Apprendre à écrire en 2008

Une autre perle trouvée dans mon aventure d’archéologie médiatique au fond de mon cabanon: un texte de Daphnée Dion-Viens intitulé Le «texto» n’est pas une menace, publié dans Le Soleil du 26 juillet 2008. Extraits:

Le «texto» n’est pas une menace

Le Conseil supérieur de la langue française ne s’inquiète pas de l’impact du clavardage sur la qualité du français

Le français n’a rien à craindre du langue «texto», souvent utilisé par les ados pour clavarder.

C’est du moins l’avis du président du Conseil supérieur de la langue française, Conrad Ouellon. S’inscrivant contre les discours alarmistes, il affirme que cette nouvelle façon de s’exprimer au clavier représente plutôt «un signe de vitalité et d’adaptabilité de la langue». (…)

«Les jeunes ont des ordinateurs, ils aiment produire du texte n’importe comment, alors laissons-les aller. Ils sont peut-être plus fins qu’on pense. (…) a-t-il affirmé hier au Soleil, en marche d’une conférence prononcée pour clôturer le congrès de la Fédération internationale des professeurs de français, qui s’est déroulé cette semaine à Québec.

Conrad Ouellon refuse donc de voir dans le clavardage une menace. Il va même plus loin en minimisant l’importance d’écrire sans faute «Il ne faut pas faire un drame avec ça (le langage texto), comme il ne faut pas faire un drame avec la faute. Qu’est-ce qui est le plus important, savoir bien structurer un texte ou ne pas faire de fautes? Je préfère quelqu’un qui sait comment organiser sa réflexion. S’il y a des fautes, ça se corrige, il y a des outils qui peuvent t’aider.» (…)

«À l’école, il va falloir accepter la présence de l’informatique et de ses produits dérivés. Je ne suis pas sûr qu’on utilise ça à bon escient. Les correcteurs d’orthographe, ça fait partie des outils d’écriture. Il y a quelque chose d’insensé à laisser des enfants jouer avec un ordinateur à longueur de semaine, alors qu’on leur fait passer un examen avec un crayon et un papier, enfermé dans une salle de classe pendant deux heures. Il n’y a personne qui fait ça dans la vie.» (…)

Ça fait du bien à lire, je trouve.

Je me demande si on pourrait tenir un discours aussi clair aujourd’hui?

Dialoguer, mais encore?

J’ai publié ce matin un court texte pour partager mon appréciation de la chronique d’Odile Tremblay dans Le Devoir de ce matin. Ça n’a pas été très long avant que je reçoive de premières réactions — tant positives et négatives, en privé pour la plupart. Normal pour un sujet aussi controversé.

Cela a aussi donné l’occasion d’un échange avec mon beau-frère, René Audet, qui est professeur de littérature à l’Université Laval. J’en reprends ici l’essentiel, avec son autorisation.

Ça démarre sur un désaccord au sujet de la pertinence d’organiser des « États généraux de la culture » (suggestion formulée par Odile Tremblay, à laquelle je m’associe) et ça se termine (si un tel échange est jamais terminé !) sur une question reformulée… et une idée à laquelle il resterait à donner forme.

N’hésitez pas à commenter à votre tour !

***

René: « quartiers [états] généraux du monde culturel pour établir des balises de protection créatrice » : euh… pour laisser toute la place à la bien-pensance et à la rectitude, pour laver du linge (en partie) sale sur la place publique, peut-être. Mais ce genre de grand-messe pourra difficilement faire avancer les mœurs – ça sera plutôt un motif de jeter encore un peu plus d’huile sur le feu, de se limiter à la rhétorique de la faute antérieure irréparable. Il faut regarder par en avant, garder un regard ouvert sur les cohabitations culturelles, donner sa chance à chacun. Pas favoriser une attitude voulant policer les mœurs et les intentions… M’enfin, y’a de quoi s’y perdre.

Clément: Oh, la police des mœurs et des intentions : loin de moi cette idée. Mais est-ce que cette idée de temps d’arrêt collectif est contradictoire avec le vœu, que je partage, de « regarder en avant, garder un regard ouvert sur les cohabitations culturelles [et] donner sa chance à chacun » ? On serait condamné à une version cheap de la commission Bouchard-Taylor recevant la famille Pineault-Caron ? Je ne peux (veux) pas croire ça.

