L’art d’être au bon endroit au bon moment ?

Ce sera une grande journée demain pour François Legault et ses partisans avec la naissance officielle de leur parti politique. Il faut les féliciter pour cela — notamment parce que cela témoigne d’un certain dynamisme de notre démocratie.

Dans ce contexte, les journaux de la fin de semaine n’ont évidemment pas manqué l’occasion de présenter l’homme et sa démarche, entreprise il y a déjà plusieurs années — presque aussitôt qu’il a quitté le Parti québécois, apprend-on.

Le Soleil nous a présenté samedi un portrait particulièrement favorable de François Legault, dans le cadre duquel le politologue Jean-Herman Guay résume d’une formule particulièrement efficace ce qui est en train de se produire pour la Coalition pour l’avenir du Québec: « la politique, c’est l’art d’être au bon endroit au bon moment ».

C’est une formule efficace, certes, mais qui me plonge dans un profond cynisme. Je cultive une conception plus utopique de la politique — une vision qui s’appuie davantage sur les valeurs et les idées que sur l’art du timing. Bien sûr, l’un et l’autre ne sont pas complètement contradictoires — mais dans le cas présent, le timing semble prendre clairement le dessus sur le reste.

Pour moi, on devrait définir d’abord et avant tout la politique comme la capacité de renouveler la manière d’aborder les principaux enjeux auxquels la société est confrontée.

Dans cette perspective, le leadership politique que je valorise consiste à savoir présenter les enjeux déterminants pour l’avenir de la société de façon différente — pour désamorcer les oppositions traditionnelles, éviter la polarisation des opinions et créer un contexte favorable à l’émergence d’idées nouvelles.

C’est dans cet esprit que je suis intervenu dans les derniers jours sur le blogue de Mario Asselin, en rapport avec la question de la hausse annoncée des frais de scolarité — voir les commentaires #7 et #10 au bas de ce texte.

C’est aussi dans cet esprit que j’essaie d’agir, au jour le jour, pour contribuer à donner forme au nouvel écosystème économique et culturel qui émerge autour du livre numérique — un défi à la fois complexe et exigeant, mais aussi incroyablement stimulant.

Au coeur de l’histoire

Chaque année, les jours qui précèdent le 11 septembre m’offrent l’occasion de réfléchir à l’invraisemblable expérience que j’ai vécue en 2001. J’ai déjà eu l’occasion d’y faire référence ici à quelques reprises: en 2001 (publié ici en 2005),  en 2006, et en 2010.

Cette année, c’est à l’invitation de Michel Dumais que je me suis interrogé sur ce que ma présence à New York le 11 septembre 2001 avait pu changer dans ma vie.

Voici le résultat de ma réflexion.

 

* * *

Au coeur de l’histoire

J’étais là tout à fait par hasard.

J’accompagnais ma conjointe qui était à New York pour son travail.

J’aurais aussi bien pu être à Québec, à Terrebonne, ou ailleurs, mais j’étais là.

J’étais là quand le ciel nous est tombé sur la tête et que nous avons dû courir devant ce grand nuage de poussière dans lequel s’envolaient toutes nos certitudes.

Nous avons immédiatement eu l’étrange impression d’être au coeur de l’Histoire — d’être dans la télévision, là où les regards de tout le monde se tournent.

Mais avec le temps, même les événements les plus invraisemblables finissent par trouver leur place dans le grand livre de notre vie et le 11 septembre 2001 est peu à peu devenu, lui aussi, un événement parmi tant d’autres.

Malgré cela, en revoyant les images de la télévision et en me remémorant notre fuite, je suis encore tenté de raconter (encore!) ce que nous avons vécu. Cela a si souvent fait de nous les vedettes de la soirée — des gens qui ont vu, des survivants. So what? Je n’en ai plus envie.

Je réalise maintenant qu’il ne faut pas donner trop d’importance à ce qui appartient au hasard ou aux co-incidences. J’étais là, mais cela aurait pu être un autre. Cela aurait aussi pu être vous.

J’étais là, avec le sentiment d’être au coeur de l’histoire et pourtant, je n’étais pas plus dans l’histoire ce jour-là que chacun des autres jours de ma vie. C’est tous les jours que nous sommes au coeur de l’histoire. C’est tous les jours que nous contribuons par nos choix et par nos gestes à définir ce que sera le monde de demain.

J’ai l’impression qu’on perd un peu de notre humanité quand on accorde trop d’importance à des événements particuliers, jusqu’à croire que l’Histoire c’est ça. Et c’est vrai même pour le 11 septembre 2001. On risque ainsi de se rendre esclaves non pas de l’histoire en tant que telle, mais de ceux et celles qui prétendent la faire pour nous sans nous dire qu’il faut pour cela que nous leur cédions une partie de notre liberté.

J’ai vécu quelque chose d’exceptionnel à New York ce jour-là, c’est indéniable. C’est à ce moment que j’ai véritablement compris que rien n’est impossible.  Mais j’ai du même coup réalisé que si rien n’est impossible, cela veut aussi dire que tout peut être possible. Et c’est cette conviction que j’ai envie de transmettre à mes enfants — bien plus que la peur que nous avons ressentie les jours où nous étions , par hasard. Je n’ai pas besoin de partager cette peur avec eux. C’est inutile. J’ai besoin de parler avec eux de l’importance de façonner leur propre vision du monde, de développer leur capacité à entrer en contact avec l’Autre et celle de se projeter dans l’avenir.

Je refuse que le 11 septembre serve tous les ans d’occasion pour (ré)susciter la peur et entretenir dans la population l’idée que l’histoire c’est quelque chose qu’on doit subir, qui se passe en dehors de nous et dont il faudrait se protéger. Si ma présence au pied des tours jumelles a changé ma vie, c’est surtout en me rendant allergique à cette manipulation de nos esprits.

Depuis que j’ai couru pour sauver ma peau, je ressens plus intensément le devoir de faire ce que je peux, chaque jour, pour que mon entourage ait une vision plus positive de l’avenir, comme quelque chose qu’on a le pouvoir de définir ensemble, guidé par la solidarité plutôt que par la peur.

L’Histoire, c’est ce qu’on veut bien en faire.

Le texte a d’abord été publié dans Le Trait d’Union, dont Michel Dumais est le directeur de l’information. 

L’importance du regard

L’importance du regard est un des thèmes importants de mes réflexions depuis quelques jours — et en particulier la nature du regard qu’on porte sur notre milieu de vie et l’influence que cela peut avoir dans la compréhension de ce qui s’y déroule.

Un article publié cette fin de semaine dans le Globe&Mail illustre remarquablement l’importance du regard dans la politique — et comment les politiciens (certains politiciens?) souhaitent contrôler notre regard, notre façon de voir le monde.

Harper spins a new brand of patriotism

Stephen Harper is working to recast the Canadian identity, undoing 40 years of a Liberal narrative and instead creating a new patriotism viewed through a conservative lens.

Restoring the “royal” prefix to the navy and air force this week is just part of the Prime Minister’s attempt at “creating a new frame” for Canada and Canadians.

En nous imposant — avec de puissants moyens — une nouvelle façon de voir les choses, c’est une grille d’analyse que les Conservateurs souhaitent introduire dans notre esprit, et c’est progressivement en fonction de cette manière de voir et de cette grille d’analyse que nous nous mettrons à réagir aux événements, à comprendre ce qui se passe autour de nous, et à appuyer ou condamner les actions de certains politiciens plutôt que d’autres.

C’est un véritable enjeu pour un politicien comme Stephen Harper de modifier rapidement ce sur quoi on fonde notre image du Canada — de transformer la trame narrative dans laquelle s’inscrivent les événements. C’est ce que Christian Salmon appelle le storytelling (aussi sur le même sujet). C’est probablement dans cette direction qu’il faut regarder pour comprendre les images d’une scénarisation fascinante de la dernière campagne électorale.

