« Le réseau va trop vite pour intervenir efficacement dans la vie politique »

Le réseau en fait trop, il aborde trop de choses, il cite trop de points de vue, il se met trop vite à jour pour intervenir dans la vie politique de façon apaisée et aboutie. […]

Le jeu démocratique a tout d’un jeu vidéo dans les moments d’emballement du réseau. Tweets, retweets et bataille de hashtags. Les réactions immédiates des internautes croyant relever des écarts et des excès des responsables politiques s’inscrivent dans un flux qui tient autant de l’électricité que du débat. La participation à un mouvement d’opinion est si facile – il suffit le plus souvent de taper sur un bouton – que le niveau de motivation demandé est très faible, mais l’impact reste d’une portée relative : les mouvements collectifs ne durent pas assez pour se structurer. Le réseau est un territoire propre à l’expression de la révolte, pas à la construction de la révolution.

Pour une foule, le pire mal, c’est le trop grand nombre. C’est le cas sur le réseau, où la révolution numérique mobilise trop d’internautes, trop vite pour bâtir un processus politique influent et durable […]

– – –

Extrait de: La Condition numérique, de Jean-François Fogel et Bruno Patino, Grasset.

Source: La Condition numérique, dans Le Monde, vendredi le 5 avril 2013.

Du cynisme à l’espoir en passant par un iPad oublié

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J’ai passé la semaine en Europe — Espagne et France. Très occupé, mais je prends quand même toujours le temps de suivre un peu l’actualité quand je suis à l’étranger, pour découvrir d’autres points de vue et d’autres enjeux.

Et cela a été une dure semaine de ce côté, en France particulièrement: entre l’Affaire Cahuzac, le Offshore Leak — et les ramifications de tout ça. Avec les révélations de la Commission Charbonneau au Québec et le reste, il n’y a pas de quoi se réjouir. Le cynisme est vraiment à son maximum.

* * *

Je suis allé courir ce matin avant de reprendre l’avion pour Québec. Un peu plus de 11 km, de Place d’Italie à Notre-Dame, en passant par le Parc de Bercy et retour en passant par le Jardin des Plantes. J’écoutais WoodKid en pensant à tout ça: à la politique, tellement malmenée et pourtant tellement nécessaire. Mais comment? Quelle politique? Avec quels genres d’hommes et de femmes politiques? Qu’est-ce qui est acceptable, qu’est-ce qui ne l’est pas? Et comment éviter de se draper inutilement dans une illusoire vertu? Se raconter des histoire en prétendant vouloir laver plus blanc que blanc?

Au travers de ces réflexions, j’ai aussi croisé la misère.

Sur les quais, juste après le pont qui mène à la gare de Lyon, j’ai vu un homme, pieds nus, se laver à l’eau d’une fontaine. Il faisait 2 degrés Celcius.

Et devant le Jardin des Plantes, j’ai vu un homme hébété assis sur un petit banc à côté de sa tente effondrée sur le terre-plein entre trois voies de circulation particulièrement passantes. Les pigeons picorraient le reste de son repas, manifestement trouvé dans les poubelles. Le regard vide, il n’a même pas réagi à mon passage.

Après une douche, j’ai pris le taxi pour l’aéroport.  J’ai discuté avec le chauffeur de la situation politique. Ses propos dégoulinaient de cynisme. Il croyait à l’existence d’une solution, mais tout semblait se confondre dans son esprit: le mariage gai, la présence des Roms, la corruption, la mode, et quoi encore? Nous étions tout de même d’accord sur la place importante de la morale (laquelle?) dans la solution.

Après sept heures de vol, longue escale à Montréal en attente du vol vers Québec. J’en profite pour lire Le Monde de vendredi. Déprimant.

Avec la fatigue, j’ai l’impression de sombrer: non mais quel monde politique pourri!— et quelle dérive morale. C’en est invraisemblable. Et Le Devoir ne semble guère me réserver beaucoup mieux. Je sais pourtant que les gens honnêtes et dévoués sont nombreux en politique — comme ils doivent souffrir de se voir ainsi condamnés par association — et de voir le cynisme faire ainsi le lit de tous les extrémismes, de droite comme de gauche.

— une autre bière madame s’il vous plaît.

* * *

C’était jusqu’à ce que j’arrive à la page 18:

Conte de printemps.

L’histoire (vraie) d’une journaliste du Monde qui a oublié son iPad dans le panier d’un vélib — et qui le retrouve quelques jours plus tard grâce à la générosité de deux hommes au destin absolument incroyable. J’en ai eu les larmes aux yeux.

Didier Janus et Patrice Balzac m’ont redonné espoir.

J’ai repensé aux deux poqués que j’ai croisés ce matin sur les quais de la Seine et je me suis dit qu’il ne fallait pas succomber au cynisme — on a pas le droit de leur faire ça — et qu’il fallait de toute urgence se retrousser les manches (encore un peu plus) pour réhabiliter la politique et ceux qui s’y engagent avec sincérité — envers et contre tout.

Parce qu’il n’y a pas de solution collective sans la politique.

L’économie du savoir et les conditions de l’innovation

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Je me suis réjoui de lire dans Le Devoir de lundi un billet d’Éric Desrosiers intitulé L’économie du savoir — dans lequel celui-ci nous invite à élargir l’idée qu’on se fait de ce concept qui est malheureusement de plus en plus utilisé pour dire un peu tout et n’importe quoi. Extraits:

La fameuse économie du savoir ne se limite pas aux sciences et technologies, ni à ses spécialistes. Elle est le domaine de presque tous les champs de l’activité commerciale humaine et elle peut être le fait d’ingénieurs, de comptables, de sociologues, de gestionnaires en ressources humaines, d’artistes ou d’éducateurs.

Dans ce contexte, l’université constitue évidemment un lieu privilégié non seulement pour apprendre toutes sortes de connaissances générales et techniques, mais aussi, et peut-être surtout, pour apprendre à apprendre, et apprendre à inventer à partir des nouvelles technologies qui viendront, des problèmes auxquels on sera confronté, et des occasions qu’on saura reconnaître et saisir.

