Le salon du livre

À l’arrêt d’autobus. Montréal. Coin de Lorimier et Ontario Est. Le 14 novembre, vers 15h. Une scène de lecture, presque banale — à quelques heures de l’ouverture du Salon du livre.

Tant de questions dans cette image — hommage au lecteur inconnu : que lit cette personne? auprès de qui a-t-elle acheté ce qu’elle lit? Sous la recommandation de qui? Pourquoi sur l’écran d’une liseuse plutôt que sur papier? Est-ce qu’elle lit plus ainsi? Comment cette lecture la relie-t-elle à ses concitoyens — à une culture commune?

Tant de questions qui devraient être omniprésentes dans les réflexions du monde du livre, dans les prochains jours, à la Place Bonaventure.

Est-ce que ce sera le cas? Je le souhaite. Vraiment. Vivement.

Qui sait?

Aveuglement volontaire

J’ai pris cette photo à bord du taxi qui nous conduisait de l’hôtel au Javits Center. Le reflet dans la fenêtre de la voiture en témoigne. Nous étions en retard.

J’aime New York, son énergie. C’est une ville brutale.  Une ville de hauteurs, de défis. Une ville sans demi-mesures.  Une ville right to the point. Une ville où les rêves viennent se frotter à la réalité.

Nous avions passé la journée précédente en réunions avec une multitude de personnes liées à l’industrie du livre. Nous avions eu des discussions très franches, sans complaisance, toutes marquées par l’ampleur des défis que pose par la place croissante du numérique dans les habitudes des lecteurs. Même les plus conservateurs de nos interlocuteurs étaient conscients que l’industrie était en train de se métamorphoser et que les transformations allaient encore s’accélérer.

Je me souviens avoir dit à mon collègue que la phase du déni était peut-être enfin terminée et qu’on pouvait espérer que la créativité de l’industrie états-unienne allait reprendre le dessus sur des réflexes plus conservateurs de protection des acquis — des réflexes normaux, certes, mais pas trop longtemps!

Et l’industrie québécoise allait probablement bientôt suivre dans la même voie.

* * *

Ce soir je me dis qu’il faudrait enfin y être à ce bientôt… parce que je commence à trouver qu’on fleurte pas mal avec le trop longtemps.

Je me désole de lire tant de personnes s’exprimer encore sur le livre numérique en se basant uniquement sur des impressions personnelles, sans s’y être vraiment intéressé et sans jamais faire d’efforts pour appuyer leurs opinions sur des faits. J’ai même parfois l’impression d’entendre le maire de Montréal: « je n’ai pas à savoir ça ». L’aveuglement volontaire. C’est tellement plus simple…

Et quand on me dit que l’industrie du livre a déjà suffisamment de défis à relever avec le livre imprimé et qu’on pourra s’occuper du numérique plus tard, quand on aura repris le dessus avec le bon vieux livre papier (« parce que de toute façon, le numérique c’est encore marginal »),  je ne peux que soupirer, très profondément.

Soupirer et me servir un verre de vin — parce que c’est samedi.

Et lundi je me retrousserai à nouveau les manches. Encore un peu plus.

Carnets de…

Il y a quelque chose de magique à écrire un texte comme Quelque part? N’importe où!, un mardi soir, seul chez soi, juste avant de se coucher, et se réveiller le mercredi matin en constatant qu’il a trouvé écho sur Twitter — mieux: qu’il a donné lieu à un échange aux allures de jeu de piste.

Commentaire de François qui a identifié le livre et l’a relié à un de ses textes.

Commentaire de René qui s’était récemment intéressé à l’auteur.

Courriels aussi, de quelques personnes qui l’ont particulièrement apprécié.

Et, comme si ce n’était pas assez… se faire offrir la photo placée en haut de ce texte par ma mère, qui l’avait prise dans le processus de gestation de deux expositions prochaines, et qui sied à merveille au texte de la page 83 — et à ce que je connais maintenant de l’oeuvre de Depardon.

Je vous ai dit que j’aimais le mot doute?

C’est pour ça qu’on écrit. Pour ces moments-là. Pour cette magie-là.

– – –

Geneviève DeCelles
http://www.genevieve-decelles.qc.ca/

Prochaines expositions:

Aperçus
L’espace contemporain galerie d’art de Québec
13 au 18 novembre 2012
Rencontre avec l’artiste: samedi le 17, de 13h à 17h

Présences
Théâtre de la Bordée
6 novembre au 1er décembre 2012
Pendant les représentation de la pièce Les chaises d’Eugène Ionesco

Si c’est Jeff Bezos qui le dit…

Jeff Bezos, le fondateur de Amazon.com, a rendu visite à l’équipe de 37 Signals la semaine dernière. C’est Jason Fried qui le dit. Je l’apprends ce matin grâce à un gazouillis de Virginie.