Ce que le texte du Globe&Mail met en évidence, c’est l’ampleur des efforts qui sont/seront vraisemblablement déployés pour tourner la page sur « l’image du Canada » que les libéraux ont progressivement élaborée au cours des quarante dernières années — celle qui nous a amenés à juger les conservateurs comme « très à droite », « rétrogrades », etc. S’ils arrivent à « reformater » nos esprits dans les prochaines années, à introduire dans nos esprits de nouvelles références et de nouveaux points de repère, ils pourront aspirer à devenir le parti dont les politiques s’inscrivent dans la logique du récit, de l’histoire du Canada — alors qu’aujourd’hui ils doivent encore souffrir de l’image de politiciens qui vont contre le sens de l’histoire.

Si on accepte, comme citoyens, de se faire imposer ces récits savamment construits, et les grilles d’analyse qui les accompagnent — celles des Conservateurs, mais pas seulement — on se condamne à adopter un comportement de réaction aux actions programmées par les politiciens. Nous deviendrons des personnages dans leur histoire. Alors que la démocratie voudrait que ce soit eux qui s’inscrivent dans notre histoire et qui coordonnent leurs actions en fonction de notre conception du monde.

Il est urgent de reconquérir notre regard — par tous les moyens.

Retour de vacances

Ce devait être la Gaspésie, ça aura été Chicago et Toronto. Les prévisions météorologiques nous ont fait changer nos plans et partir vers l’Ouest.

Ce qui est bien quand on roule seize heures (deux fois) c’est que ça offre du temps pour réfléchir. Les yeux fixés sur la route, on peut analyser bien des idées — longuement; faire et défaire bien des projets — interroger le présent, interpeller le futur.

À travers ça, j’ai écouté sur la route Le tour du monde en 80 jours et une partie de Cinq semaines en ballon (merci LibriVox). J’en ai évidemment profité pour penser au texte que je dois bientôt écrire à Jules Verne concernant la prochaine réunion de mon conseil d’administration virtuel.

J’ai trouvé Chicago particulièrement stimulante. J’en reviens la tête pleine de belles images et avec une longue liste de documents à lire et d’idées à explorer.

Explorer en famille deux métropoles en huit jours — essentiellement à pied — en plus de visiter une dizaine de musées — ça remet du carburant dans les neurones et dans les fibres musculaires pour plusieurs mois.

J’ai écrit beaucoup aussi en vacances — tous les soirs — comme lors de chacun de nos voyages en famille. Et ça m’a fait le plus grand bien. De retour, j’ai pris la résolution d’écrire pour moi, tous les jours, au moins quelques mots. Je l’ai dit bien des fois, mais cette fois ce sera la bonne. Ma résolution est totale. J’ai téléchargé une petite application pour m’aider: Day One. Certains textes écrits là trouveront leur chemin jusque sur mon blogue, d’autres pas. D’autres prendront peut-être éventuellement d’autres formes.

Troisième convocation pour la réunion de mon conseil d’administration virtuel

Note: Dans le cadre de la préparation de la prochaine réunion de mon conseil d’administration virtuel, j’ai écrit (virtuellement) à Daniel Boucher (le virtuel) pour lui expliquer pourquoi je souhaite qu’il participe à cette réunion. J’avais précédemment écrit à Jean-Paul L’Allier (le virtuel) et à feu Conrad Kirouac.

* * *

de: Clément Laberge

à: Daniel Boucher (le virtuel)

sujet: Aidez-moi

Daniel (si tu permets),

Tu avais été surpris, en 2007, quand j’avais fait officiellement de toi un membre de mon conseil d’administration virtuel. J’avais bien senti que tu trouvais que c’était un drôle de concept — un peu trop cartésien, peut-être.

Aucune nouvelle depuis. Excuse-moi. Probablement que tu ne te souvenais même pas de ça avant d’ouvrir ce courriel.  Tu as pourtant participé, par l’entremise de tes chansons, à plusieurs consultations informelles de mon conseil d’administration dans les dernières années. Je t’en remercie.

* * *

La première fois que je t’ai écrit c’était d’ailleurs pour te remercier. C’était en janvier ou en février 2006. J’étais à Paris et je vivais à la fois l’ivresse de découvrir l’Ailleurs et le vertige qui l’accompagne forcément — l’envie de sauter dans le vide et la peur de perdre pied.

Je me souviens.

Je me revois descendre la rue des Martyrs vers Notre-Dame-de-Lorette, au petit matin, dans la grisaille de novembre, Dix mille matins dans les oreilles.

Deviens-tu c’que t’as voulu?

Dans le métro, vers Place d’Italie, dans une foule où je suis l’étranger, avec tes mots comme points de repère.

Deviens-tu c’que t’avais vu?

Deviens-tu c’que t’aurais pu?

À la fin de la journée, de la semaine, du mois: en cherchant un appartement pour ma famille, en apprivoisant la vie quotidienne, une autre culture et la distance avec la parenté.

T’as-tu fait c’qu’y aurait fallu?

Je pense que oui — j’ai fait ce qu’il fallait.

Je pense que oui — je suis devenu un peu plus ce que je voulais.

Tu as été omniprésent dans ma vie pendant les trois années que j’ai passées en France. J’ai même eu la chance de te rencontrer — deux fois! — au Zèbre de Belleville. Ma plus jeune t’avais remis un dessin, sur scène, à la fin du spectacle, rappelle-toi. C’était sa représentation du Poète des temps gris. Mon fils portait fièrement son chandail des Canadiens et, boules à mites!, il s’est mis à l’apprentissage de la guitare dans les semaines qui ont suivi le spectacle.

* * *

Je suis maintenant revenu au Québec. Je pense te l’avoir dit.

Tout se passe bien. La famille a repris ses airs: écoles, boulots, amis, parenté. On s’est enrichi d’une expérience que je souhaite à tout le monde. On a vécu l’Ailleurs, connu l’Autre. Et, surtout, nous avons découvert l’Autre en nous.

Faire le tour du monde dans sa propre personne.

Cela fait trois ans, ces jours-ci, qu’on est revenu. Le temps passe tellement vite.

La vie me gâte. Je suis en santé. Ma famille va bien. Mes enfants mordent dans la vie. Je relève sans cesse de nouveaux défis et je côtoie tous les jours des gens stimulants. Je n’ai vraiment aucune raison de me plaindre. Et j’ai de surcroît la conviction que ce que je fais quotidiennement est important pour l’avenir du pays où j’ai choisi de vivre. Je suis comblé.

* * *

Pourquoi convoquer dans ce contexte une réunion de mon conseil d’administration virtuel? Parce que je si j’apprécie au plus haut point ce confort retrouvé, je ne voudrais pas qu’il me fasse oublier la nécessité de m’interroger, sans cesse.

Deviens-tu c’que t’as voulu?

T’as-tu fait c’qu’y aurait fallu?

Parce que si mes réalisations quotidiennes me rendent indéniablement heureux, je constate par ailleurs le nombre et l’ampleur des défis auxquels est confronté le Québec et l’immense besoin de leadership auquel on fait face. Et je m’interroge.

Je m’interroge sur les formes que peut / que pourrait / que pourra prendre mon engagement dans le futur et sur la nature de ma contribution pour que nous relevions collectivement ces défis.

Emberlificotaillé.

Je n’ai pas le goût de pousser ces réflexions sous le tapis parce que pour moi tout va bien. J’ai envie d’y faire face. De me donner le temps d’y réfléchir. Sans prétention. Bien entouré.

Et je pense que par-delà les paroles de tes chansons, tu peux m’aider à réfléchir à tout ça —  et à faire les choix conséquents s’il y a lieu.

Chacun a son chemin

Chacun cherche le sien

… et c’est pour Ça que j’espère que tu accepteras de participer à la prochaine réunion de mon conseil d’administration virtuel.

