Expertise économique, vraiment?

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Note: je reprends ici un court texte écrit sur Facebook un peu plus tôt ce matin — dans le but de favoriser des échanges plus ouverts.

* * *

On peut être en accord ou en désaccord avec l’idée d’une réglementation du prix des livres. Il existe évidemment des raisons valables pour s’opposer à certaines des mesures qui sont proposées par le ministre Kotto… comme il y a aussi de très bonnes raisons pour les appuyer.

Mais les propos pontifiants que je lis de certains opposants depuis deux jours — sous un couvert d’expertise en économie autoproclamée — sont parfois tout simplement consternants.

Il ne s’agit pas de savoir parler « de l’offre et de demande » ou d’évoquer le droit d’acheter au prix le plus bas pour être un expert en économie.

La science économique ne s’intéresse pas qu’aux prix de vente au détail, mais aussi au cadre dans lequel sont créés et distribués les produits et les services — à court, et à plus long terme. Ce serait bien de ne pas le perdre de vue.

Le développement international

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La lecture du Soleil de jeudi dernier avait une résonance particulière pour moi, et pour l’équipe de De Marque. En effet, la section spéciale Zone, l’option internationale correspondait particulièrement bien aux défis qui nous occupaient cette semaine… et au cours des derniers mois!

Après avoir mis en place en 2009 l’Entrepôt numérique, avec la collaboration de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), pour offrir des services de distribution de livres numériques aux éditeurs québécois et canadiens-français, nous avons entrepris d’étendre le service à l’international.

D’abord à la France en 2010, avec Eden Livres, puis en Italie, en 2011, avec Edigita. C’est encore méconnu, mais aujourd’hui, plusieurs des prix littéraires français, et certains des plus grands succès littéraires italiens sont commercialisés en version numérique grâce à la plateforme de distribution que De Marque développe à Québec.

Depuis 2011, donc, on travaille, d’arrache-pied pour poursuivre le développement de l’entreprise, ailleurs en Europe et sur d’autres continents. Nous avons pu signer plusieurs accords de partenariats, en Europe et en Asie, et suivre des pistes, nombreuses… mais beaucoup de choses restaient à conclure.

On a poursuivi nos efforts, tous les jours, pour suivre la croissance du marché du livre numérique (qui double pratiquement chaque année dans tous les marchés où nous sommes présents) et continué à investir dans le développement international — avec persévérance, en doutant parfois, mais jamais assez pour abandonner. Et ces jours-ci après plus d’une centaine de voyages et beaucoup d’investissement… on dirait bien que le vent se prépare à tourner, et que nous aurons bientôt quelques belles annonces à faire. Ça va faire du bien de voir les efforts porter fruits! Mais gardons les doigts croisés, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué…

Alors des dix conseils pour favoriser l’exportation préparés par Québec International et rapportés sous la plume de Marie-Pierre Cayer, je me permets de retenir surtout le huitième:

8) «Fais des efforts et persévère» 

Investissez les efforts nécessaires à la réussite du projet. Les entreprises désirant se lancer dans l’aventure de l’internationalisation devront y mettre les efforts, le temps et l’argent nécessaires pour voir les résultats. Aucune relation d’affaires à l’international ne se crée rapidement, confirme Québec International.

Et des observations d’Alain Kirouac, président de la Chambre de commerce de Québec, au sujet des défis majeurs liés à l’exportation, je retiens particulièrement ce passage:

« Malgré tout, la santé des entreprises québécoises et en particulier celles de la région métropolitaine de Québec est bonne, mais « c’est le désir de l’international qui est moindre », insiste le président.

« Quand on leur demande leur intention d’aller vers l’international, les entreprises répondent qu’elles sont bien sur les marchés locaux et régionaux », mentionne M. Kirouac, ajoutant que le manque d’audace est évident. »

C’est vrai qu’on peut faire encore beaucoup plus d’exportation dans la région (et pas que dans le secteur manufacturier d’ailleurs: dans les services, aussi! — et en particulier dans le secteur culturel) — mais je ne suis pas certain que ce soit seulement (ni même essentiellement) le manque d’audace qui explique la situation actuelle.

Il n’y a pas que les entrepreneurs qui doivent apprendre oser un peu plus, il y a probablement aussi des conditions à réunir pour permettre à l’audace de s’exprimer plus facilement — et pour accompagner la nécessaire (et importante) prise de risque qui accompagne une démarche de développement à l’étranger.

On a déployé beaucoup de ressources dans les vingt dernières années pour apprendre et réussir à « attirer des entreprises » dans la région. Il faudra sans doute un chantier semblable pour qu’on obtienne autant de succès avec l’exportation.

Il faut qu’on y arrive, parce que c’est vraiment un très beau défi pour une entreprise — et pour toutes les personnes qui y travaillent!

Une réalité!

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« L’édition numérique est maintenant devenue une réalité » — c’est le sous-titre d’un article de Frédérique Doyon, publié dans Le Devoir de ce matin. Avec même une belle visibilité à la une du journal: « Papier ou numérique? Lire, mais comment? ». Je me réjouis évidemment de lire ça!

C’est un article qui prend pour point de départ « l’indignation qu’a suscitée le virage numérique de Marie Laberge et d’Arlette Cousture ». J’ai déjà exprimé plus tôt cette semaine que je trouvais cette indignation disproportionnée. J’ajoute qu’elle est contreproductive, parce qu’en donnant une portée symbolique aux décisions de ces deux auteures, on risque de perdre la vision d’ensemble.

L’indéniable réalité est que le monde du livre est en profonde transformation, partout dans le monde — sous plusieurs influences, dont l’intérêt des grandes chaînes pour les bestsellers, mais aussi le développement du commerce électronique, le développement du livre numérique et les nouvelles formes de médiations culturelles qui se développent autour des réseaux sociaux. Avec tous les effets associés à ces forces de transformation : accès facilité à des livres en langues étrangères, modification des rôles des acteurs de la « chaîne traditionnelle du livre », changements aux équilibres économiques associés, etc.

On ne peut pas plaider l’ignorance : on le constate partout, sous des formes diverses, et avec une très grande brutalité dans certains marchés (et en particulier aux États-Unis), et avec des effets plus lents, insidieux, dans d’autres marchés — en particulier dans des endroits, comme le Québec, où le marché est fragile en permanence et où tout déséquilibre économique se fait cruellement sentir par les acteurs les plus vulnérables.

Dans ce contexte, je me réjouis évidemment que les libraires indépendants serrent les rangs et qu’ils manifestent pour démontrer leur importance dans la culture et dans l’économie québécoise — et, plus encore peut-être, dans le développement de l’identité québécoise. J’ai envie d’ajouter que la librairie est essentielle à la démocratie — pour permettre la circulation des idées et la qualité des débats.

Mais on ne peut pas nier que ça fait des années qu’on sait qu’on va passer par où on est aujourd’hui! Ça fait l’objet de je ne sais combien de milliers d’heures de discussion, de colloques, de tables de concertation, de documents plus-ou-moins-tablettés, et quoi encore? Je ne compte plus les tribunes où j’ai eu l’occasion de le dire, le nombre d’aller retour Québec-Montréal que j’ai pu faire pour aborder ces questions.

Une réglementation du prix des livres neufs fait certainement partie des moyens qu’il faut mettre en place pour nous aider à passer à travers les prochains bouleversements (j’ai déjà pris position là-dessus), mais on sait tous que ne sera certainement pas suffisant. Il est de plus en plus urgent de redoubler d’efforts pour aborder ces changements avec une attitude plus ouverte à l’innovation — en particulier pour ce qui concerne le livre numérique.

Il va falloir accepter de prendre plus des risques. Il va falloir oser travailler ensemble autrement, accepter de revoir les frontières des rôles traditionnels de chacun, sortir davantage des sentiers battus. On l’a fait un peu dans les dernières années, on n’a pas tout mal, mais faudra faire bien plus. Et investir davantage évidemment. Rejeter certains réflexes protectionnistes aussi — parce qu’il y a de ça aussi, et pas que chez les petits acteurs (faut quand même pas le nier!).