[Et] notre réflexion ne doit pas s’arrêter là. Si l’on dit que ce qui fera le succès des économies et de la carrière des gens dépendra de leur capacité d’adaptation et d’innovation dans un monde en changement constant, on comprend qu’il y sera à tout le moins essentiel de savoir lire, écrire, communiquer, pianoter sur un ordinateur et penser.

Je suis évidemment d’accord avec tout ça — et cela rejoint, très directement, ce que j’ai déjà exprimé dans ce texte, où je proposais d’ailleurs d’adopter le terme « économie de l’apprentissage » plutôt que « d’économie du savoir ».

C’est également à la base de ce qui m’amène à croire un peu plus chaque jour, depuis plus de dix ans, à l’importance de penser le développement des villes comme des cités éducatives.

En faveur de la lecture

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Il y a eu plusieurs réactions au texte d’Antoine Robitaille dans Le Devoir du 18 février. Il faut s’en réjouir. J’ai également eu plusieurs commentaires à la suite de la publication de Un mouvement en faveur de la lecture.

Je retiens pour le moment de tout ça les pistes de réflexion suivantes :

  • J’ai un doute sur l’appellation «grands lecteurs» en opposition à «petits lecteurs». Il me semble que nous devrions imaginer une étiquette qui s’appuie davantage sur le type d’oeuvres lues, ou sur le type de lecture, plutôt que sur les lecteurs eux-mêmes. En athlétisme on parle bien de coureurs de sprints et de coureurs de marathons, et non pas de petits athlètes et de grands athlètes.
  • Il faut aussi tenir compte du fait qu’il y a des types de lecture: le survol et l’approfondissement — qui ne sont pas forcément opposés — au contraire même.
  • Cela dit, il faut reconnaître que les aperçus et les occasions de survoler des textes prolifèrent, et que l’idée de stimuler des lectures de fonds est importante, voire indispensable.
  • Il ne faut pas perdre de vue non plus que l’habileté à lire en profondeur, de faire de grandes lectures, prend naissance dans l’enfance, et que, pour cela, on insistera jamais assez sur l’importance «d’apprendre à lire tôt pour ensuite lire pour apprendre, longtemps», pour reprendre l’habile formule de Marc Saint-Pierre. Et, pour cette raison, la situation épouvantable dans laquelle sont la plupart des bibliothèques scolaires ne devrait pas nous laisser indifférents.

Je retiens aussi l’idée que:

  • Le mouvement désiré en faveur de la lecture passe inévitablement par les bibliothèques et les librairies, dont les activités s’inscrivent déjà, à l’évidence, dans une perspective de développement de la lecture, mais qu’il faudrait voir sortir plus régulièrement de leurs murs pour investir plus fortement la ville — par des moyens qui restent à imaginer, mais que nous sommes probablement mieux d’inventer avec elles, plutôt que de chercher à réinventer inutilement la roue.

Et si c’était le rôle des bibliothèques et des librairies que nous étions en train de re-découvrir? ou d’adapter à ce début de XXIe siècle.

* * *

Le Devoir a innové de belle façon avec sa page hebdomadaire Le Devoir de philo — peut-être pouvons-nous imaginer un nouvel espace destiné à stimuler la lecture; hors de la forme classique du cahier Livres (qu’il ne s’agit évidemment pas de remplacer: bien au contraire!).

Pour le centenaire du Devoir, nous avions eu droit à une très agréable série de portraits de lecteurs du journal. Pourquoi ne pas inviter, de la même façon, de «grands lecteurs» (avec toutes les réserves exprimées plus haut pour cette appellation) à présenter leur lecture du moment en prévoyant un espace sur le site du Devoir afin de permettre à ceux et celles qui le souhaitent d’approfondir, collectivement, cette lecture?

Des bibliothécaires et des libraires pourraient être mis à contribution dans cette page / cet espace, dans le but de suggérer des lectures complémentaires voire de les prolonger par des rencontres — et pour inviter les gens à fréquenter davantage ces indispensables lieux de culture.

Je lance ça comme ça…

Un mouvement en faveur de la lecture

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J’aimerais que l’éditorial qu’Antoine Robitaille consacre ce matin à la diminution du nombre de « de grands lecteurs » ait un effet semblable à celui qu’Omer Héroux signait dans Le Devoir du 3 avril 1930. Cet éditorial avait joué un rôle déterminant pour sonner le réveil de la société québécoise en ce qui concerne l’importance de la science.

Saisissant l’occasion, les Frères Marie-Victorin et Adrien Rivard allaient par la suite participer à la fondation des Cercles des jeunes naturalistes — un mouvement qui allait recueillir un succès absolument fulgurant et qui aura eu une importance capitale dans le développement de nombreuses vocations scientifiques. Pauline Gravel rappelait d’ailleurs tout cela dans un texte publié le 24 avril 2010: Le Devoir à l’origine des cercles des jeunes naturalistes.

J’ai déjà écrit à plusieurs reprises mon souhait de voir un tel mouvement se reproduire pour favoriser l’avènement d’une approche plus ouverte de l’éducation — pour favoriser l’avènement d’une cité éducative. Je l’avais notamment fait il y a cinq ans, en réaction à un texte de Michel Dumais. C’est ici: L’utopique (mais pourtant nécessaire) cité éducative.

La lecture est évidemment fondamentale dans un tel projet — et dans celui, plus large, de bâtir une société du savoir, une société éducative — où l’apprentissage est l’affaire de tous, tous les jours.

Alors donc… comment est-ce qu’on répond à l’invitation que nous lance Antoine Robitaille en conclusion de son texte

« Si vous vous êtes rendu en bas de ce texte, il y a des chances que vous soyez une grande lectrice ou un grand lecteur. Ceux qui se reconnaissent dans cette étiquette devraient peut-être former des clubs, des groupes, afin de s’entraider, s’entraîner. Qu’en pensez-vous ? »

Des personnes intéressées par ce chantier?

Technoculture camp

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Techno Culture Camp. C’était le nom de l’événement. Le programme est ici. Une partie de la liste des participants aussi.

J’y ai assisté cet après-midi. Comme un peu plus de 150 autres personnes — je dirais, à l’oeil.