René: Les états généraux me font frémir. Parce qu’ils sont parfois noyautés par des visions politiques opportunistes, par des purs et durs qui veulent casser la baraque… et qu’ils rassemblent aussi des gens qui ne sont pas les premiers acteurs du domaine visé (parce que les acteurs sont plutôt sur le terrain, en train de bosser). On ne peut pas régler ce genre de trucs par une grand-messe, mais plutôt par du travail de terrain, sur le moyen terme, et peut-être aussi par des interventions solides de gens respectés qui pourront agir sur les modes de pensée. My 2¢…!

Clément: « Des interventions solides de gens respectés qui pourront agir sur les modes de pensée.» – bien sûr, c’est le meilleur scénario ! Mais où sont-ils ces gens ? Et quelles tribune auront-ils si on ne crée pas les conditions favorables à leur prise de parole ? Dans l’environnement médiatique actuel…

René: Peut-être, justement, ce n’est pas par les médias que ça doit passer, mais par de plus petites rencontres, loin des caméras. Je suis sûrement pessimiste et idéaliste sur ce coup. Mais je crois que l’affaire a beaucoup trop « bénéficié » du spin médiatique et que l’outil n’est pas approprié pour renverser la vapeur. Les acteurs du monde du théâtre s’en parleront intensément dans les prochains mois, les échos seront perceptibles dans le secteur du cinéma, de la télévision. Des gens poseront des questions, ne voudront pas être au centre d’une semblable polémique… Le travail se fera peu à peu dans les milieux, je crois.

Clément: Trop de spin médiatique : *assurément*. Mais à mon avis la question est maintenant plutôt de savoir si on peut faire la suite « à l’abri de la réalité médiatique », ou si on doit trouver moyen « de faire avec ».

René: Ou, plus précisément : si le monde médiatique est partie prenante de la suite ou simplement une instance de relais. Ça me semble assez différent. L’option 2 est peut-être illusoire (au sens où les médias sont de plus en plus interventionnistes), mais il est possible que le scénario vise d’abord à impliquer les gens concernés et que le spin médiatique vienne en appui, dans un deuxième temps…

Clément: Cela dit, je suis d’accord avec toi que la forme d’éventuels « états généraux » devrait aussi faire l’objet d’une réflexion approfondie. Ce ne peut pas être qu’une grande messe de quelques jours. Ce serait jouer le jeu des médias plutôt que de faire avec lui. Pensons à un événement plus participatif, plus sur le modèle de la co-construction que d’une série de dépositions devant un tribunal ou une commission d’enquête ; quelque chose qui se réalise sur une ou deux années plutôt que sur quelques semaines ou mois – avec des interventions réelles dans les milieux, entre des étapes un peu plus exposées publiquement/médiatiquement… Soyons ingénieux !

René: Ouep, en effet. Ça correspond davantage à mon idée de travail sur le terrain. Ceci dit, le succès réside dans la légitimité de l’instance qui prendra l’initiative (et la parole) – plusieurs instances se sont mouillées, avec une réaction plus ou moins consensuelle, alors que d’autres brillent par leur absence/silence. Qui pourra être bien perçu dans le comité d’organisation d’un tel projet ?

Clément: Pourquoi pas des « états généraux » dans le cadre desquels on demanderait aux musées (et aux musées nationaux, en particulier), aux bibliothèques (et à BAnQ, en particulier), ainsi qu’aux établissements scolaires, cégeps et universités, de participer ? Une démarche où les milieux de travail (publics et privés) auraient aussi la possibilité de se raccrocher ? Pourquoi pas une démarche très décentralisée, donc, qui serait aussi plus susceptible de rendre compte de la diversité des points de vue et des réalités régionales ? Tout cela pourrait par la suite être « ramassé » à l’occasion d’un événement-synthèse destiné à dégager des consensus (parce que oui, je crois toujours à l’importance des consensus, plus que jamais même).