Il faut urgemment réaffirmer que le numérique n’amène pas avec lui que des menaces. Qu’il représente aussi une extraordinaire opportunité pour la culture québécoise en général et pour le livre, en particulier. « Sauvons les livres», certes! Mais pas en le protégeant du numérique. Pour « sauver les livres », il faut le/se projeter dans ce nouvel espace avec davantage d’enthousiasme (ce qui n’est pas contradictoire pas une certaine prudence).

« L’édition numérique est maintenant devenue une réalité ». Il aura fallu cinq ans entre la mise en place de l’Entrepôt numérique par De Marque, en partenariat avec l’Association nationale des Éditeurs de livres (ANEL), pour avoir le plaisir de lire ça dans un grand quotidien québécois… c’est très long, trop long… Il va décidément falloir que les prochaines étapes se franchissent plus rapidement.

L’innovation et le livre

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Je me rends à Montréal en train ce matin pour une rencontre qui vise à faire avancer le dossier du livre numérique en milieu scolaire. Encore un salmigondis à démêler…

Entre deux gorgées de café je lis les réactions des uns et des autres aux décisions de Marie Laberge et d’Arlette Cousture de ne rendre disponibles les versions numériques de certaines de leurs œuvres exclusivement dans certains canaux de ventes — essentiellement leurs sites Web personnels et le iBookstore de Apple, dans le cas de Marie Laberge. Le Devoir, La Presse, blogues, réseaux sociaux… Il fallait bien s’en douter: c’est à travers le star system que le livre numérique finit par faire parler de lui…

Plusieurs s’étonnent de la violence du vocabulaire utilisé par certains (trahison, vraiment?). Personnellement, je suis moins surpris par la virulence des commentaires et des mots choisis que par la nature de certains des reproches qui sont formulés aux deux auteures.

On peut certes reprocher aux auteurs de manquer de vision pour la mise en marché des versions numériques de leurs œuvres (je le crois) ou d’être malhabiles au plan des communications (ça me semble indéniable). On peut aussi déplorer une forme de négligence à l’égard des bibliothèques, voire des librairies, mais est-ce que la « chaîne du livre » en est rendue à se sentir menacée par les maladresses de deux auteures, aussi populaires puissent elles être? Deux auteurs: une, deux. Pensons-y bien! Est-ce qu’on en est vraiment rendu là? J’espère que non!

Et je n’ai certainement pas envie de reprocher à Arlette Cousture et Marie Laberge d’oser quelque chose de nouveau… d’innover, même maladroitement… pas dans un milieu qui manque très souvent de goût pour l’innovation! Je n’ai pas envie de leur reprocher cela, même si je suis absolument certain qu’elles font toutes les deux une erreur dans les cas qui nous intéressent. Je suis d’ailleurs convaincu qu’elles le réaliseront bien assez vite. C’est inutile d’en faire tout un plat. J’ose même ajouter que nous pourrons éventuellement les remercier pour avoir fait la démonstration que ces approches ne sont pas les bonnes.

Le monde du livre est en profonde (et de plus en plus rapide) transformation. Il faut certes que ses différents acteurs « se serrent les coudes » et appeler chacun d’eux à adopter une vision « systémique » du marché — mais certainement pas au prix de condamner ceux et celles qui prennent le risque d’innover… même maladroitement.

Déplorer, peut-être. Dénoncer, à la limite. Mais condamner? Certainement pas! Ce n’est pas la bonne voie.

Ceux qui crient le plus fort devraient peut-être s’interroger sur les rapports qu’ils entretiennent avec l’innovation.

Innover dans un contexte comme celui-ci ce n’est pas un luxe, c’est une nécessité.

Au risque de se tromper, évidemment. Parce que ça fait inévitablement partie de la game.

La cité éducative comme projet de société (et les librairies dans tout ça?)

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Je l’ai dit hier, les points de vue de ceux qui sont en faveur d’une éventuelle réglementation sur le prix des livres neufs et de ceux qui sont contre cette idée me semblent tellement diamétralement opposés qu’ils m’apparaissent presque irréconciliables, du moins à cette étape du débat. Ils s’appuient pourtant sur un certain nombre de constats communs, à partir desquels il sera éventuellement possible d’élaborer un consensus ou de formuler des propositions alternatives quand aux actions qui devraient être entreprises pour soutenir le développement de la lecture et du domaine du livre.

Pour essayer de mettre en perspective ces différents points de vue, et de faire progresser la discussion, j’ai proposé que chacun précise dans quelle vision de la société ses prises de position s’inscrivent. À quel projet de société elles sont appelées à contribuer. Parce qu’il y a forcément un projet implicite derrière tout ça — il me semble.

Avant que la semaine ne recommence, et que les travaux de la commission parlementaire ne reprennent, je consacre quelques instants pour décrire, très succinctement (et donc avec beaucoup de raccourcis, pardonnez-moi) la vision — le projet de société — qui me guide depuis des années et en fonction duquel j’organise forcément une bonne partie de mes réflexions.

* * *

Je rêve de vivre dans une cité éducative (j’en parlais déjà en 2002, en 2003, en 2004) — un milieu de vie à l’échelle humaine où tout serait organisé de  manière de permettre à tous les citoyens d’apprendre quelque chose tous les jours. Apprendre quelque chose, qu’importe quoi, parce ce qui est important, dans ce contexte, c’est d’être en apprentissage.

Être en apprentissage, tous les jours, parce que c’est le meilleur moyen d’être heureux, bien sûr, mais aussi parce que cela m’apparaît de plus en plus nécessaire pour assurer l’équilibre d’une société moderne.

Parce qu’au rythme où les sociétés évoluent aujourd’hui — sous l’influence des changements technologiques, de la globalisation de l’économie, des défis écologiques, des flux migratoires, etc. — leur capacité d’adaptation est constamment mise à l’épreuve. Et pour pouvoir s’adapter continuellement, une société doit pouvoir compter sur des citoyens qui disposent d’une bonne ouverture d’esprit devant la nouveauté et qui possèdent un certain appétit pour l’innovation. Des citoyens qui ne sont pas fermés, d’emblée, à toute nouvelle proposition ou à une approche différente pour aborder un problème récurrent.

Or, être en apprentissage, c’est un projet personnel; c’est se projeter dans le futur; c’est accepter que demain sera un peu différent de ce qu’a été aujourd’hui; c’est imaginer la vie sous de nouveaux angles, avec une autre perspective; c’est accepter d’aborder positivement le changement; c’est fréquenter l’innovation.  Être en apprentissage, c’est cultiver, sur une base personnelle, des qualités qui sont de plus en plus nécessaires quand vient le temps de faire évoluer, collectivement, notre organisation sociale en fonction des défis auxquels nous sommes confrontés.

J’ose faire la relation: moins de gens en apprentissage = moins de gens à l’esprit ouvert = difficultés pour faire accepter de nouvelles façons de voir les choses = difficultés politiques accrues = problèmes sociaux de plus en plus aigus.

Pour que la cité éducative devienne réalité, il est absolument nécessaire de multiplier les contextes d’apprentissage. Il faut réinventer l’école, la décloisonner, lui retirer la responsabilité de tout ce qui peut être appris ailleurs pour qu’elle puisse se concentrer sur ce qui lui incombe vraiment (cela avait été l’objet d’un échange avec Michel Dumais, il y a quelques années). Il faut aussi stimuler les rencontres entre les citoyens, encourager la formation en milieu de travail, élargir la mission des lieux culturels et des événements (musées, théâtre, salles de spectacles, bibliothèques), inciter les entreprises à s’engager davantage dans leur communauté, inviter les médias à jouer un rôle pédagogique accru. Il faut inventer des contextes qui favorisent des rencontres entre les générations, entre les cultures et les religions. Avec l’idée, permanente, d’apprendre les uns des autres, chaque jour de l’année.

Ce projet de société n’est pas nouveau. Edgar Faure, Ivan Illich, Paolo Freire — et bien d’autres — l’ont décrit chacun à leur façon depuis longtemps. Je suis toutefois convaincu qu’il n’a jamais existé de meilleures conditions pour concrétiser cette vision.

* * *

C’est donc avec ce projet en tête que j’interprète les revendications actuelles du monde du livre et que j’analyse les différents points de vus exprimés à leurs sujets.

