Les universités et les multinationales de l’édition

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J’ai publié plus tôt cette semaine sur Facebook une courte réaction à la lecture de du texte Les universités et les multinationales de l’édition, de Pierre Trudel.

Pour pouvoir plus facilement y faire référence dans le futur, je le reprends ici.

Et suggère en complément la lecture de Nouvelle ère pour les collections, un dossier des Bibliothèques de l’Université de Montréal

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Lire ce genre de textes ça me ramène aux enjeux fondamentaux (à l’essence même) des efforts qu’on fait tous les jours pour contribuer au développement d’infrastructure technologiques les plus ouvertes possible — et les moins à la merci des oligopoles. Pour le domaine du livre en général, bien sûr, pour leur disponibilité en bibliothèques aussi (surtout?) — et pour toute l’édition.

Le cas des revues scientifiques est un exemple d’une bataille entreprise trop tard par les universités… dont elles (nous, collectivement) payons le prix aujourd’hui.

Ce qui se passe autour de l’accès aux livres numériques dans les bibliothèques [publiques] québécoises — autour de pretnumerique.ca — est un exemple d’une bataille commencée à temps. C’est moins spectaculaire, c’est beaucoup de travail en coulisse, mais ce n’est pas moins fondamental.

La question de la réglementation du prix des livres neufs, imprimés et numériques, s’inscrit également dans ces enjeux/batailles.

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La nécessaire diffusion des données culturelles

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Un gazouillis de mon ami Mario m’a fait découvrir le document Ouverture et partage des données publiques culturelles — pour une (r)évolution numérique dans le secteur culturel. Il s’agit d’un rapport a réalisé par le ministère français de la Culture et de la Communication. Un rapport qu’il convient de faire circuler largement parce qu’il soulève des enjeux très importants et qu’il permet d’illustrer certaines des possibilités qui sont associées à une meilleure diffusions des données culturelles (en particulier dans le cas des musées et des bibliothèques, mais aussi plus largement). Extraits:

« La matière première nécessaire à la formation de ces écosystèmes d’innovation et de création dans le secteur culturel se trouve dans les ressources culturelles numériques et plus particulièrement dans la donnée publique culturelle ou data culture.

« [ce sont des] données qui participent à l’éducation des citoyens et des plus jeunes, qui favorisent la démocratisation culturelle et la transmission des savoirs sont de véritables biens communs et font partie du patrimoine historique et culturel de tous les citoyens… »

« L’open data culturel favorise la création de services et produits innovants; participe à l’émergence de nouveaux leviers de croissance pour développer l’économie culturelle française; positionne le ministère français de la Culture et de la Communication et ses opérateurs au centre de la création d’un nouvel écosystème de création et d’innovation. »

J’ai déjà exprimé mon intérêt pour le mouvement des « données ouvertes ». C’est d’ailleurs une des convictions que j’ai défendues avec le plus de vigueur pendant les travaux du chantier Option Culture, virage numérique, que la SODEC a mené en 2011. Les propositions 12 et 17 du rapport final en rendent d’ailleurs compte (un peu trop timidement).

J’étais personnellement allé beaucoup plus loin au cours des échanges, allant jusqu’à suggérer que l’obtention de certaines aides publiques soient rendues conditionnelles à l’obligation pour les bénéficiaires de rendre publiques certaines données statistiques (voire commerciales) liées au projet soutenu — cela dans le but d’éviter la répétition des mêmes erreurs par d’autres acteurs, évidemment, mais aussi (surtout!) de stimuler l’innovation par d’autres acteurs. Je pense qu’on pourrait ainsi décupler la portée de chaque dollars investi dans le soutien des industries culturelles (ce qui est plus que jamais une nécessité). J’assume toujours pleinement cette idée… et je pense qu’on y arrivera tôt ou tard — inévitablement. Et le plus tôt sera le mieux d’ailleurs… parce que nous en ressortirons tous, collectivement, beaucoup plus fort.

Comme les auteurs du rapport français, je pense qu’il s’agit même d’un des enjeux les plus essentiels à la révision (pressante) de plusieurs des modes d’intervention de l’état… et peut-être tout particulièrement dans le domaine culturel.

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Cailloux récupérés sur une plage de l’Île-du-Prince-Édouard, été 2004

Parce que le bon espace pour archiver mes réflexions c’est mon blogue, je reproduis ici ce que j’ai publié un peu plus tôt ce matin sur Facebook:

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J’ai lancé l’idée de faire de Québec une « cité éducative » quelque part au printemps 2002 — j’en ai les traces sur mon blogue depuis septembre 2002.

En janvier 2004 (il y a déjà dix ans!), la Chambre de commerce et d’industrie de Québec adoptait pour thème de son Forum économique annuel: « Québec, Cité éducative ».

L’idée a fait son chemin dans l’esprit de beaucoup de monde au cours des dernières années… pas toujours comme prévu, sous des formes très diverses, et de façon parfois moins explicite… mais j’en ai des manifestations presque toutes les semaines. Et c’est une idée qui continue de me guider tous les jours.

Ça va bientôt être le temps d’une nouvelle synthèse/reformulation de tout ça, je pense bien.

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L’écriture

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J’ai publié moins sur mon blogue en 2013 que je l’avais fait en 2012, mais j’ai globalement écrit beaucoup plus. Je suis très content. J’ai pris des notes sur mon quotidien plus de deux jours sur trois (avec l’aide de DayOne — le plus souvent à partir de mon iPhone). J’ai donc écrit beaucoup plus en privé qu’en public — et je pense que cela m’a aidé à utiliser l’écriture pour réfléchir plus efficacement que par le passé.