L’idée: favoriser un rapprochement entre les gens de la culture, et les gens de la technologie — sortir des silos, faire naître des contextes propices aux rencontres, des projets conjoints.

Milad Doueihi a prononcé en ouverture une conférence d’une trentaine de minutes; une allocution s’appuyant sur les valeurs humanistes, très intéressante, mais qui ne plaçaient probablement pas suffisamment les gens dans un contexte pratique de collaboration, de co-construction — comme cela était pourtant souhaité par la suite.

Quatre projets structurants ont ensuite été présentés aux participants:

Un MediaLab pour Québec

Les Productions Rare

Une édition québécoise de Muséomix

La ruche — un outli de sociofinancement (crowdfunding)

Chaque projet était brièvement présenté et faisait ensuite l’objet d’un atelier.

Les deux premières présentations m’ont semblé très (trop) imprécises — elles ne semblaient pas avoir été adéquatement préparées. Pas de mauvaises idées, mais pas suffisamment mûres, je pense.

Le projet de réaliser à Québec, au Musée de la civilisation, une nouvelle édition de Muséomix, un type d’événement qui a été réalisé l’an dernier à Lyon, a pour sa part suscité beaucoup d’intérêt. J’étais vendu d’avance, c’est vrai — notamment parce que je partage ma vie avec la porteuse du projet! — mais au-delà de ça, l’idée a semblé toucher beaucoup de gens, qui s’y sont vus, ou qui ont eu envie d’en savoir plus. C’est d’ailleurs ce qui ressort le plus clairement des premiers articles de la couverture de presse (ici dans Le Soleil).

La ruche a suscité aussi pas mal d’intérêt, mais c’est un projet déjà beaucoup plus avancé, qui a déjà son site Web, et qui fonctionne déjà. Je pense que l’idée, dans ce cas, était surtout de faire connaître le projet et d’inviter les gens à y adhérer — et pour ça, je pense que c’est plutôt mission accomplie.

Il y a eu beaucoup d’échos au Techno Culture Camp sur Twitter (mot-clic #tccq2013) — des interventions très diverses. Ce sera très précieux pour rattacher les ficelles pour la suite. Parce qu’il le faudra si on veut qu’il y ait des retombées à l’événement.

Pour voir ce que j’ai publié sur Twitter au cours de l’après-midi: @remolino + #tccq2013

* * *

Ce que j’ai surtout retenu de mon après-midi (en plus du plaisir de revoir plaisir d’amis, et de faire connaissance avec plusieurs personnes stimulantes), c’est qu’il y a manifestement à Québec beaucoup de monde qui ont envie de participer à des projets qui les amèneront à sortir des sentiers battus… mais qu’on manque peut-être un peu de réalisme sur ce que cela implique, ou de rigueur pour mettre en place les bases de ces projets.

Pour réaliser des projets, il faut de bonnes idées, mais aussi savoir les présenter, savoir convaincre — il faut aussi de l’argent et de l’expertise; des expertises, de plus en plus variées. L’appui d’institutions aussi, parfois, et des pouvoirs politiques, souvent.

Il faut du monde prêt à s’y investir, vraiment, beaucoup — et pas que dans les mots, mais dans l’action. Il faut des comités organisateurs, de la planification, de l’organisation et du soutien, tout au long des projets ou des événements. Carl-Frédéric De Celles l’a bien signalé en évoquant que pour le Muséomix de Lyon, il y avait probablement plus de monde dans l’équipe de soutien que de participants officiellement inscrits, et que c’était un des facteurs qui avait fait de l’événement un succès.

Au sortir de cet après-midi, je souhaite évidemment que Muséomix puisse trouver sa voie, réunir de plus en plus de gens, et se réaliser, dans de bonnes conditions; je souhaite que La ruche puisse rapidement aider des projets embryonnaires à se structurer — et je souhaite que les deux autres projets puissent continuer à évoluer, à se préciser, pour qu’on y revienne éventuellement.

J’aimerais aussi que plus d’institutions de Québec s’engagent dans ce genre de démarche et de projets. Et que les pouvoirs publics (à la Ville de Québec et au gouvernement du Québec, en particulier) trouvent des façons innovatrices de soutenir ces initiatives. Parce que c’est indispensable.

Et voilà… bravo aux organisateurs et aux participants…

…et il nous reste à ne pas oublier que pour être un succès, cette rencontre devra s’inscrire dans nos esprits comme le début de quelque chose et non pas comme une fin (est-ce qu’il y aura des suivis en ligne au cours de l’année, messieurs et mesdames les organisateurs/trices?).

– – –

Autres textes sur le TechnoCulture Camp:

(je regrouperai progressivement les textes que je trouverai en rapport avec l’événement)

Le livre numérique [à] Tout le monde s’en fout

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J’admire le travail de Matthieu Dugal depuis longtemps — pour son éclectique érudition, sa marginalité-qui-tire-vers-le-haut et son talent pour nous faire découvrir du nouveau: des personnes, des idées, des œuvres.  C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’avais accepté de participer ce soir au tournage de Tout le Monde s’en fout (qui sera diffusé dans deux semaines).

Apprenant la semaine dernière que je partagerais le micro avec Gilles Archambault, j’ai pris le temps dans les derniers jours de lire son plus récent livre (son trente-deuxième!). Une façon — très agréable — de contribuer à favoriser la rencontre orchestrée par Matthieu et son équipe.

J’ai beaucoup aimé Lorsque le coeur est sombre, tant sur la forme que sur le fond.

Pour les courts chapitres qui rendent compte tour à tour des réflexions de cinq amis réunis à l’invitation du plus vieux d’entre eux — les réflexions d’une seule journée qui témoignent pourtant de la vie entière des personnages et des liens qui les unissent.

Pour la mélancolie, omniprésente sans jamais être empesée — une mélancolie qui invite à vivre empreint de souvenirs plutôt qu’à s’oublier à leur profit.

C’est un roman sur les valeurs, sur les pourquoi qui hantent notre quotidien, sur l’amitié, et sur l’amour: sur ce qui nous unit les uns aux autres.

Un roman sur l’écriture aussi, dont je retiens notamment ce leitmotiv:

Pourquoi écrire?

Pour avoir l’impression de retarder la marche du temps.