Avec la conviction que les librairies sont, comme les bibliothèques, chacune à leur façon, des composantes essentielles dans la réalisation d’une cité éducative. Non seulement parce qu’elles contribuent à la diffusion d’un grand nombre de livres qui ne trouveraient pas facilement leur chemin vers les lecteurs autrement (l’exemple de Un dimanche à la piscine à Kigali, de Gilles Courtemanche, donné par Pascal Assathiany à Il ne faut pas croire tout ce qu’on dit (il faut cliquer à 43:00) est très bon à cet égard), mais aussi (et peut-être surtout!) parce qu’elles sont aussi des lieux de rencontres importants au cœur de la cité. Des commerces dont la présence sur une rue principale multiplie le potentiel éducatif d’un quartier ou d’une ville et contribue ainsi à améliorer, concrètement, la capacité de la société à évoluer sereinement.

Dans cette perspective, la librairie est un commerce qui mérite évidemment une reconnaissance toute particulière — et des appuis qui tiennent compte de cette importance — qu’il s’agisse d’une librairie indépendante ou de la succursale locale d’une chaîne de librairies.

Il ne s’agit pas de privilégier un point de vue idéologique au détriment d’une analyse plus rationnelle de la situation du marché du livre. Il s’agit d’expliciter le référentiel de valeurs à partir duquel j’organise les différentes conclusions, parfois contradictoires, qui découlent de l’analyse des différents points de vue qui sont exprimés sur le sujet.

S’agit-il donc de sauver à tout prix les librairies parce que l’avenir du livre en dépendrait? À l’évidence, non. Il faut bien sûr souhaiter qu’elles puissent continuer à jouer un rôle actif dans la diffusion de la création éditoriale, mais il s’agit surtout, pour moi, de pouvoir compter sur elles pour bâtir cette cité éducative. Parce qu’elles ne seront pas, pour cela, remplaçables par les magasins grandes surfaces, qui sont généralement situées hors des milieux de vie et n’offre pas du tout le même potentiel éducatif, simplement parce que les livres y sont vendus au même titre que des chaussettes et sans aucune expertise particulière pour le faire.

Une vision idyllique de la librairie que tout cela? Peut-être un peu. Mais un très beau défi surtout. Le défi  pour les libraires de redéfinir de façon audacieuse leurs relations avec leurs milieux, en imaginant des rapports de complémentarité encore plus fort avec les bibliothèques (qui doivent aussi se réinventer — lire à ce sujet l’excellent texte relayé par Marie D. Martel), les lieux culturels, les écoles, les entreprises et l’ensemble de leurs communautés. En tirant évidemment profit des possibilités que représentent à cet égard l’avènement du Web et du livre numérique.

* * *

Je l’ai dit lors de mon passage à la Commission parlementaire (voir mon mémoire): je suis favorable à la réglementation du prix des livres neufs (selon les modalités proposées dans le cas des livres imprimés, et selon des modalités différentes, pour les livres numériques). Je le suis parce que je pense que c’est une mesure qui peut donner un bon coup de pouce aux librairies — avec notamment pour effet de leur donner un peu de temps pour s’engager encore un peu plus dans la voie de tous ces changements.

Est-ce que la réglementation du prix est une mesure suffisante quand on caresse de telles ambitions pour les librairies? Est-ce qu’elle permettra à elle seule à toute une industrie de faire face à tous les défis auxquels elle fait actuellement face? Évidemment pas! Mais il faut bien commencer quelque part, et rapidement.

Par conséquent, je me réjouirai, bien sûr, si on peut ajouter à cette cette mesure contraignante, dont je souhaite l’adoption, un ensemble d’autres mesures, plus positives, notamment pour valoriser la place de la librairie au coeur de la cité — comme un lieu de rencontre et un espace qui a le potentiel de stimuler l’apprentissage d’un grand nombre de citoyens.

Et au risque que mes lecteurs les plus réguliers me disent que je radote, je mentionne en terminant que le projet 826 Valencia, à San Francisco — et les nombreuses initiatives qui lui sont associées — me semblent particulièrement inspirants pour les libraires qui seraient à la recherche d’un peu inspiration dans le but accélérer un peu leur transformation.

Voilà donc, tel que je l’avais promis, la vision qui me guide quand je parle des librairies. Quelle est la vôtre?

On part de (trop?) loin…

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J’ai d’abord cru qu’il faudrait réagir aux arguments des opposants à une éventuelle réglementation du prix des livres neufs — selon des modalités qui restent à définir, rappelons-le, bien qu’il existe un consensus à cet égard au sein de l’industrie (pendant neuf mois, en permettant 10% de rabais, pour le livre papier et numérique — proposition que je nuance pour ma part en ce qui concerne le livre numérique, pour lequel je propose d’autres modalités).

Mais une semaine après le début de la commission parlementaire, je réalise que c’est peine perdue. Pas parce que les opposants sont tellement nombreux, ni parce qu’ils disposent de tribunes privilégiées, ni parce que leurs arguments sont trop forts ou trop faibles. Simplement parce que vu la nature des discours adoptés, on part tout simplement de trop loin pour se rejoindre quelque part avant la semaine des quatre jeudis.

Je pense maintenant qu’il faut changer d’approche si on veut que tout cela nous permette d’arriver à quelque chose et obtenir des résultats concrets.

Je (re)pars donc du constat qu’il y a un large consensus qui émerge des mémoires et des articles qui ont été publiés sur le sujet au cours des derniers jours:

  • L’analphabétisme demeure un problème au Québec
  • Il est essentiel de cultiver le goût de la lecture chez tous les citoyens
  • Il est nécessaire, pour cela, de rendre les livres plus accessibles
  • Et de préserver la diversité de la création éditoriale

C’est déjà pas pire… Un peu vertueux, sans doute, mais cela reste un bon de point de départ.

Alors, comment on fait pour éviter d’en rester à des vœux pieux et faire converger les discours des uns et des autres vers des actions concrètes? — avec des visées à court, moyen et long terme — en évitant le piège de ne rien faire parce qu’il n’existe pas de moyen pour tout régler d’un seul coup.

Certains affirment qu’il est essentiel de réglementer le prix des livres pour « donner un coup de pouce » aux librairies indépendantes parce qu’elles sont essentielles pour assurer une bonne diffusion à une grande variété de livres, faire connaître de nouveaux auteurs et offrir des conseils personnalisés aux lecteurs.

D’autres affirment qu’il faut au contraire favoriser par tous les moyens la concurrence pour favoriser une baisse du prix des livres et permettre ainsi à plus de gens d’acheter des livres.

Et plusieurs (sinon tous) affirment que le livre numérique a un rôle à jouer dans « ça », sans trop savoir comment — ou même pouvoir l’exprimer clairement.

Dans ce contexte, je me dis que si on veut avancer, il faudra que chacun fasse l’effort de mettre en perspective les affirmations qui apparaissent contradictoires en les situant dans un projet de société un peu plus large — auquel les observateurs du débat pourront plus facilement s’identifier, voire adhérer. Parce qu’on ne déploie assurément pas toute cette énergie, de part et d’autre, uniquement pour une question de prix des livres. Il y a plus, forcément… parce que ce serait beaucoup trop irrationnel… ça ne me semble pas possible.

Je vais donc essayer de donner l’exemple en décrivant dans un prochain texte la vision de la société qui éclaire ma position dans ce débat. Toujours avec l’idée de contribuer à susciter les échanges et de faire avancer la discussion.

Et si je reste seul à le faire… ben coudonc… ça m’aura au moins permis de mettre de l’ordre dans mes idées.

– – –

P.S. Inutile de me dire que j’ai une approche pour le moins idéaliste, voire romantique, du débat politique. Je suis bien conscient que la politique impose parfois aussi de jouer en coulisses et de retourner les coups — et je ne dis pas que je ne le ferai pas aussi — mais je refuse que ça se résume seulement ça!

Les bonnes manières

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Je l’ai dit hier après ma présentation, c’est un exercice très exigeant de passer en commission parlementaire.