Garder des traces du temps qui passe, des rencontres, des lectures, des réflexions, des conversations — cela me semble de plus en plus important pour pouvoir maîtriser notre rapport au temps. Parce qu’autrement, tout nous amène dans l’instantanéité, à réagir vite, à prendre position sur tout et à s’exprimer de façon manichéenne, avec un vocabulaire souvent excessif.

En 2014, je veux continuer à utiliser l’écriture et les réseaux sociaux pour réfléchir — avec la mesure, le temps et le recule que ça exige. Écrire pour le simple plaisir aussi, comme une forme de gymnastique de l’esprit.

Ce sera plus que jamais un défi. Un défi essentiel.

Pourquoi réglementer quand on peut subventionner?

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Plusieurs amis publient ce soir sur Facebook des commentaires très durs et très personnalisés après la lecture de ce texte du Devoir: Les libéraux s’opposent au prix réglementé du livre.

Au risque d’étonner, je confesse une certaine estime pour Christine Saint-Pierre dans ce dossier (n’exagérons rien, mais quand même). Parce que je pense qu’elle a défendu le dossier avec sincérité au sein de son parti — jusqu’à ce qui pourrait être qualifié « d’imprudence », en portant publiquement le macaron du mouvement Sauvons les livres. Je pense qu’il faut lui en être reconnaissante — et souhaiter qu’elle continue à défendre le dossier au sein de son caucus.

Il me semble que c’est plutôt vers son chef qu’il faut diriger notre mécontentement… pour n’avoir jamais donné l’heure juste, et avoir délibérément laissé croire que le Parti Libéral pourrait appuyer un projet de réglementation — alors qu’il tue maintenant le projet avant même qu’il ne soit formellement présenté. Il a choisi d’induire en erreur plutôt que de faire preuve de courage. C’est du très mauvais leadership.

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Une autre des choses qui me sidèrent dans ce dossier c’est que ce sont les deux partis qui répètent sans cesse que l’État doit cesser d’avoir le réflexe de subventionner pour soutenir l’économie qui rejettent d’emblée une mesure qui suscitait un large consensus et qui ne coûtait rien à l’État… en disant au gouvernement qu’il devrait plutôt « délier les cordons de la bourse » et subventionner davantage les éditeurs et les libraires. C’est au moins paradoxal, voire carrément contradictoire.

Il faut le dire: dans ce dossier, ceux qui privilégient que l’État subventionne au lieu de favoriser une prise en charge de l’industrie par ses principaux acteurs — et à coût nul pour l’État (répétons-le) — c’est le PLQ et la CAQ.

Il faudrait que les chroniqueurs et les animateurs de radio qui nous ont fait la morale toute la semaine le réalisent aussi.

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Et bravo à Élodie Comtois pour l’argument retourné à Philippe Couillard en rapport avec l’industrie pharmaceutique. Ça me semble très bien vu.

Expertise économique, vraiment?

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Note: je reprends ici un court texte écrit sur Facebook un peu plus tôt ce matin — dans le but de favoriser des échanges plus ouverts.

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On peut être en accord ou en désaccord avec l’idée d’une réglementation du prix des livres. Il existe évidemment des raisons valables pour s’opposer à certaines des mesures qui sont proposées par le ministre Kotto… comme il y a aussi de très bonnes raisons pour les appuyer.

Mais les propos pontifiants que je lis de certains opposants depuis deux jours — sous un couvert d’expertise en économie autoproclamée — sont parfois tout simplement consternants.

Il ne s’agit pas de savoir parler « de l’offre et de demande » ou d’évoquer le droit d’acheter au prix le plus bas pour être un expert en économie.

La science économique ne s’intéresse pas qu’aux prix de vente au détail, mais aussi au cadre dans lequel sont créés et distribués les produits et les services — à court, et à plus long terme. Ce serait bien de ne pas le perdre de vue.

Le courage du développement économique

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Note: ce texte a initialement été publié dans Le Soleil du 2 décembre 2013. Je le reprends ici parce qu’il semble avoir passé son tour pour une publication dans la section Points de vue, sur le site du quotidien.

* * *

L’Institut de la statistique du Québec a publié il y a quelques jours la mise à jour de son étude sur le produit intérieur brut régional par industrie au Québec. Les résultats nous rappellent que malgré la fierté retrouvée, à laquelle on fait régulièrement référence depuis les Fêtes du 400e, la région de la Capitale nationale tire toujours de la patte en ce qui concerne la croissance du PIB.

L’analyse de l’Institut de la statistique nous apprend en effet que la croissance économique de la Capitale nationale se chiffrait à 3,2% en 2011 « ce qui constitue un taux nettement moins élevé que celui de l’ensemble du Québec (+ 4,4 %) ». On peut donc clairement faire mieux.

En regardant d’un peu plus près les données de l’Institut de la statistique, on constate que l’économie régionale est évidemment dominée par les services (82,4%), mais que seulement un cinquième de cela dépend des administrations publiques, soit à peine plus que le secteur des assurances et des services immobiliers. On ne le répétera donc jamais assez, il faut définitivement sortir du cliché Québec-ville-de-fonctionnaires. C’est une image de plus en plus trompeuse.

