxis. Des gens étaient assis sur de longues banquettes blanches et fumaient en observant le vide. Elle a sorti un chandail de laine et l’a enfilé en faisant un geste souple pour en sortir sa queue de cheval et vérifier que l’étiquette était bien rentrée à l’intérieur. » (page 322)

«La lumière était quasiment liquide, on aurait pu s’en servir comme combustible.» (page 387)

Un livre qu’il est très probable que je relise dans quelques années.

Lettre à Jean-Paul L’Allier

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J’apprends dès mon réveil le décès de Jean-Paul L’Allier. Avec une très grande tristesse. Il était une de mes grandes inspirations. Un de mes modèles, depuis très longtemps.

J’avais fait il y a quelques années l’exercice de lui écrire une lettre, comme un exercice de réflexion personnelle — imaginant l’inviter à la première réunion de mon Conseil d’administration virtuel.

La lettre est ici:

Première convocation pour la réunion… | 18 juillet 2011

Je crois même lui avoir transmis, réellement, cette lettre par la suite.

Merci pour tout Monsieur L’Allier.

 

 

Pierre frontalière

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« Ils ramassèrent cette pierre calcaire aux environs du Tennessee. Sur une distance de plus de trois kilomètres, de telles pierres éclatées, traversées d’une ligne blanche, marquaient de leur pointillé naturel l’emplacement exact où les astronomes devaient tracer la frontière ».

La lecture de Wigrum, de Daniel Canty, m’a envouté. Quelle intelligence, quelle imagination, quelle écriture! J’ai adoré.

La description des objets rassemblés par Sebastian Wigrum, le collectionneur ordinaire, est fascinante à bien des égards. C’est d’une (belle) folie…

La pierre frontalière de la page 131 m’a rappelé le caillou rapporté de la Gaspésie la semaine dernière. De la plage de Mont-Louis, si je me souviens bien. À deux pas de chez les Atkins.

Je n’y avais vu qu’un caillou — Sebastian Wigrum beaucoup plus.

Ça m’a ramené à la mémoire une note prise dans mon journal personnel (écrire sans être lu? Quelle idée à l’ère des réseaux sociaux!). C’est en date du 30 juin 2013:

Je me souviens d’avoir lu il y a quelques années une histoire sur une dame qui achetait des objets, leur inventait une histoire et les revendait plus cher.

Ça me fait penser à Si les objets pouvaient parler.

Ça me fait penser à l’Autobiographie des objets de François Bon.

Ça me donne le goût d’inventer des histoires d’objets cet été. Une par jour? Ce serait un beau défi d’écriture.

Un musée imaginaire estival. Un objet par jour, des descriptions qui s’ajoutent. On se met à quelques-uns et on propose les objets à tour de rôle?

Il n’y a pas (encore) eu de suite à cette idée…

« Mais parfois, quand je me retourne vers les objets qui m’entourent, je reconnais quelques fragments de la collection, comme si elle m’avait de tout temps accompagné. »

— Daniel Canty

Coïncidences

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J’ai toujours aimé les coïncidences. Je les interprète comme un signe d’éveil.

Percevoir une coïncidence, c’est établir subitement un lien entre deux choses qui coexistent évidemment indépendamment de l’attention qu’on y porte, mais qui se révèlent, grâce à la vigilance intellectuelle de quelqu’un. C’est le regard qui transforme la coexistence en coïncidence. Une coïncidence c’est  la pointe de l’iceberg de tous ce qui nous lie en permanence les uns aux autres  — jusqu’à l’invraisemblable, parfois.

