Espaces de réflexion

Court texte pour mentionner que je suis en train de réorganiser tranquillement mes différents espaces de réflexion:

www.remolino.qc.ca continuera à recevoir des réflexions et des opinions variées — des textes plutôt longs, toujours accompagnés d’une image qui comporte souvent un clin d’œil en écho au texte.

www.clementlaberge.com a sera de plus en plus souvent utilisé pour partager, beaucoup plus spontanément, des liens vers des choses qui suscitent mon intérêt et des réflexions généralement beaucoup plus courtes.

Je suis aussi sur Twitter, mais relativement peu actif, parce que je trouve que la nature de cette espace nous amène trop souvent à se contenter d’amplifier le bruit de fond (d’une partie) de l’opinion publique.

Je participe aussi à l’occasion aux enregistrement des Engagés publics, un format qui me fait sortir un peu plus de ma zone de confort… et c’est très agréable!

J’écris évidemment un peu chaque jour dans DayOne, pour garder des traces de mes réflexions quotidienne qui ne trouvent pas leur chemin vers aucun des espaces précédents. Mais ça ça reste privé… ou ce sera pour un usage ultérieur!

L’art de la table

Le Parti Québécois a rendu publique mardi une proposition de plan d’action dans le but de mettre sur pied un nouveau Parti Québécois aussi tôt qu’en novembre 2019. C’est très ambitieux.

Malgré l’adversité dans laquelle la démarche est présentée, j’ai encore une fois envie d’y croire. D’autant plus que la proposition correspond, à bien des égards, à des souhaits que j’ai déjà exprimés au cours des derniers mois.

Je veux y croire, mais j’ai peur que cela se révèle encore une fois des vœux pieux parce que les dernières heures ont démontré à quel point ce sera difficile pour plusieurs militants d’accepter ce que ça représentera en terme d’ouverture aux points de vue d’autrui (c’est vrai à tous les niveaux de l’organisation).

Le parti dit aujourd’hui:

«Hormis l’indépendance, tout doit être sur la table.»

«Nous convions tous les indépendantistes du Québec à participer à ces chantiers.»

«…aménager des espaces de discussion ouverts à tous.»

Ce sont toutes de bonnes intentions, que je partage, sauf que pour que ça marche il va falloir faire plus que le dire. Il va falloir que ça s’incarne dans des gestes concrets.

Pour avoir une belle tablée ça ne suffit pas de tout mettre sur la table, il faut aussi donner le goût au monde de prendre place autour cette table.

Il faut aussi savoir faire preuve de bonnes manières.

Et ce n’est pas gagné. On est même assez loin du compte, je trouve.

Les 48 dernières heures n’ont certainement pas donné envie à beaucoup de monde de se joindre à notre gang pour le repas.

***

Si le parti est sérieux dans son projet de métamorphose, il doit dès maintenant en faire son unique priorité.

Huit mois pour réinventer un parti qui décline depuis vingt ans, ça va demander qu’on y consacre toutes nos énergies et toutes nos ressources. Si on ne fait pas ça, c’est qu’on y croit pas vraiment ou qu’on n’est pas prêt à y consacrer toutes les énergies nécessaires.

Il faut arrêter de perdre de notre temps à critiquer la CAQ, QS et le PLQ. Ce n’est clairement pas la priorité pour les huit prochains mois.

Il faut arrêter de se laisser distraire par mille et un sujets, par Twitter et par l’agenda médiatique. Il faut surtout arrêter d’être obsédé par l’idée de gagner la journée.

À partir de maintenant, la priorité de tous les jours, de toutes les heures, devrait être de donner envie au monde de venir participer avec nous à la création d’un nouveau Parti Québécois.

Pour ça il va falloir se rendre fréquentable.

Réapprendre à être accueillant.

Inviter, écouter, accepter de débattre.

C’est uniquement à ça que devraient se consacrer tous ceux et celles qui sont en position de leadership dans ce parti — à commencer par les élus.

Il faut arrêter de sermonner, de bouder ou de faire de l’esprit aux dépens des gens qui expriment des points de vue qui ne vont pas dans le sens prévu ou souhaité.

***

C’est bien beau de plaider la nécessité d’une nouvelle grande coalition autour du Parti Québécois — et j’y crois aussi — mais pour être crédible et légitime il va falloir qu’on commence par démontrer qu’on est capable de faire preuve d’un véritable esprit de coalition.

Ça presse.

Merci Catherine!

Chère Catherine,

Je n’aurais probablement pas fait les choses de la même manière que toi, et c’est ben correct comme ça. Je ne partage pas 100% de l’analyse que tu as formulée aujourd’hui, mais ce n’est absolument pas grave. Je tiens à te remercier pour le courage dont tu as fait preuve.

Ta décision a déçu beaucoup du monde, c’est sûr. Tu le savais et tu as foncé quand même, guidée par tes convictions. Tu savais aussi que tu allais te prendre bien des coups: quelques-uns mérités, sans doute, mais aussi des plus mesquins. Tu as foncé quand même, parce que tu as cru qu’il le fallait. Merci pour ça.

Ça fait 25 ans que le PQ vit des difficultés… de graves difficultés… nos mauvais réflexes nous ont menés jusqu’à la raclée du 1er octobre. Des mauvais réflexes qui nous hantent encore.

Cinq mois se sont écoulés depuis le 1er octobre. Toujours pas de bilan partagé, personne pour initier un débat sur l’avenir… le calme plat. Où est le leadership? On est tellement amorphe qu’on a laissé Jean-François Lisée être le premier à présenter son analyse de la situation. C’est’y pas le boutte du boutte? Un peu plus et c’est sur ces bases que ce serait fait le conseil national de la fin du mois!

Merci Catherine d’avoir mis le pied dans le plat. Merci d’avoir provoqué ce choc. On va enfin devoir aller au fond des choses. Avec un rythme qui correspond à l’urgence de la situation. Ça va être rock and roll… certes, mais ce n’est pas de ta faute, c’est la faute de tous ceux et celles qui ont évité qu’on fasse cet exercice plus tôt.

Fais-toi une carapace pour les prochains jours. Ne réagis pas pour rien. Ne te laisse pas provoquer. Ferme les réseaux sociaux et reviens-nous quand la poussière sera retombée. Laisse les gens fâchés digérer leur frustration. Ce sera souvent maladroit, mais il ne faudra pas trop leur en tenir rigueur. Le temps va finir par te donner raison et il faudra que tu sois capable de faire preuve de magnanimité. Parce qu’il va bien falloir retravailler à nouveau tous ensemble.

Les plus sages aujourd’hui sont ceux qui fermeront leur gueule et qui prendront le temps de comprendre ton raisonnement, même s’il ne fait pas leur affaire. Et tant pis pour les autres.

J’aurais personnellement aimé mieux que tu mènes cette bataille au sein du PQ, dans ses instances, mais je te fais confiance. Je ne doute pas que tu as évalué cette option et que tu ne l’as pas jugée possible. Je ne sais pas pourquoi, mais ça n’a plus d’importance.