Heille, salut! — et merci.

Clément

Deuxième convocation pour la réunion de mon conseil d’administration virtuel

Note: Dans le cadre de la préparation de la prochaine réunion de mon conseil d’administration virtuel, j’ai écrit (virtuellement) au Frère Marie-Victorin, afin de lui présenter sommairement ce qui pourrait être au coeur de l’ordre du jour de la réunion.

* * *

de: Clément Laberge

à: Frère Marie-Victorin

sujet: le miroir

Frère/Monsieur/Monsieur Kirouac,

Je ne sais trop comment vous adresser cette lettre, parce que je ne vous écris pas du tout en votre qualité de frère. Je vous avouerai même candidement m’être assez peu intéressé à cette dimension de votre vie — ce qui ne m’empêche pourtant pas d’être inspiré par vos réalisations et par votre démarche depuis de nombreuses années — au point de faire de vous un membre important de mon conseil d’administration virtuel.

Avant de vous écrire ce soir, j’ai pris le temps de relire de larges extraits de deux petits livres qui vous ont été consacrés au cours des dernières années: Marie- Victorin, le botaniste patriote, de Pierre Couture, et Frère Marie-Victorin, de Gilles Beaudet. Je ne suis pas allé jusqu’à replonger dans vos journaux intimes, regroupés en 2004 sous le titre Mon miroir, par Gilles Beaudet et Lucie Jasmin, mais je me suis souvenu avec plaisir de l’été où j’en ai lu les quelque huit cents pages.

Je me suis particulièrement attardé au septième chapitre du livre de Pierre Couture, qui est consacré à l’importance que vous avez toujours accordée à ce qu’il présente comme la relève.

« Marie-Victorin est toujours resté près des jeunes enfants et a insisté en permanence pour les éveiller à la réalité et à la nature qui les entourent. »

Le texte raconte la création des Cercles des jeunes naturalistes, et l’engouement que vous avez su créer autour de ce mouvement, avec l’aide de vos collaborateurs et l’importance qu’ils auront eu dans l’éducation scientifique de la société québécoise. De la véritable action locale aux dimensions globales. Le texte évoque aussi la création de l’école L’Éveil, avec Marcelle Gauvreau, et le rayonnement qui suivit.

 « …l’intérêt pédagogique du frère ne s’arrête pas à l’université ou à l’enfance et la petite enfance. Car il a entrepris de modifier les attitudes culturelles de tout le Québec, et tous les moyens sont bons pour y arriver. C’est ainsi que, à ses tâches et missions d’enseignement, aux articles de combat qu’il dissémine dans les revues savantes et dans Le Devoir, il ajoutera d’autres activités d’initiation. »

J’ai une fois de plus trouvé fascinante l’expérience de l’école de la route, au cours de laquelle des enseignants vous accompagnaient en excursion, sur le terrain, pendant leurs vacances estivales, afin de faire la découverte de la nature et de la science.

« …par ce détour de la formation des formateurs, le botaniste arrive à infléchir progressivement, dans le sens souhaité, la nature des cours dispensés dans les écoles. »

Et dans le sillage: Radio-Collège, la Cité des plantes, la naissance de l’ACFAS, la publication de la Flore laurentienne et, évidemment, la création du Jardin botanique de Montréal.

Le huitième chapitre de l’autre livre, celui de Gilles Beaudet, relie toutes ces réalisations à une idée, celle de la place que doivent prendre les Canadiens-français dans le monde scientifique. Il vous cite:

« Une question angoissante se pose en ce pays: y aura-t-il une science française en ce pays? »

Pour Gilles Beaudet, il y a dans cette question « la clé des engagements successifs du Frère Marie-Victorin dans le domaine scientifique. » Il rapporte que vous avez écrit, en 1925:

« Nous, les Canadiens-français nous sommes pour bien peu de choses dans toute cette marche en avant des découvertes scientifiques et dans tous ces reculs d’horizon. Le monde scientifique a marché sans nous; il nous a laissés si loin derrière lui que nous l’avons perdu de vue et que beaucoup de nos compatriotes cultivés le croient petit et de mince importance parce qu’ils le voient de trop loin. La grenouille dans sa mare, dit le proverbe japonais, ignore le grand océan. C’est un peu notre cas. »

« On veut absolument que nous soyons une nation, continue-t-il, et nous sommes très fiers de pouvoir apposer notre signature en bas de documents internationaux. Cette petite vanité qui nous coûte cher ne change rien à notre état présent. Nous ne serons une véritable nation que lorsque nous cesserons d’être à la merci des capitaux étrangers, des intellectuels étrangers, qu’à l’heure où nous serons maîtres par la connaissance d’abord, par la possession physique ensuite des ressources de notre sol, de sa faune et de sa flore. »

Je me suis souvenu d’avoir déjà cité ce passage en 2003, à l’occasion d’une conférence que j’avais prononcée devant un groupe d’enseignants et de cadres scolaires, à Saint-Hyacinthe. Mon ami Mario, avec qui je partage cette idée des conseils d’administration virtuels, était d’ailleurs présent à cette occasion, si ma mémoire est bonne.

Et même avant cela, j’avais esquissé un projet qui s’inspirait explicitement des Cercles des jeunes naturalistes, dans le but d’aider le Québec à entrer dans l’âge du numérique. C’était même avant qu’on parle des blogues, on parlait alors des weblogs:

« Le contexte se prête très bien, il me semble, pour que nous posions aujourd’hui les bases d’un mouvement semblable aux CJN, dans le domaine des technologies de l’information et de la communication. Un mouvement grâce auquel les jeunes, guidés par quelques maîtres, pourraient contribuer activement à faire entrer le Québec dans l’âge du numérique? »

Si je vous invite à la prochaine réunion de mon conseil d’administration virtuel, Monsieur Kirouac, c’est parce que je souhaite vraiment pouvoir compter sur  vous pour m’aider à réfléchir aux diverses formes que pourra prendre mon engagement dans le développement de la société québécoise au cours des prochaines années.

Votre engagement et votre leadership ont su prendre tellement de formes et porter tellement de fruits qu’il ne me semble pas possible de les expliquer seulement par votre charisme légendaire.

La marque que vous avez laissée sur la société québécoise est forcément le résultat d’une très grande habileté pour choisir vos batailles et pour identifier les meilleurs collaborateurs à chaque moment de votre parcours — ce qui n’empêche pas que vous ayez aussi été parfois profondément blessé, notamment au contact du monde politique. Gilles Beaudet le rappelle d’ailleurs en citant une de vos lettres, écrite dans un moment particulièrement difficile de naissance du Jardin botanique où vous étiez aux prises avec « les procédés despotiques et destructeurs » du ministre de la Voirie et des Travaux publics:

« Dans le monde tel qu’il est fait, il est absolument inutile d’avoir raison: il faut surtout avoir des rouleaux à vapeur / compresseurs pour passer sur le dos des agresseurs… »

C’est  aussi parce que je n’ai pas envie de développer ce genre amertume que j’espère vivement pouvoir vous compter sur votre présence à la prochaine réunion de mon conseil d’administration virtuel.

Respectueusement,

Clément

Première convocation pour la réunion de mon conseil d’administration virtuel [Jean-Paul L’Allier]

Note: Dans le cadre de la préparation de la prochaine réunion de mon conseil d’administration virtuel, j’ai écris (virtuellement) à Jean-Paul L’Allier (le virtuel), afin de lui présenter sommairement ce qui sera au coeur de l’ordre du jour de la réunion.

* * *

de: Clément Laberge (le vrai)

à: Jean-Paul L’Allier (le virtuel)

sujet: Les années qui viennent

M. L’Allier,

J’ai relu récemment le recueil de chroniques intitulé Les années qui viennent, que vous avez publié chez Boréal en 1987. Vous m’en aviez remis un exemplaire en 2004, quelques jours après le forum économique annuel de la Chambre de commerce de Québec — qui s’était déroulé cette année-là sous le thème Québec, cité éducative. J’en avais prononcé la conférence d’ouverture et vous la conférence de fermeture.