Un peu plus tôt cette semaine, juste avant de monter dans l’avion à destination de Paris, j’ai téléchargé sur mon iPhone le plus récent album de Coeur de Pirate: Trauma. Je l’écoute plusieurs fois pendant le vol. J’aime beaucoup. Arrivé à Charles-de-Gaulle, les bagages se font attendre au carrousel. Je remets mes écouteurs. Play. La voix de Coeur de Pirate m’accompagne pendant l’attente. J’aperçois finalement ma valise, au loin sur la courroie, précédée d’une valise de guitare. Au moment où celle-ci passe devant moi je peux lire une inscription, bien en vue: Fragile — Coeur de Pirate — Tournée européenne. En me retournant, je vous effectivement que ses musiciens sont là, juste un peu plus loin. Et la voix de Coeur de Pirate dans mes oreilles. Eh ben…

Dans le RER qui m’amène à Paris, je jette un oeil rapide sur Facebook. Marie-Andrée Lamontage mentionne le plus récent livre de Carl Leblanc, Fruits, publié par les Éditions XYZ. Un recueil de textes qui s’articule autour d’une série de coïncidences tirées de la vie de l’auteur. « Dans certains cas les faits sont  particulièrement troublantes et forcent la réflexion », précise-t-elle comme une invitation à la lecture. Décidément… coïncidence parmi les coïncidences… 

Arrivé à l’hôtel, je me suis donc évidemment dirigé sur leslibraires.ca et j’ai acheté Fruits — avant de prendre une douche et repartir aussitôt pour une première réunion. 

Je n’ai commencé la lecture que le lendemain matin. Dans l’ascenseur, en quittant l’hôtel, à partir de mon iPhone

Le premier texte raconte l’histoire d’un homme qui, entrant dans un ascenseur, met des écouteurs et démarre la musique en mode aléatoire, à partir d’une bibliothèque musicale de plus de 12000 pièces.

« Une fois dans la rue, je presse sur play. L’onguent musical se dépose sur la plaie du jour. Oui, ça va déjà mieux. (…) Les premières mesures de guitare promettent une mélodie agréable. Les premières paroles: «S’il fallait qu’un de ces quatre, mon âme se disperse…» Le Québécois Daniel Bélanger. Ça fera l’affaire. Je veux bien qu’on me parle de l’âme, cette belle chose surannée. Je veux bien, pendant trois minutes, croire qu’elle existe, et que peut-être même un mécréant comme moi, qui sait, en ai une. La chanson prend son envol. Je traverse l’avenue du Mont-Royal. Je me bats avec le cordon des écouteurs. Sur le trottoir, je heurte un homme. Il se retourne vers moi: Daniel Bélanger! Est-ce bien lui? Oui. Je m’excuse. Mon rire peut être confondu avec l’ébahissement du groupie. Je reste là, un peu sonné. Il poursuit sa route. Je cherche un témoin. Dans la surprise, je ne songe même pas à interpeller le chanteur, qui pourrait apprécier la coïncidence autant que moi et qui pourrait plus tard l’attester. Statufié sur le trottoir, tel un accidenté de la probabilité »

Deux histoires qui s’entremêlent. Deux histoires de iPhone, d’ascenseur, de musique, et de rencontres improbables avec leurs créateurs — tout cela à travers un voyage et une suggestion de lecture glanée au hasard d’un rapide passage sur Facebook. Décidément… coïncidences dans les coïncidences.

«  Je reprends ma route et me dis, avec la ferveur minutieuse du secrétaire : il faudrait bien, un jour, rédiger les procès-verbaux de ces «réunions insensées». »

Et c’est autour de cette idée qu’a pris forme le livre de Carl Leblanc. Ce court texte est guidé par la même idée. Je le dépose ici en me disant qu’il sera peut-être un jour, à son tour, l’objet d’une autre coïncidence.