Merci Catherine d’avoir forcé les choses à s’accélérer.

Première neige / First Snow

J’ai vécu toutes sortes d’expériences émotives au théâtre, mais bien peu comme celle de samedi après-midi au Théâtre de Quat-Sous avec Première neige / First Snow.

J’ai pleuré. Plusieurs fois. Et pas juste avoir les yeux humides: assez pour devoir m’essuyer les joues.

La pièce a été co-écrite par des Québécois et des Écossais autour de thèmes inspirés par leurs malheureuses expériences référendaires — et les conséquences qu’elles ont eu pour eux et pour les sociétés dans lesquelles ils vivent.

Isabelle Vincent est magistrale dans le rôle central de la mère. Harry Standjofski est aussi excellent dans le rôle de l’anglophone québécois qui, selon les moments, taquine et harangue les spectateurs.

Je ne suis pas prêt d’oublier non plus Fletcher Mathers, dans le rôle de l’écossaise, aussi sage que déterminée, et Thierry Mabonga comme immigrant congolais installé à Glasgow, qui accompagne pour la première fois sa blonde au Québec.

***

C’est un récit que j’ai trouvé très dur. Très triste aussi — parce que c’est de notre histoire qu’il s’agit, de mon histoire.

Tout est fait pour nous confronter à cette histoire, pour nous mettre le nez dedans bien comme il faut. Les comédiens nous interpellent, soulignent habilement notre passivité, nous montrent notre responsabilité dans la situation politique dans laquelle se trouve le Québec.

L’histoire adopte le point de vue d’indépendantistes déçus (très déçus) mais ne manque pas d’esprit critique. Pas de complaisance, au contraire. Nos démons y ont aussi leur place.

***

J’ai trouvé ça terrible de revivre l’échec référendaire de 1995 et, pire, de revoir en accéléré, à travers le regard des personnages, les années qui ont suivi: les errances politiques, l’influence du néo-libéralisme et de la globalisation des marchés, l’écrasement du printemps érable, la perte de confiance collective, le dérapage des réseaux sociaux, l’irruption du racisme dans l’espace public, la manipulation des débats, les effets du colonialisme qui nous rattrapent — et ce constat d’impasse, tellement d’actualité.

La pièce joue admirablement sur l’ambiguïté entre la scène et la réalité; entre le jeu des comédiens et la vraie vie. C’est tellement réussi qu’on en vient à ne plus trop savoir non plus si on est spectateur ou acteur… dans un rôle qu’on aimerait mieux ne pas incarner: assis là à ne rien faire pendant que le projet national s’effrite.

J’ai trouvé ça douloureux, mais nécessaire.

Je ne dévoilerai évidemment pas la fin, mais je peux dire que j’ai été agréablement surpris et que je suis heureusement reparti du théâtre avec plus d’espoir pour l’avenir que je n’en avais en arrivant (et pendant dans la majeure partie de la pièce).

Soon.

***

Merci Isabelle Vincent. Merci Fletcher Mathers. Merci à toutes les comédiennes et les comédiens.

Les larmes que vous nous avez tirées ont été un exutoire efficace. Elles m’ont aussi aidé à conclure la démarche que j’avais entreprise il y a quelque mois en écrivant mon histoire personnelle du Québec de 1989 à 2019.

Maintenant on se retrousse les manches et on continue.

Parce que ça ne pourra pas toujours ne pas arriver.

 

 

La pièce est à l’affiche jusqu’au 23 mars: dépêchez-vous!

Sur l’égalité

J’ai commencé depuis quelques semaines à regrouper à clementlaberge.com des liens vers quelques textes qui ont particulièrement retenu mon attention.

Je publierai parfois quelques extraits de ces textes ici, sans forcément y ajouter beaucoup plus de commentaires — avec le souhait de favoriser d’éventuels échanges à leurs sujets.

Je commence aujourd’hui avec quelques extraits d’un excellent texte fraîchement publié dans le New Yorker, édition du 7 janvier 2019:

The Philosopher Redefining Equality — Elizabeth Anderson thinks we’ve misunderstood the basis of a free and fair society, par Nathan Heller.


Égalité et liberté

«…through history, equality and freedom have arrived together as ideals. What if they weren’t opposed, Anderson wondered (…) What if the way most of us think about the relation between equality and freedom—the very basis for the polarized, intractable political division of this moment—is wrong?

Identités et liberté

«The ability not to have an identity that one carries from sphere to sphere but, rather, to be able to slip in and adopt whatever values and norms are appropriate while retaining one’s identities in other domains?” She paused. “That is what it is to be free.”»

Répondre aux inégalités

«As a rule, it’s easy to complain about inequality, hard to settle on the type of equality we want. Do we want things to be equal where we start in life or where we land? When inequalities arise, what are the knobs that we adjust to get things back on track?»

L’égalité hiérarchique

«The problem, she proposed, was that contemporary egalitarian thinkers had grown fixated on distribution: moving resources from lucky-seeming people to unlucky-seeming people, as if trying to spread the luck around. (…) By categorizing people as lucky or unlucky, she argued, these egalitarians set up a moralizing hierarchy.»

«By letting the lucky class go on reaping the market’s chancy rewards while asking others to concede inferior status in order to receive a drip-drip-drip of redistributive aid, these egalitarians were actually entrenching people’s status as superior or subordinate.»

La véritable égalité

«To be truly free, in Anderson’s assessment, members of a society had to be able to function as human beings (requiring food, shelter, medical care), to participate in production (education, fair-value pay, entrepreneurial opportunity), to execute their role as citizens (freedom to speak and to vote), and to move through civil society (parks, restaurants, workplaces, markets, and all the rest). Egalitarians should focus policy attention on areas where that order had broken down.»

Multiculturalisme et égalité?

«Broadly, there’s a culturally right and a culturally left ideal theory for race and society. The rightist version calls for color blindness. Instead of making a fuss about skin and ethnicity, its advocates say, society should treat people as people, and let the best and the hardest working rise. The leftist theory envisions identity communities: for once, give black people (or women, or members of other historically oppressed groups) the resources and opportunities they need, including, if they want it, civil infrastructure for themselves. In “The Imperative of Integration,” published in 2010, Anderson tore apart both of these models. Sure, it might be nice to live in a color-blind society, she wrote, but that’s nothing like the one that exists. (…) But the case for self-segregation was also weak. Affinity groups provided welcome comfort, yet that wasn’t the same as power or equality, Anderson pointed out.»

Intégration et égalité

«Anderson’s solution was “integration,” a concept that, especially in progressive circles, had been uncool since the late sixties. Integration, by her lights, meant mixing on the basis of equality. It was not assimilation. It required adjustments from all groups. Anderson laid out four integrative stages: formal desegregation (no legal separation), spatial integration (different people share neighborhoods), formal social integration (they work together, and are one another’s bosses), and informal social integration (they become buddies, get married, start families).»