En faisant le bilan de mon expérience, hier soir, je constatais à quel point ça été un bon exercice pour moi. Mon idée n’a pas changé en cours de route, mais j’ai lu de nouveaux arguments et j’ai dû faire l’exercice de trouver de nouveaux angles pour présenter mon point de vue.

C’est ainsi que j’ai choisi choisi d’organiser mon mémoire avec une perspective résolument économique. En exprimant d’entrée de jeu ma position et en l’expliquant de manière à essayer de rejoindre ceux qui ne partagent pas cette position. À quoi bon prêcher aux convaincus?

J’ai aussi assisté, à distance lundi et mardi et sur place, toute la journée hier, à presque toutes les présentations. C’est évidemment confortable d’entendre ceux qui vont dans le sens de sa position, mais c’est plus stimulant intellectuellement d’entendre les autres… ceux qui nous confrontent.

Globalement, je dois dire que je suis assez déçu des opposants à la réglementation. Je l’ai dit ailleurs, je pense que le débat actuel mérite de meilleurs opposants. Et, peut-être surtout, d’opposants qui se seront donné la peine d’approfondir leur connaissance de la réalité du monde du livre avant de lui faire la leçon du haut d’une tour d’ivoire. Ne serait-ce que comme une forme de respect et de considération pour ses acteurs.

Dans cette catégorie, la présentation de François Colbert, de la Chaire de gestion des arts Carmelle et Rémi-Marcoux, a atteint des sommets d’insignifiance. Sans doute un manque de préparation, Monsieur Colbert peut assurément mieux.

La présentation de Germain Belzile et de Vincent Geloso, de l’Institut Économique de Montréal, en fin de journée hier, était pour sa part tout simplement inacceptable. Je pense très sincèrement que ces messieurs ont été tellement brouillons, approximatifs et excessifs dans leur intervention et encore pire dans leurs réponses aux questions des parlementaires, qu’ils ont même desservi leur cause.

Tout le monde a le droit à son opinion. Je valorise les débats, et je l’ai dit, je trouve stimulant d’écouter les points de vue qui s’opposent au mien. Mais il y a des façons pour débattre et les bonnes manières y ont toujours leur place.

Je regardais la délégation de l’ALQ, assis à ma gauche dans le fond de la salle pendant la présentation de Belzile et Geloso et je souffrais avec eux. Je pense que je n’aurais pas pu accepter qu’on dise tellement d’âneries au sujet de ma profession et de ma réalité économique sans me lever pour crier mon indignation. C’était insupportable.

Amis libraires, vous méritez plus de respect.

J’ai mon idée sur la réglementation du prix des livres neufs. Je ne sais pas si c’est cette direction que prendra le gouvernement, ou si des solutions alternatives pourront être proposées pour tenter d’atteindre les mêmes objectifs, mais je sais, hors de tout doute que les libraires méritent plus de considération — même, et peut-être surtout, des opposants à la mesure proposée. Il faut le dire, haut et fort.

Dans un autre ordre d’idée, j’ai évidemment été déçu de constater que Nathalie Roy, députée de la CAQ membre de la Commission parlementaire Culture et Éducation, n’était pas présente hier matin — et qu’elle n’a donc pas entendu ma présentation. Françoise David n’était pas là non plus

J’étais d’autant plus déçu que Mme Roy ne soit pas là, que mon mémoire lui était d’une certaine façon encore un peu plus destiné qu’aux autres députés puisqu’elle est la seule à avoir officiellement exprimé son opposition à la réglementation, tout en assurant « qu’elle allait écouter les arguments des groupes qui se présenteront en commission parlementaire tout au long de la semaine ». Mais un contretemps, ça peut arriver, me suis-je dit. Et comme j’ai reçu des excuses pour cette absence, j’ai accepté de bon cœur.

Mais en réalisant ce matin que l’absence de Mme Roy à la commission parlementaire s’explique par sa participation à une conférence de presse pour commenter les sondages… je me dis que, décidément, il y a de bonnes manières qui se perdent au Québec.

Réglementer le prix des livres? Mon mémoire (et les suites).

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C’est fait. Présentation terminée. Je suis soulagé.

Il y a la théorie, il y a regarder la commission parlementaire à la télévision ou sur le Web… et il y a la réalité: c’est un exercice intense. Chapeau à tous ceux et celles qui se prêtent à l’exercice.

Tout ça pour dire que Je suis content du résultat.

Mon mémoire n’est pas parfait, la présentation ne l’était pas non plus (et le veston carreauté inadéquat devant les caméras… je sais!), mais de façon générale, je pense que je peux dire que c’est pas mal mission accomplie.

La mission? Disons plutôt les objectifs que je m’étais donnés:

  • faire un peu de pédagogie sur le livre numérique (non, c’est pas magique, ça ne coûte pas toujours « presque rien »)
  • rappeler que c’est un monde où presque tout reste à inventer — et qu’il faut des conditions favorables et du temps pour ça
  • formuler une proposition de réglementation du prix adaptée au livre numérique
  • offrir un point de vue sur l’industrie un peu plus positif et dynamique que ce qu’on avait pu entendre jusqu’à présent.

Je reviendrai évidemment sur certains éléments dans les prochaines heures ou les prochains jours. Le temps de décanter ça un peu plus.

Mais d’ici là, voici le mémoire que j’avais déposé hier soir en prévision de ce matin. C’est un document qui reste assez bref, mais qui est tout de même un peu plus long/complet que ce que j’ai pu prononcer dans les dix minutes qui m’étaient accordées avant les questions). Toujours avec l’intention d’élargir autant que possible la réflexion et de permettre à tous ceux qui le souhaitent d’y prendre part.

Il est ici: en format pdf et — surprise! — en format epub, dans le but de faciliter sa lecture sur une liseuse ou une tablette — cela grâce à l’aimable proposition de Jimmy Gagné, de Studio C1C4. Merci Jimmy!

À suivre…

– – –

Mises à jour:

22 août: Les bonnes manières

25 août: On part de (trop?) loin

26 août: La cité éducative comme projet de société (et les librairies dans tout ça?)

Voir aussi:

Une série de textes qui a précédés la rédaction du mémoire.

Pourquoi règlement quand on peut subventionner

Fin prêt (ou presque)

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Dernières journées de vacances. Période de rédaction.

Je viens donc tout juste de terminer le texte que je présenterai à titre de mémoire, mercredi prochain, devant la Commission culture et éducation, dans le cadre des auditions publiques sur le document intitulé : «Document de consultation sur la réglementation du prix de vente au public des livres neufs imprimés et numériques». Une dernière relecture demain matin et peut-être quelques ajustements. Je le publierai ensuite ici mercredi en début d’après-midi, après en avoir fait la présentation aux députés membres de la commission.

Le titre du mémoire devrait être: Réglementer le prix des livres numériques pour protéger la concurrence et stimuler l’innovation. [Mise à jour: ce sera finalement Réglementer le prix des livres numériques pour stimuler la concurrence et l’innovation dans un marché encore naissant].

Je pense que c’est un document qui ne comportera pas de grandes surprises pour ceux et celles qui ont lu mes réflexions préparatoires:

L’art de réglementer

Réglementer le prix des livres? Contexte.

Réglementer le prix des livres? L’édition.

Réglementer le prix des livres? Le gros mot.

Réglementer le prix des livres? Une spécificité du numérique.

Réglementer le prix des livres? Pourquoi.

…ainsi que les réponses que j’ai formulées à la suite de certains commentaires, notamment ici et .

Le fil conducteur sera sans doute un peu différent, mais sur le fond… je défendrai évidemment les mêmes idées. Je n’ai pas changé d’avis au cours des dernières heures!  ;-)

Retour au boulot demain matin (je devrais dire ce matin, à l’heure qu’il est)… pour une semaine qui s’annonce des plus intéressantes.

Mise à jour: le mémoire est ici…

C’est l’État qui a payé, ça devrait être gratuit! (vraiment?)

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Hum…

Article intéressant dans Le Devoir de ce matin pour présenter Usito, « le premier dictionnaire du français au Québec entièrement dématérialisé».