Le rapport de l’Institut de la statistique du Québec n’explique pas ce qui cause le retard économique de la Capitale, mais je me permets une hypothèse, avec un regard d’entrepreneur. Je pense que nous avons trop souvent l’impression, ici, que le développement économique ne dépend pas de nos propres actions, qu’il se fait malgré nous parce qu’il repose sur des décisions gouvernementales; voire, qu’il se fait carrément à notre insu. L’apparition du silo de l’Anse au Foulon en quelques heures, sans consultation, vient malheureusement renforcer cette perception — et c’est peut-être en cela qu’il est le plus dommageable, d’ailleurs, parce que le véritable développement économique ne peut pas se faire en catimini.

Le développement économique ça se fait avec courage, par des citoyens qui se retroussent les manches, une décision à la fois, un geste après l’autre, en cultivant tous les jours une attitude entrepreneuriale. Ça se fait par des gens qui croient qu’on peut avoir une influence sur notre environnement, qu’on peut changer les choses, inventer, innover. C’est une attitude qui caractérise fortement l’industrie de l’information et l’industrie culturelle depuis quelques années et ce n’est pas un hasard si c’est le regroupement sectoriel qui performe le mieux dans la région avec une croissance de 8,7%.

C’est cette confiance qu’il faut trouver moyen d’insuffler à d’autres secteurs économiques si nous voulons réussir encore mieux. Il faut donner à plus de monde le goût d’entreprendre. Et pour ça, il ne faut pas que de beaux discours et des claques dans le dos une fois de temps en temps. Le développement économique ne peut pas consister à dire aux entrepreneurs quoi faire, ou comment le faire. Pour les aider à réussir, il faut les appuyer lorsqu’ils prennent des initiatives — et de la façon la plus personnalisée possible. Il me semble qu’il faudrait pour cela que les organismes de développement économique aient eux-mêmes une attitude plus entrepreneuriale. On a vraiment beaucoup de chemin à faire dans cette direction là… la Fédération canadienne des entreprises indépendantes nous l’a d’ailleurs rappelé il y a quelques semaines en classant notre ville au 100e rang, sur 107, dans son classement des villes entrepreneuriales au Canada.

J’espère que les membres des trois comités de travail qu’a mis en place la ministre Agnès Maltais pour élaborer une vision du développement de la région pour les années à venir pourront se pencher attentivement sur cette question. Cela me semble indispensable si on souhaite que la richesse de la Capitale nationale croisse aussi rapidement que celle des villes les plus dynamiques en Amérique.

Le développement international

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La lecture du Soleil de jeudi dernier avait une résonance particulière pour moi, et pour l’équipe de De Marque. En effet, la section spéciale Zone, l’option internationale correspondait particulièrement bien aux défis qui nous occupaient cette semaine… et au cours des derniers mois!

Après avoir mis en place en 2009 l’Entrepôt numérique, avec la collaboration de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), pour offrir des services de distribution de livres numériques aux éditeurs québécois et canadiens-français, nous avons entrepris d’étendre le service à l’international.

D’abord à la France en 2010, avec Eden Livres, puis en Italie, en 2011, avec Edigita. C’est encore méconnu, mais aujourd’hui, plusieurs des prix littéraires français, et certains des plus grands succès littéraires italiens sont commercialisés en version numérique grâce à la plateforme de distribution que De Marque développe à Québec.

Depuis 2011, donc, on travaille, d’arrache-pied pour poursuivre le développement de l’entreprise, ailleurs en Europe et sur d’autres continents. Nous avons pu signer plusieurs accords de partenariats, en Europe et en Asie, et suivre des pistes, nombreuses… mais beaucoup de choses restaient à conclure.

On a poursuivi nos efforts, tous les jours, pour suivre la croissance du marché du livre numérique (qui double pratiquement chaque année dans tous les marchés où nous sommes présents) et continué à investir dans le développement international — avec persévérance, en doutant parfois, mais jamais assez pour abandonner. Et ces jours-ci après plus d’une centaine de voyages et beaucoup d’investissement… on dirait bien que le vent se prépare à tourner, et que nous aurons bientôt quelques belles annonces à faire. Ça va faire du bien de voir les efforts porter fruits! Mais gardons les doigts croisés, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué…

Alors des dix conseils pour favoriser l’exportation préparés par Québec International et rapportés sous la plume de Marie-Pierre Cayer, je me permets de retenir surtout le huitième:

8) «Fais des efforts et persévère» 

Investissez les efforts nécessaires à la réussite du projet. Les entreprises désirant se lancer dans l’aventure de l’internationalisation devront y mettre les efforts, le temps et l’argent nécessaires pour voir les résultats. Aucune relation d’affaires à l’international ne se crée rapidement, confirme Québec International.

Et des observations d’Alain Kirouac, président de la Chambre de commerce de Québec, au sujet des défis majeurs liés à l’exportation, je retiens particulièrement ce passage:

« Malgré tout, la santé des entreprises québécoises et en particulier celles de la région métropolitaine de Québec est bonne, mais « c’est le désir de l’international qui est moindre », insiste le président.

« Quand on leur demande leur intention d’aller vers l’international, les entreprises répondent qu’elles sont bien sur les marchés locaux et régionaux », mentionne M. Kirouac, ajoutant que le manque d’audace est évident. »

C’est vrai qu’on peut faire encore beaucoup plus d’exportation dans la région (et pas que dans le secteur manufacturier d’ailleurs: dans les services, aussi! — et en particulier dans le secteur culturel) — mais je ne suis pas certain que ce soit seulement (ni même essentiellement) le manque d’audace qui explique la situation actuelle.

Il n’y a pas que les entrepreneurs qui doivent apprendre oser un peu plus, il y a probablement aussi des conditions à réunir pour permettre à l’audace de s’exprimer plus facilement — et pour accompagner la nécessaire (et importante) prise de risque qui accompagne une démarche de développement à l’étranger.