J’ai été touché en relisant la dédicace dont vous m’aviez fait l’honneur:

À Clément Laberge, qui fait si bien son devoir de citoyen, ces textes déjà vieux… et pourtant… / Jean-Paul L’Allier, 31.04.2004

Et pourtant — en effet!

Les réflexions regroupées dans ce livres sont d’une étonnante actualité. Elles parlent au présent de ce qui n’était qu’un futur presque lointain au moment de les écrire. Elles me parlent au présent de ce qui est en train de définir mon futur. Et c’est pour cela que je vous écris aujourd’hui, afin de faire appel à votre aide.

* * *

Dans une des chroniques que vous consacrez à l’éducation (Éducation et pédagogie: Place Royale et Baie-Comeau) vous développez en quelques pages un véritable projet de société pour le Québec — toujours d’une très grand actualité:

« C’est évidemment une autre façon d’imaginer les fonctions pédagogiques et scolaires […] Elle suppose que l’on se fasse une certaine idée de la culture qui ne se limite pas aux arts et à la chanson, de l’histoire, de la solidarité et de la continuité […]

« À moins de s’attaquer aux problèmes de l’éducation sous cet angle de la formation culturelle, les efforts qui pourront être faits en matière d’environnement, d’éducation civique et d’acquisition d’un minimum de conscience collective ne seront qu’un vernis et un placage sans valeur et sans résistance.

Dans L’école hors les murs, vous décrivez une autre école — toujours dans la même veine:

« On est encore loin bien sûr de l’école « hors les murs ». C’est pourtant la seule qui pourrait correspondre aux besoins des jeunes d’aujourd’hui et de demain si l’on sait comprendre ce qu’ils nous disent quand ils essaient de l’inventer eux-mêmes faute d’y être conduits ».

Dans la chronique intitulée La culture à la carte, vous décrivez remarquablement les risques de la fascination des grands événements et des super-spectacles:

« Les coûts de tous ordres n’ont que peu d’importance pourvu que le spectacle soit beau, si les gens l’aiment et si, de jeux en événements, on créé des images, des présomptions que l’on prend ensuite pour des certitudes. […]

« Comment faire en sorte que ces happenings de la culture soient autre chose que des feux d’artifice et contribuent à consolider chez nous des bases de toute première qualité en manière d’innovation et de création culturelle? […]

J’ai d’ailleurs repris de larges extraits de ce texte sur mon blogue il y a quelques jours en réaction à un texte publié dans Le Devoir. J’espère que vous me pardonnerez.

Dans L’une dans l’autre, politique et culture, vous appelez à une plus grande présence de la culture partout dans la gestion de l’État.

« Le temps des politiques culturelles cloisonnées dans un ministère qui, à l’occasion, en vernit ici et là les actions de l’État est révolu. Une politique culturelle, ça ne se plaque pas plus sur un gouvernement et sur une administration que la culture sur les personnes. Pour exister, elle doit être un choix de tout le gouvernement dans tous ses comportements, de la même façon que l’essence d’un bois ne peut pas se retrouver dans le seul bout de la planche. La culture est une façon d’être. La politique, sans culture, n’est qu’une façon de faire.

Dans Penser globalement, agir localement, vous nous mettez en garde contre la tentation de ne réformer que les structures:

« Ce n’est plus dans les structures, ce n’est pas dans les organigrammes et ce n’est certainement pas dans de nouveaux découpages de responsabilités à l’intérieur du même système administratif que l’on pourra voir poindre des solutions. »

Et dans Le beau côté des choses, vous insistez sur l’importance de choisir ce à quoi on consacre du temps:

« La masse des informations disponible s’accroît à une vitesse géométrique et les recoupements que permet l’informatique augmentent jusqu’à l’infini les données, les informations et les connaissances nouvelles théoriquement accessibles. […]

« Cette accélération fulgurante des informations et des technologies autant que dans les rythmes de vie ne s’applique évidemment pas uniformément à tous les secteurs de l’activité humaine pas plus que nous n’y sommes également soumis.

« Les décalages deviennent dès lors plus évidents et, face à bon nombre d’innovations, des structures, des organismes ou plus simplement des façons de voir tout à fait valables hier paraissent aujourd’hui complètement dépassés et quelques fois même absurdes. […]

« À moins de tomber dans le mouvement perpétuel et sans orientation précise, d’accepter de consacrer toutes ses énergies et ses ressources à répondre aux appels du changement pour lui-même, d’où qu’il vienne et à quelque moment que ce soit, il faut donc CHOISIR. Il faut savoir ce que l’ont veut, ce que l’on défend, ce que l’on est prêt à faire ou à combattre. Il faut retrouver SES principes. […]

Tout ces textes, et bien d’autres de ceux qui sont regroupés dans ce livre, m’ont très fortement interpellé, mais aucun ne l’a fait autant que La notion du temps et des saisons (c’est à ce texte que le livre doit son titre, je crois). Rappelez-vous:

« Quelles que soient nos raisons, on a tous une saison favorite dans l’année, et dans un pays comme le nôtre, il n’y a ni beaucoup de place, ni beaucoup de temps pour les nuances au moment de passer de l’une à l’autre. […]

« Personnellement, j’aime l’automne autant que le printemps et plus que l’hiver et même l’été. C’est une saison de travail, de mise à jour et d’inventaire. C’est aussi une saison d’espoir puisqu’en définitive, on sait qu’il y aura l’hiver mais qu’après l’hiver, les cycles de vie recommenceront.

« L’automne est à la fois nuance et contradiction, je pense qu’il en est de même, à certains moments, de l’organisation des sociétés et de la vie politique comme de la définition des choix culturels et sociaux. Aux époques de forte polarisation succèdent des périodes où ceux qui sont d’abord des gens d’action se retrouvent plus difficilement à l’aise au sortir de leurs bagarres et au moment où les tensions dont ils étaient à la fois victimes et sources n’entraînent plus le militantisme. […]

« Comment ne pas voir partout les signes qui indiquent que le rêve québécois comme « la certaine idée » que l’on pouvait se faire de son avenir au cours de la dernière génération par exemple, change maintenant de couleur plus vite que les feuilles des arbres. Ceux qui ont tout mis dans ce rêve, soit pour le promouvoir, soit pour s’y opposer, sont apparemment sans alternative d’action valable à ce moment-ci. » […]

« … les années qui viennent seront peut-être celles où en apparence il ne se passe pas grand-chose et où on attend effectivement que quelque chose arrive. Je pense que ce seront surtout celles où se referont les forces, où les idées se mettront en ordre, où de nouvelles cohérences pourront se définir par rapport aux moyens qu’on doit se donner pour atteindre comme société les niveaux de qualité et d’excellence que nous souhaitons pour nous-mêmes et pour les autres. Des années difficiles pour les politiciens, mais propices à la politique: des années de mutation.

« Il me répugne d’imaginer que l’automne soit définitif et que l’hiver puisse n’avoir jamais de fin. Même si c’était là une évidence, je voudrais quand même croire à mieux et à plus beau pour l’avenir.

« C’est maintenant le temps d’écouter à nouveau les gens d’idées, les architectes, les créateurs, les concepteurs et même les rêveurs pour les entendre imaginer l’avenir, choisir des créneaux et proposer des stratégies pour en arriver à faire que nous soyons autant que possible parmi les meilleurs partout où nous ne sommes pas les plus forts. Et s’il se trouve encore quelques spécimens de cette race rare et souvent malmenée par les caprices de la concurrence économique, demandez-leur de réapprendre à parler, de réinventer l’université et de prendre le pouvoir, le temps de deux saisons, pour esquisser, militants sans uniformes et sans partis, les possibles imaginables. »

Vous aviez quarante-cinq ans, ou à-peu-près, quand vous avez écrit ces textes. J’en ai aujourd’hui trente-huit. Vous aviez quatre jeunes enfants. J’en ai trois. Vous aviez déjà été ministre et délégué du Québec à Bruxelles, mais vous n’aviez pas encore commencé la partie de votre vie qui correspond à l’image que j’ai de vous, comme maire de Québec.