Jeff Bezos, perçu par plusieurs comme le dieu du commerce électronique, qui s’adresse à l’équipe de Jason Fried, perçu par plusieurs comme le dieu du design d’applications web. Pas de doute, il devait y avoir beaucoup d’égo dans la pièce.

Semblerait que Bezos a fait des observations lumineuses sur une foule de sujets au cours de sa visite. Il a notamment dit que ce n’est pas mal de changer d’idée parfois.

Selon Bezos, les personnes les plus intelligentes sont celles qui reconsidèrent sans cesse leur conception des choses, qui sont ouvertes à de nouveaux points de vue, à de nouvelles informations, et qui acceptent de remettre en question leurs façons de voir.

Et Jason Fried de préciser:

This doesn’t mean you shouldn’t have a well formed point of view, but it means you should consider your point of view as temporary.

Avant de terminer son texte par un pontifiant: Great advice.

Ce n’est pas que je veux me moquer de tout cela, ni des personnes, ni des conseils — mais présenté comme ça, je trouve que ça prend pas mal une allure de business psycho pop cheap qui sert avant tout à faire du name dropping.

Je m’inquiète vraiment si ce que Jeff Bezos avait de mieux à proclamer c’est qu’il n’est pas mal de changer d’idées dans la vie. Et si c’est cela que Jason Fried a retenu comme idée lumineuse dans plus d’une heure de rencontre.

Évidemment que ce n’est pas mal de changer d’idée dans la vie!

C’est l’essence même de la vie intellectuelle les boys! C’est à la base de toute éducation! Et ce serait une révélation aujourd’hui, au cœur d’un échange entre la personnalité de l’année du magazine Time en 1999, à l’âge de 35 ans, et un des top 35 innovateurs de moins de 35 ans, en 2006, selon le MIT Technology Review? Non, franchement les gars…

Mais si c’est Jeff Bezos qui le dit.

* * *

Parmi les fondements de l’éducation que mes parents m’ont donnée, il y a cette phrase de mon père:

La vérité est dynamique.

Une idée qui résonne. Qui garde en éveil.

Une idée évite de succomber aux évidences et de s’enfermer dans le dogmatisme.

C’est une idée forte. Pas seulement un Great advice.

Rappels

Un ami me rappelle aujourd’hui qu’en renommant mon blogue, le 27 décembre, j’avais fait le projet d’écrire plus souvent, sans trop réfléchir — et plus souvent à partir d’images. Comme un exercice d’écriture — plus que de réflexion.

C’est vrai. Et je vais m’y remettre.

Il faut quand même dire que je n’ai pas chômé sur l’écriture. J’écris tous les jours, plusieurs fois par jour — en privé. Comme me l’avait suggéré un autre ami. Ce n’est pas la même chose.

Merci aux amis pour les rappels.

P.S. je reviendrai aussi sur le projet de club de lecture, qui n’est pas oublié (loin de là), mais qui a été un peu engloutis par toutes sortes d’imprévus automnaux.

Lendemains d’élection

Ça m’a pris quelques jours pour retomber sur mes pattes après cette élection aux étranges résultats. Mais ça y est.

Ma brève rencontre avec Jean-Paul L’Allier, jeudi midi, a contribué à me remettre sur pieds. Sa fierté, son humilité, sa passion et sa confiance dans l’avenir étaient palpables — et inspirantes.

Je me réjouis en constatant que plusieurs personnes semblent maintenant ressentir le besoin de s’engager davantage dans les débats sociaux — de façon moins polarisée, plus pédagogique. C’est un défi pour lequel il faudra vraisemblablement sortir de l’instantanéité, en se donnant du temps — un temps nécessaire pour que de véritables dialogues prennent formes.

Or, il n’y a rien comme les livres pour nous sortir de l’instant, et de l’instantanéité.

Je rêve ce matin d’un club de lecture axé sur la compréhension de notre société et sur le dialogue — avec peut-être un regard particulier, plus concret, sur la région de Québec.

Un club de lecture qui pourrait être nourri par les suggestions d’une libraire (Marie-Hélène?), dont les participants témoigneraient de leurs réflexions sur leurs blogues (ou sur celui d’un autre participant), et pour lesquels des échanges entre les participants par blogues interposés (ou autres moyens), seraient valorisés. Avec des rencontres in situ — avec du vin! — à l’occasion, évidemment.

Un livre tous les quinze jours — avec des suggestions plus ciblées à l’intérieur de chaque livre, pour ceux et celles qui auraient moins de temps. Pas que des livres évidents portés par l’air du temps, et pas que des essais… de la fiction aussi, du théâtre aussi — et de la poésie. De la variété surtout, pour sortir des sentiers battus, pour nous forcer à réfléchir hors de nos zones de confort.