* * *

J’étais invité pour parler de livres numériques. J’ai dit que l’essentiel était de ne pas y voir une lutte entre le papier et l’électronique, mais plutôt un ensemble de nouveaux moyens pour faire en sorte que les textes trouvent leurs lecteurs; qui qu’ils soient, où qu’ils soient et quel que soit le temps dont ils disposent.

Cela nous a amené a parler d’écriture, sur papier, à la machine à écrire, à l’écran, sur un iPad — et de comment cela peut changer la nature de ce qu’on écrit.

J’ai lu dans un journal la fin de semaine dernière que Gilles Archambault était un des derniers auteurs québécois à écrire ses romans sur une machine à écrire.

Mais j’ai aussi entendu ce soir qu’il serait un des premiers à écrire un roman directement sur un iPad.

À presque 80 ans, c’est un admirable mélancolique.

Au sujet du manifeste de la CLASSE

Il y a quelques jours Le Devoir publiait le manifeste de la CLASSE, intitulé Nous sommes avenir.

De nombreux échanges ont immédiatement suivi, notamment sur Twitter, où j’ai eu l’occasion de déplorer les raccourcis par lesquels certains critiquaient le texte. Dans la foulée, j’ai proposé à Mario Asselin de sortir des 140 caractères pour préciser sa pensée. Il l’a fait ce matin. Je l’en remercie.

Presque au même moment où je prenais connaissance du texte de Mario, j’ai aussi eu un échange avec un ami, par Facebook et par courriel, au sujet du manifeste.

C’est comme ça que mon opinion sur le sujet prend forme lentement. Voici mes réflexions à ce stade:

Je trouve inutile de reprocher à la CLASSE de faire appel à un vocabulaire suranné et à un ton clinquant. On s’en fout, c’est du style! Et puisque c’est destiné à rejoindre des gens qui se reconnaîtront dans ces choix, pourquoi pas? Tout au plus peut-on déplorer que cela fasse un peu prêchi-prêcha.

Je trouve intéressante l’idée de viser « une démocratie directe sollicitée à tous les instants ». Je pense que Mario a tort de prétendre que cela signifierait forcément « interroger le peuple aussi souvent que possible » — parce que la démocratie c’est plus que de répondre à des questions par un vote. Favoriser l’engagement des citoyens dans divers organismes, multiplier les occasions d’échanges entre eux, favoriser l’émergence de médias plus participatifs, mettre en place des mécanismes de consultation continue et miser sur la transparence de l’État: ce sont tous des moyens de favoriser l’exercice d’une démocratie plus directe et moins centrée sur la tenue d’élections.

Je déplore toutefois l’opposition que la CLASSE semble faire entre « démocratie directe » et « démocratie représentative ». Je pense qu’il n’y a pas là d’opposition, mais plutôt deux choses complémentaires qui sont nécessaires à un exercice efficace de la démocratique.

Dans la même perspective, je déplore le manque de considérations pour nos institutions que je sens se faufiler entre les phrases du manifeste. Je pense toutefois que Mario exagère en allant jusqu’à dire que cela sous-tendrait « un déni de la responsabilité individuelle ». Par ailleurs, je ne peux m’empêcher de penser que le cynisme et l’insolence du gouvernement actuel au regard de nos institutions sont bien plus dommageable que la candeur du programme de la CLASSE à cet égard.

Je pense qu’il faut prendre le temps de réfléchir et de débattre du concept de la « juste part » — et éviter d’en balayer toute critique du revers de la main comme le fait Mario dans son texte. Je le comprends un peu parce que c’est un concept qui est central dans l’argumentaire de la CAQ — mais, justement pour cette raison, il me semble que ce serait doublement intéressant de s’y intéresser davantage.

Sur le reproche qui a été fait à la CLASSE de s’être approprié un peu trop facilement le « nous » et de parler comme si le mouvement représentait l’ensemble du peuple québécois, je trouve que plusieurs commentateurs ont la mèche courte. L’inclusion est un procédé qui me semble normal dans un texte qui vise à rallier pour bâtir un rapport de force et je pense qu’il ne faut pas y voir davantage. Je trouve que ceux qui s’offusquent le plus de cela témoignent surtout de l’importance qu’ils accordent au mouvement. Je ne lui en accorde pas tant.

Une critique plus pragmatique du « nous » me rejoint toutefois. C’est celle des « membres involontaires » de la CLASSE, comme cet ami qui me dit:

« Je comprends que de l’extérieur, on peut trouver ça « beau » que la CLASSE ait l’audace d’écrire un tel manifeste. (…) Cependant, je suis, oui, foutument exaspéré. Exaspéré parce que j’ai l’impression de me retrouver par défaut membre du Parti Communiste. (…) J’aimerais me désaffilier de la CLASSE mais c’est impossible. »

Je reconnais qu’il y a un problème d’extension de la portée du « nous » qui est plus inconfortable de ce point de vue que de celui des commentateurs extérieurs.

Cet ami n’est pas resté les bras croisés:

« C’est pourquoi j’ai simplement créé ce groupe facebook. C’est inoffensif, ils gardent mon 1$ et mon « 1 membre de plus » que je représente en leur sein, mais j’ai le droit de dire publiquement que parmi leurs nombreux membres, il y en a pas mal qui n’endossent rien de ce qu’ils crient trop fort. »

Je salue son initiative. C’est aussi ça la démocratie.

* * *

Je m’interroge par ailleurs, de façon plus générale, sur la place qu’occupe la CLASSE dans l’actualité et sur la place qu’ils occuperont vraisemblablement dans le cadre de la prochaine élection.

Certains déplorent une certaine confiscation de l’espace public par le mouvement étudiant et un accaparement des médias par les thèmes qui lui sont chers. Ainsi, il serait plus difficile de parler de langue, d’une meilleure gestion de nos ressources, de politiques énergétiques ambitieuses, de soins médicaux à domicile, d’intégrité et du bilan gouvernemental. De la souveraineté aussi — parce qu’il le faudra bien, parce que c’est plus que jamais nécessaire.

Je ne le crois pas.