On a déployé beaucoup de ressources dans les vingt dernières années pour apprendre et réussir à « attirer des entreprises » dans la région. Il faudra sans doute un chantier semblable pour qu’on obtienne autant de succès avec l’exportation.

Il faut qu’on y arrive, parce que c’est vraiment un très beau défi pour une entreprise — et pour toutes les personnes qui y travaillent!

À la recherche du temps perdu

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Deux articles à lire dans Le Soleil de ce matin, sous la plume de François Bourque: À la recherche du temps perdu et Cinq pistes pour mieux organiser le temps à Québec.

Au cœur de ces deux articles, une idée: la création d’un Bureau des temps, afin de réduire la pression sur les infrastructures publiques — routières, notamment.

Je suis content de voir que cette idée fait son chemin, lentement mais sûrement, jusqu’en Amérique du Nord… J’y avait fait référence sur mon blogue en décembre 2004, à la suite d’un texte de François Cardinal, dans La Presse.

François Bourque dit dans son texte que c’est une idée qui a été créée en Italie dans les années 90 sous l’impulsion des mouvements féministes. Ma perception est que c’est une idée qui a aussi (surtout?) été portée par plusieurs membres de l’Association internationale des villes éducatrices (ce que j’appelle pour ma part le mouvement des cités éducatives) — dont Rennes, citée en exemple par François Bourque, est un membre très actif (Québec est aussi membre — et voir la liste des membres).

Je profite de l’occasion pour signaler que la Banque internationales de documents des villes éducatrices est un extraordinaire recueil de projets socio-culturels-éducatifs — de l’inspiration à l’état pur.

Exemples: les projets présentés par la ville de Rennes (voir le #12 pour le Bureau des temps) et ceux de la ville de Turin (voir le #2 pour le projet Rythmes et horaire de la ville).

Je m’amuse en pensant que j’ai parlé des bureaux des temps en réponse à un sondage de la Chambre de Commerce de Québec, dans le cadre de la campagne électorale. Je m’étais dit en répondant « ça a beau être anonyme, ils vont sûrement deviner que c’est moi qui propose ça et me trouver une fois de plus un peu excentrique »… et voilà que l’idée se retrouve sur leur table de cuisine ce matin! :-)

Photo: fragment de Réveils, de Arman 1960. Oeuvre vue à Chicago.

Lecture au sujet des valeurs

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En complément de la très agréable lecture de Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson (merci Florent!) — et pour alimenter une réflexion personnelle sur les valeurs qui me guident (dans un contexte où les valeurs sont omniprésentes dans l’actualité) — j’ai lu ce soir quatre textes dont je souhaite garder ici une trace. Pour référence ultérieure.

1. Parle-moi de tes valeurs et je te dirai… (2004)

Une entrevue avec Claude Paquette

2. La troublante montée de l’intégrisme (1996)

Une réflexion de Claude Paquette

3. Valeurs d’ici et valeurs islamiques / La collision est-elle évitable? (2006)

Texte de Claude Paquette paru dans le collectif Québécois et musulmans main dans la main pour la paix (Lanctôt Éditeur)

4. Seven Acupuncture Points for Shifting Capitalism to Create a Regenerative Ecosystem Economy (2010)

Texte de Otto Scharmer, qui m’a été suggéré par Jean-Sébastien Bouchard.

Trois textes de Claude Paquette, donc, l’auteur de Des idées d’avenir pour un monde qui vascille, publié en 1991, auquel j’avais brièvement fait référence ici il y a un peu plus d’un an, au sujet du besoin de nouvelles formes de leadership.

J’y reviendrai certainement.

Les fils tressant les ponts

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J’ai été très touché ce soir par un échange avec un ami qui s’est opposé de façon très virulente au projet de « Charte des valeurs québécoises » présenté par Bernard Drainville. Il m’a dit que mon texte d’hier avait contribué à le faire réfléchir.

« j’ai eu mon lot de propos pour le moins vigoureux. je ne les regrette aucunement car ceux que j’ai présentés ici avaient été réfléchis (…) [mais] merci clément. tu m’as convaincu de reprendre mon chapeau d’optimiste et de surmonter mon amertume pour promouvoir encore plus ardemment les véritables valeurs d’égalité auxquelles tant de nous croient avec autant de passion. »

Il faut dire que je lui avais écrit en privé quelques jours plus tôt pour lui faire part d’un malaise. Et que, devant son silence, je m’inquiétais qu’il ait mal reçu ma critique. Je sais maintenant que ce n’était pas le cas. Merci L.-F. pour le respect et la confiance dont témoigne ta réaction  — et dont ma démarche initiale témoignait d’ailleurs aussi, je pense que tu l’as compris. Alors rendez-vous devant un café dès que possible pour discuter de nos positions respectives… et, d’ici-là je t’offre cette photo, que j’ai prise à Barcelone, une ville que je sais que tu affectionnes particulièrement.

* * *

Décidément… j’adore quand les mots nous aident « à ne pas perdre le fil des valeurs vraies, ni échapper les fils tressant les ponts », comme me disait, tard hier soir, un ami maître es twittérature.

C’était juste avant que nous concluions notre échange de la façon suivante, avec la contrainte des 140 caractères:

« Depuis toujours funambules sur le fil de l’histoire, il s’agit maintenant de tresser un pont du Passé jusqu’à l’Autre. Sans trop hésiter. »

Tout ça pour dire que, même si le débat n’est pas facile, on continue pareil — comme dirait la gang de Mes Aïeux.