Qui serait partant?

On commence quand?

Mise à jour: Le projet prend forme…

Retour à la discrétion partisane (mais…)

Le 18 juillet j’écrivais un texte pour dire qu’à la veille d’élections probables, j’allais sortir de mon habituelle discrétion partisane.

Le 1er août des élections étaient déclenchées, et on connaît maintenant la suite.

Hier, le Parti québécois a gagné l’élection — même si ce n’est que par une bien faible avance. C’est une équipe de députés dirigée par Pauline Marois qui formera le prochain gouvernement. Je m’en réjouis. Enfin!

Il faudra maintenant soutenir les efforts de ce gouvernement. Il faudra aussi, à l’évidence, continuer à nous interroger sur les raisons qui font que le Parti québécois n’est pas encore arrivé à faire les gains attendus dans la région de la Capitale-nationale. Il faudra le faire avec rigueur — et rapidement.

Il y aura bien sûr un débriefing à faire de tout ça avec l’exécutif de la circonscription, mais plus largement aussi — et sans se limiter aux espaces partisans. Je souhaite pouvoir exercer un certain leadership dans cette réflexion, qui devra forcément porter sur le discours social-démocrate dans son ensemble.

J’ai beaucoup appris au cours des dernières semaines : sur la démocratie, sur le déroulement d’une élection ; sur la place des enjeux locaux et des enjeux nationaux dans une campagne ; sur les discours, les promesses et les programmes. Sur la petite politique et sur la grande politique. Sur le choc parfois brutal entre les utopies et la réalité du terrain. Mais, plus encore, j’ai rencontré tous les jours des personnes extraordinaires, engagées et généreuses — de tous les âges. Ce sont ces personnes qui rendent la démocratie possible, et c’est ce qui donne un sens à tous les autres efforts qu’elle rend nécessaires entre les élections — et qui me motivent à poursuivre mon engagement.

L’élection étant terminée, je ne m’empêcherai évidemment pas de parler ici de politique à l’occasion, mais je reprendrai tout de même mes habitudes de discrétion partisane. De même sur les réseaux sociaux.

La cité éducative dans la plateforme régionale du Parti québécois

« En matière d’éducation, le Parti Québécois fera de la lutte au décrochage une priorité. Nous ferons de Québec une cité éducative et créatrice, en mettant en commun les ressources des universités, des cégeps et des écoles pour combattre le décrochage scolaire et l’analphabétisme. »

J’ai publié ce court texte sur Facebook, la semaine dernière, afin d’attirer l’attention sur un communiqué annonçant la plateforme électorale du Parti québécois pour la région de la Capitale-nationale.

Des amis m’ont demandé s’il existait un document plus complet décrivant cette plateforme. Je l’ai demandé, j’en ai obtenu une copie: le voici en format pdf.

Il y a beaucoup de choses dans ce document: plusieurs engagements audacieux et quelques rappels importants sur l’origine de plusieurs des projets qui font aujourd’hui la fierté des gens de Québec (qui ont été initiés par un gouvernement du Parti québécois). Il n’y a toutefois que peu de précisions sur chacun des projets — ce qui me semble normal dans un document de cette nature.

* * *

Je prends par ailleurs le temps de souligner le plaisir que j’ai eu en constatant que l’idée de faire de Québec une cité éducative avait continué à faire son chemin, lentement mais sûrement, dans les réflexions, les discours et les programmes politiques — parce que ça fait longtemps que j’y crois.

À ma connaissance, le concept de cité éducative provient du Rapport Faure, publié par l’UNESCO en 1972 (pdf, 12 Mo). Il a été maintes fois repris depuis — dans toutes sortes de circonstances. Il est notamment devenu le nom de la revue de l’Association générale des étudiants et étudiantes de la Factulté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal.

Mais je crois que je suis le premier à l’avoir utilisé dans le contexte d’une orientation de développement global pour la ville de Québec — à avoir formulé l’idée de faire de Québec une cité éducative.

C’était il y a dix ans. C’est long… et court à la fois. Parce que pour les idées fassent leur chemin elles doivent d’abord s’affranchir de leurs premiers promoteurs: voler de leurs propres ailes. C’est ce qui est arrivé ici — et je trouve cela merveilleux.

Je pense que c’est une des plus grandes joies du militantisme: se battre pour des idées nouvelles; accepter, parfois, la lenteur de la société pour en reconnaître l’intérêt; et finalement les revoir resurgir là où on ne les attendait pas forcément.

C’est ainsi que du 6 octobre 2002 à aujourd’hui, en passant par le 22 mars 2003, le 26 février 2004, et le 25 août 2008 (pour ne nommer que ces dates, et les quelques textes qui y sont associés) l’idée a manifestement continué à prendre forme dans l’esprit d’un nombre croissant de personnes.