C’est vrai que cela peut sembler compliqué de parler de tout cela dans un contexte aussi chargé que celui qui s’annonce, mais je ne pense pas que le silence amorphe de la politique des dernières années était plus propice à faire avancer d’autres causes.

Prêcher dans le désert, c’est plus facile — mais c’est inefficace. J’aime mieux me battre pour des idées dans un espace public animé que de devoir lutter contre l’indifférence.

Et pour ça, je pense qu’il faut apprécier la contribution de la CLASSE pour (re)dynamiser l’espace public et politique — malgré ses traits parfois caricaturaux et ses quelques excès (de démocratie directe, notamment).

Et c’est pour cela que ce manifeste me plaît bien — dans le mesure où on prend le temps de le mettre en contexte.

Mayonnaise vs Google

Toujours curieux de voir ce que les gens trouvent quand ils font une recherche au sujet d’un livre dont ils entendent parler dans une chronique, à la télévision par exemple.

Comme ce soir, au Téléjournal de Radio-Canada. Isabelle Richer a évoqué, avec grand enthousiasme, Mayonnaise, d’Éric Plamondon. Ça donnait le goût de le lire — et, pour ça, possiblement de l’acheter… (et pourquoi pas, là, maintenant, pendant qu’on y pense? — ce seront probablement dit certains téléspectateurs).

J’inscris donc dans Google « Mayonnaise Éric Plamondon ».

Résultats:

Une pub de la mayonnaise Hellmann’s | Hellmanns.ca

Passons…

Immédiatement après, premier véritable résultat:

Le site de l’auteur: www.ericplamondon.fr

Ensuite:

Un texte de la Librairie Vaugeois, qui avait cité Mayonnaise dans ces citations de la semaine.

Ensuite:

Un texte du magazine L’actualité

Un texte du journal Voir

La fiche produit du livre chez Renaud-Bray

La fiche produit du livre chez Amazon.ca

Un article de La Presse

Un texte sur le blogue de Benoît Melançon

Un texte sur un autre blogue

Un texte sur le blogue de l’auteur

Et voilà pour la première page de résultats (la seule que tout le monde consulte).

Je suis intrigué par ces résultats — qui me semblent exceptionnellement pertinents.

Ils tiennent, je crois, à quelques éléments:

1. l’excellent travail de l’auteur, dont la page personnelle est d’une remarquable efficacité: très simple, regroupe les principales références à ses livres: critiques, liens vers le site de l’auteur et du distributeur/diffuseur du livre, liens pour acheter les versions imprimées et numériques. Pas de flafla, que du pertinent. Google aime. Ça paie. Et en prime, un blogue, pas très dynamique, mais efficace.

2. le travail de fond de la Librairie Vaugeois qui, avec les moyens du bord, et des textes simples publiés sur un blogue tout ce qu’il y a de plus rudimentaire, arrive à déployer progressivement sa présence sur le Web depuis des mois, sans prétentions, patiemment, régulièrement et, surtout, de façon originale — avec des contenus distinctifs. Et ça aussi, Google aime… et récompense.

3. l’engagement de passionnés de littérature comme Benoît Melançon qui, plutôt que de chercher la notoriété dans les réseaux sociaux en tant que telle, choisissent de publier des textes de grande qualité, autour desquels finissent par s’agréger des gens de qualité, dont l’autorité est reconnue, entre autres par Google — grâce à la magie des algorithmes, évidemment.

C’est comme ça que l’auteur, pourtant très discret sur les réseaux sociaux arrive en première place (combien d’auteurs peuvent en dire autant?).

C’est aussi comme ça que la Librairie Vaugeois arrive avant Renaud Bray, qui arrive avant Amazon;

Et c’est comme ça que les textes de blogues personnels se retrouvent aux côtés de ceux publiés par des médias professionnels autrement plus connus.

Je m’étonne néanmoins de ne pas trouver dans cette première page de résultats le site de l’éditeur, parce que ça me semblerait important. À première vue, ce pourrait être parce qu’on ne trouve pas de lien vers la page du livre sur la page d’accueil, ni à partir du catalogue. C’est mon hypothèse.

* * *

J’en tire comme conclusions pour ce soir:

  • Que les auteurs devraient tous faire l’exercice avec leur nom + titre de leur dernier livre.
  • Que les libraires devraient tous faire l’exercice avec quelques livres dont on parle actuellement.
  • Et qu’il serait intéressant, encore aujourd’hui, de réaliser un petit guide à l’intention des auteurs, des éditeurs et des libraires pour améliorer leur présence sur le Web — et dans les résultats de recherche de Google, en particulier.

Quoi qu’il en soit, en terminant: bravo à Éric Plamondon et à la Librairie Vaugeois qui, au regard de l’expérience de ce soir, ont manifestement réussi un tour de force qui mérite d’être donné en exemple.

Et en attendant de lire le livre en entier, pourquoi ne pas commencer par un extrait… il y en a un disponible ici.

Le temps des claviers

It’s Not About Tuition Any More — c’était la une du Globe and Mail de ce matin. Avec pour illustration une grande fleur de lys composée de petits carrés rouges.

La une nous invitait à lire un dossier sur la situation politique au Québec dans le cahier Focus, — dont le titre, composé de lettres immenses, était:

Quebec’s Defining Moment

L’angle choisi pour les articles:

«… [the situation] leaves people in Quebec and across Canada wondering not only what will happen next but also what lasting impact the dispute will have on the future of the province and that of the nation».

Loin du catastrophisme et de la couverture de faits divers, le journal nous offrait une analyse sociologique, particulièrement intéressante pour comprendre l’image du conflit qui est offerte au reste du Canada.

Un autre article, signé Simon Houpt, dans la section Arts, abordait également le conflit, sous l’angle des « deux solitudes » linguistiques.

What the printemps érable really means

J’y ai découvert l’existence du projet Translating the printemps érable:

« Translating the printemps érable is a volunteer collective attempting to balance the English media’s extremely poor coverage of the student conflict in Québec by translating media that has been published in French into English. »

C’est un projet collectif, bénévole, qui s’appuie sur les réseaux sociaux, sur l’utilisation de Google Docs, et sur Tumblr. Un projet remarquable qui, je pense, préfigure justement de quelle façon les règles du jeu politique sont en train de se transformer en profondeur — et que c’est probablement ces bouleversements qui constitueront le plus important l’héritage de la crise actuelle; celui dont l’influence se prolongera, et qui me fait espérer que c’est un tout nouveau cycle politique qui est actuellement en train de se mettre en place.