Je suis évidemment curieux de savoir l’analyse que vous faites de la situation du Québec aujourd’hui. Quelle saison croyez-vous que nous traversons? Quand viendra le printemps? Et quels sont les moyens qui vous semblent les plus adéquats pour faire apparaître les possibles imaginables?

Mais plus encore — et c’est la raison pour laquelle je m’adresse à vous — j’aimerais pouvoir compter sur votre sagesse et vos conseils quant à la manière d’esquisser également, sur un plan plus personnel, mes propres possibles imaginables; et pour mieux définir comment je pourrais dans le futur prendre le pouvoir encore un peu plus que je n’ai su le faire jusqu’à présent.

Accepterez-vous de participer, dans cet esprit, à la prochaine réunion de mon Conseil d’administration virtuel?

Salutations distinguées,

Clément

La culture à la carte: de Drapeau à Bono

Pour préparer la réunion de mon conseil d’administration virtuel, j’ai entrepris de relire Les années qui viennent, un livre qui a été publié par les Éditions du Boréal en 1987 et qui regroupe des chroniques que Jean-Paul L’Allier avait écrites pour Le Devoir au cours des années précédentes.

Plusieurs des chroniques sont d’une étonnante actualité.

Je reprends ci-dessous de larges extraits d’une de ces chroniques, parce qu’elle me semble apporter une réponse intéressante à la question que Stéphane Baillargeon pose à la une du Devoir de ce matin dans Pro bono publico:

À l’ère des mégaspectacles, des festivals et des superproductions, la culture est-elle condamnée à se justifier par le discours économique?

Elle me semble ajouter aussi une perspective historique importante au texte que Marie-Andrée Chouinard consacrait hier à la place de la langue française dans le Festival d’été de Québec.

* * *

Culture à la carte

Durant toutes ses années de vie politique, l’ex-maire de Montréal aura été, avant tout, un homme fasciné par les grands événements, les super-spectacles, les projets ayant un commencement, une apothéose et, pour la plupart, qu’il le veuille ou non, une fin. (…)

Les coûts de touts ordres n’ont que peu d’importance pourvu que le spectacle soit eau, si les gens l’aiment et si, de jeux en événements, on crée des images, des présomptions que l’on prend ensuite pour des certitudes.

Précurseur et intuitif, il se voit aujourd’hui confirmé dans ses choix par les élus de beaucoup de villes de tous les pays qui réagissent ainsi aux réflexes télévisuels des citoyens-spectateurs-consommateurs. D’autant plus que s’ils sont bien organisés et bien montés, on peut toujours prétendre que ces événements s’autofinancent par le décompte de toutes les retombées économiques et de toutes les taxes qu’ils génèrent et qu’ils apportent.

C’est la culture à la carte, un magazine vivant et, toutes dimensions de la culture déjà faite, une sorte de fantastique « Reader’s Digest » de l’Art.

Pour avoir l’impact souhaité et ne pas devenir le gouffre financier dont tous ceux qui se pressent pour l’inaugurer s’éloignent comme la peste au fur et à mesure de l’impression d’échec, l’événement doit être spectaculaire, original, grandiose et, à priori, populaire. (…)

Il ne s’agit pas, bien sûr, d’opposer d’une part la culture mondiale dans ses pointes d’excellence et dans ce qu’elle peut avoir produit de mieux, et d’autre part, les prétentions que l’on pourrait avoir ici, à partir de faibles ressources, de nos petites institutions et d’une population aussi restreinte, d’atteindre les mêmes sommets.

Ce qu’il faut retenir de cette culture à la carte, que l’on cherche de plus en plus à offrir puisqu’elle correspond à une formule gagnante, aux habitudes et aux goûts de la population, c’est que seule l’excellence des contenus, de la programmation, de la présentation, du marketing et de l’accueil sont des gages du succès.

Le Québécois consommateur de culture s’habituera vite à avoir accès à ce qui se fait de mieux et il est prévoir que les exigences monteront de plusieurs crans au cours des années à venir.

(…) la masse des consommateurs tendra plutôt à s’accroître, l’éducation culturelle n’en sera certes pas la cause puisqu’elle est virtuellement inexistante. C’est l’événement lui-même qui prime.

Dans ce contexte, il est à craindre que les gouvernements, toujours sensibles aux mouvements de l’opinion publique et aux modes autant qu’aux tendances nouvelles, cherchent maintenant à concentrer leurs interventions et les orientations de leur planification, lorsqu’elles existent, autour de l’événement. Quelle aubaine: il a des retombées positives sur le plan culturel, il en met plein la vue et peut même ne coûter à peu près rien à ceux qui, plastron en avant, l’inaugurent en propriétaire en notre nom à tous.

Leurs interlocuteurs ne seront donc plus d’abord les créateurs, les artistes et ceux que l’on a traditionnellement appelés « gens de culture » mais les promoteurs, concepteurs et vendeurs d’événements. (…)

Comment faire en sorte que ces « happenings » de la culture soient autre chose que des feux d’artifice et contribuent à consolider chez noues bases de toute première qualité en matière d’innovation et de création culturelle? Comment en assurer le suivi autrement que de fête en fête?

Comment faire pour que ces blocs de culture qui nous viendront presque toujours d’ailleurs, à de rares exceptions près (…) soient une formidable occasion d’éveil, de recherche d’excellence et de dépassement non seulement pour le monde de la culture, mais pour ceux qui ont la responsabilité de l’éducation à la culture, de l’organisation de la vie ou de la gestion des ressources gouvernementales?

Ne gâchons pas la fête. (…) Tant mieux si cela ne doit pas se faire au détriment de nos propres foyers de création et de nos institutions déjà souvent en retard.

Montréal a déjà fait la preuve qu’elle pouvait être un foyer original d’accueil et de diffusion extrêmement séduisante pour toute l’Amérique du Nord. À moins qu’il ne réussisse parallèlement et rapidement à démontrer qu’il peut aussi être un foyer de création et d’excellence tout aussi important pour les gens d’ici dans leur recherche de création et de dépassement, avec tous les coûts que cela suppose, toute la patience, toute la compréhension et toute la tolérance des femmes et des hommes publics, nous n’aurons fait que bouger sur place sans avancer, bien au contraire.

Pour un peuple comme pour les individus, c’est là toute la différence que de pouvoir écrire « la culture » en deux mots ou « l’aculture » en un seul ot. Le mot n’est peut-être pas encore au dictionnaire, mais la réalité l’emporte maintenant sur l’imaginaire.

L’intellectualisme au Québec

En commentant mardi dans La Presse une entrevue que Wajdi Mouawad a accordé à France Culture il y a deux ans, Patrick Lagacé à provoqué de fortes réactions.

Son collègue Marc Cassivi lui a répondu dans un texte qui (re)centrait le débat sous l’angle de l’anti-intellectualisme.

Patrick Lagacé lui à répondu à son tour — comme des centaines de lecteurs, sur le site de Cyberpresse, sur twitter et un peu partout dans la blogosphère.

Tout cela m’a donné une forte impression de déjà vu.

* * *

Ça m’a ramené au printemps 2003, quand Le Devoir avait publié une série de textes autour du thème « le rôle des intellectuels dans les débats politiques actuels ».

J’ai relu plusieurs de ces textes ce soir, avec un grand intérêt. Ils sont toujours d’actualité — huit ans plus tard.