Je souhaite vivement que le prochain gouvernement du Québec soit composé de suffisamment de députés du Parti québécois de la région de la Capitale-nationale pour que l’idée de faire de Québec une cité éducative devienne le plus rapidement possible une réalité.

Cette perspective donne d’ailleurs beaucoup de sens à mes actuels engagements partisans.

Ça fait bien de dire que les débats sont plates, mais…

C’est de bon ton depuis dimanche soir de déplorer qu’on n’apprend rien dans les débats. Et de tourner en dérision le fait que ce sont les mots-clics #costco, #démoclès et je ne sais quoi d’autre qui « trendent » au lieu de #culture, #éducation et #excellence. Ben oui.

Ça révèle surtout, à mon avis, la pauvre vision que nous avons de notre démocratie et de son fonctionnement. Attendre d’une campagne électorale de trente jours qu’elle nous apprenne qui sont vraiment les chefs, leur vision du monde et les nuances de leur programme — alors qu’on s’est trop souvent désintéressé du débat public et, oui, aussi, des débats partisans qui précèdent la définition des programmes des partis, c’est une illusion.

Ça fait bien de dire « voilà des chefs qui font de la vieille politique » — la vieille politique, ils la font parce qu’on n’a pas contribué à faire naître la nouvelle politique dans les années précédentes. La vieille politique, c’est ce qu’il reste quand on a regardé ailleurs pendant quatre ans.

On dit souvent que les politiciens savent très bien patiner … ben justement, un débat télévisé, ce n’est pas autre chose qu’un programme de danse imposée: on a déjà vu toutes les figures, il n’y a pas de surprise… il faut juste réussir à faire la démonstration qu’on peut toutes les enchaîner sans tomber. Si on veut comprendre les fondements des partis politiques, il faut les lire, ou en lire des analyses, pas regarder une émission de télévision spectacle le lundi soir.

Et quand on choisit de faire écho aux bêtises du débat sur twitter et qu’on participe à faire « trender » les mots-clics les plus ridicules, c’est nous qui tirons le débat vers la caricature, pas les chefs.

Nous sommes souvent complices de ce qui nous désole.

La démocratie, ça ne se regarde pas à la télévision une fois par année. Ça se vit, chaque jour, en s’intéressant à la politique plutôt qu’en la dénigrant.

De la discrétion partisane

Cet espace est essentiellement personnel, mais il se trouve qu’on y réfère parfois dans un contexte professionnel. Et d’ailleurs, est-ce qu’il ne faut pas tenir pour acquis que tout ce qui est exprimé sur le Web sera forcément amené à être interprété dans un contexte un peu flou? Je le crois.

C’est la raison pour laquelle j’évite, en temps normal, de faire inutilement étalage de mes convictions politiques sur mon blogue. Je n’ai pas voulu en faire un espace trop partisan parce que je pense qu’il est important de ne pas tout confondre; d’autant que j’ai dans le cadre de mon travail à collaborer tous les jours avec des gens de toutes les allégeances partisanes — avec du personnel politique et des cabinets ministériels. Aussi parce que mes opinions n’engagent évidemment que moi et que je ne souhaite pas qu’elles se trouvent à engager, même indirectement, mes collègues de travail — ou à compliquer des dossiers déjà complexes par leur nature.

Je crois qu’il est préférable d’éviter d’exprimer trop publiquement sa partisanerie politique hors des périodes électorales, afin de favoriser un travail efficace avec ceux et celles qui ont été élus et avec ceux qu’ils ont nommés à différents postes. C’est ainsi que fonctionne la démocratie, c’est ce sur quoi reposent nos institutions — et cela me semble absolument fondamental. Il ne s’agit pas d’ignorer ses valeurs ou de faire abstraction de ses convictions, mais d’accepter de faire avec le contexte — par respect des personnes et des institutions.

Mais en période électorale, ce peut être différent. Ce doit être différent.

L’élection, c’est le moment où nous sommes spécialement invités à défendre nos convictions, dans un contexte partisan, à titre de citoyen. C’est un moment très particulier. C’est un moment privilégié pour débattre.

Et nous sommes presque en élection — nous le serons vraisemblablement dans quelques jours.

Je serai donc moins discret, plus partisan, au cours des prochaines semaines — en faveur du Parti Québécois, dont je préside l’exécutif de la circonscription de Louis-Hébert.  La transparence m’invite à le dire.

Je serai moins discret afin de pouvoir participer pleinement à cet indispensable moment de notre vie collective — et parce que je pense que ce sera une élection particulièrement importante pour l’avenir de la société québécoise.

Je reprendrai mes habitudes de discrétion, de non-partisanerie, après l’élection — pour les mêmes raisons qui m’ont amené à l’être jusqu’à présent.