Le rôle du temps dans le débat

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Nous sommes samedi soir, le 14 septembre. Un verre de vin à la main, j’essaie de prendre un peu de recul sur l’invraisemblable semaine qui vient de s’écouler.

Il y a quatre jours (eh oui… seulement quatre jours!) le ministre responsable des institutions démocratiques a présenté un projet de Charte des valeurs québécoises. L’espace médiatique s’est instantanément embrasé — et les réseaux sociaux avec lui (si ces deux espaces existent encore distinctement l’un de l’autre, mais c’est un autre sujet).

Quatre jours ont suffit pour qu’on perde collectivement toute capacité de débattre convenablement (du moins en apparence). Les excès se sont multipliés, les échanges se sont polarisés, les nuances ont été pratiquement évacuées de l’espace médiatique. Heureusement, depuis hier c’est un peu mieux. Un peu.

Mais qu’a-t-il bien pu arriver pour qu’on passe en si peu de temps d’un calme relatif à la publication de textes chaque jour plus enflammés? — textes qui ont été jusqu’à décrire un document de travail comme un pacte avec le diable, l’associant au racisme, à la xénophobie, voire au fascisme (avec un gouvernement minoritaire, faut le faire!).

Depuis quatre jours, tout semble permis. Quand il est de bon ton pour un chroniqueur en vue d’un grand quotidien de Montréal, de décrire la première ministre comme « une femme sans jugement et sans principes », c’est qu’on a sérieusement perdu le sens de la mesure.

Et ce sont bien souvent les médias traditionnels qui ont alimenté les débordements des réseaux sociaux.

Je fais l’hypothèse que si nous en sommes là aujourd’hui, c’est parce que nous avons perdu de vue le rôle du temps dans le débat social.

Je pense que nous avons succombé à une forme d’instantanéité qui est guidée par tous ces outils qui nous permettent maintenant de communiquer nos opinions de façon immédiate et de relayer celle des autres encore plus facilement. Nous avions déjà expérimenté cela l’an dernier pendant le printemps érable, mais je pense que nous avons atteint de nouveaux sommets au cours des derniers jours.

En cédant une partie de notre raison au bout de nos doigts, nous nous sommes engagés, peut-être sans trop le réaliser, dans un immense vox pop multimédia. Facebook, Twitter, sondages, tribunes téléphoniques — les uns faisant sans cesse référence aux autres, dans un grand cercle vicieux. Un débat à coup de « j’aime », de commentaires et de « partage ». Comme si, une fois que tout le monde aurait exprimé son opinion, on aurait enfin fait le tour de la question.

J’en ressors essoufflé.

Essoufflé par tant de lecture — tant de bruit et de tensions, souvent pour rien.

Essoufflé aussi par les efforts que j’ai dû faire pour me retenir, pour ne pas être complice de cette transformation d’un débat en simple chicane.

On peut-tu prendre un break? Une semaine? Pour laisser retomber un peu la poussière. Pour se donner le temps de lire les documents auxquels on fait référence, pour écouter attentivement les défenseurs et les opposants — et les amener à expliquer ce qu’ils appuient et ce qu’ils dénoncent dans la proposition. Pour sortir des antagonismes et créer un climat plus propice à l’expression des nuances et à la formulation de propositions alternatives — parce que le document peut certainement être amélioré; et qu’il a d’ailleurs été présenté comme tel.

J’ai été renversé d’entendre des commentateurs suggérer que le Québec ne pouvait tout simplement pas se permettre de faire un débat sur la laïcité et sur les valeurs — comme si nous formions une société tellement fragile que nous pourrions perdre en quelques jours notre mince vernis de civilisation. Franchement! Ayons un peu plus confiance en nous et en la société que nous avons bâtie.

Soyons sérieux, ce n’est pas le débat en lui-même qui pose problème, c’est la manière de le mener. Être une société moderne ce n’est pas éviter les sujets délicats, comme certains nous y invitent, c’est avoir le courage les aborder pour ne pas les laisser pourrir et savoir en débattre sereinement, sans sombrer dans les excès. Ce n’est pas infantiliser les citoyens (« on ne parle pas de ça à table! allez dans vos chambres! »), c’est leur faire confiance et créer les conditions pour un débat respectueux.

Tout miser sur l’instantanéité, c’est la stratégie de ceux qui veulent empêcher le débat, de ceux qui veulent le court-circuiter, le transformer en polémique et en chicane (et ça marche! ce n’est pas un hasard si la wedge politic connaît de si bons moments).

L’instantanéité ne fait pas de nous des gens plus civilisés — même si on professe de cette façon de très nobles valeurs. Si on croit vraiment à la valeur du débat, il faut donc refuser de céder à l’instantanéité — malgré les gratifications qui l’accompagnent. Il faut utiliser les réseaux sociaux mais ne pas se laisser manipuler par eux.

Si on croit vraiment à la valeur du débat, il faut éviter de servir l’appétit des médias pour le manichéisme (« et vous monsieur, vous êtes pour ou contre? »), il faut refuser le simplisme, il faut prendre le temps de réfléchir. Même sur Twitter. Même sur Facebook. Surtout sur Facebook. Ce n’est pas parce qu’on peut réagir tout de suite qu’il faut nécessairement le faire. Il ne s’agit pas de nier l’existence des réseaux sociaux, ni d’en déplorer l’existence, mais bien de reconnaître aussi leurs limites est les enjeux qu’ils soulèvent.