Gauche/droite vs pluralisme

«The challenge of pluralism is the challenge of modern society: maintaining equality amid difference in a culture given to constant and unpredictable change. It is the fashion in America these days to define political virtue by position. Richard is on the side of history, we might say, because he’s to the left of Irma on this issue and slightly to the right of Marco on that one. Anderson would resist this way of thinking, not least because it calls for intellectual convergence. It’s anti-pluralistic and tribalist. It celebrates ideology; it presumes that certain models have absolute, not situational, value. Rather than fighting for the ascendancy of certain positions, Anderson suggests, citizens should fight to bolster healthy institutions and systems—those which insure that all views and experiences will be heard.»

Progressime et économie de marché

«American progressivism is in the midst of a messy reckoning. During the nineties, upper-tail wage inequality (the gap between the middle class and the rich) exceeded lower-tail inequality (the gap between the poor and the middle class). Since then, upper-tail inequality has continued to grow while lower-tail inequality has remained basically unchanged. The unnaturalness of this top-heavy arrangement, combined with growing evidence of power abuses, has given many people reason to believe that something is fishy about the structure of American equality.»

«The problem isn’t that talent and income are distributed in unequal parcels. The problem is that Jeff Bezos earns more than a hundred thousand dollars a minute, while Amazon warehouse employees, many talented and hardworking, have reportedly resorted to urinating in bottles in lieu of a bathroom break. That circumstance reflects some structure of hierarchical oppression. It is a rip in the democratic fabric, and it’s increasingly the norm.»

«Andersonism holds that we don’t have to give up on market society if we can recognize and correct for its limitations—it may even be our best hope, because it’s friendlier to pluralism than most alternatives are.»

La lecture de l’article complet est évidemment encore mieux.

 

De Marc L*** à Christopher Wylie

Il y a dix ans, le magazine français Le Tigre faisait un buzz planétaire en illustrant comment notre utilisation du web dévoilait notre vie personnelle (j’en avais parlé le 16 janvier 2009).

Raphaël Meltz avait écrit un article qui décrivait avec une invraisemblable précision la vie de Marc L*** (un internaute réel) en se basant uniquement sur de l’information librement accessible sur le Web (sur Flickr, Youtube, et un peu Facebook, qui était encore relativement naissant). On y découvrait sa ville de résidence, ses études, sa profession, ses occupations, les noms et photos de ses amis, ses récits de voyages, certaines de ses possessions, etc. Le résultat était sidérant.

À l’époque, les débats provoqués par la publication de cet article ont essentiellement tournés autour du droit à la vie privée — sur une base individuelle: qu’est-ce que notre employeur (actuel ou futur) ou nos voisins pouvaient apprendre de nous, par exemple.

Un texte semblable aujourd’hui aurait probablement un certain retentissement, mais bof… au s’est tellement habitués à laisser toutes ces traces derrière nous… et ça n’intéresse tellement personne au fond (combien de temps vous avez mis à espionner vos voisins récemment? et les employeurs, ils ont appris à composer avec les frasques de jeunesse, non?). Et de toutes façons, tout le monde raconte sa vie sur Facebook et ça se passe bien… N’est-ce pas?

Dix ans plus tard

Dans sa revue de 2018, le magazine Wired consacre un article à Christopher Wylie — qui est, de mon point de vue, la personnalité de l’année.

C’est lui qui a tiré la sonnette d’alarme avec Cambridge Analytica et Facebook il y a quelques mois… Un scandale qui s’est avéré n’être que la pointe de l’iceberg. Et il ne s’est pas contenté de sonner l’alarme… il a été sur toutes les tribunes, toute l’année, partout dans le monde, pour expliquer et vulgariser les enjeux associés aux renseignements personnels, tant auprès de la population que des élus.

Ce que Christopher Wylie nous a aidé à mieux comprendre c’est que notre peur de 2009 ne portait pas sur la bonne chose… La protection de la vie privée n’est pas le principal danger lié à la collecte des renseignements personnels.

S’il est vrai que les renseignements personnels n’ont généralement que peu d’intérêt pris individuellement, il se trouve qu’ils valent des fortunes quand ils sont rassemblés, structurés et analysés. Ils deviennent alors la source d’un pouvoir énorme: celui de manipuler les gens.

Les banques de données personnelles permettent, bien sûr, de manipuler les gens à des fins mercantiles — par une publicité ultra personnalisée;

Mais elles permettent aussi (surtout?) de manipuler les gens à des fins politiques, en pervertissant les circuits d’information et la démocratie.

Après un peu plus de dix ans d’expérience des médias sociaux, ce qu’il devient essentiel de comprendre c’est qu’en permettant, collectivement, à quelques gigantesques entreprises d’accumuler autant de renseignements personnels, on leur accorde aussi, béatement, le pouvoir de nous manipuler.

Le problème ce n’est pas les médias sociaux, mais bien l’absence de cadre réglementaire dans lequel ils se développent actuellement.

Si on ne fait rien, il ne faudra pas se surprendre de voir s’effriter la démocratie partout dans le monde et de voir se multiplier les résultats d’élections étonnants qui vont mettre nos institutions à rude épreuve.

Wired dit que 2019 est l’année où il devient indispensable de poser des gestes devant la menace que fait poser l’accumulation, le commerce et le traffic de renseignements personnels.

Un comité sénatorial canadien vient aussi de sonner l’alarme: la démocratie est menacée.

***

Je pense que l’accumulation des renseignements personnels dans les mains de quelques entreprises pose une menace aussi importante pour notre civilisation que les changements climatiques.

Sauf qu’à la différence des changements climatiques, il s’agit d’une menace qu’il serait facile d’éliminer: il suffirait d’un peu de courage politique pour encadrer la cueillette de renseignements personnels, leur conservation, leur analyse et — surtout — les échanges commerciaux dont ils font l’objet.

Un souhait pour 2019? Oui, ça pourrait être ça…

L’art de la rencontre

Je ne peux pas finir l’année sans lever mon chapeau à la gang de la balado Les engagés publics: François Larouche, Denis Martel, Jean-Samuel Plante et Louis-Philippe Valiquette.

Ces quatre-là ont choisi de ne pas se laisser abattre par leurs déceptions politiques et de nous aider à faire de même.

Presque chaque semaine, ils consacrent quelques heures à préparer, enregistrer et faire le montage d’une émission de radio positive où on parle de politique sans prétention, en riant et — surtout — en mettant réellement en valeur ses principaux acteurs.

J’apprécie chaque épisode, mais mon coup de coeur va aux émissions hors-séries, qui sont entièrement consacrées à la rencontre d’une personnalité politique.

Les gars ont un véritable talent pour mettre les invité.e.s à l’aise. On sent rapidement une complicité s’installer et après près quelques minutes tout le monde a du fun… et ça paraît! Ça marche.

Je pense que le minimalisme de l’équipement nécessaire à la baladodiffusion, la possibilité de faire les rencontres dans un lieu public et la simplicité des intervieweurs y sont pour beaucoup.