Au sujet du manifeste de la CLASSE

Il y a quelques jours Le Devoir publiait le manifeste de la CLASSE, intitulé Nous sommes avenir.

De nombreux échanges ont immédiatement suivi, notamment sur Twitter, où j’ai eu l’occasion de déplorer les raccourcis par lesquels certains critiquaient le texte. Dans la foulée, j’ai proposé à Mario Asselin de sortir des 140 caractères pour préciser sa pensée. Il l’a fait ce matin. Je l’en remercie.

Presque au même moment où je prenais connaissance du texte de Mario, j’ai aussi eu un échange avec un ami, par Facebook et par courriel, au sujet du manifeste.

C’est comme ça que mon opinion sur le sujet prend forme lentement. Voici mes réflexions à ce stade:

Je trouve inutile de reprocher à la CLASSE de faire appel à un vocabulaire suranné et à un ton clinquant. On s’en fout, c’est du style! Et puisque c’est destiné à rejoindre des gens qui se reconnaîtront dans ces choix, pourquoi pas? Tout au plus peut-on déplorer que cela fasse un peu prêchi-prêcha.

Je trouve intéressante l’idée de viser « une démocratie directe sollicitée à tous les instants ». Je pense que Mario a tort de prétendre que cela signifierait forcément « interroger le peuple aussi souvent que possible » — parce que la démocratie c’est plus que de répondre à des questions par un vote. Favoriser l’engagement des citoyens dans divers organismes, multiplier les occasions d’échanges entre eux, favoriser l’émergence de médias plus participatifs, mettre en place des mécanismes de consultation continue et miser sur la transparence de l’État: ce sont tous des moyens de favoriser l’exercice d’une démocratie plus directe et moins centrée sur la tenue d’élections.

Je déplore toutefois l’opposition que la CLASSE semble faire entre « démocratie directe » et « démocratie représentative ». Je pense qu’il n’y a pas là d’opposition, mais plutôt deux choses complémentaires qui sont nécessaires à un exercice efficace de la démocratique.

Dans la même perspective, je déplore le manque de considérations pour nos institutions que je sens se faufiler entre les phrases du manifeste. Je pense toutefois que Mario exagère en allant jusqu’à dire que cela sous-tendrait « un déni de la responsabilité individuelle ». Par ailleurs, je ne peux m’empêcher de penser que le cynisme et l’insolence du gouvernement actuel au regard de nos institutions sont bien plus dommageable que la candeur du programme de la CLASSE à cet égard.

Je pense qu’il faut prendre le temps de réfléchir et de débattre du concept de la « juste part » — et éviter d’en balayer toute critique du revers de la main comme le fait Mario dans son texte. Je le comprends un peu parce que c’est un concept qui est central dans l’argumentaire de la CAQ — mais, justement pour cette raison, il me semble que ce serait doublement intéressant de s’y intéresser davantage.

Sur le reproche qui a été fait à la CLASSE de s’être approprié un peu trop facilement le « nous » et de parler comme si le mouvement représentait l’ensemble du peuple québécois, je trouve que plusieurs commentateurs ont la mèche courte. L’inclusion est un procédé qui me semble normal dans un texte qui vise à rallier pour bâtir un rapport de force et je pense qu’il ne faut pas y voir davantage. Je trouve que ceux qui s’offusquent le plus de cela témoignent surtout de l’importance qu’ils accordent au mouvement. Je ne lui en accorde pas tant.

Une critique plus pragmatique du « nous » me rejoint toutefois. C’est celle des « membres involontaires » de la CLASSE, comme cet ami qui me dit:

« Je comprends que de l’extérieur, on peut trouver ça « beau » que la CLASSE ait l’audace d’écrire un tel manifeste. (…) Cependant, je suis, oui, foutument exaspéré. Exaspéré parce que j’ai l’impression de me retrouver par défaut membre du Parti Communiste. (…) J’aimerais me désaffilier de la CLASSE mais c’est impossible. »

Je reconnais qu’il y a un problème d’extension de la portée du « nous » qui est plus inconfortable de ce point de vue que de celui des commentateurs extérieurs.

Cet ami n’est pas resté les bras croisés:

« C’est pourquoi j’ai simplement créé ce groupe facebook. C’est inoffensif, ils gardent mon 1$ et mon « 1 membre de plus » que je représente en leur sein, mais j’ai le droit de dire publiquement que parmi leurs nombreux membres, il y en a pas mal qui n’endossent rien de ce qu’ils crient trop fort. »

Je salue son initiative. C’est aussi ça la démocratie.

* * *

Je m’interroge par ailleurs, de façon plus générale, sur la place qu’occupe la CLASSE dans l’actualité et sur la place qu’ils occuperont vraisemblablement dans le cadre de la prochaine élection.