Je pense de plus en plus qu’on est tout juste en train de se retrousser les manches.

Je pense qu’on est seulement en train de se prouver qu’on peut aborder les questions sociales sous d’autres angles que ceux qui nous sont imposés depuis dix ou vingt ans; et de se souvenir que l’économie doit être au service de la société et des citoyens, pas l’inverse.

Il fallait d’abord se réapproprier l’espace public. On est là-dedans. Il faut aussi se réapproprier le vocabulaire politique — réapprendre à dire nos aspirations. On commence tout juste: on se choque, on crie, on sacre… on marque une rupture.

Il restera ensuite à trouver, rapidement, comment inventer, concrètement, le monde / le pays auquel on aspire — et que les manifestation ne permettent de décrire que de façon très impressionniste — et très vertueuse.

La prochaine étape devra être celle des propositions.

Après le temps des casseroles, ce sera celui des claviers.

L’aveugle mépris de Denise Bombardier

J’ai été renversé par l’invraisemblable chronique que Denise Bombardier signe aujourd’hui dans Le Devoir — et par son prétentieux mépris à l’égard d’une importante partie de la population québécoise.

Elle y répète avec désolation, comme un refrain, que « la rue a gagné ». A gagné quoi? Elle ne le dit pas.

Elle regrette la futilité des revendications de la rue. Quelles revendications? Elle ne le dit pas.

Elle déplore l’irresponsabilité des gens qui sont engagés dans le mouvement parce que leur solidarité momentanée serait « dégagée de toute contrainte, de toute obligation, de toute responsabilité à long terme. » Pourquoi ce jugement? Elle ne le dit pas.

Elle dénonce le fait que les manifestants ont noyauté les réseaux sociaux, et intimidé leurs adversaires en usant de violence. Sur quoi s’appuie-t-elle pour affirmer cela? Elle ne le dit pas.

Elle ajoute, à l’instar du ministre Bachand, que la rue a été noyautée par une extrême gauche passée maître dans l’art du noyautage, de l’infiltration et de l’intoxication « selon les meilleures références soviétiques d’avant la chute du mur de Berlin ». À quoi fait-elle référence? Elle ne le dit pas.

Elle affirme que la seule manière de défendre ses idées, c’est de les faire triompher par les canaux institutionnels. Que faudrait-il faire quand ces canaux officiels semblent corrompus? Elle ne le dit pas.

Elle plaide même que l’esthétisme a détourné l’essentiel de la démocratie, que les foules, « d’une beauté incontestable » ont eu un effet de contagion illégitime parce qu’y prendre part « n’engage à rien d’autre ». En quoi l’esthétisme est contradictoire avec l’exigence? Elle ne le dit pas.

Elle serine que les jeunes leaders sont « grisés par leur omnipotence médiatique » et « qu’ils n’ont pas l’âge de comprendre qu’il y a plus difficile que de savoir perdre, et c’est de gagner sans triomphalisme » — comme si la sagesse était uniquement une question d’âge.

Elle s’inquiète parce qu’en plus d’avoir gagné contre le gouvernement Charest, la rue aurait même gagné contre les futurs gouvernements, parce que ceux-ci pourront dorénavant « être mis en échec par des groupes d’opposants ». Et pour bien souligner la peur qui devrait nous envahir devant le déferlement de la rue, elle demande même « comment un futur gouvernement, vraisemblablement minoritaire, en arrivera-t-il à exercer le pouvoir sous la menace »?

En d’autres termes, les cent derniers jours auraient marqué la fin définitive de la démocratie au Québec.

On comprend alors qu’elle puisse se demander comment nous pourrons « retrouver nos esprits après tant d’excitation, de fébrilité, de haine aussi, une haine sans retenue, violente, collante [et] épeurante ».

Une haine sans retenue — rien de moins, ça elle le dit.

Qui, demande-t-elle, « parmi le peuple québécois perturbé, inquiet, espérant et raisonnable » — et dont elle ferait indéniablement partie, au contraire de ceux qui manifestent — « [qui] émergera pour imposer leur autorité morale sans laquelle le chaos, la désorganisation sociale, la déstabilisation institutionnelle nous guettent ? ».

Ouf!

Si je me suis à peu près contenté jusqu’à présent de citer ses propos, je ne peux cette fois que l’inviter à nuancer: on reconnaît l’autorité morale de quelqu’un ou d’un gouvernement, on ne se la fait pas imposer. Et, au fond, c’est même beaucoup plus qu’une simple nuance, c’est au cœur du problème. C’est au coeur de ce qui se passe actuellement dans la rue.

Plus ça va, plus les gens qui manifestent le font parce qu’ils ont l’impression de pouvoir enfin exprimer leur exaspération devant ceux et celles qui leur ont progressivement imposé leur autorité, jusqu’à leur confisquer les rouages de la démocratie. Ils veulent dénoncer ceux qui ont perdu de vue que l’État n’appartient pas qu’aux puissants.

C’est en cela que Madame Bombardier se trompe lorsqu’elle prétend que la rue a internationalisé un conflit mineur. Qu’on ne s’y trompe pas: c’est l’intransigeance du gouvernement qui a transformé les revendications étudiantes au sujet des droits de scolarité en une illustration exemplaire de la confiscation de la démocratie par quelques-uns. Et c’est éclairé par cette éloquente démonstration de l’arrogance du pouvoir que les gens se sont mis à marcher derrière les étudiants. Parce qu’au Québec, s’il y a toujours moyen de moyenner, il y a aussi un boute à toute.

Assez, c’est assez! C’est ça que les gens crient, chacun à leur façon. C’est pour ça qu’ils tapent sur leurs casseroles. Ils le font pour une multitude de raisons, parfois contradictoires, mais ils le font dans une dénonciation unanime de la manière dont on a progressivement détourné l’esprit de la démocratie au bénéfice de quelques privilégiés.