Comment ne pas être sincère avec un Denis Martel, par exemple, qui débarque, bon enfant, en jeans et t-shirt, pour une entrevue? Impossible! Les précautions médiatiques tombent tout de suite et on assiste à une véritable rencontre.

Plusieurs de ces entrevues, m’ont redonné espoir dans la politique — parce qu’on y (re)découvre, simplement, avec le coeur, des gens passionnés, qui font de la politique avec passion, pour de bonnes raisons, quel que soit le parti pour lequel ils ont choisi de s’engager.

Les engagés publics livrent la marchandise: ils offre une antidote au cynisme. Leur balado est un des meilleurs moyens que je connais pour apprendre à aimer celles et ceux qui choisissent choisi de consacrer une partie de leur vie au service public.

Si vous ne les connaissez pas, faites vous du bien: allez prendre une marche en écoutant une des entrevues qu’ils ont réalisées en 2018:

Je ne doute pas qu’il y aura plusieurs autres entrevues l’an prochain — et j’espère que cette galerie de portraits pourra bénéficier de tout le rayonnement qu’elle mérite.

Chapeaux les gars, vous faites un travail vraiment remarquable.

Pour 2019, je vous souhaite encore plus d’auditeurs, de nouveaux collaborateurs (mieux, des collaboratrices!) et surtout encore beaucoup de plaisir… pour avoir le goût de poursuivre cette aventure longtemps.

Merci pour tout. Longue vie aux Engagés publics!

30 décembre — Mise à jour: une entrevue vient de s’ajouter:

Lien vers les trois épisodes réguliers auxquels j’ai eu le plaisir de participer:

Mon blogue en 2018

2018 n’est pas encore tout à fait terminée, mais c’est aujourd’hui que je prends le temps de faire un petit retour sur la dernière année de mon blogue.

Premier constat, ça a été une très bonne année pour le nombre de publications. Ce texte est le 123e publié en 2018. Ce qui fait de 2018 la quatrième meilleure année à ce titre depuis 2002 (voir les statistiques complètes au bas du texte).

Deuxième constat, je suis content de continuer à écrire d’abord et avant tout pour moi, sans chercher les sujets qui pourraient me ramener plus de lecteurs. Ce serait pourtant facile si c’était mon objectif… ça se voit bien à l’analyse du palmarès des textes les plus lus (entre parenthèses le nombre de visionnements).

1- Le bon vieux papier (866)

2- J’accuse Patrick Lagacé (550)

3- Ce que j’ai pensé du livre de Sébastien Proulx (439)

4- Crêpes (398)

5- Diplôme d’études secondaires sans maths ni sciences (394)

6- Une nouvelle forme de parti politique (379)

7- L’élargissement d’Henri IV… encore! (346)

8- Québec 1989-2019 (328)

9- Marcher — 2 (320)

10- Parodie (290)

On constate en effet que trois des dix textes les plus lus sur mon blogue au cours de la dernière année sont des coups de gueule en réaction à des articles publiés dans les médias (1, 2 et 10). Deux autres textes sont directement en échos à l’actualité (3 et 7).

Les deux plus grandes surprises dans cette liste sont en 4e et 5e positions. Ce sont c’est textes increvables, années après années… pour des raisons mystérieuses.

Crêpes a été écrit en janvier 2008. Il raconte simplement une anecdote familiale… mais il fait pourtant le top 10 chaque année. Pourquoi? Je ne sais pas. Il y a tant de monde que ça qui cherche des recettes de crêpes?

Diplôme d’études secondaires sans maths ni sciences est un très court texte écrit en 2004 en réaction à un article publié dans Le Devoir. Les visiteurs de ce texte ont sans doute été guidés ici par Google… et ne doit faire que des déçus parce qu’il ne contient aucune réponse aux questions qui me semblent pouvoir y mener. Manifestement, il y a *beaucoup* de jeunes (et/ou de parents) qui sont à la recherche d’une trajectoire… année après année.

Ça laisse dans le top 10 trois textes qui ressemblent davantage à ce que j’ai le goût de faire dans la prochaine année (6, 8 et 9): de l’exploration, des réflexions, des récits.

Troisième constat, je suis pas mal fier de tenir ce blogue depuis septembre 2002, et cela quasiment sans interruptions (plus longue interruptions a duré trois mois, en 2011). Et je me trouve encore plus chanceux de constater de pouvoir compter sur des lecteurs pour tous mes textes.

En 2018, ce blogue aura été visité par au moins 11032 personnes différentes qui auront lu 25570 fois l’un ou l’autre de mes textes.

***

Et pour le dessert?

Au souper, en famille, discussion à bâtons rompus.

— Claude Péloquin est mort aujourd’hui.

— «Vous êtes pas tannés de mourir bande de caves?», c’est lui ça?

— Oui, les paroles de Lindberg aussi.

— Quelle chanson extraordinaire!

(…)

Pas mal plus tard

— On a pas prévu de dessert… quelqu’un a le goût d’en faire un?

— Je pourrais faire des biscuits.

— Ou je fais des crêpes, qu’est-ce que vous en pensez?

La question reste dans l’air, les échanges se poursuivent.

— Alors, des biscuits ou des crêpes?

Je pianote discrètement sur mon iPhone pour mettre une chanson avec le mot cookies dans le titre (pourquoi cookies au lieu de biscuits? je ne sais pas).

Le geste n’est pas remarqué…

Quelques minutes plus tard:

— Voyons, c’est quoi cette musique poche là?

— Je ne sais pas, j’ai cherché des pièces avec cookies dans le titre… parce qu’on parlait de biscuits pour dessert…

— Des chansons avec biscuits dans les paroles… est-ce qu’on en connaît?

Chacun cherche…

Capucine fredonne…

— Ben oui… attend… na na na… mon pot de biscuits… na na na… c’est dans… attends… c’est dans… LINDBERG!

Consternation.

— Lindberg… de Claude Péloquin…

iTunes, les grands succès de Robert Charlesbois et Louise Forestier… Lindberg… play…

— Incroyable! (en coeur)

Dernier couplet:

Puis j’ai fait une chute
Une crisse de chute en parachute
Et j’ai retrouvé ma Sophie
Elle était dans mon lit
Avec mon meilleur ami
Et surtout mon pot de biscuits
Que j’avais ramassé
Sur Québec Air
Transworld, Nord-East, Eastern, Western
Puis Pan-American
Mais j’sais plus où j’suis rendu

Ça c’est passé comme ça pour vrai.

Et finalement on a mangé des crêpes.

Adieu Péloquin!

Forum Xn, jour 3

La dernière journée du Forum Xn a commencé avec une autre série de conférences inspirationnelles.

La présentation de Nathalie Guay sur les principaux enjeux liés à la protection de la diversité culturelle dans le nouvel accord de libre échange États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC) m’a semblé très importante.

Mais je retiens tout spécialement la présentation de panora.tv par Mia Desrochers et Anne Hébert. Il s’agit d’une plateforme de distribution de documentaires télévisuels réalisée par Radio-Canada/CBC et qui m’a semblé vraiment très très bien pensée. Le travail de modélisation légale et tarifaire qui a été nécessaire pour arriver à simplifier le processus de vente et de distribution m’a vraiment beaucoup impressionné. Je vais suivre le développement de panora.tv avec beaucoup d’intérêt au cours des prochains mois.