Certains déplorent une certaine confiscation de l’espace public par le mouvement étudiant et un accaparement des médias par les thèmes qui lui sont chers. Ainsi, il serait plus difficile de parler de langue, d’une meilleure gestion de nos ressources, de politiques énergétiques ambitieuses, de soins médicaux à domicile, d’intégrité et du bilan gouvernemental. De la souveraineté aussi — parce qu’il le faudra bien, parce que c’est plus que jamais nécessaire.

Je ne le crois pas.

C’est vrai que cela peut sembler compliqué de parler de tout cela dans un contexte aussi chargé que celui qui s’annonce, mais je ne pense pas que le silence amorphe de la politique des dernières années était plus propice à faire avancer d’autres causes.

Prêcher dans le désert, c’est plus facile — mais c’est inefficace. J’aime mieux me battre pour des idées dans un espace public animé que de devoir lutter contre l’indifférence.

Et pour ça, je pense qu’il faut apprécier la contribution de la CLASSE pour (re)dynamiser l’espace public et politique — malgré ses traits parfois caricaturaux et ses quelques excès (de démocratie directe, notamment).

Et c’est pour cela que ce manifeste me plaît bien — dans le mesure où on prend le temps de le mettre en contexte.

La seule forme de prudence convenable

Dernière journée avant les vacances.

Reste plus qu’à faire la réunion du conseil d’administration, pour adopter plan d’action et budget pour la prochaine année. Et partir l’esprit d’autant plus tranquille.

Des vacances à lire, écrire, jouer et travailler dehors, rénover — et voyager un peu.

Des vacances dont la fin coïncidera probablement avec le déclenchement d’une élection au Québec. Une élection déterminante — dans laquelle je compte m’engager pleinement. Cela me semble indispensable.

C’est tout cela — les défis personnels, professionnels et collectifs/sociaux — qui me sont revenus à l’esprit en traversant ce matin le terrain de l’Assemblée nationale, où j’ai croisé (la statue de) René Lévesque.

Ses mots m’ont touché.

Fin d’année

New York. C’était en juin.

Le mouvement incessant. L’énergie. Les possibles.

Un tournant. Pourquoi? Pour rien.

Pour rien en particulier. C’est seulement qu’à partir de là les choses se sont enfin mises à tomber en place. Après tellement d’efforts et de persévérance.

On a fait des réunions aux demi-heures toute la journée. On a marché dans la ville une partie de la nuit. On a jasé. On a soupiré. On a ri. On s’est émerveillé. On a rêvé. On s’est dit que tout cela ne faisait encore que commencer et on a continué à inventer la suite.

Et la suite est enfin arrivée.

Un mois plus tard, on peut presque dire mission accomplie: nous avons traversé une année difficile, sans jamais perdre confiance. Et la semaine prochaine nous adopterons le plan d’action et le budget pour l’an prochain — enfin!

Je partirai ensuite quelques semaines en vacances. J’en ai bien besoin. Pour me reposer, tout simplement, mais aussi pour tourner la page, avant d’entreprendre un nouveau chapitre de l’extraordinaire aventure que nous sommes en train de vivre.

Ce qui s’en vient est très stimulant. L’année qui s’amorce s’annonce aussi prometteuse qu’exigeante. On aura — enfin — les moyens de nos ambitions — qu’il faudra néanmoins continuer de poursuivre en relevant un à un les défis qui se présenteront à nous.

Première étape: s’assurer de débuter l’année bien reposé.

Courir pour faire le vide

L’horaire est chargé, pour toute la famille. Et c’est comme ça quasiment depuis Noël… alors, les vacances seront particulièrement bienvenues!

À travers tout ça, il faut (re)commencer à trouver du temps pour l’exercice — essayer de se garder en forme, cultiver la santé. Ce sera plus facile au cours de l’été, bien sûr, mais j’ai quand même pris un peu d’avance depuis le printemps en me mettant doucement à la course. De courtes sorties, aussi fréquentes que possible (ce qui n’est pas très engageant, il faut bien le dire). J’en suis quand même à une vingtaine de courses. Cinq kilomètres ce soir, par exemple, par une  température extraordinaire. Un vrai plaisir — eh que ça fait du bien!

Ça aide aussi (surtout?) à se vider l’esprit, continuellement surchargé par le boulot et par le contexte politique. Faire le ménage des méninges.

Haruki Murakami décrit très bien cela dans les premières pages de son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond:

« On m’a souvent demandé à quoi je pensais lorsque je courais. En général, les gens qui me posent cette question n’ont jamais participé eux-mêmes à des courses de fond. À quoi exactement est-ce que je pense lorsque je cours? Eh bien, je n’en sais rien.