Il faut se rappeler qu’il n’y a pas de mal à penser à quelque chose, à prendre le temps de l’écrire et à ne le publier le lendemain (après quelques ajustements, qui s’imposent souvent naturellement, avec quelques heures de recul). Parce que ça change tout. C’est ça qui fait de nous des gens plus civilisés, c’est ça qui nous permet de prendre part au débat de façon plus constructive.

Je le répète: je ne dis pas que ce sont les réseaux sociaux sont responsables de la dérive que nous avons observée au cours des derniers jours. Mais je dis que notre façon d’utiliser ces réseaux — la maturité (ou l’absence de maturité) avec laquelle nous l’avons fait — n’est pas neutre dans le déraillement du débat auquel nous avons assisté. Je continue de penser que l’avènement des réseaux sociaux est une victoire pour la démocratie et qu’il faut se réjouir qu’un plus grand nombre de gens puissent se faire entendre — mais il faut apprendre à composer avec tout ce que cela implique.

Je pense que les médias dit « traditionnels » ont la responsabilité de nous aider à séparer le bon grain de l’ivraie sur les réseaux sociaux, pour réintroduire ce qu’on y trouve de meilleur dans le débat public — plutôt que d’alimenter la débauche d’opinion en publiant des chroniques polémiques et des caricatures qui semblent parfois avoir été pensées spécialement pour cela.

Il me semble que les médias devraient faire un peu moins de vox pop et donner un peu plus souvent la parole à des auteurs, non pas pour parler de ce qu’ils pensent de l’actualité, mais pour nous parler de leurs écrits et des réflexions qui en ont guidé leur rédaction. Parce l’écriture d’un livre impose le recul dont nous manquons terriblement aujourd’hui.

Il faut réhabiliter les blogues aussi, parce qu’eux aussi permettent d’inscrire une réflexion dans le temps, et qu’ils témoignent de l’évolution de la pensée d’une personne. Ils nous donnent accès à un autre niveau de réflexion.

On a reproché cette semaine à un député d’avoir exprimé sur son blogue, il y a quelques années, une autre position que celle défendue aujourd’hui son parti — et de laquelle il est solidaire. Où est le scandale? En ce qui me concerne, j’ai plutôt envie de le remercier d’avoir pris le temps, à l’époque, de formuler sa pensée et de l’avoir publiée pour nous aider à saisir, encore aujourd’hui, le sens de sa démarche intellectuelle. Et tant mieux si cela nous fournit un indice qu’il y a bel et bien des débats au caucus, derrière la nécessaire ligne de parti. Il me semble que cela atténue aussi, un peu, les inévitables effets de la partisanerie. La démocratie se porterait beaucoup mieux si plus d’élus prenaient le temps / avaient pris le temps de tenir un blogue au cours des dernières années — et si on avait accès à ces écrits pour interpréter les positions qu’ils défendent aujourd’hui.

Tout ce qui peut désamorcer notre appétit pour l’instantanéité me semble plus essentiel que jamais. Tout ce qui peut introduire un peu de temps dans l’exercice du débat devrait être favorisé — parce que c’est ce qui nous offre le meilleur rempart contre les débordements auxquels nous assistons malheureusement depuis quelques jours.

Il ne s’agit pas d’éviter les débats.

Il s’agit de se donner des conditions pour les faire adéquatement.

Et ne jamais perdre de vue que le temps est un indispensable modérateur.

Vivre ensemble

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C’était la rencontre de parents ce soir à l’école primaire d’une de mes filles. Elle située dans un quartier de Sainte-Foy qui est de plus en plus multiethnique. Le gymnase était bondé. Les directrices, les enseignantes, quelques enseignants, et surtout des pères et des mères — dont certaines portaient un voile. C’était beau. La rentrée scolaire m’émeut toujours.

Quelques heures plus tôt, le gouvernement du Québec avait soumis au débat cinq propositions devant mener à la rédaction d’une Charte dans laquelle serait affirmé la laïcité de l’État et réaffirmé le caractère fondamental de l’égalité homme-femme. L’espace public s’était aussitôt embrasé, les médias (et les médias sociaux) privilégiant très souvent l’expression des opinions les plus extrêmes, en dépit de toutes les nuances qui s’imposent lorsqu’on aborde un sujet aussi sensible.

J’observais ces immigrants, plus ou moins facilement identifiables, portant ou pas de signes religieux visibles, et ce n’est pas les propositions de Bernard Drainville qui me rendaient inconfortable. Pas du tout! C’était plutôt l’immaturité dont nous avions collectivement fait preuve au cours des heures et des jours précédents. À croire que nous avions abandonné toute raison pour tomber dans le simplisme, les insultes et le jeu des bons et des méchants. Jusqu’à oublier que si pour bien vivre ensemble il faut, bien sûr, des règles claires, il faut aussi (surtout!) de l’écoute, du respect et du temps pour considérer le point de vue de l’autre. C’est d’ailleurs ce qu’on enseigne aux enfants à l’école: « la curiosité intellectuelle, les connaissances et la sensibilité nécessaires pour contribuer à bâtir un monde meilleur et plus paisible, dans un esprit d’entente mutuelle et de respect interculturel ».

Ce soir, j’ai eu le goût de dire aux parents immigrants, et en particulier à ceux qui portaient des signes religieux visibles, qu’ils sont bienvenus dans notre quartier et que j’apprécie leur participation à la vie de cette école où nos enfants inventent, ensemble, le Québec de demain.

J’ai eu envie de leur dire de ne pas accorder d’importance aux réactions excessives dont les médias se sont fait l’écho depuis quelques jours. J’ai eu envie de leur dire que les polémistes allaient bien finir par s’épuiser, que la raison allait bientôt reprendre ses droits et que nous pourrions commencer à discuter sereinement des règles qui nous permettront de bien vivre ensemble, à long terme, dans le respect des valeurs de chacun.