« Parmi les coïncidences, il y a une échelle de l’improbabilité au sommet de laquelle, même les esprits les plus transcendantalifuges sont ébranlés. Il faut alors garder la tête froide devant la convergence des improbables et le complot des variables. Car il arrive que les choses semblent vraiment se mettre en place, venir vers vous poussées par une immense main et vous vous écriez: «Mais enfin, ce n’est pas possible!» Et pourtant oui, c’est là, c’est arrivé. »

P.S. je n’ai pas encore terminé la lecture de l’ensemble des textes, mais je souligne au passage le texte Quatre temps, dont les réflexions (qu’une coïncidence sert de prétexte à partager) m’ont semblé particulièrement pertinentes dans le contexte de tous les débats qui ont cours actuellement autour des idées de valeurs, de multiculturalisme, et de nation.

Le Colosse de New York

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Première lecture préparatoire à une prochaine semaine à New York. Suggérée par un ami.

Le Colosse de New York, de Colson Whitehead.

Treize courts textes sur la ville dans lesquels l’auteur adopte un regard contemplatif pour nous présenter les lieux et les moments particuliers qui composent la métropole, ce qui fait son rythme, le battement de son cœur.

J’ai d’ailleurs été surpris par ce rythme qui ne correspond pas du tout à l’expérience que j’ai de cette ville dans laquelle je n’ai connu que la précipitation — la fuite, le 11 septembre 2001, et de courts séjours professionnels, toujours très chargés. Je découvrirai probablement cet autre rythme la prochaine fois.

J’ai particulièrement aimé les textes intitulés Les portes de la ville, Métro et Pluie — de loin mon préféré, dont voici quelques phrases:

« La première goutte, c’est le pistolet du starter, et en entendant la première détonation les gens courent… »

« Soupçonnant une telle éventualité, les vendeurs de parapluies surgissent pour faire des affaires. Ils ont attendu toute la semaine faisant provision de billets de un dollar. Les vertus de leur marchandise se passent de commentaire. »

« Les pointes argentées fusent et visent les orbites. Le risque statistique de perdre un œil est essentiellement imputable aux pointes de parapluie, et vous êtes sûrement la prochaine victime. »

« Au coin de la rue, il dispute à un fantôme l’âme de son parapluie. C’est la rafale qui l’emporte : alors qu’il attend que le feu passe au rouge, le parapluie se retourne et se déchire. On déplore de lourdes pertes. Les blessés, les victimes de ce combat, dépassent des poubelles, abandonnés, leur tissu noir froissé sur un thorax de chrome éclaté. Tel est leur destin. Ils finissent soit à la poubelle, soit oubliés au restaurant, au cinéma, dans le vestibule d’un ami, répandant au sol une large flaque. Dans cette ville, s’attacher à un parapluie, c’est le plus court chemin vers le chagrin d’amour. Une étude objective révélerait qu’il n’y a dans tout New York que vingt parapluies, qui ne cessent de passer de main en main. Bande de Casanovas. Ce sont les parapluies qui nous enseignent la douleur de la perte. »

Le livre numérique [à] Tout le monde s’en fout

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J’admire le travail de Matthieu Dugal depuis longtemps — pour son éclectique érudition, sa marginalité-qui-tire-vers-le-haut et son talent pour nous faire découvrir du nouveau: des personnes, des idées, des œuvres.  C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’avais accepté de participer ce soir au tournage de Tout le Monde s’en fout (qui sera diffusé dans deux semaines).

Apprenant la semaine dernière que je partagerais le micro avec Gilles Archambault, j’ai pris le temps dans les derniers jours de lire son plus récent livre (son trente-deuxième!). Une façon — très agréable — de contribuer à favoriser la rencontre orchestrée par Matthieu et son équipe.

J’ai beaucoup aimé Lorsque le coeur est sombre, tant sur la forme que sur le fond.

Pour les courts chapitres qui rendent compte tour à tour des réflexions de cinq amis réunis à l’invitation du plus vieux d’entre eux — les réflexions d’une seule journée qui témoignent pourtant de la vie entière des personnages et des liens qui les unissent.

Pour la mélancolie, omniprésente sans jamais être empesée — une mélancolie qui invite à vivre empreint de souvenirs plutôt qu’à s’oublier à leur profit.

