
Je me suis accordé quelques jours pour décanter la lecture du livre de Dominique Lebel. Je voulais prendre le temps de réfléchir un peu avant formuler un commentaire à son sujet, parce que ça n’a pas été une lecture facile. C’est très bien écrit, mais c’est un peu douloureux.
Dans l’intimité du pouvoir — journal politique 2012-2014 | Boréal | 2016
Je sais que certains personnes déplorent la publication de ce livre, qui présente un point de vue unique, avec relativement peu de recul sur des événements aussi intenses que récents. Je pense qu’elles ont tort. C’est un livre qui fait oeuvre utile, en permettant notamment de mieux comprendre le contexte dans lequel s’exerce le pouvoir… et certaines des erreurs qui ont certainement contribué au terrible échec électoral du 7 avril 2014. Il ne s’agit pas tant de dénoncer, de s’apitoyer sur notre sort, et encore moins de chercher des coupables pour ce qui n’a pas fonctionné, mais de comprendre un peu mieux. Simplement.
Dominique Lebel assume complètement, d’entrée de jeu, sa position d’auteur:
« Tout au long de mon parcours avec Pauline Marois, j’ai consigné des faits, des impressions, des dialogues dans de petits carnets noirs. Ces carnets me permettent aujourd’hui de livrer un témoignage qui, bien qu’imparfait, constitue un récit personnel, intime, unique de la réalité du pouvoir. (…)
Si je publie celles-ci aujourd’hui, c’est que j’ai le sentiment qu’elles donneront un nouvel éclairage, un point de vue inédit sur ce gouvernement Marois qui n’a laissé personne indifférent. »
Il évite d’ailleurs assez bien de juger les événements ou d’en suggérer une interprétation trop étroite — y compris à la toute fin du livre, qui n’offre pas de conclusion. Au lecteur de s’en faire une idée. Ce que je fais d’ailleurs en publiant ces quelques notes.
Je passerai par-dessus les quelques anecdotes au sujets des uns et des autres. Elles ne sont pas sans intérêt (ne serait-ce que pour bien marquer la dimension profondément humaine de la politique), mais elles ont moins suscité mon attention que certains passages qui témoignent de quelques défis que le Parti québécois n’a pas encore fini de relever. Exemples:
«Quel est notre stratégie pour la capitale nationale? (…) comment faire en sorte que tous les ministres soient conscients des besoins de la capitale?» (16 octobre 2012)
«Parfois, en politique, à trop vouloir faire de la stratégie, on perd l’essentiel du message.» (12 avril 2013)
« …la peur d’un référendum explique en bonne partie les résultats médiocres du Parti québécois de 2012 » (Nicole Stafford, 20 août 2013)
« …nos stratégies auprès des jeunes ne fonctionnent pas. » (Nicole Stafford, 28 janvier 2014)
Ou, plus généralement:
«Le Parti québécois n’a jamais pris la mesure des conséquences de la défaite référendaire de 1995. Ni de la nature du gouvernement fédéral de Stephen Harper. Ni de la demi-victoire de 2012. Ni de l’évolution de la jeunesse québécoise. Le gouvernement n’a pas véritablement pris acte de son statut minoritaire. Il a défié constamment les partis d’opposition. [Il] n’a pas cherché à faire de compromis. Sur la langue, sur la laïcité, sur les finances publiques…» (6 avril 2014)
Aussi, sur le contexte dans lequel s’exerce maintenant la démocratie, que ça nous plaise ou non:
«Je n’ai jamais vu une campagne aussi sale. Les médias sociaux ont changé la donne…» (Anne-Marie Dussault, 3 avril 2014)
Et finalement, sur quelque chose qu’il ne faudra jamais plus croire/prétendre:
« Il faut faire comprendre très clairement que c’est le Parti québécois ou le Parti libéral. Le message à véhiculer auprès des progressistes est le suivant: le réel danger, c’est que les libéraux reviennent au pouvoir. » (19 juin 2013)
L’alternance n’existe plus. C’est seulement en formulant des propositions stimulantes et qui sauront rallier la population que nous pourrons gagner à nouveau. Pas en misant simplement sur l’échec de nos adversaires.
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Le livre m’a aussi rappelé des souvenirs plus personnels, comme ma première rencontre avec Dominique, le 12 mars 2014 — en pleine campagne électorale, alors que j’étais candidat dans la circonscription de Jean-Talon. Un contact qui avait été particulièrement minimaliste (à peine quelques mots échangés) et qui m’avait déjà laissé avec l’impression d’une campagne qui roulait en fonction des revers médiatiques au lieu de se nourrir des échos que les candidats pouvaient rapporter du terrain.
Le témoignage que Dominique Lebel nous offre dans ce livre m’a bien sûr permis de mieux comprendre le contexte de cette rencontre et les défis qui lui occupaient vraisemblablement l’esprit. Cela reste néanmoins, pour moi, un souvenir concret de cette fameuse bulle qui isole, trop souvent, les politiciens.
C’est un livre dont je recommande la lecture à tous ceux et celles qui s’intéressent à la politique et aux défis que cela représente de faire grandir les idées et les idéaux à travers les exigences de l’exercice du pouvoir.
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Finalement, et de façon plus anecdotique, je signale deux passages qui trouvent un échos tout particulier dans l’actualité des dernières semaines.
« [le secrétaire général de l’OCDE, ex-ministre des Finances du Mexique] échange avec Lisée sur la fin prévisible des paradis fiscaux (…) C’est inévitable. L’enjeu est d’étirer le temps, mais à terme les États savent que ce n’est pas soutenable. Une fois que les grandes puissances le décideront, ça s’arrêtera.» (10 juin 2013)
« Je lunche dans un restaurant St-Hubert… avec le président et fondateur de St-Hubert. Je découvre un homme totalement engagé dans son entreprise. En le quittant, je m’interroge sur l’avenir de celle-ci. Il ne semble pas être dans une logique de transfert intergénérationnel. Une situation qui allume toujours un feu orange dans ma tête.» (14 janvier 2014)
Comme quoi les événements prennent parfois forme bien avant de devenir le sujet du jour.