
Le Québec a connu un printemps politique fou fou fou. Un réveil nécessaire.
L’été est à nos portes et on sait bien que le mouvement va devoir prendre de nouvelles formes; se métamorphoser.
Plusieurs personnes appellent depuis quelques jours à d’improbables alliances entre les partis politiques. Je trouve que ce n’est pas la chose la plus pressante, ni la plus importante.
Ce qui me semble le plus urgent c’est de travailler, de toutes les façons possibles, pour faire en sorte que le plus grand nombre de citoyens se rendent voter le jour venu. C’est une nécessité démocratique. C’est absolument indispensable pour faire arriver les changements souhaités, mais aussi, pour nous éviter de sombrer collectivement dans le cynisme et la résignation.
Quand on fait le calcul, on réalise bien que les votes que les partis progressistes se partageront pourraient avoir des conséquences néfastes si le taux de participation à l’élection est faible — mais aussi que le risque est bien moindre à mesure que le taux de participation augmente. Et la conclusion qui s’impose, c’est qu’il faut voter. Qu’importe pour qui, mais il faut aller voter!
Je rêve depuis quelques jours d’une grande corvée nationale où, malgré les obstacles, comté par comté, on mettrait en place des moyens considérables pour favoriser la participation à la prochaine élection… reste à voir comment cela pourrait être possible. Mais, il faut bien constater que tout le monde n’accorde manifestement pas la même importance à la participation de tous les citoyens — comme s’ils s’accommodaient très bien du fait que certaines parties de la population négligent de voter… peut-être même au point d’avoir intégré cela à leur stratégie électorale, qui sait?
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Un ami éditeur m’a transmis plus tôt cette semaine un texte de Lucie Pagé, une journaliste et écrivaine qui partage sa vie entre le Québec et l’Afrique du Sud depuis 1990 (elle a notamment publié Mon Afrique — dont j’ai entrepris la lecture hier soir — et Comprendre l’Afrique du Sud). Elle y exprime, avec une touchante perspective historique, pourquoi il est plus que jamais indispensable d’aller voter pour assumer pleinement « notre devoir de bâtir, individuellement et collectivement, la société ».
Je reprends son texte ici — et je vous invite à le faire circuler.
Pourquoi aller voter
Il s’appelait Vuyisile Mini. Il était père de trois enfants, travailleur acharné, représentant syndical dans son usine, militant antiapartheid et auteur des plus célèbres chants de libération d’Afrique du Sud. Ses chants étaient courts, puissants avec toujours un air facile à retenir et à chanter par les foules et les masses. Desmond Tutu, prix Nobel de la paix (1984) a dit à leur sujet: « Sans ces chants, notre luttre aurait été beaucoup plus longue, beaucoup plus sanglante, et n’aurait même peut-être pas abouti ». Les chants de Mini étaient de courts slogans puissants. Un peu comme ceux qu’on entend dans les rues de Montréal depuis quelques mois. « Charest, dehors, va te trouver une job dans le Nord ». Sauf qu’ils étaient chantés. Les chants de libération étaient devenus si puissants qu’on a passé une loi pour empêcher les gens de chanter » parce qu’ils donnaient froid dans le dos des policiers », dit Tutu. « L’Afrique du Sud n’aurait pas été le même pays sans les chants de Mini », m’a déjà raconté Nelson Mandela.
Un jour, en 1964, la police débarque chez Vuyisile Mini et l’amène au poste. Son crime? Connaître deux militants qui avaient posé une bombe dans une centrale électrique. Aucun mort, mais quel inconvénient pour les Blancs (pratiquement les seuls qui avaient accès à l’électricité à la maison)! On a demandé à Mini de dévoiler les noms de ses deux camarades. Il a refusé, au nom de la solidarité. Alors on lui a donné le choix: la délation ou la pendaison.
Il a écrit une longue lettre à sa femme, ses enfants et ses camarades pour expliquer sa décision. Il voulait qu’un jour, ses enfants jouissent du droit de vote.