Clin d’oeil: j’ai bien rit en lisant la juxtaposition de la photo et de la citation de la directrice de publication, Hélène Cajolet-Laganière. Une photo prise entre deux rayonnages de dossiers plein de papiers et cette phrase: « c’est la première fois dans la francophonie qu’un dictionnaire est produit dans un environnement entièrement numérique ». Mieux, plus loin dans le texte: « Nous travaillons dans un univers sans papier ». Mais bon, je comprends ce qu’on voulait dire, et ce sont des choses qui arrivent… ;-)

Cela dit, ce n’est pas ça qui a attiré mon attention. C’est plutôt le passage dans lequel le journaliste formule un commentaire de nature économique:

« Au plus fort, une trentaine de personnes ont travaillé sur l’ouvrage, qui a nécessité environ 10 millions de dollars, que de l’argent public. Alors, pourquoi faire payer les abonnements (jusqu’à 60 $ pas année), d’autant plus qu’Usito utilise des logiciels libres ? »

Parce que le dictionnaire a été payé par de l’argent public, il faudrait qu’il soit gratuitement accessible… et à plus forte raison parce qu’il utilise des logiciels libres.

L’État paie pour concevoir le dictionnaire. On le met en ligne. Et hop: comme par magie, ça ne coûterait plus rien pour le faire connaître, pour continuer à le faire évoluer, pour maintenir son infrastructure, pour assurer le support aux utilisateurs. Et c’est bien connu, les développeurs informatiques qui travaillent à partir de logiciels libres le font toujours bénévolement… De la magie, je vous dis!

Je ne dis pas ça pour me moquer, j’utilise seulement cet extrait comme un exemple des raisonnements étriqués qu’on nous sert parfois quand il s’agit de l’économie de l’immatériel — en particulier dans le monde de l’édition, mais pas seulement. J’aime beaucoup Stéphane Baillargeon… mais sur ce coup… disons que…

Je n’ai pas encore utilisé ce dictionnaire. Je n’en sais pas plus à son sujet que ce que l’article nous en apprend. Mais je sais que cela ne coûtera pas rien d’en assurer l’existence dans les prochaines années. Et je ne vois pas pourquoi il faudrait déplorer que ceux et celles qui choisiront de l’utiliser aient à contribuer à ces coûts.

Rappelons-nous toujours qu’il n’y a rien de vraiment gratuit. Et ce n’est pas parce que l’État initie un projet (cela fait d’ailleurs partie de son rôle) qu’il faut qu’il en assume éternellement l’ensemble des coûts.

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Photo: extrait d’une œuvre de Mark Bradford.

Réglementer le prix des livres? Pourquoi.

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« Ta réflexion est intéressante… je n’ai [maintenant] rien contre la réglementation, mais je n’ai rien pour non plus… »

Ok — apparemment je n’ai pas trop mal expliqué pourquoi la réglementation du prix des livres numériques ne serait pas la fin du monde (en tout cas certainement pas celle de la concurrence, ni celle de l’innovation — comme certains l’avancent), mais je n’ai pas encore assez bien expliqué qu’est-ce que ça pourrait apporter de positif et pourquoi ça me semble nécessaire. Je vais donc essayer de préciser…

Et je commence pour ça en rappelant de quoi est fait le processus d’édition d’un livre.

C’est un processus qui commence avec la sélection d’un texte par un éditeur, parmi l’ensemble de tous ceux qu’il reçoit. Un choix qui se fait généralement sur la base de sa qualité. Il se poursuit avec l’accompagnement de l’auteur pour perfectionner son texte. Il se continue avec la mise en forme du livre pour donner envie aux lecteurs potentiels de le lire et qui pourra, selon le cas, être imprimé ou numérique (ou, de plus en plus souvent, les deux). L’éditeur est aussi parfois un incubateur d’idées: il élabore des projets d’édition pour lequel il trouve par la suite des auteurs. Le processus repose aussi sur l’existence d’un réseau de diffusion organisé, capable de porter à l’attention de ces lecteurs l’existence d’un nouveau livre— ce qui suppose une connaissance des livres, des lecteurs, des dynamiques de marché et de l’environnement culturel. Ce sont ces savoirs faire qu’il me semble nécessaire de préserver — et de valoriser — à travers tous les bouleversements qui sont actuellement en cours dans le monde du livre. Sans pour autant nier qu’il existe aussi des façons alternatives de publier un livre sans devoir passer par un éditeur, sachant que le monde du livre est même, à cet égard, en avance sur bien d’autres marchés — notamment celui de la musique.

Il s’agit d’un ensemble de savoirs faire qui a évidemment un coût, dont il est nécessaire de tenir compte lorsqu’on veut assurer la diffusion des œuvres qui auront bénéficié de ce processus. Il est important d’être conscient qu’on trouve parmi ces œuvres la majorité de celles dont la qualité — après édition — donnera forme à notre littérature nationale. C’est aussi parmi ces œuvres que l’école puisera le plus souvent les textes grâce auxquels on pourra développer le goût de la lecture chez les enfants (et c’est évidemment ça qui reste la clé de l’affaire: le goût de la lecture!). Le processus d’édition contribue aussi largement à la circulation des idées — qui demeure, encore aujourd’hui (et peut-être plus que jamais!) une pierre d’assise de la démocratie.

Parce qu’ils sont aussi essentiels, il nous appartient collectivement de voir à ce que ce soit économiquement viable de mobiliser ces savoirs faire — même (et peut-être encore plus) dans un environnement où le numérique occupe une place croissante. Il faut que les éditeurs puissent toujours compter sur un réseau de diffusion vigoureux, dont l’efficacité leur permettra d’assumer les risques financiers associés à leurs projets de publications. Sans cette conviction, ils ne prendront évidemment pas le risque de les publier — et de nombreux auteurs qui auraient autrement pu bénéficier de l’aide d’un éditeurs seront laissés à eux mêmes. Et si le réseau de diffusion ne devient efficace que pour certains types de livres, alors la tentation sera grande de ne publier que ce types de livres — avec pour effet une diminution progressive dans la diversité éditoriale.

Cela peut sembler théorique, mais c’est bel et bien cela qu’on peut déjà observer à mesure que le marché se concentre, tant pour les livres imprimés que pour les livres numériques. Plus les ventes sont le fait d’un petit nombre de points de vente — et qui sont de plus en plus gigantesques — plus la pression est forte pour que les éditeurs ne produisent que des livres du type de ceux qui se vendent très bien à ces endroits. Les éditeurs qui publient d’autres type de livres voient alors leur santé économique se dégrader à mesure que s’amenuise leur capacité à entrer en contact avec les acheteurs de livres et les lecteurs. Il y bien sûr de nouvelles approches à développer pour rejoindre les lecteurs — je ne nie pas que tous les acteurs ont la responsabilité de s’adapter à ces nouvelles réalités — mais il ne faut pas croire qu’Internet est, en lui-même, automatiquement un moyen de diffusion de masse. Même Fifty Shades of Grey a dû profiter des savoirs faire éditoriaux pour obtenir le succès commercial qu’on lui connaît.

On pourrait bien sûr croire que le fait que les géants se spécialisent de facto dans ce qui correspond aux bestsellers ouvre la possibilité pour de plus petits acteurs de se consacrer aux marchés de niche. En théorie, c’est vrai. Mais dans la réalité, c’est rendu extrêmement difficile — en particulier pour le livre numérique — compte tenu de l’enfermement technique sur laquelle repose la stratégie des géants. En attirant les clients avec de fortes promotions sur un nombre très restreint de publications, et en s’assurant que l’appareil de lecture qu’ils auront initialement choisi ne leur permettra pas, en pratique, d’acheter chez les concurrents, les géants font, dans les faits, tout ce qui est possible pour empêcher les marchés de niche de voir le jour. Peut-on d’ailleurs leur reprocher, puisque les règles du jeu leur permettent de le faire?

Les géants sont d’autant plus forts dans leur position dominante qu’advenant qu’un indépendant s’avise de vouloir leur ravir des clients en pratiquant des prix inférieurs, ils pourront de toute façon les écraser en vendant à un prix encore plus bas. Aussi longtemps qu’il le faudrait. Quitte à perdre de l’argent sur ces livres qui, de toute façon, ne représenteront toujours qu’une toute petite partie de leurs revenus. La concurrence est, dans ce contexte, pour le moins inégale, voire injuste.