On y parle de l’espace politique occupé par l’ADQ dans les mêmes termes que ceux avec lesquels on parle aujourd’hui de la Coalition pour l’avenir du Québec.

On y débat de l’importance du Bloc Québécois et de la place que le NPD pourrait avoir, un jour, dans l’espace politique québécois d’une façon très étonnante dans cet après 2 mai.

On y parle du début de la guerre en Irak, alors que les médias parlent ces jours-ci de la fin de la mission canadienne en afganistan.

On y fait référence à Jocelyn Maclure, qui participait au lancement de la revue du 27 juin — et qui est aujourd’hui de l’équipe fondatrice de nouveauprojet.ca

On fait même référence Wajdi Mouawad.

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Antoine Robitaille publiait Les intellectuels au Québec — pas de débat

En somme, bien sûr qu’il y a une vie intellectuelle au Québec. Si seulement les grands médias lui donnaient la place qu’elle mérite. Or on y néglige les livres, notamment les essais. Quant aux revues, on nie carrément leur existence alors qu’il y en a plusieurs qui se maintiennent avec mérite (mentionnons L’Agora, L’Action nationale et Bulletin d’histoire politique).

Dommage, car la vie intellectuelle ne concerne pas seulement les « initiés ». Elle est — et ça semble ridicule de le rappeler — d’intérêt public, éminemment.

Hervé Fischer publiait Les intellectuels au Québec — à peine un murmure

Le rôle des intellectuels est un rôle de visionnaire, de porteur de conscience possible, capable d’analyses globales et d’engagement dans les débats publics au nom de valeurs et d’idées clairement exprimées. Car ce sont les idées qui mènent le monde, à commencer par celles de liberté, de justice et de démocratie ; ce sont les idéaux qui créent les volontés, les visions d’avenir qui mobilisent les gens. Ce ne sont pas la balance des paiements, l’endettement à long terme, la météo, l’état des routes et le prix de l’essence, aujourd’hui pas plus qu’hier, malgré l’aspiration générale au bonheur matériel.

Jean Pichette publiait Les intellectuels au Québec — dire un monde silencieux

La figure de l’intellectuel est fille de la démocratie. Elle est indissociable d’un régime de la parole qui reconnaît aux mots un pouvoir singulier: avec eux, par eux, l’ordre du monde cesse de paraître immuable. Il devient un enjeu politique: il peut être autrement. Les mots ont désormais le pouvoir d’entamer la légitimité de ce qui est. Ils acquièrent un poids qui trouve un prolongement dans la fiction, terreau nourrissant l’imaginaire d’une mise en forme différente du monde, qui n’est plus donné mais à construire. C’est dans cet espace de la parole que l’intellectuel peut agir, avec la seule force des mots, pour élargir le champ des possibles. […]

Disons les choses autrement. La prolifération des images, qui prétendent nous donner un accès direct à la réalité, est en train d’étouffer la parole, qui aurait, elle, le fâcheux défaut de déformer cette réalité. Les images s’acharnent ainsi à remplir le vide sans lequel aucune parole ne peut se faire entendre. Elles nous donnent à voir une réalité qu’elles présentent comme «objective», oubliant que la pensée, l’espoir, l’utopie font aussi partie de notre réalité.

Jean-Jacques Simard publiait — Désarroi chez les intellectuels — le silence des agneaux

C’est la légitimité d’un certain modèle de l’intellectuel qui est en déclin: ce personnage qui, ayant établi son autorité dans un domaine éthéré de la culture seconde (arts, lettres, sciences), fait irruption sur la place publique, se «mêle de ce qui ne le regarde pas», s’engage dans les affaires générales, prend position, se fait conscience critique de la cité commune, pourfendeur du mensonge et de l’injustice, porteur de transcendance, allumeur d’avenir et défenseur d’éternité.

Louis Cornellier publiait Les intellectuels au Québec — intellectuel québécois… en attendant

Peut-on, au Québec, en 2003, être un intellectuel au delà ou au mépris du débat sur la question nationale? Franchement, je ne le crois pas. L’enjeu est trop central, trop fondamental, la tradition à cet égard trop prégnante pour que l’on puisse s’y soustraire. Être un intellectuel, c’est avoir une vision du monde qui dépasse les compartiments du réel et ressentir l’impérieux devoir moral de la défendre.

Et Jocelyn Létourneau publiait Intellectuels silencieux

Au sein d’une société, l’intellectuel est celui qui ne cesse de parler, d’écrire, de débattre et de discuter publiquement. L’intellectuel n’est surtout pas silencieux. Le cas échéant, et paradoxalement, ses silences sont créés par ses paroles, découlent de ses écrits. C’est qu’en énonçant le monde, l’intellectuel fixe l’agenda de ce qui est débattu, voire de ce qui est «débattable». […]

L’intellectuel est celui qui peut focaliser ou (dé)tourner les regards vers des topiques convenus ou à la mode alors même que sa raison d’être, en tant que penseur, est de libérer les regards, de les désenclaver de certaines postures

* * *

J’avais pour ma part soumis une « lettre du lecteur » au Devoir, qui n’a jamais été publiée : le rôle des intellectuels.

En relisant mon texte, je m’étonne un peu de n’y avoir fait référence qu’aux textes d’Antoine Robitaille et d’Hervé Fischer — et je trouve que j’avais un peu « étirée » l’interprétation que je faisais de leurs propos.

Je reste néanmoins confortable avec la conclusion de mon texte, qui me rapprochait du texte d’Hervé Fischer d’une part, et de celui de Jocelyn Létourneau, d’autre part.

Cette conclusion me rapproche aussi un peu de la position de Patrick Lagacé aujourd’hui — j’en suis le premier surpris! — quand il dit en conclusion de son texte d’aujourd’hui, citant Parizeau — j’en suis doublement surpris! :

Comme disait Parizeau aux « jeunes » députés qui lui ont récemment écrit la lettre que l’on sait : personne ne va vous donner votre place, prenez-la…

L’heure de la convocation

Au cours d’une conversation avec Mario, il y a six ans, nous avions exploré l’idée de se constituer chacun un Conseil d’administration virtuel — comme une façon de s’aider à réfléchir.

C’était un exercice pédagogique — « pour se poser des questions sur la façon dont on prend des décisions quand ça devient sérieux ».

Le 5 août 2005, Mario décrivait une première mouture de son conseil d’administration virtuel.

Le 1er janvier 2006, il partageait avec nous les fruits de la première réunion de son Conseil.

Le 1er janvier 2007, il publiait le compte rendu de la deuxième réunion de son C.A. virtuel.

Et, finalement, le 1er janvier 2008, il publiait le compte rendu de la troisième réunion du comité.

À ma connaissance, il n’y a pas eu de réunion de son conseil d’administration depuis cette date.

Pour ma part, ce n’est que deux ans après avoir lancé l’idée que j’ai constitué mon Conseil d’administration virtuel — c’était en avril 2007.

J’ai bien sûr consulté régulièrement les membres de mon conseil — de façon aussi informelle qu’imaginaire — mais je n’en ai jamais rendu compte ici. Je le regrette.

* * *

En 2005, Mario s’apprêtait à quitter son rôle de directeur d’école pour se joindre à Opossum, pour travailler avec Jean-Sébastien Bouchard et moi.

En 2005, je ne le savais pas encore, mais j’étais sur le point de partir avec ma famille pour une extraordinaire aventure de trois ans en France.

Aujourd’hui

— Mario se prépare à une nouvelle aventure;

— et moi je vis les moments les plus intenses, et les plus stimulants de ma vie professionnelle — en simultanément plus préoccupé que jamais par la nécessité de l’engagement politique — quelle qu’en soit la forme.

Nous sommes indéniablement tous les deux dans des contextes où ça devient sérieux, pour reprendre les mots de Mario en 2005.