C’est un roman sur les valeurs, sur les pourquoi qui hantent notre quotidien, sur l’amitié, et sur l’amour: sur ce qui nous unit les uns aux autres.

Un roman sur l’écriture aussi, dont je retiens notamment ce leitmotiv:

Pourquoi écrire?

Pour avoir l’impression de retarder la marche du temps.

* * *

J’étais invité pour parler de livres numériques. J’ai dit que l’essentiel était de ne pas y voir une lutte entre le papier et l’électronique, mais plutôt un ensemble de nouveaux moyens pour faire en sorte que les textes trouvent leurs lecteurs; qui qu’ils soient, où qu’ils soient et quel que soit le temps dont ils disposent.

Cela nous a amené a parler d’écriture, sur papier, à la machine à écrire, à l’écran, sur un iPad — et de comment cela peut changer la nature de ce qu’on écrit.

J’ai lu dans un journal la fin de semaine dernière que Gilles Archambault était un des derniers auteurs québécois à écrire ses romans sur une machine à écrire.

Mais j’ai aussi entendu ce soir qu’il serait un des premiers à écrire un roman directement sur un iPad.

À presque 80 ans, c’est un admirable mélancolique.

Une histoire du Québec racontée par Jacques Lacoursière

J’ai terminé ma lecture de Une histoire du Québec racontée par Jacques Lacoursière — premier livre qui a été choisi pour notre Club de lecture. Je l’ai lu essentiellement pendant des déplacements, sur mon iPhone.

J’ai beaucoup apprécié relire notre histoire de cette façon, sous forme d’un récit — racontée par, c’était très bien choisi comme titre.

Sans faire une analyse exhaustive de mes notes, disons que ce qui m’a le plus frappé au cours de la lecture, c’est jusqu’à quel point notre histoire semble s’être écrite « en réaction » à des décisions ou des gestes posés par d’autres — le plus souvent les Anglais, puis les Canadiens anglophones. Cela ne m’avait jamais autant frappé que dans cette version de notre histoire. Est-ce essentiellement dû à la perspective adoptée par Jacques Lacoursière? ou cela correspond-il à quelque chose de plus fondamental? Je ne sais pas — il faudrait en parler.

Quoi qu’il en soit, j’ai vraiment eu l’impression tout au long de la lecture que, pendant des siècles, nous n’avons essentiellement fait que réagir, et que, progressivement, au XXe siècle, nous avons peu à peu appris à prendre les devants, à proposer, à initier des choses — à prendre le leadership de notre histoire. Et que c’est peut-être dans ces moments là — trop rares — que nous avons réalisé les seules véritables avancées déterminantes pour le développement de la société québécoise.

Devant ces constats/impressions, je me suis donc demandé ce qu’il en était aujourd’hui. Le livre se termine en 2000, alors que s’est-il passé depuis?

Je pense qu’on vient de traverser une décennie où nous avons aussi été essentiellement en réaction — où nous avons moins travaillé à définir un projet de société qu’à adapter ce que nous sommes en réaction à diverses influences, essentiellement fondées sur les thèses du néolibéralisme. On a transformé certains de nos programmes sociaux parce que… on a réduit les impôts parce que… on a augmenté des tarifs parce queparce qu’il le fallaitparce que sinonparce que les marchés…  Nous avons très rarement réalisé quelque chose en fonction d’un projet, ou d’une aspiration. Nous avons rarement fait preuve d’une attitude progressiste.

Je veux croire qu’on se prépare à entrer dans une nouvelle phase de notre histoire, où nous retrouverons le goût de faire autre chose que de simplement réagir. Je croise les doigts (et un peu plus, quand même — parce qu’il faut y travailler! — et n’est-ce pas d’ailleurs là un des objectifs poursuivit en mettant en place ce club de lecture? je le crois).