René: Dans l’absolu oui, pourquoi pas. Mais quel serait le pitch, quelle serait la commande ? (de façon à ne pas seulement enfoncer le clou de l’auto-flagellation) Plutôt centrer la démarche autour de projets ou initiatives qui illustreraient là vers où on veut aller, et non centrer sur les travers à éviter ? Une définition de la culture commune/partagée ? Ça finira par être un projet de pays :)

Clément: Me voilà démasqué !

René: Cela dit, la question qui me paraît fondamentale est : quelle est la commande, l’orientation du truc ? Trop facile de se limiter à la seule rhétorique de la réconciliation (avec un arrière-plan de contrition piteuse), alors qu’on peut plutôt/aussi se demander comment on peut faire à l’avenir, tous ensemble.

Clément: Je suis d’accord, le mandat confié aux responsables de ce genre d’États généraux est déterminant. Une discussion à son sujet (forcément très politique – d’où le besoin d’un leadership dont on est toujours à la recherche !) est un passage obligé avant d’aller plus loin, à défaut de quoi je te concède qu’on en restera très probablement aux vœux pieux.

Dialoguer c’est bien. Développer des pratiques culturelles (et éducatives !) communes, partagées, c’est encore mieux !

Image: Vaduz (fragment), 1974, Bernard Heidsieck. Vu au Centre Georges-Pompidou en août 2017.

Dialogue éclairé

J’ai beaucoup lu sur les très délicats enjeux autour de l’annulation de SLÀV et Kanata. J’ai été touché par plusieurs points de vue, parfois contradictoires. Ça remue.

Je crois constater que le débat avance… malgré des exagérations de part et d’autre. Je m’en réjouis. Si, au moins, tout cela n’est pas vain.

Odile Tremblay signe dans Le Devoir d’aujourd’hui un texte qui me semble être une remarquable synthèse de la situation: Après le séisme théâtral. Un texte engagé, nuancé, ouvert.

J’en cite la conclusion:

Ces questions sont complexes et ne peuvent se réduire à un seul point de vue. Le débat débouchera, espérons-le, sur des quartiers généraux du monde culturel pour établir des balises de protection créatrice. On lui souhaite aussi d’accroître le niveau de conscience collective en temps de mutation, quand seul le dialogue éclairé peut nous empêcher de frapper un mur.

Reste à trouver qui aura le leadership nécessaire pour organiser pareille rencontre — pas trop vite, mais sans trop tarder.

Image: Tapisserie aux mille-fleurs, A Moment of Beauty in a Land of Misery (fragment), de Myriam Dion. Vu au Musée national des Beaux Arts du Québec en juillet 2018.

Des scénarios pour imaginer l’avenir

Dans Le Soleil de ce matin on peut lire un texte du biologiste Claude Villeneuve dans lequel il présente les cinq scénarios qui vont servir au prochain rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC).

Le premier décrit un monde où on appliquerait le développement durable alors que le second explore ce qui se passerait si rien ne change dans le monde politique. Le troisième décrit un monde où le protectionnisme et les rivalités régionales dominent et où les organismes internationaux ne peuvent pas jouer efficacement leur rôle. Le quatrième présente une société à deux vitesses où les plus riches s’en tirent et les plus pauvres casquent. Enfin, le cinquième scénario socio-économique présente un monde où la technologie est reine et où le développement économique est partagé à la grandeur de l’humanité.

En lisant ce texte, je me suis demandé quels scénarios on pourrait formuler pour nous aider à imaginer les futurs possibles de la société québécoise, dans son ensemble.

Je me lance donc avec une première mouture de cinq scénarios:

  1. Rien ne change — tout continue comme maintenant.
  2. L’environnement médiatique s’emballe, la durée des cycles d’information continue à raccourcir et les polémiques occupent de plus en plus d’espace.
  3. Les technologies transforment l’exercice démocratique et permettent aux citoyens de participer de plus en plus régulièrement aux décisions politiques.
  4. Les dynamiques politiques sur l’île de Montréal et dans le reste du Québec deviennent de plus en plus irréconciliables.
  5. La transformation de l’activité économique se fait de plus en plus au détriment des travailleurs, contribuant à l’accroissement des inégalités économiques et sociales.