J’ai eu envie de leur citer les paroles de Rachida Azdouz qui mentionnait un peu plus tôt à la télévision qu’il ne faut pas s’inquiéter du débat qui s’amorce: « parce que c’est tout à fait normal dans une société pluraliste de se poser la question du vivre ensemble sur une base régulière [et qu’une] démocratie qui ne se questionne plus est une démocratie qui n’est pas vivante ».

J’ai aussi eu le goût de remercier les enseignantes et tout le personnel de l’école, parce que pendant qu’on débat, c’est grâce à leur engagement quotidien que l’école réussit à accueillir des enfants aussi différents — certains qui ont de la facilité, plusieurs qui ont beaucoup de difficultés, de comportement ou d’apprentissages, des enfants nés ici et d’autres, venus d’ailleurs — et que ça marche! C’est grâce à eux que tout le monde dans ce gymnase, ce soir, était fier de son école.

J’ai eu envie de dire tout ça, mais je ne l’ai malheureusement pas fait. C’est pour ça que, de retour à la maison, j’ai pris le temps d’écrire ce texte.

En souhaitant qu’il trouve son chemin jusqu’à eux.

Des repères pour un débat tumultueux

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Je lis et j’écoute beaucoup autour du projet de Charte des valeurs québécoises. J’essaie aussi d’interpréter les excès verbaux de certains — en particulier chez les opposants — dont le zèle me laisse pantois. Je pose également des questions autour de moi, en quête de bons repères intellectuels pour me situer (et participer) dans un débat qui s’annonce tumultueux.

Parmi toutes ces lectures, les trois textes publiés en éditorial par Le Devoir cette semaine sont dans une classe à part. J’en suggère vivement la lecture.

Laïcité 1 — Questionnement légitime
Par Antoine Robitaille

Laïcité 2 — De quoi agir
Par Josée Boileau

Laïcité 3 — Ce crucifix
Par Bernard Descôteaux

Je trouve ce dernier texte particulièrement important. Jusqu’à sa conclusion.

La cité éducative comme projet de société (et les librairies dans tout ça?)

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Je l’ai dit hier, les points de vue de ceux qui sont en faveur d’une éventuelle réglementation sur le prix des livres neufs et de ceux qui sont contre cette idée me semblent tellement diamétralement opposés qu’ils m’apparaissent presque irréconciliables, du moins à cette étape du débat. Ils s’appuient pourtant sur un certain nombre de constats communs, à partir desquels il sera éventuellement possible d’élaborer un consensus ou de formuler des propositions alternatives quand aux actions qui devraient être entreprises pour soutenir le développement de la lecture et du domaine du livre.

Pour essayer de mettre en perspective ces différents points de vue, et de faire progresser la discussion, j’ai proposé que chacun précise dans quelle vision de la société ses prises de position s’inscrivent. À quel projet de société elles sont appelées à contribuer. Parce qu’il y a forcément un projet implicite derrière tout ça — il me semble.

Avant que la semaine ne recommence, et que les travaux de la commission parlementaire ne reprennent, je consacre quelques instants pour décrire, très succinctement (et donc avec beaucoup de raccourcis, pardonnez-moi) la vision — le projet de société — qui me guide depuis des années et en fonction duquel j’organise forcément une bonne partie de mes réflexions.

* * *

Je rêve de vivre dans une cité éducative (j’en parlais déjà en 2002, en 2003, en 2004) — un milieu de vie à l’échelle humaine où tout serait organisé de  manière de permettre à tous les citoyens d’apprendre quelque chose tous les jours. Apprendre quelque chose, qu’importe quoi, parce ce qui est important, dans ce contexte, c’est d’être en apprentissage.

Être en apprentissage, tous les jours, parce que c’est le meilleur moyen d’être heureux, bien sûr, mais aussi parce que cela m’apparaît de plus en plus nécessaire pour assurer l’équilibre d’une société moderne.

Parce qu’au rythme où les sociétés évoluent aujourd’hui — sous l’influence des changements technologiques, de la globalisation de l’économie, des défis écologiques, des flux migratoires, etc. — leur capacité d’adaptation est constamment mise à l’épreuve. Et pour pouvoir s’adapter continuellement, une société doit pouvoir compter sur des citoyens qui disposent d’une bonne ouverture d’esprit devant la nouveauté et qui possèdent un certain appétit pour l’innovation. Des citoyens qui ne sont pas fermés, d’emblée, à toute nouvelle proposition ou à une approche différente pour aborder un problème récurrent.

Or, être en apprentissage, c’est un projet personnel; c’est se projeter dans le futur; c’est accepter que demain sera un peu différent de ce qu’a été aujourd’hui; c’est imaginer la vie sous de nouveaux angles, avec une autre perspective; c’est accepter d’aborder positivement le changement; c’est fréquenter l’innovation.  Être en apprentissage, c’est cultiver, sur une base personnelle, des qualités qui sont de plus en plus nécessaires quand vient le temps de faire évoluer, collectivement, notre organisation sociale en fonction des défis auxquels nous sommes confrontés.

J’ose faire la relation: moins de gens en apprentissage = moins de gens à l’esprit ouvert = difficultés pour faire accepter de nouvelles façons de voir les choses = difficultés politiques accrues = problèmes sociaux de plus en plus aigus.