J’ai évidemment aussi été frappé au cours de la lecture par la continuité des revendications pour plus de droits, plus de pouvoirs et plus d’autonomie pour le Québec — jusqu’à l’indépendance, parfois — comme on le sait. Et à cet égard, il me semble plus que jamais, au terme de cette lecture, que le moratoire proposé par la Coalition Avenir Québec sur les revendications du Québec est, en ce sens, en complète rupture avec notre histoire.

* * *

Quelques extraits choisis:

Une citation de William Pitt: « Les sujets français, déclare-t-il, se convaincront ainsi que le gouvernement britannique n’a aucune intention de leur imposer les lois anglaises. Et alors ils considéreront d’un esprit plus libre l’opération et les effets des leurs. Ainsi, avec le temps, ils adopteront peut-être les nôtres par conviction. Cela arrivera beaucoup plus probablement que si le gouvernement entreprenait soudain de soumettre tous les habitants du Canada à la constitution et aux lois de ce pays. Ce sera l’expérience qui devra leur enseigner que les lois anglaises sont les meilleures. Mais ce qu’il faut admettre, c’est qu’ils doivent être gouvernés à leur satisfaction ».

Remplacez le gouvernement britannique par les défenseurs du néolibéralisme économique, et on se retrouve assez aisément projeté dans l’actualité récente, non? J’ai eu cette impression en tout cas.

* * *

Le premier ministre Laurier, répondant à Henri Bourassa, fondateur du quotidien Le Devoir, et petit fils de Louis-Joseph Papineau: « Mon cher Henri, la province de Québec n’a pas d’opinions, elle n’a que des sentiments ».

N’a-t-on pas eu, parfois, cette impression au cours des derniers mois?

* * *

« L’emprise de Louis-Joseph Papineau est de plus en plus forte. Il est le leader, parfois contesté, il est vrai, des membres du Parti canadien. Une certaine opposition vient de personnes de la région de Québec qui trouvent que Papineau commence à être trop radical. »

Les premières manifestations du « mystère Québec »? (concept que je rejette par ailleurs).

* * *

EN CONCLUSION — Les questions que j’aimerais approfondir:

1. Est-ce que l’importance de la réaction est bien réelle dans notre histoire?

2. Si tel est le cas, quelles sont les conditions qui ont permis l’avènement de phases plus progressistes?

3. Comment peut-on décrire le contexte actuel par rapport aux deux questions précédentes?

* * *

Un point de détail en terminant: je dois dire que j’ai constaté quelques césures erronées dans le texte (version epub)… elles seront sans doute corrigées dans une prochaine mise à jour. Gilles?

Et une suggestion pour l’éditeur aussi: pourquoi ne pas faire une version numérique enrichie d’une décennie de plus? Ce ne serait sans doute pas très compliqué, ni très coûteux, et ça pourrait susciter un nouvel intérêt pour la diffusion du livre.

* * *

Je réunirai ci-dessous, dans les prochains jours, l’ensemble des liens vers les autres textes publiés par les participants du Club de lecture pour réfléchir à notre société (auquel il faudrait trouver un nom d’ailleurs — n’hésitez surtout pas si vous avez des idées!).

Speed & Sport

Il y a des lieux qui ont une saveur particulière dans un quartier. Surtout quand on y circule depuis 30 ans.

J’ai déjà évoqué la station service abandonnée.

Il y a aussi l’ancien Speed & Sport, qui a fermé il y a quelques années. C’était un commerce d’articles pour automobiles, pour les amateurs de moteurs, de chrome et de soins esthétiques pour carrosserie. À sa fermeture, c’est brièvement devenu un Docteur Pare-Brise. Cet entrepôt a toujours fait partie de mon environnement. Son architecture le rendait unique.

J’en parle au passé parce que des hommes vêtus de blancs et portant des masques ont commencé à le démonter il y a quelques jours. Pièce par pièce. Sur la clôture, c’est bien écrit: « attention: amiante ».