Quand il faut froid, je suppose que je pense vaguement qu’il fait froid. Et s’il fait chaud, je dois penser vaguement à la chaleur. Quand je suis triste, je pense à la tristesse. Si je suis content, je pense au bonheur. (…)

Simplement, je cours. Je cours dans le vide. Ou peut-être devrais-je le dire autrement: je cours pour obtenir le vide. Oui, voilà, c’est cela, peut-être. Mais une pensée, de-ci de-là, va s’introduire dans ce vide. Naturellement. L’esprit humain ne peut être complètement vide.  Les émotions des humains ne sont pas assez fortes ou consistantes pour soutenir le vide. Ce que je veux dire, c’est que les sortes de pensées ou d’idées qui envahissent mes émotions tandis que je suis en train de courir restent soumises à ce vide, ce sont juste des pensées hasardeuses qui se rassemblent autour de ce noyau de vide.

Les pensées qui me viennent en courant sont comme des nuages dans le ciel. Les nuages ont différentes formes, différentes tailles. Ils vont et viennent, alors que le ciel reste le même ciel de toujours. Les nuages sont de simples invités dans le ciel, qui apparaissent, s’éloignent et disparaissent. Reste le ciel. »

J’avais apprécié Kafka sur le rivage, mais ce témoignage très personnel d’Haruki Murakami, qui prend parfois des accents de traité de sagesse à la japonaise (l’expression est de André Clavel, en quatrième de couverture) me plaît encore davantage.

Et la couverture de l’édition 10/18 est particulièrement géniale.

De l’importance d’aller voter

Le Québec a connu un printemps politique fou fou fou. Un réveil nécessaire.

L’été est à nos portes et on sait bien que le mouvement va devoir prendre de nouvelles formes; se métamorphoser.

Plusieurs personnes appellent depuis quelques jours à d’improbables alliances entre les partis politiques. Je trouve que ce n’est pas la chose la plus pressante, ni la plus importante.

Ce qui me semble le plus urgent c’est de travailler, de toutes les façons possibles, pour faire en sorte que le plus grand nombre de citoyens se rendent voter le jour venu. C’est une nécessité démocratique. C’est absolument indispensable pour faire arriver les changements souhaités, mais aussi, pour nous éviter de sombrer collectivement dans le cynisme et la résignation.

Quand on fait le calcul, on réalise bien que les votes que les partis progressistes se partageront pourraient avoir des conséquences néfastes si le taux de participation à l’élection est faible — mais aussi que le risque est bien moindre à mesure que le taux de participation augmente. Et la conclusion qui s’impose, c’est qu’il faut voter. Qu’importe pour qui, mais il faut aller voter!

Je rêve depuis quelques jours d’une grande corvée nationale où, malgré les obstacles, comté par comté, on mettrait en place des moyens considérables pour favoriser la participation à la prochaine élection… reste à voir comment cela pourrait être possible. Mais, il faut bien constater que tout le monde n’accorde manifestement pas la même importance à la participation de tous les citoyens — comme s’ils s’accommodaient très bien du fait que certaines parties de la population négligent de voter… peut-être même au point d’avoir intégré cela à leur stratégie électorale, qui sait?

* * *

Un ami éditeur m’a transmis plus tôt cette semaine un texte de Lucie Pagé, une journaliste et écrivaine qui partage sa vie entre le Québec et l’Afrique du Sud depuis 1990 (elle a notamment publié Mon Afrique — dont j’ai entrepris la lecture hier soir — et Comprendre l’Afrique du Sud). Elle y exprime, avec une touchante perspective historique, pourquoi il est plus que jamais indispensable d’aller voter pour assumer pleinement « notre devoir de bâtir, individuellement et collectivement, la société ».

Je reprends son texte ici — et je vous invite à le faire circuler.

Pourquoi aller voter

Il s’appelait Vuyisile Mini. Il était père de trois enfants, travailleur acharné, représentant syndical dans son usine, militant antiapartheid et auteur des plus célèbres chants de libération d’Afrique du Sud. Ses chants étaient courts, puissants avec toujours un air facile à retenir et à chanter par les foules et les masses. Desmond Tutu, prix Nobel de la paix (1984) a dit à leur sujet: « Sans ces chants, notre luttre aurait été beaucoup plus longue, beaucoup plus sanglante, et n’aurait même peut-être pas abouti ». Les chants de Mini étaient de courts slogans puissants. Un peu comme ceux qu’on entend dans les rues de Montréal depuis quelques mois. « Charest, dehors, va te trouver une job dans le Nord ». Sauf qu’ils étaient chantés. Les chants de libération étaient devenus si puissants qu’on a passé une loi pour empêcher les gens de chanter » parce qu’ils donnaient froid dans le dos des policiers », dit Tutu. « L’Afrique du Sud n’aurait pas été le même pays sans les chants de Mini », m’a déjà raconté Nelson Mandela.