Mario : je pense que le moment est venu de convoquer nos conseils d’administration respectifs — et de partager, dans le mesure du possible, certaines des conclusions de leurs délibérations. Qu’est-ce que tu en penses?

Je suis particulièrement intimidé par le fait que huit des treize membres de mon conseil sont vivants et qu’il est plausible que six d’entre eux prennent connaissance du dialogue imaginaire que je pourrai avoir avec eux dans le contexte de cet exercice — mais je pense que je vais quand même oser le faire, ne serait-ce que comme un exercice d’écriture estival.

Je pense que je vais dans un premier temps devoir reprendre contact avec chacun d’eux, individuellement, avant de pouvoir imaginer les réunir…

On verra bien…

L’engagement

Il a beaucoup été question d’engagement et de résignation dans les conversations que j’ai eues au cours de cette longue fin de semaine. Jeudi soir avec les uns, vendredi soir avec d’autres, samedi soir encore, cet après-midi (beaucoup!) et encore ce soir.

De la résignation.

De l’inacceptable résignation — qui ne dit pas toujours son nom.

Et de l’engagement.

De l’engagement qui peut s’exprimer de bien des façons, mais qui est plus que jamais nécessaire, sous toutes ses formes.

* * *

— Mais alors, qu’est-ce qui te choque le plus au Québec aujourd’hui?, m’a demandé un ami au beau milieu d’un échange un peu plus vigoureux que le reste de la conversation.

— Ce qui me choque le plus, je pense, c’est la résignation, aie-je répondu. C’est de voir tellement de gens qui n’y croient plus, qui ne croient plus qu’ils peuvent faire une différence — que l’engagement politique (au sens large) a toujours un sens. De gens qui s’intéressent à la politique comme à un spectacle dont ils seraient des spectateurs.

Je trouve particulièrement révélateur à cet égard de constater que le projet politique qui semble pouvoir rallier une majorité de québécois se fonde sur l’idée de mettre de côté une question fondamentale pour l’avenir du Québec — de se résigner à faire l’impasse sur un sujet essentiel— comme si pour réunir des gens il fallait aujourd’hui se faire à croire qu’on ne parlera pas de la situation politique du Québec dans le Canada pendant dix ans — alors qu’on sait très bien que ce n’est pas possible, parce que la réalité l’exigera forcément.

Mais on préfère être dupe — se mentir à nous-mêmes, choisir le confort d’un illusoire consensus plutôt que d’affronter un sujet difficile. De guerre lasse, probablement — ça me choque d’autant plus.

* * *

J’ai eu la chance de côtoyer tellement de gens passionnés, généreux, engagés dans leur communauté au cours des vingt dernières années— à l’école secondaire, au cégep, à l’université, dans différents milieux de travail, sur le Web et dans les quartiers que j’ai habités… il me semble que le monde que je connais n’est pourtant pas comme ça! Il n’est pas prompt à la résignation: il se retrousse les manches! — en gang, le plus souvent.

Et c’est peut-être là que le bât blesse, et qui fait qu’on flirte trop souvent à mon goût avec la résignation (ou ce que je perçois comme tel) par les temps qui courent. Peut-être parce que l’action collective est particulièrement difficile à certaines périodes de la vie — à l’âge où on a de jeunes enfants, par exemple — et parce qu’à défaut d’avoir le sentiment de participer à un mouvement, on peut être tenté d’accepter la réalité telle qu’elle se présente à nous (ou telle qu’on veut bien nous la présenter).

Je sais bien qu’il y a une multitude de manières pour changer le monde — pour changer son monde, à sa façon. Et je ne doute pas que la très grande majorité des gens passionnés et engagés et à qui je pense en écrivant ce texte ont trouvé leur propre façon pour le faire. Et c’est très bien comme ça — et c’est d’ailleurs ce que j’ai aussi fait depuis vingt ans!

Je n’ai donc pas de leçons à donner sur ce sujet, mais le contexte m’amène à penser qu’il n’est pas possible de négliger plus longtemps la sphère politique comme espace d’engagement — et  je sens le besoin de partager ce constat avec mon entourage.

Je sais qu’il y a aussi mille et une façons de manifester un engagement personnel dans la sphère politique — et c’est très bien comme ça, parce que c’est de cette diversité que se nourrit la démocratie. Je pense simplement que c’est plus que jamais indispensable de le faire, d’une façon ou d’une autre.

* * *

Ce sont des idées jetées de façon un peu brouillonne pour l’instant — j’en suis bien conscient — mais j’ai le goût de réfléchir un peu plus là-dessus dans les prochaines semaines et d’écrire un plus longuement avec cette perspective.

Pour le moment, j’ai seulement souhaité laisser ici une trace de cette envie et de cette intention.

Ralentir, pour aller plus vite

L’été est à nos portes. L’année a été mouvementée. J’avais prévu écrire plus. Je l’ai assez peu fait. Je souhaite le faire plus cet été. On verra bien.

Tellement de choses sollicitent mon attention —

— mais l’urgence, à cette période de l’année, c’est de ralentir.

C’est d’ailleurs ce que rappelle ce texte, que @froginthevalley a porté à l’attention de son réseau aujourd’hui. Je l’en remercie.

Prendre le temps de jouer dehors (soirée de tennis!), de lire (13 heures, de Deon Meyer), et de bien manger (pâtes et pizza maison dans les derniers jours) — idéalement avec la famille et des amis. Le temps de réfléchir aussi  — sur ma société, la politique; sur mon entreprise, son plan d’affaire — et sur les liens qui unissent ces différents aspects de ma vie.

C’est dans ce contexte que j’ai pris le temps d’écrire un petit mot à Mario ce matin — lui qui s’engage dans une période de grands bouleversements (voir le commentaire #6, au bas de ce texte).

C’est dans ce contexte que j’ai pris quelques minutes pour une conversation avec une amie ce midi, au soleil, de façon toute à fait imprévue — juste avant une réunion.

C’est aussi dans ce contexte que j’ai apprécié lire ce texte de Jean Trudeau, qui entreprend par la même occasion de réanimer son blogue: bonne nouvelle!

Ralentir, pour éviter de confondre l’action et l’agitation.

C’est une très belle maxime estivale.

Une nouvelle façon de faire de la politique?

J’ai publié il y a un peu plus de six ans l’ébauche d’un manifeste — auquel je n’ai pas retravaillé depuis.

Le manifeste pour l’indépendance politique

Je relu ce texte ce matin après avoir fait la lecture du Devoir, où les appels à une nouvelle culture politique sont nombreux, comme ils l’ont été toute la semaine — après une quinzaine politique complètement folle.

Je mettais notamment en évidence dans ce texte l’influence directe et indirecte des médias dans la politique qu’on déplore. Je pense que c’est toujours d’actualité — et je me dis que le moment est venu de se pencher à nouveau sur ce texte, avec ceux et celles qui le souhaiteront.

Qui a le goût d’y travailler avec moi?

Parler moins, écouter plus

Parler moins, écouter plus. C’est le titre de l’éditorial de Bernard Descôteaux dans Le Devoir de ce matin. Je cite sa conclusion:

« Au-delà de l’inventaire des causes de cette défaite, un aggiornamento s’impose dans le mouvement souverainiste. Il lui faut retourner sur le terrain, sortir des parlements, parler moins et écouter plus ce que les Québécois ont à dire. Surtout, il lui faut rejoindre les jeunes, adapter son discours aux générations X et Y. (…) La vraie leçon du 2 mai, elle est là. »

Je suis de ceux qui croient que le résultat de la dernière élection fédérale n’a rien à voir avec les convictions des électeurs souverainistes. Il faut toutefois, sans l’ombre d’un doute, en tirer des leçons importantes au sujet des attentes des électeurs — de tous les électeurs — à l’égard des gens qui les représentent ou qui aspirent à les représenter.

Parler moins et écouter plus. Peut-être. Mais surtout parler autrement, et écouter différemment.