C’est aux effet de cette concurrence inéquitable que devrait d’abord et avant tout tenter de répondre un projet de réglementation. Et réglementer le prix des livres pour empêcher une trop vive concurrence sur cette seule base, est probablement le moyen le plus efficace de contribuer à rééquilibrer les choses à l’avantage des plus petits acteurs — dont l’existence est nécessaire pour assurer à la diversité et à la vigueur du réseau de diffusion et la diversité de la production éditoriale. Et franchement, une réglementation bien conçue ne devrait pas empêcher les consommateurs de mettre de la pression sur les éditeurs, afin qu’ils pratiquent des prix plus bas s’ils le peuvent. Pas plus qu’elle ne devrait empêcher les éditeurs d’avoir une stratégie de prix dynamique— qui pourrait aller jusqu’à le faire varier au fil des jours ou des semaines — dans la mesure où c’est fait de façon équitable pour tous les points de vente : une chose difficile pour l’imprimé, mais tout à fait réaliste pour les livres numériques.

De ce point de vue, la réglementation du prix des livres n’a pas pour but de protéger coûte que coûte les acteurs actuels du monde du livre. Au contraire, la réglementation doit avoir essentiellement pour objectif de stimuler l’apparition d’un plus grand nombre et d’une plus grande variété de points de vente — qui pourront de mieux en mieux répondre à la diversité des besoins et mieux rendre compte de la diversité de l’offre éditoriale. Il s’agit en réalité de permettre à la concurrence de s’exprimer convenablement — et de diminuer le risque pour les entrepreneurs qui souhaitent entrer dans ce marché — comme éditeur ou comme libraire. Sans compter que cela pourra aussi consolider un ensemble de savoir faire qu’il nous a fallu, collectivement, plusieurs décennies à bâtir. C’est d’ailleurs ce que j’exprimais dans le texte que j’ai écrit (m.à-j. du 3 janvier 2014: je constate que le texte n’est plus en ligne: je le recopie donc ci-dessous) pour la campagne Nos livres à juste prix: il faut créer des conditions économiques qui favorisent l’investissement plutôt que la spéculation.

C’est donc parce que je pense que la réglementation des prix va contribuer à créer un contexte plus dynamique pour la commercialisation des livres numériques (et imprimés) que j’y suis favorable. Parce que cela me semble une condition nécessaire pour assurer une saine diversité éditoriale.

C’est parce que je crois que la concurrence entre les petits et les géants sera plus équitable — et parce que cela favorisera une concurrence basée sur la qualité du service plutôt que sur les prix.

Parce qu’on forcera ainsi les géants à être ingénieux (à innover) pour aller chercher de nouveaux clients plutôt que de simplement offrir des baisses de prix ponctuelles sur les bestsellers afin les convaincre d’acheter leur appareil de lecture — un Kindle, un iPad, etc. — ce qui aura pour effet d’isoler ces consommateurs du marché, et donc de la concurrence, pendant des mois, voire des années, et permettra de vendre éventuellement les prochains livres un peu plus cher.

C’est donc, paradoxalement, parce que je crois vraiment dans l’économie de marché et dans la concurrence que je pense qu’il faut réglementer le prix des livres numériques. Parce que pour qu’un marché offre des conditions favorables à l’innovation et qu’il puisse se développer dans l’intérêt des consommateurs, il faut éviter qu’il soit indûment dominé par un oligopole. C’est la base de l’économie de marché. Et c’est d’ailleurs ce qui fait que j’ai de la difficulté à comprendre la détermination d’une certaine droite économique à s’opposer à l’idée d’une réglementation du prix des livres… et, cela, avant même d’en discuter les éventuelles modalités.

Alors, qu’est-ce qu’on a donc à perdre en réglementant le prix des livres? Et celui des livres numériques, en particulier? Quels sont les risques? Je n’y vois que des avantages potentiels — qui, dans le pire des cas, ne se matérialiseront pas.

Il me semble que si on veut éviter les conséquences déjà observées ailleurs en l’absence de réglementation, on a tout à gagner en expérimentant cette façon de réguler un marché qui est aussi essentiel pour l’économie et pour la culture québécoise.

D’autant plus que chaque fois que les nouveaux géants du monde du livre ont été confrontés à l’obligation de respecter des prix déterminés par les éditeurs, ils ont démontré qu’ils étaient prêts à s’y conformer… et sans compter qu’ils s’engagent déjà, volontairement, à respecter les prix de vente déterminés par les auteurs qui optent pour s’autoéditer par leurs bons soins (vrai, vrai, aussi incroyable que cela puisse paraître).

Alors, qu’est-ce qu’on a à craindre? C’est à votre tour de m’expliquer.

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Texte précédent: Réglementer le prix des livres? Une spécificité du numérique. (prenez aussi le temps de lire les réactions sous le texte)

M.à-j. du 3 janvier 2015: je reprends ci-dessous le texte écrit pour la campagne « noslivresajusteprix.com» puisque le site a été retiré du Web.

—/ début /—

ENTRE CULTURE ET SPÉCULATION

On évoque souvent la chaîne du livre. Je préfère parler d’un écosystème. Cela rend mieux compte des relations d’interdépendance qui unissent ses principaux acteurs.

Auteurs, éditeurs, diffuseurs, distributeurs et libraires ont toujours été des alliés objectifs dans la promotion de la création littéraire. Les succès des uns sont tributaires du succès des autres. C’est ce qui fait que le marché du livre peut se développer de façon durable.

Si dans le cas du livre imprimé, la complexité logistique et les coûts associés à l’impression et à la manipulation des livres évitaient généralement les comportements excessifs d’acteurs isolés (encore que…), avec le livre numérique on s’aventure dans le domaine de l’intangible — un monde où on voit très souvent les commerçants se transformer en simples spéculateurs financiers.

Spéculer, c’est gambler. C’est jouer. C’est prendre des risques. C’est accepter de perdre neuf fois, si on pense qu’on peut gagner une seule fois… si elle peut être assez grosse. Spéculer, c’est miser sur le tout ou rien, sur le court terme, sur le chacun-pour-soi. C’est le contraire d’investir dans le développement de quelque chose. C’est le contraire de la culture.

Il y a de très grands gamblers qui se sont invités dans le monde du livre au cours des dernières années. Ils sont très bons. Ils proposent des services innovateurs que les consommateurs apprécient. Apple, Amazon, Kobo, Google et les autres peuvent certainement aider au développement du marché du livre et à la diffusion de la création littéraire d’ici, partout dans le monde. Il faut apprendre à jouer avec eux, mais il ne faut pas être naïfs non plus. Ce sont des gamblers et ils ont de l’argent plein les poches.

Aux cartes, il est important d’établir clairement les règles du jeu quand on accueille de nouveaux joueurs à notre table. Ça relève de la courtoisie et ça assure la bonne entente.

La règle de base, ici, ce doit être que le prix du livre numérique ne peut pas être déterminé par les gamblers parce que l’histoire montre très clairement que cela se fait généralement au détriment de ceux qui assument les coûts de la création et qui investissent durablement dans le développement de la plus importante de nos industries culturelles.

De mon point de vue, il est encore plus urgent et plus indispensable de réglementer le prix du livre numérique que de le faire pour le livre imprimé. C’est dire…

P.-S. Et à ceux qui pourraient vous dire que c’est scandaleux d’imposer aux détaillants un prix de détail déterminé par l’éditeur, il faut rappeler que tout le marché des « apps » pour iPhones, iPad et autres tablettes et téléphones intelligents s’est précisément structuré de cette façon… et qu’ils semblent très bien s’en accommoder puisqu’il s’agit d’une des principales sources de profit pour l’industrie informatique. N’ayons donc pas peur de leur déplaire en se tenant debout.

—/ fin /—

Réglementer le prix des livres? Une spécificité du numérique.

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On ne peut pas réfléchir à la réglementation du prix des livres numériques comme à celle des livres imprimés. La dématérialisation a des effets dont il est essentiel de tenir compte.

Parmi ces effets: le passage de la fidélisation à la captivité des consommateurs.