Pour que la cité éducative devienne réalité, il est absolument nécessaire de multiplier les contextes d’apprentissage. Il faut réinventer l’école, la décloisonner, lui retirer la responsabilité de tout ce qui peut être appris ailleurs pour qu’elle puisse se concentrer sur ce qui lui incombe vraiment (cela avait été l’objet d’un échange avec Michel Dumais, il y a quelques années). Il faut aussi stimuler les rencontres entre les citoyens, encourager la formation en milieu de travail, élargir la mission des lieux culturels et des événements (musées, théâtre, salles de spectacles, bibliothèques), inciter les entreprises à s’engager davantage dans leur communauté, inviter les médias à jouer un rôle pédagogique accru. Il faut inventer des contextes qui favorisent des rencontres entre les générations, entre les cultures et les religions. Avec l’idée, permanente, d’apprendre les uns des autres, chaque jour de l’année.

Ce projet de société n’est pas nouveau. Edgar Faure, Ivan Illich, Paolo Freire — et bien d’autres — l’ont décrit chacun à leur façon depuis longtemps. Je suis toutefois convaincu qu’il n’a jamais existé de meilleures conditions pour concrétiser cette vision.

* * *

C’est donc avec ce projet en tête que j’interprète les revendications actuelles du monde du livre et que j’analyse les différents points de vus exprimés à leurs sujets.

Avec la conviction que les librairies sont, comme les bibliothèques, chacune à leur façon, des composantes essentielles dans la réalisation d’une cité éducative. Non seulement parce qu’elles contribuent à la diffusion d’un grand nombre de livres qui ne trouveraient pas facilement leur chemin vers les lecteurs autrement (l’exemple de Un dimanche à la piscine à Kigali, de Gilles Courtemanche, donné par Pascal Assathiany à Il ne faut pas croire tout ce qu’on dit (il faut cliquer à 43:00) est très bon à cet égard), mais aussi (et peut-être surtout!) parce qu’elles sont aussi des lieux de rencontres importants au cœur de la cité. Des commerces dont la présence sur une rue principale multiplie le potentiel éducatif d’un quartier ou d’une ville et contribue ainsi à améliorer, concrètement, la capacité de la société à évoluer sereinement.

Dans cette perspective, la librairie est un commerce qui mérite évidemment une reconnaissance toute particulière — et des appuis qui tiennent compte de cette importance — qu’il s’agisse d’une librairie indépendante ou de la succursale locale d’une chaîne de librairies.

Il ne s’agit pas de privilégier un point de vue idéologique au détriment d’une analyse plus rationnelle de la situation du marché du livre. Il s’agit d’expliciter le référentiel de valeurs à partir duquel j’organise les différentes conclusions, parfois contradictoires, qui découlent de l’analyse des différents points de vue qui sont exprimés sur le sujet.

S’agit-il donc de sauver à tout prix les librairies parce que l’avenir du livre en dépendrait? À l’évidence, non. Il faut bien sûr souhaiter qu’elles puissent continuer à jouer un rôle actif dans la diffusion de la création éditoriale, mais il s’agit surtout, pour moi, de pouvoir compter sur elles pour bâtir cette cité éducative. Parce qu’elles ne seront pas, pour cela, remplaçables par les magasins grandes surfaces, qui sont généralement situées hors des milieux de vie et n’offre pas du tout le même potentiel éducatif, simplement parce que les livres y sont vendus au même titre que des chaussettes et sans aucune expertise particulière pour le faire.

Une vision idyllique de la librairie que tout cela? Peut-être un peu. Mais un très beau défi surtout. Le défi  pour les libraires de redéfinir de façon audacieuse leurs relations avec leurs milieux, en imaginant des rapports de complémentarité encore plus fort avec les bibliothèques (qui doivent aussi se réinventer — lire à ce sujet l’excellent texte relayé par Marie D. Martel), les lieux culturels, les écoles, les entreprises et l’ensemble de leurs communautés. En tirant évidemment profit des possibilités que représentent à cet égard l’avènement du Web et du livre numérique.

* * *

Je l’ai dit lors de mon passage à la Commission parlementaire (voir mon mémoire): je suis favorable à la réglementation du prix des livres neufs (selon les modalités proposées dans le cas des livres imprimés, et selon des modalités différentes, pour les livres numériques). Je le suis parce que je pense que c’est une mesure qui peut donner un bon coup de pouce aux librairies — avec notamment pour effet de leur donner un peu de temps pour s’engager encore un peu plus dans la voie de tous ces changements.

Est-ce que la réglementation du prix est une mesure suffisante quand on caresse de telles ambitions pour les librairies? Est-ce qu’elle permettra à elle seule à toute une industrie de faire face à tous les défis auxquels elle fait actuellement face? Évidemment pas! Mais il faut bien commencer quelque part, et rapidement.

Par conséquent, je me réjouirai, bien sûr, si on peut ajouter à cette cette mesure contraignante, dont je souhaite l’adoption, un ensemble d’autres mesures, plus positives, notamment pour valoriser la place de la librairie au coeur de la cité — comme un lieu de rencontre et un espace qui a le potentiel de stimuler l’apprentissage d’un grand nombre de citoyens.

Et au risque que mes lecteurs les plus réguliers me disent que je radote, je mentionne en terminant que le projet 826 Valencia, à San Francisco — et les nombreuses initiatives qui lui sont associées — me semblent particulièrement inspirants pour les libraires qui seraient à la recherche d’un peu inspiration dans le but accélérer un peu leur transformation.

Voilà donc, tel que je l’avais promis, la vision qui me guide quand je parle des librairies. Quelle est la vôtre?