On peut alors se demander, pour chacun des scénarios, quelle tournure prendrait le Québec dans un horizon de 20 ans? 50 ans?

Dans quel genre de société vivraient nos enfants? Leurs enfants?

Et selon qu’on juge que ce sont des scénarios globalement positifs ou négatifs, qu’est-ce qu’il convient de faire pour les stimuler, ou éviter qu’ils ne se réalisent.

***

Ce ne sont peut-être pas les scénarios les plus pertinents mais, de prendre le temps de les formuler, même très spontanément, m’a permis de réfléchir à quelles sont, de mon point de vue, les variables les plus déterminantes pour l’avenir du Québec.

Les changements climatiques? L’éducation? Devraient-ils être l’objet de scénarios spécifiques? Ou se trouvent-ils indirectement présents dans ceux-là? Est-ce suffisant? Je continue d’y penser.

Vous croyez qu’il manque quelque chose? Dites-le dans un commentaire!

Casse-tête (et société)

Nous avons passé hier un extraordinaire après-midi au MNBAQ. Nous avons commencé par un survol des oeuvres de Riopelle, Leduc, Pellan et Lemieux avant de plonger dans l’exposition Fait main (absolument fantastique!), pour finir avec l’exposition qui est consacrée à l’œuvre de Berthe Morisot (fascinant!).

Il y aurait mille choses à dire. Des dizaines d’œuvres au sujet desquelles partager mon émerveillement, mais une seule pour aujourd’hui: Enfantillages, de Jean-Marc Mathieu-Lajoie (la photo ci-dessus en est un fragment).

Extraits de la description de l’œuvre:

En collectionnant et en observant méticuleusement les casse-tête, Mathieu-Lajoie a fini par en exploiter les matrices récurrentes. Il élabore une démarche à la fois rigoureuse et ludique en explorant d’infinies variantes permises par l’interchangeabilité des morceaux. (…) Ici, l’artiste a assemblé à plusieurs reprises six casse-tête pour enfants en mélangeant entre elles les pièces pour atteindre parfois des degrés étonnants d’abstraction.

Ainsi, en partant de multiples copies de six casse-tête différents, dont les pièces avaient des formes identiques, malgré des images différentes, l’artiste a pu composer une mosaïque de 45 cadres, contenant chacun un casse-tête inédit, qui semble chaque fois raconter une histoire différente — parfois soulignée par quelques ajouts de couleurs.

Le résultat est impressionnant, mais j’ai été encore plus émerveillé par l’étonnant détournement d’un objet qui nous invite autrement à recomposer sagement, un geste à la fois, une image imposée.

J’ai souri en lisant ce matin, dans une entrevue de 2011, qu’une des lignes directrices de Jean-Marc Mathieu-Lajoie était: déjouer des systèmes. C’est tout à fait ça.

Cette autre entrevue, vidéo cette fois, est aussi intéressante.

***

Et je ne peux pas m’empêcher de voir dans cette oeuvre une invitation à réfléchir la société québécoise de la même façon.

En 1960 les pièces étaient réparties sur la table, en désordre. On a mis quarante ans à les assembler. J’ai l’impression qu’on s’est arrêté ensuite pour admirer le résultat avec une fierté bien méritée.

Mais d’autres pièces sont venues s’ajouter sur la table sans trop qu’on sache quoi en faire. Étaient-ce les pièces d’un autre casse-tête? Des pièces de remplacement? Pourtant, non…

Et voilà qu’on découvre que ce sont des pièces interchangeables avec certaines de celles qui composent le casse-tête que nous avions cru complété.

L’exercice exigera évidemment d’accepter de passer par une phase plus abstraite d’où émergera progressivement une autre image — parmi plusieurs possibles (six kits de départ, 45 images).

Ce qui est bien, c’est qu’on ne part pas de rien: le tour du casse-tête est déjà fait! Il s’agit seulement de trouver les pièces dont les formes sont interchangeables, et de s’engager dans la transformation avec confiance!

 

Sandwich BBQ

Pendant un an nous nous sommes donné rendez-vous le vendredi midi devant l’Assemblée nationale le temps de manger un sandwich et de parler un peu de l’actualité et de l’état de notre démocratie.