En effet, si le fait d’acheter un livre imprimé chez Costco ne m’empêche pas d’acheter le prochain à la Librairie Pantoute sur la rue Saint-Joseph, ou chez Archambault à la Place Sainte-Foy et la semaine suivante chez Renaud Bray à la Place Laurier… ce n’est pas aussi simple dans l’univers numérique.

Pour garder un client, ceux qui vendent des livres imprimés doivent offrir continuellement des avantages: de meilleurs prix en permanence, des événements en magasin, des cartes de fidélisation, etc. Autrement, ce client peut aisément changer de commerce. C’est l’essence même de la concurrence — et c’est très bien ainsi.

C’est une concurrence qui coûte cher aux commerçants et qui ne peut sans doute pas être menée simultanément sur tous les fronts (prix, nature et qualité du service, etc.) — ce qui peut plaider en faveur d’une réglementation du prix — mais ce n’est pas ce qui est au cœur de ma réflexion ici. C’est le cas du livre numérique qui m’intéresse.

Dans le cas du livre numérique, il faut tenir compte du fait que la stratégie des géants consiste à vendre dans un premier temps un appareil de lecture — un Kindle, un iPad, un Kobo Reader, par exemple — à partir duquel le consommateur devra ensuite faire l’ensemble de ses achats de livres numériques. Parce que ce sera plus simple, mais aussi parce que les achats faits ailleurs, ne se retrouveraient pas (ou pas facilement) dans leur appareil de lecture.

De cette façon, une fois la première vente faite (celle de l’appareil — dans un marché d’équipements électroniques), l’ensemble de toutes les autres ventes (de livres numériques) devraient normalement suivre, et, ce, pour toute la durée de vie de l’appareil… et même bien au-delà, parce que dans la majorité des cas, le compte client et l’ensemble des achats réalisés resteront de facto liés à l’utilisation de cet appareil ou d’un appareil semblable — de la même entreprise.

Ainsi, plus besoin de fidéliser les consommateurs — et il n’y a pas plus du tout la même pression pour offrir les meilleurs prix — puisque ceux-ci sont captifs d’un environnement commercial quasiment fermé.

Il existe dans certains cas des façons — parfois très complexes — pour libérer les livres numériques de l’appareil qu’on a initialement acheté, cela reste pratiquement impossible pour la très large majorité des consommateurs.

Je ne reproche certainement pas cette stratégie — très efficace! — aux géants qui ont les moyens de commercialiser des appareils de lectures — d’autant que ceux-ci sont généralement très bien faits et répondent très bien aux besoins d’un grand nombre de lecteurs. Mais il faut être conscients que parce qu’il est aussi dépendant d’appareils de lecture essentiellement fermés, le marché du livre numérique est un marché fondamentalement différent de celui du livre imprimé.

Il faut donc faire attention aux raisonnements qui semblent s’appuyer sur « le gros bon sens » pour affirmer que les prix des livres numériques seront plus bas s’ils n’y a pas de réglementation du prix du livre. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela ne va pas de soi.

Pour que cela soit vrai, il faudrait aussi que l’ensemble des appareils de lectures soient interopérables — pour que les consommateurs puissent acheter les livres qu’ils désirent dans le commerce de leur choix et, cela quel que soit l’appareil qu’ils ont choisi — ce qui est généralement loin d’être le cas!

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Réglementer le prix des livres? Le gros mot.

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Il y a des mots qui suscitent des réactions spontanées. Des mots épouvantails. De gros mots. Réglementation en est un. Les premières réactions à mes textes des derniers jours l’illustrent bien.

Textes précédents:
Réglementer le prix des livres? Le contexte.
Réglementer le prix des livres? L’édition.

Or, s’il est un mot qui peut faire référence à des réalités bien différentes, c’est bien celui-là! Il peut y avoir toutes sortes de réglementations: des drastiques et des plus souples, des générales et des spécifiques, des permanentes et des transitoires, des protectionnistes et des sécuritaires, des bien conçues et des mal foutues. Sauf pour des idéologues, la réglementation n’est pas un mal en elle-même — c’est plutôt de la nature d’une éventuelle réglementation dont il convient de débattre.

Or, de quoi parle-t-on dans le cas présent?

« Cette mesure [réglementer le prix de vente au public des livres neufs] consiste à fixer, pendant une période déterminée, le prix de vente au public des nouveautés afin que le même livre soit obligatoirement vendu au prix établi par l’éditeur ou l’importateur par tous les détaillants, y compris ceux pratiquant la vente en ligne, avec la possibilité d’un escompte autorisé. »

Il ne s’agit donc pas de déterminer un seul prix pour tous les livres, ni d’assurer un prix minimal pour tous les livres, ni même d’empêcher certains rabais sur les livres.

Il ne s’agit pas non plus d’empêcher la compétition entre les détaillants, le prix n’étant pas la seule dimension dans la compétition que peuvent se livrer des commerces — loin de là! La nature et la qualité du service, notamment, sont aussi des variables déterminantes.

À titre d’exemple, la loi française — dite « du prix unique » — prévoit que pendant les deux années qui suivent la parution d’un livre imprimé, celui-ci aura le même prix, déterminé par l’éditeur, dans tous les points de vente, sous réserve du droit que conservent les détaillants de consentir à leur client un rabais de 5%. Quelles seraient ces variables (deux ans, cinq pour cent) — cela reste à voir.

Si pour les livres imprimés il est difficile d’envisager autre chose qu’un prix fixe pour une période de temps prédéterminée, je crois personnellement que dans le cas du livre numérique, le principe fondamental sur lequel devrait s’appuyer la réglementation est que le prix doit être fixé par l’éditeur et être identique dans tous les points de vente — tout en gardant plus de souplesse pour d’éventuelles variations du prix.

Ce type de réglementation a essentiellement pour but d’empêcher les détaillants d’utiliser certains livres — les bestsellers — comme produits d’appel, une stratégie qui peut aller jusqu’à vendre des livres « à perte » afin d’attirer des clients en magasin, ce qui n’est généralement pas possible pour les plus petits détaillants. Et comme les bestsellers représentent une part de plus en plus importante des ventes de livres, cette pratique draine la valeur du marché vers des détaillants qui misent très fortement sur les bestsellers mettant en péril l’existence de ceux qui répondent bien à d’autres besoins.

Le type de réglementation dont on parle incite les détaillants à déplacer la concurrence sur la nature et la qualité de leurs services plutôt que de favoriser une simple course au prix le plus bas. Rien là pour nuire aux futures innovations. Rien non plus pour empêcher « quelqu’un de partir son propre site avec une campagne marketing brillante », pas plus que pour nuire à l’apparition de détaillants « qui pourraient répondre à des marchés de niches » — à plus forte raison pour le cas du livre numérique.

La réglementation dont on parle devrait, au contraire, favoriser l’apparition de ces nouveaux acteurs — en leur évitant la concurrence déloyale de joueurs dont la plus grande force serait d’avoir la capacité de perdre de l’argent plus longtemps qu’eux.

Alors, réglementation, un gros mot?

Certainement pas une idée qui s’oppose à l’existence de la concurrence, à la stimulation de l’innovation et à l’émergence de nouveaux acteurs en tout cas!

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Réglementer le prix des livres? L’édition.

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Je reprends ma réflexion aujourd’hui en répondant à une question qui m’a été adressée hier après-midi par Mario Asselin:

Une de tes prémisses Clément : « Il faut d’abord que celui-ci [le livre numérique ] soit écrit, édité et diffusé… ». Je comprends pour “écrit” et “diffusé”, mais pour “édité” ? Pourquoi faut-il absolument qu’un livre numérique soit édité ? »

Cela soulève la question, fondamentale, du rôle de l’éditeur.

Il existe bien sûr de plus en plus de moyens pour l’auteur d’un texte d’en faire lui-même la diffusion — particulièrement sous forme numérique. Il y a de plus en plus de plateformes d’auto-édition ou d’édition à compte d’auteur (des termes qui sont souvent utilisés pour décrire des réalités assez différentes). Et c’est très bien ainsi. C’est une excellente chose que les idées puissent circuler librement, de plus en plus facilement.

Ce n’est toutefois pas cela qui requiert mon attention dans la présente réflexion.