Nous sommes ensuite retournés en ateliers pour prioriser une des suggestions d’action que nous avions formulées hier après-midi. Dans notre cas, pour tenter de favoriser la découvrabilité des contenus culturels.

Nous avons retenu l’idée de créer un outil de diagnostic de la découvrabilité qui serait destiné aux créateurs et aux producteurs de contenus culturels de tous les types.

Les créateurs et les producteurs pourraient entrer dans cet outil un certain nombre d’informations au sujet de leur production, et de leur présences sur le web ainsi que dans les différentes plateformes spécialisées. Ils obtiendraient rapidement un portrait de leur découvrabilité à partir d’un tableau de bord et d’un simulateur de moteur de recommandation. Des pistes actions concrètes pour améliorer la situation et/ou d’aide à solliciter leur serait présentées du même coup. L’outil aurait donc à la fois une dimension pédagogique et une dimension d’encouragement à passer à l’action.

La somme des portraits ainsi obtenus pourrait aussi permettre aux pouvoirs publics de mieux comprendre les besoins réels de l’industrie, dans chaque secteur, et de guider leurs actions pour favoriser la découvrabilité des contenus culturels.

Ce projet a donc fait partie des douze qui ont été présentés lors de l’assemblée plénière. L’avenir nous dira si notre projet aura suffisamment intéressé les gens qui seraient susceptibles de contribuer à sa réalisation.

***

Après le dîner, les participants ont pu échanger pendant plus d’une heure avec Monique Simard et Pierre Trudel, qui représentaient l’ensemble des membres du Groupe d’examen du cadre législatif en matière de radiodiffusion et de télécommunications à Shawinigan.

J’ai pris beaucoup de notes pendant les échanges, mais je ne suis pas encore prêt à en faire une synthèse. J’ai besoin d’un peu de temps pour organiser mes réflexion sur certains des enjeux qui ont été soulevés au cours de la conversation. Mais l’ampleur et l’importance du mandat qui a été confié au groupe ne me sont jamais apparus aussi clairement qu’aujourd’hui. J’y reviendrai donc, forcément, au cours des prochains jours.

***

Bravo aux organisatrices qui étaient en première ligne de la réalisation du Forum Xn, ainsi qu’à tous ceux et celles qui l’ont rendu possible. De mon point de vue, ça a été un franc succès.

Forum Xn, jour 2

La formule du Forum Xn de cette année fait une belle place à des conférences inspirationnelles: des séquences de présentations d’une quinzaine de minutes. Je trouve que c’est une très bonne idée, même si elles sont évidemment d’intérêt inégal, selon les goûts des participants.

Hier matin, j’ai trouvé particulièrement stimulant que Mohamed Zoghlami nous présente le rôle central du numérique et de la culture dans le développement économique de l’Afrique. En l’absence d’une couverture médiatique québécoise de l’Afrique (et de l’international en général), ce genre de présentation est vraiment très importante pour nous éviter d’adopter toujours les mêmes perspectives et de se tourner toujours vers les mêmes partenaires. C’est un sujet qui a aussi été abordé en après-midi par Julien Cangelosi. Ça aide aussi à mettre nos défis en perspective…

En après-midi, la présentation des travaux du LATICCE, par Jean-Robert Bisaillon et Guy Philippe Wells, était aussi intéressante. La conclusion, avec sa liste des dix chantiers qui devraient attirer notre attention en rapport avec les métadonnées et enjeux associés, était particulièrement frappante. On peut prendre connaissance de la présentation à partir de ce lien.

Ce sont deux présentations qui semblent avoir aussi suscité particulièrement l’intérêt de Philippe Papineau, du Devoir. Il en parle dans l’édition de ce matin.

Le projet de maison d’édition 100% numérique Miniminus, présenté par Yuri Kruk, a également piqué ma curiosité. La réflexion d’ensemble et le modèle technique sont intéressants, mais je suis resté avec de nombreuses interrogations sur le modèle d’affaire. On s’est parlé brièvement au souper, on se reverra dans les prochaines semaines.

La présentation d’Éric Lefebvre sur les efforts du Partenariat du Quartier des Spectacles pour exporter l’art public interactif québécois était aussi très intéressante parce que très concrète.

Voilà pour les conférences inspirationnelles… qui constituaient évidemment la partie facile de la journée.

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L’essentiel du travail des participants a évidemment été consacré aux ateliers, en petits groupes. Je participais pour ma part à l’atelier Comment assurer la découvrabilité du contenu sur les différentes plateformes numériques? Et j’ai été vraiment très agréablement surpris par la richesse de nos échanges. On est beaucoup plus dans le pragmatisme qu’à la dernière édition du Forum, je trouve. Les quelques post-it ci-dessus en témoignent.

Dans une première séance de travail, nous avons énuméré des freins/ancrages à lever, puis des vents favorables, et enfin des risques et éléments auxquels porter une attention particulières. Sans être d’accord sur tout, la convergence des points de vue était évidente.

Une deuxième séance de travail nous a permis de formuler des suggestions d’actions à poser, d’en débattre entre nous et de les soumettre aussi aux participants d’autres ateliers dans le but de les améliorer.

Ce matin nous devrons finalement prioriser nos suggestions en fonction de leur impact et de leur faisabilité afin de n’en retenir qu’une seule qui sera présenté à la plénière, juste avant le dîner.

Avec 12 ateliers, ça donnera donc 12 actions suggérées, sur autant de sujets. J’ai hâte d’entendre ça.

La journée se terminera vers 14h30 avec une présentation d’une partie des membres du Groupe d’examen du cadre législatif en matière de radiodiffusion et de télécommunications. Ça promet.

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Et comment passer sous silence qu’une bonne partie de l’intérêt d’un forum comme celui-ci se trouve entre les moments informels et pendant les repas? Là non plus, je n’aurai pas été déçu par le Forum.

J’ai fait plusieurs rencontres très stimulantes (tant avec des personnes que je connaissais qu’avec d’autres que je m’étonne de ne pas avoir connu avant!) et je repartirai avec plusieurs nouvelles idées.

Forum Xn

Je participe cette semaine à la deuxième édition du Forum Xn, un événement destiné aux acteurs du monde de la culture et du numérique. La première édition, il y a 18 mois, avait été très inspirante, j’espère évidemment la même chose pour aujourd’hui et demain.

On a commencé hier soir par un cocktail (aussi appelé «activité de réseautage») — auquel je souligne la présence de la nouvelle ministre de la Culture et des Communication — qui a été suivi par un entretien avec Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS.