Un peu plus de six mois après la dernière rencontre, nous avons prévu nous revoir, dans quelques jours, pour un BBQ estival. Question de nous revoir, se donner des nouvelles et jaser un peu.

Je profite de l’occasion pour réfléchir quelques instants sur ce que je retiens de l’expérience. Et j’invite les autres sandwicheux à en faire autant, dans les commentaires ci-dessous, s’ils en ont envie.

Très spontanément:

  1. La rencontre hebdomadaire, en personne, devant l’Assemblée nationale était une formule très exigeante, mais j’appréciais beaucoup son côté rituel. Et je m’ennuie d’un rendez-vous régulier qui nous amenait à nous forger un regard partagé sur l’actualité. On avait évoqué un rendez-vous mensuel en personne, on ne l’a pas fait — il y a sans doute d’autres pistes à explorer.
  2. C’est au cours de cette année de rencontres que j’ai choisi de quitter les instances du parti politique dans lequel j’étais très impliqué depuis dix ans. Je pense que nos échanges y sont pour quelque chose. J’ai progressivement senti le besoin d’explorer d’autres façons d’agir. La recherche se poursuit, mais c’est déjà, pour moi, une première retombée directe de notre démarche. Je sais que d’autres ont fait le chemin inverse et je m’en réjouis!
  3. Je crois que ma décision de quitter Facebook découle aussi, en bonne partie, de nos conversations. Paradoxal, parce que cette année de rendez-vous n’aurait pas été possible sans la facilité de communication qu’offre Facebook. Ça représente un défi pour le futur (on en parlera la semaine prochaine).
  4. Est-ce qu’on a changé quelque chose avec ça? Peut-être pas encore. Mais je suis convaincu qu’on a pas fait ça pour rien. Entre autre parce qu’on a piqué la curiosité de beaucoup de monde (je me suis fait interpellé encore récemment par une dame que je ne connaissais pas qui souhaitait savoir qu’est-ce qui se passait avec les sandwichs!). Peut-être y a-t-il une suite en gestation. Peut-être commune — ou différente pour chacun de nous?
  5. D’ici notre sandwich-BBQ, je nous suggère de relire notre texte de conclusion et de noter sur un papier une idée qui permettrait de rendre le propos encore plus concret au cours de la prochaine année. J’installerai un babillard pour épingler tout ça, en mode remue-méninges.

Et pour finir, je vous partage quelques lectures/relectures des derniers jours:

Le cynisme, on le sait, n’a pas très bonne presse. Il n’est pas possible de parler cinq minutes de politique sans que surgisse d’un buisson un commentateur pour nous rappeler le « cynisme ambiant » qui règne, qui fait que la population ne croit plus en ses dirigeants ni en ses institutions. Dans ce sens, le cynisme serait la doctrine de ceux qui, désabusés, s’attendent au pire.

Personnellement, je n’ai pas de problème avec cette épithète, si on accepte le petit bémol suivant. Ce cynisme est avant tout la posture de ceux qui refusent de se scandaliser de ce que les humains agissent quelquefois en humains (notamment sur les réseaux sociaux, mais aussi partout ailleurs où ils n’arrivent pas à cesser d’être humains). En ce sens, pour pasticher un titre bien connu, le cynisme est un humanisme, non pas parce que le cynique s’attend toujours au pire, mais plutôt parce qu’il tâche de ne pas nommer le prévisible « le pire ».

Et vous, que lisez-vous par les temps qui courent?

J’ai hâte de vous revoir!

Perspective éditoriale

Je suis fasciné par le choix de la photo qui accompagne ce texte sur le site de La Presse:

Les chefs de partis face aux questions de la jeunesse québécoise

La photo a manifestement été prise il y a quelques mois lors de la visite des travaux d’agrandissement de l’Assemblée nationale.

Du fond d’un trou.

Dans la pénombre.

Avec la tour du Parlement et le Fleurdelisé en contre-plongée.

La personne qui a ressortie cette photo pour illustrer cet article a fait preuve de beaucoup d’humour (est probablement d’un peu de cynisme).

Elle aurait aussi bien pu titrer l’article:

Les chefs de parti au fond du trou attendant que des jeunes leurs tendent la main pour reconnecter avec l’avenir.