Un immeuble résidentiel devrait bientôt prendre sa place dans le quartier. Pour le mieux.

* * *

Dans Le chemin des brumes (Alire, 2008), Jacques Côté, fait référence au Speed & Sport, sans le nommer explicitement. C’est à la page 106:

« Sur le comptoir, le lieutenant aperçut une note avec les lettres CAA et un numéro de téléphone. Il appela le répartiteur pour qu’il demande cette fois à Francis d’aller au Club Automobile vérifier l’information. Hébert avait peut-être fait appel au CAA pour qu’on lui suggère un itinéraire ou des campings. Pour Duval, ces informations permettraient de délimiter une zone de recherche et de les localiser plus vite

Sur une tablette, Louis trouva une série de reçus d’un garagiste. Duval nota l’adresse dans son carnet : Sunoco Ouellet, 3241, chemin Sainte-Foy. Hébert avait sans doute fait le plein à cette station-service en prévision de son voyage.

(…)

Louis sortit de la pharmacie du Buffet de la Colline avec un pot de Noxzema. Sans attendre, il dévissa le couvercle, qu’il déposa sur le capot. Il se pencha devant le rétroviseur, enfonça deux doigts dans le contenant. Devant le regard incrédule d’une passante, il s’appliqua une épaisse couche de crème sur le visage et sur le crâne. Il essuya ses gros doigts boudinés en les glissant sur le bord du pot et referma le couvercle, qui avait laissé un cerne graisseux sur la tôle.

— Ça fait du bien. C’est frais comme la bouche de Leslie-Ann.

Une minute plus tard, ils étaient à destination. La station-service était juste à côté, coincée entre les paroisses Saint-Mathieu et Sainte-Geneviève, près d’un entrepôt de type aérogare. »

* * *

Le Buffet de la Colline est vraisemblablement situé dans le petit centre commercial Centre de la colline (toujours là).

Le Sunoco Ouellet est toujours à la même adresse — sous une enseigne Uni Pro. On y vend plus d’essence, seulement de la mécanique automobile.

L’entrepôt de type aérogare, c’est évidemment mon Speed & Sport.

* * *

Le roman de Jacques Côté commence le 23 juillet, en 1981.

J’écris ce texte le 22 juillet. Par hasard.

J’adore ce type de coïncidences.

Le terrier

En réaction à Fenêtre d’angle, François Bon me signalait une parenté avec Le terrier, de Kafka, que je ne connaissais pas (le texte, pas l’auteur, évidemment!). Lacune rapidement comblée (merci Ana pour la visite à la librairie — et vive la semaine de relâche!).

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce texte (incomplet) d’une cinquantaine de pages dans lequel un bruit incessant vient progressivement prendre toute la place, jusqu’à tout remettre en question.

« J’écoute maintenant aux murs, et partout où j’épie, en haut, en bas, le long des parois, sur le sol, aux entrées et à l’intérieur, partout, partout le même bruit. »

« Qu’est-ce donc? Un petit sifflement qu’on entend par intermittences, un rien auquel on pourrait, je ne dis pas s’habituer — on ne peut pas s’y habituer — mais qu’on pourrait observer quelque temps sans entreprendre encore rien pour l’étouffer (…) »

« Pourquoi suis-je resté si longtemps à l’abri pour me trouver soudain réveillé par l’effroi? Qu’étaient-ce, auprès de celui-ci, que tous les petits périls auxquels j’ai passé mon temps à réfléchir? Espérais-je que ma qualité de propriétaire du terrier allait me donner pouvoir contre cette intrusion? Hélas! C’est justement parce que je suis propriétaire de ce grand ouvrage si fragile que je me trouve sans défense contre toute attaque un peu sérieuse: le bonheur de le posséder m’a gâté; la fragilité du terrier m’a rendu sensible et fragile, ses blessures me font mal comme si c’étaient les miennes. C’est là que j’aurais dû prévoir; je n’aurais pas dû penser à ma seule défense — encore l’aie-je fait bien légèrement, bien vainement — mais à la défense du terrier. (…) Or, je n’ai rien fait en ce sens; rien, rien de rien n’a été entrepris qui puisse servir à cette fin, j’ai été étourdi comme un enfant, j’ai passé mon âge mûr en jeux puérils, mon esprit n’a fait que jouer avec l’idée du danger, j’ai négligé de penser vraiment au vrai danger. Pourtant, que d’avertissements!