Ça a été un moment étonnant, avec un personnage lâché lousse, qui tournait parfois les coins très ronds et qui ne fuyait surtout pas la provocation. Ça en a déboussolé plus d’un… Mais si on accepte qu’il faut toujours en prendre et en laisser — même (surtout?) d’un exubérant érudit! — ça pouvait aussi avoir un côté rafraîchissant. Je pense que son message était, en gros, le suivant: arrêtons de parler des tuyaux et de la technique quand on parle de numérique, parlons des relations entre les humains. Ce à quoi j’avais envie de répondre: oui, bon, ok, bien sûr, mais une fois qu’on a dit ça, concrètement, on fait quoi? Et là, pas de réponse… dommage.

J’ai donc plutôt pris cet échange comme une invitation à la liberté de parole. En effet, si tous les participant.e.s pouvaient ajouter ne serait-ce que 10% de la liberté de parole de Dominique Wolton dans leurs interventions des deux prochains jours on pourrait probablement faire beaucoup plus de chemin qu’en mettant toujours des gants blancs.

Ce matin on entreprend les ateliers de travail… avec comme toile de fond la puissance des géants d’Internet et les défis à la fois techniques et politiques que cela pose à tout le monde. Je participerai pour ma part à la série d’atelier qui s’articulent autour de la question suivante: Comment assurer la découvrabilité du contenu sur les différentes plateformes numériques?

À ce sujet, je ne peux pas terminer ce texte sans souligner la publication d’un excellent texte sur le blogue de Josée Plamondon au sujet des métadonnées dans le domaine culturel:

Projets de données: quel impact sur la transformation numérique en culture

C’est un texte qui décrit très bien le contexte dans lequel s’inscrit mon travail de coordonateur de la mesure 111 du Plan culturel numérique du Québec depuis quelques mois (voir le bilan de juin — un nouveau bilan sera publié bientôt).

Nous serons probablement quelques-un.e.s à partager quelques notes et réflexions sur Twitter au cours de l’événement. Le mot-clic à utiliser est #ForumXn.

Ne plus attendre

J’ai eu le privilège d’être invité à titre de conférencier à la soirée Ciné-psy du 10 octobre dernier. Je devais commenter le film Qu’est-ce qu’on attend? J’avais choisi de le faire en traçant des liens avec le contexte québécois, dix jours après l’élection. Une conversation a évidemment suivi la présentation.

Le film raconte l’engagement des citoyens dans la transformation du village alsacien d’Ungersheim en réponse aux défis écologiques auxquels l’humanité est confrontée. C’est un village dit «en transition», du nom d’un mouvement qui a pris forme en Grande-Bretagne, et qui regroupe aujourd’hui plus de 400 villes et villages partout dans le monde.

J’ai évidemment commencé ma présentation en décrivant rapidement mon parcours, pour aider les soixante-dix, ou à peu près, participants à mieux comprendre le point de vue que j’allais leur présenter.

J’ai conclu cette première partie en énonçant deux phrases qui se sont avérées très importantes pour moi au cours de ce parcours:

  • Je préfère faire avancer 100 personnes d’un pas, qu’une seule personne de 100 pas.
  • Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin.

Et je suis passé rapidement au coeur de la présentation.

Je reprends ici l’essentiel des notes que je m’étais préparées pour la soirée.

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QU’EST-CE QU’ON ATTEND?

Revenons sur un certain nombres d’éléments qui me semblent importants pour alimenter la conversation.

D’abord une limite évidente du film: il décrit une situation très particulière : une très petite ville (2000 habitants), qui a le même maire depuis vingt-quatre ans (le précédent a été maire trente-quatre ans!). Qui plus est, le film met la lumière sur l’implication d’une partie très limitée de la population: à peine une cinquantaine de personnes. Il faut donc mettre les choses en perspective.

Le film pourrait donc avoir l’air anecdotique, mais malgré cela, ce qui nous est raconté est loin d’être banal parce que cela permet d’illustrer très efficacement plusieurs dimensions de la dynamique sociale que je trouve qu’on oublie trop souvent — et qui sont tout à fait applicables, transposables, dans de plus grandes villes, comme Québec.

J’en retenu cinq éléments qui me semblent particulièrement importants.

C’est le maire d’Ungersheim qui présente lui-même le premier, dès le début du film:

«La première étape [de la transition] c’est d’être libre dans notre tête.»

Ça peut avoir l’air simple de prime abord, mais ça suppose bien des choses! Des conditions socio-économiques favorables, une certaine éducation, une relation saine aux médias, à la publicité et à la partisanerie, etc.

Il ne sera pas possible de faire face aux défis environnementaux et au réchauffement climatique sans accorder une grande importance à la réduction des inégalités sociales, à l’éducation et au développement d’une meilleure hygiène intellectuelle.

Le deuxième élément est évoqué par l’adjointe du maire:

«…j’y ai participé, ça m’a permis d’ouvrir un peu mes horizons.»

Son témoignage doit nous rappeler que c’est généralement en mettant la main à la pâte qu’on s’ouvre l’esprit. Pas l’inverse.

C’est une erreur de vouloir d’abord convaincre les gens. C’est beaucoup plus efficace de rendre l’engagement agréable — de donner le goût aux gens de participer à quelque chose parce qu’ils y trouveront du plaisir.

C’est dans le plaisir de l’action, en côtoyant des gens convaincus et inspirants, que les convictions peuvent prendre forme et que l’importance et le sens de tout ça peut se manifester.

Le troisième élément est révélé par le dialogue entre le maire et le producteur de porc du village, à l’occasion d’une fête foraine:

«On fait partie de la diversité tous les deux: toi tu es un mangeur de viande et moi non, mais on se respecte.»

C’est une scène qui nous rappelle que le leadership peut s’exprimer sans dogmatisme. Il se révèle aussi dans la fraternité et l’acceptation des désaccords.

On peut être en désaccord et travailler ensemble. C’est quelque chose que la joute partisane (et sa couverture médiatique) nous a malheureusement fait perdre de vue depuis quelques années.

Le quatrième élément est apparu dans la scène du repas familial chez le maire, quand lui et sa conjointe disent:

« Un maire végétarien et ne boit pas d’alcool, ça ne se voit pas souvent… Il y a peu de familles qui vivent comme nous… il faut donner l’exemple…

Il faut sortir de cette politique qui consiste à prôner des actions qu’on n’applique pas soi même…

… il faut se rappeler de Ghandi qui nous a dit que l’exemple n’est pas le meilleur moyen de convaincre, c’est le seul. »

Le maire nous rappelle de cette façon à quel point la légitimité de l’action politique est liée à la cohérence de ses principaux acteurs.

Il me semble probable qu’un manque de cohérence perçu entre le discours et l’action des vieux partis politiques soit la principale cause du résultat des élections du 1er octobre.

«Il faut se méfier de l’écart grandissant entre le discours professé et le discours pratiqué», me disait un ancien professeur. Ça devra certainement faire partie de la réflexion du Parti Québécois et du Parti Libéral.

Le cinquième et dernier élément que j’ai choisi de retenir a été soulevé par l’agriculteur conseiller municipal:

«[Le maire] a une idée à la seconde. On a parfois de la difficulté à le suivre. Il faut parfois freiner un peu, sinon il peut un peu déraper quand même… (rire), mais on le soutient et on est fier de notre village.»