Le plus invraisemblable, c’est de constater que Madame Bombardier est aux abois alors que la rue n’a encore rien gagné — ou si peu.

Parce que pour le moment, la seule chose que la rue a, peut-être, gagnée, c’est d’avoir enfin pu crier haut et fort qu’en démocratie, la légitimité ne peut pas être réservée aux hommes en complet-cravate et aux femmes en tailleurs cintrés. C’est comme cela qu’il faut comprendre, il me semble, l’esthétisme absurde d’Anarchopanda.

Je pense qu’il est impossible de comprendre ce qui est en train de se passer au Québec si, comme Madame Bombardier, on refuse de voir le prof de philo qui se cache dans le costume du panda et l’étudiant en création littéraire qui incarne Banane rebelle.

Faut-il rappeler qu’en dépit du mépris et des cris d’orfraie de la chroniqueuse qui laisse entendre que la rue est essentiellement composée de casseurs et de révolutionnaires, ceux et celles qui occupent la rue le font précisément pour défendre la démocratie — et que, pour cette raison, c’est évidemment lors de la prochaine élection qu’il faudra trouver moyen de concrétiser les effets de cet imprévisible printemps québécois.

J’ai hâte.

Francoeur

Sophie Durocher publie dans Le Journal de Montréal, et sur Canoë, une entrevue avec Lucien Francoeur, au sujet de l’éducation — et des étudiants d’aujourd’hui.

On m’a demandé ce que j’en pensais, et ce que pouvait en penser mon ami Nicolas, prof au cégep — qui est au contact de ces étudiants d’aujourd’hui. Je lui ai donc demandé.

Voici sa réponse. Je n’ai rien à ajouter.

* * *

Bon. Par où commencer?

D’entrée de jeu, je dirais que, dans le meilleur des cas, c’est divertissant. Dans le pire, c’est décevant. En fait, je crois qu’il s’agit d’un cri du cœur, un cri du Francœur. Pour l’argumentaire, par contre, là ça vole tout juste au-dessus de ce à quoi nous ont habitués les abrutis de CHOI-FM.

Je n’ai pas 30 années d’expérience comme notre Lucien. J’en ai 15. Je ne sais pas ce qui s’est passé à Rosemont dans les dernières années, ou au Québec l’année juste avant celle où j’ai commencé à enseigner. Mais, dans mon expérience personnelle, il n’y a eu AUCUNE différence significative dans la qualité de la maîtrise de la langue de mes étudiants, tous programmes confondus. D’ailleurs, j’attends encore les statistiques qui vont me prouver le contraire. En fait, depuis 1783, on les attend toujours. À cet égard, le discours de Francœur me fait un peu penser à celui des chevaliers de ladite époque, qui se plaignaient de la fainéantise de leurs cadets et qui décriaient haut et fort le fait que les plus jeunes puissent, sans véritable entraînement, dégommer un preux chevalier, entraîné celui-là, à 300 pi, avec leur nouvelle arbalète.

En ce qui a trait au nivellement par la base et du Ministère qui ne sert qu’à justifier son rôle, rempli qu’il est de fonctionnaires déconnectés, je répliquerais au ramassis de préjugés de Francœur que j’ai, moi, à 3 reprises, participé à des activités de comités élargis du Ministère en question, comités où discutaient directrices d’écoles secondaires, enseignantes et enseignants du collégial et du secondaire, conseillers et conseillères pédagogiques, chercheurs et professeurs d’université. Bref, des gens de divers horizons et expérience, mais aucun qui ait été déconnecté. Bien sûr, ces 3 expériences sont des anecdotes, et la rigueur intellectuelle me recommande de n’en point tirer de généralisations hâtives. Mais mes anecdotes valent bien celles de Francœur. Et puisqu’il est passionné de littérature, je lui conseille le Petit cours d’autodéfense intellectuelle, de Normand Baillargeon, lecture au terme de laquelle il devra convenir, comme moi, qu’anecdotes et témoignages sont les pires gages d’une vision éclairée des choses. Malheureusement, il se pourrait aussi que cette lecture amène tout lecteur le moindrement critique — de ceux qui peuvent faire la différence entre le titre du bouquin et le nom de l’auteur — à faire un tel ménage dans les propos de Francœur qu’il n’en reste plus guère que de la ponctuation.

Des réformes de contenant, maintenant, je dirais que l’approche par compétence est le fruit de réflexions amorcées et expérimentées sous les vocables de Outcome Based Education, Assessment FOR and AS learning, Backward Design. Rien de tout cela ne concerne le contenant, bien au contraire. Mais, toutes les idées, même les meilleures, même celles de Francœur, quand on les roule dans la merde pendant des mois, je vous garantis qu’elles puent.

Je lis Francœur, je lis les propos d’un passionné. Et qu’est-ce qu’un bon prof? C’est un prof passionné. Quand on a dit ça, on a tout dit… et rien à la fois. Mais qu’est-ce que je peux être lassé de ce beau discours ô combien creux! À mon sens, en voilà un autre qui ne fait pas la différence entre enseigner sa passion et enseigner avec passion. Oui, parce que ton rôle, mon beau Lucien, ce n’est pas d’enseigner ta passion de la littérature, mais de faire apprendre la littérature en mettant à profit ta passion de l’enseignement. Et ça, ça commence par accepter que les temps changent, et les gens aussi. Il fut un temps où seuls les fils des riches citadins allaient à l’école. Aujourd’hui, le Québec s’est urbanisé et on frôle le 100 % de fréquentation de l’école. C’est un choix de société qui a, comme toute chose, ses mauvais côtés aussi. Mais, ce choix, je le refais quand tu veux. Les temps changent. Pour le mieux? Je n’en sais rien. Pour le pire? Ça reste à voir. À tous ceux qui, comme Francœur, se désolent de la tristesse de la génération iPad que nous avons devant nous, je rappelle que ce ne sont pas nos jeunes qui ont inventé la sédentarité. Et pendant qu’on remplit nos pétitions sur Internet, pendant qu’on se fait voler nos ressources, qu’on se fait frauder dans la construction, qu’on détruit notre environnement et puis qu’on prend notre auto pour aller chercher la pinte de lait au dépanneur, ce sont quand même les jeunes qui sont dans la rue, qui soulèvent un important débat de société, et qui le font en plus grand nombre que nous ne l’avons été, toutes causes réunies au Québec, depuis les trente dernières années.