Écouter pour comprendre plutôt que pour réagir.

Parler pour proposer plutôt que pour critiquer.

Il faut arrêter de parler des radio-poubelles et de juger les gens sur la base de ce qu’ils écoutent, regardent ou lisent. C’est une forme de mépris qui nous discrédite. Sans un respect de tous les instants pour tous les citoyens, la souveraineté n’a aucune chance de se réaliser.

Gilles Duceppe a raison de dire que cela a été une erreur de faire preuve de dérision à l’égard de Jack Layton lors du débat en français.

Il faut s’interdire de critiquer sans proposer du même souffle une idée complémentaire ou une alternative.

Il faut utiliser prioritairement le temps de parole qui nous est alloué à toutes les tribunes pour donner forme au projet de société dans lequel nous croyons.

Il serait sans doute utile pour cela que plus d’intellectuels choisissent de se frotter à la réalité politique, comme le souligne Manon Cornellier dans un autre texte publié en page éditoriale.

Il faut relever le défi d’être constructifs même dans un rôle d’opposition parlementaire.

Il ne suffira pas de trouver de nouveaux mots pour parler de la bonne vieille souveraineté si on veut convaincre les jeunes. Ce n’est pas à un problème de marketing auquel fait face le mouvement souverainiste. Le défi est bien plus fondamental: c’est la nature de notre démarche que nous devons accepter de remettre en question.

Les gens attendent de nous que nous proposions un projet de société stimulant et que nous leur expliquions pourquoi la souveraineté est nécessaire à sa réalisation. Nous avons le devoir de formuler un projet progressiste qui pourra rallier une majorité de citoyens.

Il faut (ré)accepter l’idée que pour la majorité de Québécois la souveraineté est essentiellement un moyen et non une fin en elle-même.  Il faut accepter de (re)placer la souveraineté au rang d’outils socio-économiques et élaborer notre discours en s’appuyant sur ce constat. À défaut de nous imposer cette exigence, je crains que nous ne méritions plus la confiance des électeurs.

Il est urgent de formuler clairement un projet ambitieux au coeur duquel se trouvera l’éducation, la culture et l’environnement. Un projet au service duquel les technologies de la communication et les réseaux seront intensivement mis à contribution et pour lequel nous stimulerons le développement de l’esprit entrepreneurial, sous toutes ses formes — parce que c’est nécessaire au bon fonctionnement de l’économie et donc indispensable afin que nous ayons collectivement les moyens de nos ambitions.

La fin de campagne du Bloc québécois a une fois de plus démontré à quel point il est devenu inefficace de présenter la souveraineté du Québec comme une nécessaire conclusion de l’histoire. Il est plus que jamais indispensable d’adopter à ce sujet un discours qui relève de l’invention du futur et de s’assurer qu’il sera porté haut et fort par de nouveaux visages.

Je ne peux pas accepter l’idée de François Legault, selon laquelle il faut mettre de côté la question nationale pour être en mesure de proposer un projet stimulant aux Québécois.

Mais pour la combattre, il ne suffira pas de critiquer, même très habilement, la position de LegaultDQ. Le plus important sera de reprendre le leadership de la proposition sociale. Recommencer à être à l’origine des débats plutôt qu’être sans cesse en situation de réaction.

C’est dans cet esprit que je me réjouis de voir apparaître ce Nouveau projet. C’est aussi ce pour quoi je me réjouis que l’idée de gouvernance souverainiste de Pauline Marois ait lentement fait son chemin dans les différentes instances du Parti québécois.

C’est une méthode dans laquelle je me retrouve parce qu’elle respecte ma conviction que l’essentiel est de décrire la société dans laquelle nous souhaitons vivre et de faire ensuite, en toute indépendance, ce que nous croyons utile pour faire advenir cette société — y compris proclamer notre souveraineté si cela s’avère nécessaire (ce que je crois).

Pour reprendre le leadership politique — et éventuellement, gagner des élections — les souverainistes devront écouter de façon plus active l’ensemble des citoyens et s’exprimer de façon plus constructive que nous l’avons fait au cours des dernières années.

Parler moins, écouter plus.

Proposer plus, réagir moins.

Faire un peu plus confiance aux jeunes aussi, avec tout ce que ça implique… comme le rappelle avec humour cette lettre de Jacques Bujold, aussi publiée dans Le Devoir d’aujourd’hui..

Traboulidon!

Je devais avoir 7 ou 8 ans.

Je regardais assez peu la télévision, mais il y avait quelques émissions que je n’aurais pas manquées pour rien au monde. Traboulidon était une de celles-là. C’était mon émission préférée.

Je plongeais chaque fois avec Bulle et Philo au coeur d’un monde étrange inspiré par l’univers informatique. Les décors étaient minimalistes, mais cela n’avait aucune importance: au contraire, ça contribuait à l’ambiance. C’était plein d’aventures et d’imagination. C’était Sol et Gobelet prisonniers d’un ordinateur imaginaire.

Dans mes souvenirs, Bulle (interprétée par Sylvie Léonard) était une jeune fascinée par la technologie. Sa candeur qui était à la source de toutes les mésaventures. Philo (interprété par Denis Mercier) était un vieux sage qui, sans être réfractaire à la technologie, ne faisait pas preuve du même enthousiasme spontané à leur égard — et c’est pourtant grâce à lui que des solutions finissaient toujours par être trouvées!

Bulle et Philo m’habitent encore — et je sais qu’ils sont encore prisonniers de l’ordinateur imaginaire. Je les ai vus sur YouTube il n’y a pas si longtemps.

* * *

J’aurai bientôt 38 ans.

Je suis passé de l’autre côté du miroir.

J’ai un emploi, je participe à des réunions sérieuses et je fais des voyages d’affaires. Je travaille dans un monde profondément influencé par l’évolution de la technologie. C’est mon quotidien.

Mais voilà que le traboulidon vient de me rattraper! J’ai revu Philo.

La première fois, c’était à la bibliothèque nationale, il y a quelques semaines. Je présentais l’univers du livre numérique à deux ou trois cents personnes, à l’invitation de l’Observatoire de la Culture. Il était là, devant moi, assis sagement dans la dixième rangée ou à peu près. J’ai dû m’interrompre en le voyant. Il était là, pour vrai… dans la réalité — dans ma réalité!

Ça m’a fait réfléchir.

J’ai l’ai revu plusieurs fois depuis ce jour-là. Nous participons tous les deux à un comité de travail sur la transformation des industries culturelles sous l’influence des nouvelles technologies.

C’est parfois assez surréaliste.

À la première réunion, j’ai apprécié qu’il m’écoute avec attention.

J’ai été très fier, quelques jours plus tard, quand il s’est dit d’accord avec moi.

Et ça été un moment marquant de ma vie quand je l’ai entendu dire, de sa remarquable voix: « je pense que ce que Clément a dit est important… ».

La voix de Philo sortait de la télévision pour prononcer mon prénom: tout simplement inoubliable.

* * *

C’est évidemment Denis Mercier qui était assis en face de moi — ce n’était pas Philo.

Et c’était aux propos de Clément-le-père-de-trois-enfants qu’il faisait référence — pas à ceux de Clément-qui-avait-sept-ans.

Nous avons bien changé tous les deux depuis le dernier épisode de Traboulidon… et je sais que les comédiens n’aiment pas toujours quand leurs personnages leur collent à la peau. Mais j’ai quand même envie de profiter de l’occasion pour remercier Denis Mercier et tous les comédiens qui travaillent auprès des enfants. Je ne serais pas celui que je suis devenu sans les extraordinaires personnages de Bulle et Philo.

C’est un peu grâce à vous si j’ai aujourd’hui la très grande chance de gagner ma vie en parcourant chaque jours le grand labyrinthe qui est né de la rencontre de la culture et des nouvelles technologies.

Merci!