« Cette place près du toit de mousse est peut-être maintenant la seule de mon terrier où je puisse passer des heures à écouter vainement. C’est un complexe revirement des circonstances: l’endroit dangereux jusqu’ici est devenu un asile de paix, alors que la place forte a été envahie par le bruit du monde et de ses périls. »

J’ai trouvé amusant de réaliser que j’ai placé mon histoire de bruit obsédant au sommet d’un gratte-ciel alors que Kafka a placé la sienne dans le sous-sol (et que c’est de l’autre côté de l’Atlantique qu’est venu le trait d’union entre les deux textes!).

Il y a plusieurs autres récits intéressants dans le recueil La muraille de Chine, publié par Folio — dont certains, très courts, m’ont semblé particulièrement efficaces. Je retiens spécialement pour ce soir L’examen, et Petite fable.

L’hélice

29 février. Date irréelle par excellence.

Je vole au-dessus du Saint-Laurent. À bord d’un bon vieux Dash 8.

Je lis sur mon iPhone. Comment parler des lieux où l’on n’a pas été?

Pierre Bayard cite Jules Verne, Marco Polo et Chateaubriand.

Je regarde par le hublot, le soleil s’apprête à se coucher.

Vol de nuit. Je pense à Saint-Exupéry.

J’appuie sur l’unique bouton de mon iPhone. Mon livre se transforme en appareil photo.

Clic.

Recadrage, ajout d’un filtre. En quelques instants, me voilà avec ce qui a tout l’air d’une photo ancienne (facile à bord d’un Dash 8!). Et me voilà avec Saint-Exupéry!

Mais la mystification a ses limites… et mon appareil, très contemporain, brise le charme. Le iPhone n’arrive pas à saisir correctement les mouvements rapides de l’hélice qui nous amène à Québec.

On s’y serait pourtant presque cru.

Dernier amour

C’est l’histoire d’un compositeur. Il assiste à un concert au cours duquel son oeuvre est huée. Il sait qu’il va mourir. Il est serein. Il s’isole dans une villa, loin de celle qu’il aime, pour lui éviter sa mort. C’est un récit d’impasses, de rencontres et de révélations — de soi.

C’est l’histoire de ma fin de semaine. C’est Dernier amour, de Christian Gailly — un auteur que je découvre avec un immense plaisir depuis quelques semaines.

* * *

The Lion’s Roar, de First Aid Kit, c’est la bande sonore de ma fin de semaine. Magnifiques voix découvertes grâce à la magie de Rdio et du réseau qui l’accompagne — c’est Nicolas Langelier qui écoutait ça dans les derniers jours, j’ai été curieux et j’ai adoré. Merci Nicolas.

Sur rendez-vous

« Je reçois sur rendez-vous le lundi, le mercredi, et le vendredi, ainsi que le mardi, le jeudi, et le samedi, également sur rendez-vous, dimanches et jours de fête et, qu’on se le dise, je ne prends jamais de vacances. »
 *