Le matin de sa pendaison, le 6 novembre 1964, le geôlier a demandé à Mini s’il comptait chanter jusqu’à la potence. Il a entamé un de ses chants les plus populaires: « Attention Verwoerd (premier ministre de 1958 à1966), l’homme noir s’en vient. Attention Verwoerd, l’homme noir vous aura. » Les 1500 prisonniers ont chanté avec lui. Mini a chanté jusqu’à la potence. Il chantait lorsque la trappe sous ses pieds s’est ouverte. Il est mort en chantant. Il a donné sa vie pour que les autres jouissent, un jour, du droit de vote.
Le droit de vote vient avec son revers de la médaille: le devoir d’aller voter. On ne peut pas qu’exiger d’une société qu’elle nous donne des droits. C’est une avenue à deux sens. Nous avons le devoir de bâtir, individuellement et collectivement, la société. Si nous n’avions pas le droit de vote, on se battrait jusqu’à la mort. Comme Mini qui avait pourtant le choix. Il aurait pu retourner tranquillement chez lui, deux noms en moins. S’il savait combien ce droit est aujourd’hui méprisé… Notre travail, à nous Québécois, plus que jamais, est de convaincre l’un et l’autre d’aller voter. Qu’est-ce qui explique que seulement le quart des électeurs soient allés voter dans la cirsconscription de Lafontaine? Les trois quarts des électeurs avaient une urgence? Une jambe prise sous la roue d’un camion? Une gastro active des deux bouts? Un massage cardiaque à donner à sa grand-mère? J’ai si souvent entendu « Qu’est-ce que mon vote à moi changera? Je ne suis qu’une goutte dans l’océan ». Et si les trois quarts des gouttes du Pacifique décidaient de quitter le bassin, il resterait quoi de l’océan? Un trou d’eau. Un trou de bouette, comme dans Lafontaine. Chaque goutte compte. Chaque vote compte. C’est ça, vivre en société. Nous avons des droits, mais aussi ce devoir sacré de se rendre aux urnes et de mettre un X au côté de son candidat de choix. « Y’a aucun parti qui fait mon affaire » est une autre phrase que j’entends. Et bien, si vraiment, aucun parti ne fait vraiment pas votre affaire, il est de votre devoir d’aller gaspiller votre bulletin de vote. Mettre un grand X sur toute la page, ou y dessiner un bonhomme sourire ou le doigt d’honneur. Mais il faut aller s’exprimer.
C’est notre plus grande arme que celle de s’unir pour aller s’exprimer. Charest le sait. L’entendez-vous encourager la population d’aller voter? Ou pousser les jeunes à aller voter? Il sait bien trop que si nous nous unissons et allons nous exprimer, il se retrouvera caissier chez Walmart. Et sinon, et bien, au moins ce sera la volonté d’un océan et pas que celle d’un trou d’eau.
Les partis politiques se préparent déjà pour les prochaines élections. Nous devons, nous aussi, nous préparer dès maintenant. Parler à ses frères et soeurs, cousins et cousines, tantes et oncles, parents et enfants. Leur demander d’abord s’ils sont inscrits sur la liste électorale. Et sinon, les encourager à le faire. Les accompagner, leur fournir les coordonnées pour le faire. Ensuite, lorsque son entourage immédiat est fait, on parle aux voisins, puis ceux de la rue, du quartier. Ses collègues, ses amis. On n’a pas à dire pour qui voter. Notre travail est de s’assurer, simplement, que tous aillent voter. Puis, si on rencontre de la résistance, on leur raconte l’histoire de Vuyisile Mini, et de tant d’autres qui ont donné leur vie pour ce droit sacré de la démocratie. On leur demande de s’imaginer le Pacifique moins les trois quarts de ses gouttes. Il faut se réveiller, peuple québécois. Réveillons-nous l’un l’autre pour qu’on arrête de parler du gouvernement comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre, pour qu’on puisse enfin parler de notre gouvernement, de notre pays. Allez, debout, retroussons nos manches. De grâce, allons tous voter aux prochaines élections. Moi, en tous cas, j’en ai marre de vivre dans un trou de bouette. Pas vous?
Lucie Pagé, 14 juin 2012