Un jour, en 1964, la police débarque chez Vuyisile Mini et l’amène au poste. Son crime? Connaître deux militants qui avaient posé une bombe dans une centrale électrique. Aucun mort, mais quel inconvénient pour les Blancs (pratiquement les seuls qui avaient accès à l’électricité à la maison)! On a demandé à Mini de dévoiler les noms de ses deux camarades. Il a refusé, au nom de la solidarité. Alors on lui a donné le choix: la délation ou la pendaison.

Il a écrit une longue lettre à sa femme, ses enfants et ses camarades pour expliquer sa décision. Il voulait qu’un jour, ses enfants jouissent du droit de vote.

Le matin de sa pendaison, le 6 novembre 1964, le geôlier a demandé à Mini s’il comptait chanter jusqu’à la potence. Il a entamé un de ses chants les plus populaires: « Attention Verwoerd (premier ministre de 1958 à1966), l’homme noir s’en vient. Attention Verwoerd, l’homme noir vous aura. » Les 1500 prisonniers ont chanté avec lui. Mini a chanté jusqu’à la potence. Il chantait lorsque la trappe sous ses pieds s’est ouverte. Il est mort en chantant. Il a donné sa vie pour que les autres jouissent, un jour, du droit de vote.

Le droit de vote vient avec son revers de la médaille: le devoir d’aller voter. On ne peut pas qu’exiger d’une société qu’elle nous donne des droits. C’est une avenue à deux sens. Nous avons le devoir de bâtir, individuellement et collectivement, la société. Si nous n’avions pas le droit de vote, on se battrait jusqu’à la mort. Comme Mini qui avait pourtant le choix. Il aurait pu retourner tranquillement chez lui, deux noms en moins. S’il savait combien ce droit est aujourd’hui méprisé… Notre travail, à nous Québécois, plus que jamais, est de convaincre l’un et l’autre d’aller voter. Qu’est-ce qui explique que seulement le quart des électeurs soient allés voter dans la cirsconscription de Lafontaine? Les trois quarts des électeurs avaient une urgence? Une jambe prise sous la roue d’un camion? Une gastro active des deux bouts? Un massage cardiaque à donner à sa grand-mère? J’ai si souvent entendu « Qu’est-ce que mon vote à moi changera? Je ne suis qu’une goutte dans l’océan ». Et si les trois quarts des gouttes du Pacifique décidaient de quitter le bassin, il resterait quoi de l’océan? Un trou d’eau. Un trou de bouette, comme dans Lafontaine. Chaque goutte compte. Chaque vote compte. C’est ça, vivre en société. Nous avons des droits, mais aussi ce devoir sacré de se rendre aux urnes et de mettre un X au côté de son candidat de choix. « Y’a aucun parti qui fait mon affaire » est une autre phrase que j’entends. Et bien, si vraiment, aucun parti ne fait vraiment pas votre affaire, il est de votre devoir d’aller gaspiller votre bulletin de vote. Mettre un grand X sur toute la page, ou y dessiner un bonhomme sourire ou le doigt d’honneur. Mais il faut aller s’exprimer.

C’est notre plus grande arme que celle de s’unir pour aller s’exprimer. Charest le sait. L’entendez-vous encourager la population d’aller voter? Ou pousser les jeunes à aller voter? Il sait bien trop que si nous nous unissons et allons nous exprimer, il se retrouvera caissier chez Walmart. Et sinon, et bien, au moins ce sera la volonté d’un océan et pas que celle d’un trou d’eau.

Les partis politiques se préparent déjà pour les prochaines élections. Nous devons, nous aussi, nous préparer dès maintenant. Parler à ses frères et soeurs, cousins et cousines, tantes et oncles, parents et enfants. Leur demander d’abord s’ils sont inscrits sur la liste électorale. Et sinon, les encourager à le faire. Les accompagner, leur fournir les coordonnées pour le faire. Ensuite, lorsque son entourage immédiat est fait, on parle aux voisins, puis ceux de la rue, du quartier. Ses collègues, ses amis. On n’a pas à dire pour qui voter. Notre travail est de s’assurer, simplement, que tous aillent voter. Puis, si on rencontre de la résistance, on leur raconte l’histoire de Vuyisile Mini, et de tant d’autres qui ont donné leur vie pour ce droit sacré de la démocratie. On leur demande de s’imaginer le Pacifique moins les trois quarts de ses gouttes. Il faut se réveiller, peuple québécois. Réveillons-nous l’un l’autre pour qu’on arrête de parler du gouvernement comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre, pour qu’on puisse enfin parler de notre gouvernement, de notre pays. Allez, debout, retroussons nos manches. De grâce, allons tous voter aux prochaines élections. Moi, en tous cas, j’en ai marre de vivre dans un trou de bouette. Pas vous?

Lucie Pagé, 14 juin 2012