« Il est extrêmement rare que quelqu’un vienne sonner à la porte de mon cabinet quand je suis occupé avec un client, tant mieux d’ailleurs, car n’étant pas assisté, je veux dire n’utilisant ni assistante ni secrétaire, si cela se produisait, je serais obligé de me déranger et les clients détestent ça, tant mieux d’ailleurs, car ça les oblige à tenir  compte de ma vie privée, soudain pour eux j’existe, ils s’aperçoivent soudain qu’il se pourrait que je sois quelqu’un comme eux et ils détestent ça, et de fait ça déclenche toujours quelque chose d’hostile, je dis toujours mais c’est extrêmement rare, qu’on vienne sonner quand je suis occupé, alors inutile d’en parler. C’est cependant ce qui se produisit alors que j’étais au travail avec mon client de quatre heures de l’après-midi du mercredi… »

* * *

C’est tiré de la nouvelle Mon client de quatre heures,

qu’on peut lire dans La roue et autres nouvelles,

de Christian Gailly, aux Éditions de Minuit.

C’est un livre magnifique.

Le monde des livres

C’est l’histoire d’un homme qui lisait Le Monde avec délectation presque tous les soirs au retour du boulot. Plonger les doigts dans la poche pour en ressortir 1€30, tendre la main à l’homme du kiosque à journaux, repartir avec l’exemplaire daté du lendemain. Un rituel.

Trois années plus tard, à plus de cinq mille kilomètres de Paris, il lui arrive encore d’acheter Le Monde — des exemplaires qui portent généralement une date pourtant déjà oubliée par son agenda. Pour 4,25$. Pour le plaisir. Pour le souvenir. Pour lire.

Cet homme affectionne particulièrement les éditions du vendredi parce qu’on y trouve Le Monde des livres. Et cette semaine, coup de chance, il avait pu l’acheter dès le samedi en fin de journée, malgré la distance.

Première section lue dans le canapé, samedi soir, avec un verre de vin. Actualité française et internationale. Deuxième section le dimanche matin, avec une tasse de café. Le Monde des livres. En page 5 :

Les histoires de peu de Christian Gailly

Six nouvelles qui se révèlent plus étonnantes les unes que les autres, malgré une redoutable économie de moyen. Ou grâce à celle-ci. ()

Il est question de La roue et autres nouvelles, un livre tout juste publié par les Éditions de Minuit.

L’homme pensa qu’il était bien dommage qu’il ne soit plus à Paris. Cela aurait été si simple de rendre visite à son libraire et de commencer à lire ce livre qui avait attiré son attention. Dès aujourd’hui, puisqu’il en avait le temps. Cela aurait été une lecture parfaite pour cette journée de grand froid (il aurait bien sûr fait beaucoup moins froid à Paris, se dit-il, esquissant un sourire).

C’est alors que l’idée lui passa par l’esprit — mais bien sûr!

Il ouvrit ordinateur sur le monde des livresEurêka!

Le téléchargement débuta peu après et quelques minutes plus tard il découvrait l’univers étonnant des nouvelles de Christian Gailly; avec ses mariés-qui-ne-le-sont-pas, son perroquet rouge (ou vert), ses officiers de la police criminelle, son gâteau-pour-les-enfants et ses merveilleuses fleurs coupées.

Cet homme ne vous en dira pas plus, sinon vous confirmer que c’était effectivement une lecture parfaite pour une journée de grand froid.

Nocturne

C’est une merveille.

Un roman graphique — rien à voir avec la bande dessinée.

C’est Nocturne, le plus récent livre de Pascal Blanchet.

L’objet est beau. Chaque page est une oeuvre d’art.

Peu de mots, et pourtant, il y a dans ce livre trois histoires complètes, liées par le jazz, le temps d’une nuit caniculaire.

C’est magnifique.

Ça se lit. Ça se regarde. Ça s’écoute.

C’est un cadeau à se faire — quand on a pas eu la chance, comme moi, de le recevoir pour Noël. Merci Julie!

* * *

La bande annonce est ici.

L’information sur le livre sur le site des (extraordinaires) Éditions de la Pastèque est ici.

Le site de l’auteur est ici.

On peut lire des entrevues avec Pascal Blanchet ici et . On peut en écouter une autre ici.