CQFD

Nicolas Faucher

Livre numérique: et si on allait un peu plus loin?


C’est dommage qu’on n’ait pas, au Québec, de journalistes qui s’intéressent sérieusement — et de manière continue — à l’économie de la culture. C’est plus que dommage: c’est déplorable. Cela nuit au développement des entreprises culturelles, mais également, de façon plus générale, au développement de la culture québécoise. De notre identité. Ça me frappe particulièrement ce soir.

Ce n’est pourtant pas par manque d’importance : il s’agit de milliards de dollars chaque année. Plus de 800 millions de dollars annuellement juste pour le secteur de l’édition de livres. Des milliers d’emplois, des centaines d’entreprises, dans toutes les régions du Québec. C’est bien plus important, économiquement parlant, que l’économie du sport professionnel, à titre d’exemple…

L’économie de l’industrie musicale s’est profondément transformée au contact des technologies numériques. L’économie de la production et de la diffusion du cinéma et télévision est en plein bouleversement pour les mêmes raisons. Et le livre s’engage à grande vitesse dans le même genre de métamorphose.

Et on en parle peu. Trop peu. Et souvent de façon beaucoup trop superficielle — ou ponctuellement, comme ce soir, parce que le US Department of Justice fait entendre sa voix pour taper sur les doigts d’Apple.

Ça me fait soupirer.

Ça me fait soupirer parce que si ce qui se passe actuellement aux États-Unis dans le domaine du livre numérique est important, cela devrait aussi (surtout?) attirer notre attention sur les nombreux enjeux que cela soulève ici, pour les éditeurs, les auteurs, les libraires et les bibliothèques québécoises, pour ne nommer que ces quelques acteurs.

Ce serait bien aussi qu’on ne regarde pas qu’au sud — qu’on regarde ce qui se passe ailleurs qu’aux États-Unis, mais aussi en France, et en Europe en général. Qu’on essaie de comprendre pourquoi dans une majorité de pays membres de l’OCDE, il existe des lois ou des règlements pour encadrer de façon très précise le commerce des livres — pourquoi les prix du livre sont réglementés et qu’ils ne sont pas soumis aux mêmes taxes.

Pourquoi pas traiter une nouvelle comme cela, bien sûr :

Livre numérique : Washington poursuit Apple et des éditeurs

Mais ce serait bien de compléter l’analyse en abordant aussi les enjeux soulevés dans ces articles, par exemple :

ebooks : defending the agency model

Some big-six publishers refuse to sign new contracts with Amazon

Deux éditeurs refusent de reconduire leur contrat avec Amazon

Les ebooks Harry Potter redéfinissent les règles de l’édition, pourquoi?

Ce serait bon également de…

…comprendre les infrastructures qui sont en train de se mettre en place au Québec pour aider les éditeurs (et autres acteurs) à relever les défis du numérique et à prendre une part active dans la définition de ce nouveau marché — ici et sur la scène internationale.

…s’intéresser au rapport, fraîchement rendu public, du Conseil consultatif sur la lecture et le livre (dont j’ai le privilège de faire partie), qui s’est penché au cours des derniers mois à la fois à la question de la réglementation des prix et à celui du développement du marché du livre numérique.

…jeter un oeil aux rapports issus des vastes consultations pour lesquelles la Société de développement des entreprises culturelles (Porte grande ouverte sur le numérique, en pdf) et le Conseil des Arts et des Lettres (Projet @lon — Arts et lettres, option numérique).

…s’intéresser aussi aux notes d’analyse du Centre d’analyse stratégique du bureau du Premier ministre français sur les acteurs de la chaîne du livre à l’ère du numérique.

…et pourquoi pas également aux défis culturels et économiques qui entourent l’arrivée du livre numérique dans les bibliothèques publiques (aux États-Unis et au Québec, notamment).

Tout cela n’est pas complet, mais ce serait déjà un bon début… il me semble… pour commencer à comprendre…

Et pour le reste… il y a des dizaines de personnes disponibles pour compléter l’information, commenter, nuancer, contredire et débattre — parce que c’est ça qui est ça… c’est un secteur particulièrement vivant! Et c’est bien ça qui est passionnant!

 

Mise à jour — 12 avril, 9h30 — J’ajoute aux lectures importantes ce matin, cette lettre de John Sargent, PDG de Macmillan, poursuivi, comme Apple, par le US Department of Justice.

Une usine dans le brouillard


À la lecture du texte de Didier Fessou, dans Le Soleil de dimanche dernier, on pourrait croire que c’est la faute de De Marque si l’usine Papiers White Birch a fermé ses portes. Comme si le livre numérique — encore marginal — pouvait être tenu responsable de la fermeture des usines de papier — et cela, sans égard aux choix et à la gestion immorale de leurs propriétaires ultra capitalistes. Pure démagogie.

J’ai tout de même souris en lisant le texte, parce qu’il m’a fait penser à cette photo, prise il y a quelques jours, de la porte des bureaux de De Marque, où on ne voit plus du tout l’usine de Papiers White Birch — complètement disparue dans le brouillard.

Québec en 1912

Je disais il y a quelques jours que les médias devraient adopter une perspective plus éducative du traitement de l’information. Avoir une attitude plus pédagogique — être des acteurs importants de la vie d’une cité éducative, dans laquelle tout le monde a l’occasion d’apprend quelque chose tous les jours.

Eh bien à tout seigneur tout honneur, je dois lever mon chapeau au quotidien Le Soleil pour son édition d’aujourd’hui.

Prenant pour prétexte le centième anniversaire de la conquête de la Coupe Stanley des Bulldogs, l’équipe éditoriale nous présente habilement ce qu’était notre ville il y a cent ans: le contexte social, l’économie, la vie culturelle, etc. — et, cela, en faisant des liens très intéressant avec la situation actuelle — de façon très pédagogique.

L’ensemble des articles se trouve ici…

Cela aurait été bien ingrat de ne pas le signaler: bravo Le Soleil!