Ce qui m’intéresse ici c’est le processus, généralement plus exigeant, dans le cadre duquel un auteur soumet un manuscrit à un éditeur — qui le sélectionne pour sa qualité parmi l’ensemble de ceux qu’il reçoit, qui accompagnera l’auteur pour perfectionner l’oeuvre, lui donner une forme (titre, couverture, esthétisme, matériaux, formats, etc.), planifier sa diffusion, prendre la responsabilité du respect des droits de l’auteur et de la rémunération qui y sera associée. Dans un tel contexte, c’est l’éditeur qui assume les risques financiers associés à la publication de l’oeuvre, pas l’auteur. C’est un processus qui n’est pas lié au support imprimé. Il existe déjà des éditeurs qui diffusent seulement en format numérique (qui devront éventuellement être mieux reconnus).

Je crois que ce processus est important — même nécessaire — pour assurer la qualité de la production éditoriale. Le regard que portent les éditeurs sur le travail des auteurs, les choix éditoriaux et les investissements qu’ils font dans le but d’assurer la production et une diffusion adéquate des oeuvres contribuent activement à donner forme à une production éditoriale nationale riche et diversifiée.

Je ne nie pas qu’il puisse y avoir de plus en plus d’oeuvres diffusées sans édition préalable — et je me réjouis que les auteurs qui souhaitent adopter ce circuit puissent le faire de plus en plus facilement, avec des outils et des plateformes de diffusion de plus en plus simples et plus puissantes.

Il n’est donc pas absolument nécessaire qu’un livre numérique soit édité (un livre imprimé non plus d’ailleurs!) — mais il m’apparaît indispensable de préserver (mieux : d’investir!) pour s’assurer de préserver la capacité des auteurs, des éditeurs et des diffuseurs (parmi lesquels les libraires) à collaborer dans un contexte qui demeure économiquement viable pour les uns et les autres.

Cela dit, je pense qu’il faut reconnaître que les revendications du milieu du livre en faveur d’une réglementation du prix des livres neufs — et les travaux de la commission parlementaire qui doit les étudier — ne concernent pas tous les textes et tous livres. Elles visent à maintenir au Québec des conditions favorables à la production des livres pour lesquels un éditeur se porte garant de l’oeuvre qu’il choisit de publier. D’autres forums devront éventuellement s’intéresser aux enjeux associés à l’auto-édition et à l’édition à compte d’auteurs.

J’espère que la commission prendra le temps de bien définir son champ d’études — pour le limiter aux livres édités — parce que nous courrons autrement le risque de voir ses travaux se perdre dans des considérations qui ne nous permettraient pas de répondre adéquatement aux enjeux qui sont à l’origine de ses travaux.

Je poursuivrai ma réflexion plus tard aujourd’hui ou demain en répondant aux questions de Gilles Herman et de Youri Chassin sur mon texte d’hier.

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Réglementer le prix des livres? Contexte.

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Je l’ai dit il y a quelques jours, je vais utiliser mon blogue dans les prochains jours pour réfléchir publiquement à la question de la réglementation du prix du livre — cela, dans le contexte où je suis invité à intervenir, le 21 août prochain, dans le cadre d’une commission parlementaire qui sera entièrement consacrée à cette question.

Pour bien situer ce sur quoi il convient ici de réfléchir, il faut savoir que les travaux de la Commission s’appuient sur un document de consultation dans lequel le gouvernement du Québec précise ses intentions, dont voici quelques extraits de l’introduction (les intertitres sont de moi):

Au sujet du contexte:

« Si, ces dernières années, l’avènement du numérique, l’essor de la vente en ligne et l’évolution du contexte concurrentiel se sont avérés d’indéniables vecteurs d’innovation et de concertation, ils ont aussi représenté des défis considérables pour l’écosystème et l’économie du livre.

« C’est dans ce contexte, et dans l’optique d’en réguler les effets que la perspective de réglementer le prix de vente au public des livres neufs est réapparue au Québec.

Au sujet de la nature de la réglementation qui sera étudiée:

« Cette mesure consiste à fixer, pendant une période déterminée, le prix de vente au public des nouveautés afin que le même livre soit obligatoirement vendu au prix établi par l’éditeur ou l’importateur par tous les détaillants, y compris ceux pratiquant la vente en ligne, avec la possibilité d’un escompte autorisé. »

Au sujet du besoin auquel répondrait cette réglementation:

« Cette réglementation est réclamée par le milieu du livre qui dit vouloir ainsi prémunir la chaîne du livre, et plus particulièrement les librairies économiquement fragiles, des effets de la concurrence et de la vente à rabais des best-sellers sur le réseau de diffusion du livre et sur la bibliodiversité, c’est-à-dire la nécessaire variété des livres mis à la disposition des lecteurs. »

Au sujet de l’objectif du gouvernement du Québec:

« …le gouvernement du Québec souhaite évaluer, en commission parlementaire, la pertinence de réglementer le prix de vente au public des livres neufs imprimés et numériques.»

* * *

La table ayant été ainsi dressée, je prévois pour le moment bâtir mon intervention autour des idées suivantes:

Mon intervention portera spécifiquement sur le livre numérique — c’est ce sur quoi je pense que mon point de vue peut être le plus utile à la Commission.

Je souhaite adopter un point de vue plus pédagogique qu’idéologique — je pense que le fonctionnement du marché du livre numérique est mal compris et que cela nous entraîne parfois dans des raisonnements inadéquats.

Il ne faut pas perdre de vue que livre numérique est encore aujourd’hui, le plus souvent, la forme numérique d’un livre d’abord publié en papier — mais que ce ne sera pas toujours le cas.

Il ne faut pas perdre de vue que pour qu’un livre puisse être acheté, il faut d’abord que celui-ci soit écrit, édité et diffusé — il est par conséquent essentiel de s’assurer qu’il existe des conditions propices à chacune de ces étapes.

Qu’il prenne une forme imprimée ou numérique, un livre n’est pas seulement un produit de consommation — c’est aussi une œuvre, une manifestation culturelle et une forme importante sur laquelle s’appuie la liberté d’expression.

C’est la capacité de diffusion des livres qui me semble la plus mise en danger dans le contexte du numérique — parce que la diffusion ne peut se limiter à « rendre disponible », il est aussi indispensable de cultiver la capacité de faire connaître, de mettre en valeur, et de rendre effectivement accessible.

Pour cela, il est essentiel de pouvoir compter sur un réseau de points de ventes étendu, dynamique et varié — capable de rendre compte de la diversité de la production éditoriale nationale et internationale.

Or, le fonctionnement du marché du livre numérique entraîne actuellement le risque qu’il n’existe bientôt plus que trois ou quatre très grands détaillants qui feraient, ensemble, l’essentiel des ventes de livres numériques — et dont les choix pourraient peser très lourd sur la possibilité d’un livre d’être porté à l’attention des lecteurs / des acheteurs — voire même d’être édité.

Il ne faut pas pour autant adopter une position caricaturale qui ferait d’Amazon, Apple, Kobo, etc. de méchants géants — je pense qu’il faut plutôt les considérer comme des acteurs superefficaces, qui répondent très bien à certains besoins des consommateurs, et qui réalisent leur plan d’affaires, dans le cadre des règles qui sont en vigueur dans chaque marché — règles qu’il nous revient d’établir dans notre marché, en fonction de ce qu’on croit important / des valeurs qui nous animent (qu’il faut prendre le temps d’expliciter).

J’ai personnellement la conviction qu’il faut réglementer le prix du livre parce que je pense que la diversité de la production éditoriale est une valeur essentielle, tant d’un point de vue culturel qu’économique — voire même d’un fonctionnement démocratique de la société.

Bien que ce ne soit vraisemblablement pas leur préférence, Amazon, Apple, Kobo, etc. acceptent évidemment de se conformer aux diverses formes de réglementation sur le prix des livres neufs — imprimés et/ou numériques — là où elles existent.

La question reste de savoir de quelle façon réglementer et comment éviter les éventuels inconvénients qui pourraient être associés.

Je poursuivrai la réflexion à ce sujet demain.

N’hésitez pas à prendre part à l’exercice…

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