On peut exprimer des doutes, voire des désaccords, avec quelqu’un et continuer à l’appuyer dans son travail en faveur du bien commun.

J’ai envie d’ajouter un sixième élément, qui se dégage de façon plus implicite des échanges avec les citoyens:

Le rythme auquel on fait les choses n’est pas sans importance.

La modification de notre rapport au temps est peut-être aussi une étape essentielle de toute véritable prise de conscience environnementale (tant au plan individuel que collectif).

Je pense qu’une des grande leçons du film, c’est qu’on peut se réapproprier le temps. Le temps n’est pas une contrainte, c’est quelque chose qu’on peut modeler par nos choix.

Plusieurs de ces éléments sont d’ailleurs regroupés dans le petit guide auquel le maire fait référence dans le film. Le guide est facilement accessible sur le site Web du village.

Le guide regroupe 21 actions qui se déclinent en trois sections:

  • Autonomie intellectuelle
  • Autonomie énergétique
  • Souveraineté alimentaire

Je trouve que c’est un remarquable résumé de ce qui devrait inspirer les partis politiques québécois dans leur façon d’aborder les enjeux liés aux changements climatiques.

Je ne peux pas finir mes commentaires sur le film sans souligner ce qui est pour moi la plus belle scène du film (et la plus forte symboliquement): la jeune boulangère qui joue du piano dans son atelier pendant que le pain cuit, et son sourire en décrivant son mode de vie à Ungersheim:

«Être boulangère ici, c’est juste extraordinaire».

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LE MOUVEMENT DES VILLES EN TRANSITION

Je propose de s’éloigner maintenant du film pour approfondir un peu ce qui caractérise le mouvement des villes en transition.

Je souligne que Écosociété a publié quelques livres sur le sujet, mais pour les besoins de ce soir, je me suis plutôt inspiré à la page que Wikipedia consacre au mouvement — et à laquelle vous aurez facilement accès dans les prochains jours.

Le concept clé du mouvement des villes en transition est la résilience.

Dans ce contexte, la résilience est entendu comme la capacité d’un milieu de vie, d’une ville ou d’un village à traverser une crise économique ou écologique.

Le mouvement tente de répondre en particulier aux risques associés à une crise énergétique liée au pic pétrolier et aux changements climatiques.

Concrètement, pour les adeptes de la transition, la résilience est la capacité d’une ville ou d’un village à ne pas s’effondrer aux premiers signes d’une pénurie de pétrole ou de nourriture.

Un enfant le dit avec candeur dans le film: «Je suis fier de vivre à Ungersheim, parce que quand il n’y aura plus de pétrole, nous on sera plus avancé.»

Il est important de comprendre que les notions de transition et de résilience sont, dans cette perspective, profondément différente, voire contradictoire, avec celle de développement durable, qui est généralement celle qu’on met de l’avant au Québec.

Par exemple, une communauté qui récupère massivement ses déchets (de plus en plus de déchets) pour les expédier en vrac dans un centre de tri réduit peut-être sa pression sur l’environnement, mais ne devient pas plus résiliente pour autant.

Pour travailler sur sa résilience, elle ferait mieux de transformer localement ces matières recyclable en matériaux d’isolation, par exemple.

En ce sens, l’originalité du mouvement des villes et villages en transition, par rapport plusieurs autres mouvements écologistes tient en quelques points, qu’il me semble important de nommer.

C’est un mouvement qui s’appuie sur une vision optimiste de l’avenir.

Pour le mouvement des villes en transition, les crises annoncées sont vues comme des opportunités pour changer de façon positive la société actuelle.

C’est une vision qui diffère d’autres courants écologistes qui adoptent plutôt un point de vue pessimiste, décrivant un avenir sombre qui aura pour conséquence de réduire notre qualité de vie actuelle — et qui a souvent pour conséquence de déprimer les gens et de leur faire croire qu’ils sont impuissants devant l’avenir.

C’est un mouvement qui concerne l’ensemble de la communauté.

Pour les transitionnistes, le changement ne peut pas venir seulement d’une somme de gestes individuels. Et pas seulement non plus des autorités politiques, par l’entremise de législations. Il ne peut être le fait que d’un engagement collectif, d’une rencontre des citoyens, dans l’action.

C’est un mouvement qui adopte un point de vue psychologique.

C’est un des éléments particulièrement original du mouvement, qui plaide qu’il faut s’attaquer à notre usage déraisonné du pétrole comme on aborde les dépendances toxicologiques et qu’il est fondamental de tenir compte des craintes, du désespoir et du déni devant les défis environnementaux avant d’espérer susciter l’engagement des gens.

Le mouvement s’appuie sur la conviction que le principal frein au passage à l’action est le sentiment d’impuissance et d’accablement que provoquent les catastrophes écologiques annoncées. C’est quelque chose pour lequel les médias pourraient manifestement faire preuve d’un peu d’autocritique…

Le modèle des villes en transition fait appel à la psychologie en adoptant une vision positive et en offrant, dans l’action, des espaces où les personnes peuvent exprimer leurs craintes, tout valorisant leurs actions et en célébrant autant que possible les avancées collectives, même modestes.

Pour faire face aux changements climatiques on a besoin de citoyens qui ont confiance à l’avenir, malgré les défis importants, qui savent qu’ils peuvent avoir une influence sur la suite des choses et qui, de ce fait, n’hésitent pas à se mettre à l’action.

Parce que c’est généralement en marchant qu’on trouve son chemin… et que quand on cherche activement des solutions on finit toujours par en trouver.

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CONSIDÉRATIONS MÉDIATIQUES ET POLITIQUES

Je crois que les médias devraient s’inspirer des grandes principes de la transition. Ils devraient être plus conscients de leur influence sur la mise en marche des citoyens. En adoptant une approche fataliste et présentant les défis climatiques comme des menaces pour notre qualité de vie, je pense qu’ils compliquent le problème plus qu’ils n’aident à le résoudre.

Chaque fois qu’on suscite la peur ou qu’on déresponsabilise les gens on s’éloigne d’une solution aux changements climatiques.

Comme Cyril Dion le décrit bien dans son Petit manuel de résistance contemporaine, notre façon de raconter les histoires, et de présenter les défis auxquels nous sommes confrontés ne sont pas neutres.

Les partis politiques gagneraient aussi à s’inspirer des principes de la transition. Ils devraient consacrer leurs énergies à créer des conditions favorables à l’action citoyenne plutôt qu’à revendiquer la supériorité de leurs propres solutions.

Ils faut tout faire pour que les gens sentent qu’ils peuvent faire quelque chose, que c’est en se retroussant les manches, ensemble, à l’échelle locale, qu’on va pouvoir relever les défis des changements climatiques. Pas en attendant l’impossible de la part de nos politiciens ou d’insaisissables autorités internationales.

Les citoyens doivent évidemment pouvoir compter sur l’intervention de l’état devant les changements climatiques, mais le rôle de l’État doit être de soutenir et d’accompagner pas d’entretenir l’illusion qu’il pourra régler le problème à la place des citoyens.

Pour que la transition fonctionne, il faut simplifier l’administration de l’État pour la rapprocher des gens, éliminer les réglementations inutiles ou désuètes qui découragent la prise d’initiative, stimuler l’entrepreneuriat, offrir de meilleures protections aux gens vulnérables, assurer la solidarité des uns et des autres, redonner sa place à la culture.

Il faut créer des conditions pour permettre aux gens d’oser faire autrement, de prendre des risques, ou pour reprendre les mots de l’initiateur du mouvement des villes en transition, Rob Hopkins: «créer un lieu des possibles».

On serait bien mieux de parler de Québec comme une ville de rêves que comme une ville de rêve. Le pluriel fait toute la différence. Québec, ville des possibles.

Je suis profondément convaincu que c’est en redonnant du pouvoir aux citoyens qu’on va créer des conditions favorables à la transition. Pas en les infantilisant. Il faut favoriser tout ce qui stimule l’initiative, qui développe la confiance en soi (individuelle et collective) et qui démontre qu’on a un pouvoir sur notre destin.

C’est d’ailleurs aussi en valorisant la résilience, l’autonomie, l’estime de soi et la confiance dans l’avenir qu’on redonnera éventuellement le goût aux québécois et aux québécoises de se donner un pays. Bien plus que par une surenchère de discours  aussi passionnés que déconnectés de l’état d’esprit d’une grande partie de la population.

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Quand je lis la conclusion de l’éditorial du Devoir du 10 octobre 2018, je m’interroge:

«…le cri d’alarme répété ad nauseam par le GIEC se cherche plus que jamais des porte-parole politiques crédibles, populaires et résolus aux quatre coins de la planète.»

Est-ce qu’il faut attendre l’apparition de leaders politiques crédibles pour que le mouvement se mette en marche ou est-ce que c’est dans le mouvement et dans l’action que vont pouvoir apparaître ces leaders?

Est-ce que les partis politiques initient les mouvements ou s’ils les accompagnent.

Devant ces questions, certains annoncent la fin des partis politiques.

Je crois plutôt dans l’apparition de nouvelles formes de partis politiques, qui comprendront mieux que leur rôle est de stimuler l’action des citoyens et non pas de se substituer à eux.

Je m’intéresse particulièrement aux expériences de ce type qui sont actuellement menées dans certains pays scandinaves.

Je crois qu’il y aurait bien plus à gagner pour le Parti Québécois de s’inspirer de ce genre d’initiative qu’à passer son temps à se colletailler avec Québec Solidaire.

L’élection municipale de 2021 sera aussi une belle occasion de réinventer cet espace politique et de démontrer la force de l’action citoyenne quand on lui offre des conditions favorables.

Photo: Untitled, oeuvre de l’artiste Sud-Coréen Kang Seok Young, vue au Brooklyn Museum en octobre 2018.

#visionnumérique

Au terme d’une semaine surchargée, et à deux jours du vote, il est important que je prenne le temps de souligner ici la publication, sur Medium, tel qu’annoncé, des réponses des partis politiques à nos questions.

La Coalition Avenir Québec;

Québec Solidaire;

et le Parti Québécois;

ont répondu à nos questions. Nous n’avons malheureusement pas reçu de réponses du Parti Libéral du Québec.

D’autres citoyens ont pris le temps de répondre aussi aux questions. La liste est au bas de la page de présentation des réponses.

Je remercie chaleureusement les candidats et le personnel des trois partis d’avoir pris le temps de le faire — à un moment où le temps est particulièrement précieux pour elles/eux.

C’est une contribution importante pour la suite, quel que soit le résultat de l’élection de lundi. Ça nous offre un meilleur portrait de la compréhension des enjeux numérique par les partis politiques à ce moment de notre histoire.

Cela pourra aussi nous aider à aider celles et ceux qui auront la responsabilité de guider le prochain gouvernement à travers ces enjeux.

Interdiction de publier!

Le 24 août, j’ai publié ici un texte pour dire qu’il est essentiel que les partis politiques nous expriment leur vision du rôle du numérique dans la transformation de la société québécoise.

En effet, le numérique est en train de bouleverser des pans entiers de notre organisation sociale: commerce, éducation, culture, santé, transport, etc. — et même les rouages de notre démocratie — sans qu’on sache trop ce qui les guides quand vient le temps d’aborder ces enjeux.

De ce texte est né, grâce à la collaboration de deux autres blogueurs (Yves et Martine), une liste de huit questions qui ont été adressées à un porte-parole de chacun quatres principaux partis politiques. Nous avons publiées ces questions mardi et nous avons promis de publier les réponses reçues, telles quelles, sur nos blogues respectifs, à mesure que nous les recevrons.

Et voilà qu’on a apprend que nous n’avons pas le droit de faire cette publication. Le Directeur général des élections nous l’interdit! (Références: ici et ).

Je tiens ce blogue depuis 2002, guidé par le souhait de participer de façon constructive à la vie démocratique. J’y ai investi des milliers d’heures pour réfléchir, écrire, nuancer, répondre aux questions des lecteurs. J’ai choisi de payer 5$ par mois pour pouvoir le faire dans un espace que je maîtrise, exempt de publicité.

J’aurais le droit de publier aujourd’hui des opinions sans nuance, de prendre position pour un parti politique, de faire de la polémiques, et même de publier des faussetés avérées, mais je n’aurais pas le droit de partager des informations qui m’ont été soumises volontairement par les partis politiques, avec transparence, de façon objective, au moment d’une élection? C’est absolument ridicule.

Des organisations ont le droit de mettre en place, à grands frais, des débats électoraux thématiques (en n’invitant même pas tous les partis politiques) sans contrevenir à la loi et je n’aurais pas le droit de partager simplement les réponses aux questions qui nous préoccupent?

Où est la volonté d’engager les citoyens dans la démocratie? De stimuler la participation électorale? Est-ce que le DGEQ a perdu de vue que la démocratie ce n’est pas seulement voter une fois tous les quatre ans?

Alors, est-ce que nous publierons les réponses reçues des partis politiques? Bien sûr que nous le ferons! Dès demain, pour les premières réponses reçues.

Mais nous le ferons sur Medium, un site gratuit. En n’engageant aucun frais, nous respecterons l’interprétation anachronique que le DGEQ fait de la loi. Et on s’évitera probablement une bien inutile mise en demeure.

Mise à jour du 22 septembre: les réponses sont ici.

Le 2 octobre, je pourrai rapatrier en toute tranquillité le texte sur mon blogue pour l’archiver de façon adéquate, comme les 1834 autres que j’ai publiés dans les 16 dernières années. C’est fou d’même.

Yves aborde aussi le sujet sur son blogue ce matin.

Et il faudra bien se reparler de tout ça après l’élection, parce qu’on a ici encore un remarquable exemple que nos institutions ont besoin de mieux comprendre le monde numérique dans lequel elles évoluent maintenant.