Chose certaine, ça replace bien les choses en perspective: ce ne sont pas les chefs de partis qui feront l’honneur aux jeunes de les rencontrer le 17 août — c’est plutôt le contraire!

Molécules aromatiques et constitution

La lecture du D Magazine du Devoir (et son cahier LIRE) est toujours très stimulante. Parmi les textes de ce matin, Sentir pour voir Picasso, qui est signé Catherine Lefebvre et qui présente «un parcours aromatique guidé par François Chartier [qui] permet de plonger autrement dans l’œuvre du peintre».

J’ai été particulièrement frappé par ce passage:

Alors qu’il cherchait à se définir davantage comme un sommelier, c’est une citation du metteur en scène Franco Dragone, publiée dans un article du Devoir en 1994, qui a grandement inspiré François Chartier à faire les choses autrement: «la démarche génère le produit. Si on ne change pas la démarche, on va toujours produire la même chose.»

Rien d’extraordinairement nouveau, certes, mais cela me semble trouver une résonance très particulière par les temps qui courent.

Dans le contexte des débats qui entourent les annulations de SLÀV et de Kanata, d’une part (pour lesquels je continue à lire, écouter, réfléchir avant de me faire une idée plus précise); mais aussi, plus largement dans tous le contexte politique québécois, pour lequel je nous trouve bien embourbés.

Ça m’a remis sur la piste qu’il faut rapidement trouver moyen de casser le moule, de s’imposer de nouvelles démarches, de trouver de nouveaux contextes pour faire émerger des idées, des projets, et de nouvelles formes de leadership.

Et ça m’a rappelé qu’un ami m’avait parlé il y a quelques jours, avec beaucoup d’enthousiasme du projet de Christian Lapointe en collaboration avec l’Institut du Nouveau Monde:

[Un projet] qui propose aux Québécoises et aux Québécois de se prêter à l’exercice d’une assemblée constituante citoyenne, dans le but d’écrire la constitution du Québec. L’objectif : déplacer cet enjeu politique historique dans une arène non partisane.

CONSTITUONS! est un projet de théâtre qui résultera de la démarche d’assemblée constituante, qui s’inscrit pleinement dans la mouvance du théâtre actuel et qui cherche à mettre en relation théâtralité, communauté, et politique.

Voilà une démarche qui sort des sentiers battus!

J’ai donc complété la lecture du D Magazine par une bon survol de la démarche proposée par Christian Lapointe… à laquelle j’ai décidé d’apporter ma contribution.

Réfléchir à voix haute

Ça fait maintenant plusieurs mois que j’ai quitté Facebook. Je ne m’en ennuie que très rarement. Vraiment très très rarement. Je ne regrette pas du tout ma décision.

Mais il est vrai que malgré de nombreux inconvénients, l’interaction qui venait avec Facebook comportait parfois aussi une certaine richesse qu’il n’est pas si facile à retrouver ailleurs. Mon retour progressif sur Twitter ne m’a pas encore permis de retrouver une dynamique de réflexion collective très satisfaisante en tous cas.

Prenant un peu de recul sur les derniers, mois, je constate donc qu’il va falloir que je consacre un peu plus de temps à publier sur mon blogue, et à tenter de faire circuler mes textes, si je souhaite obtenir quelques réactions qui pourront nourrir ma réflexion. Accumuler les notes privées c’est bien, mais pas suffisant.

Il ne s’agira pas forcément de faire des textes très longs, ce sera peut-être parfois même des ébauches de réflexions ou des idées encore incomplètes, mais elles permettront quand même peut-être d’initier quelques conversations.

Marie-Victorin et Lionel Groulx

Je prends le temps de revenir rapidement sur un texte que j’ai écrit le 5 mai: je suis Marie-Victorin.

Je réagissais alors à un texte Luc Chartrand, Êtes-vous Marie-Victorin ou Groulx?, publié dans Le Devoir. Ce texte avait suscité quelques autres réactions dont celle de Charles Philippe Courtois, déplorant le manichéisme de l’exercice de Chartrand et un «collage de clichés et d’amalgames».

«En somme, pour mieux comprendre une oeuvre comme celle de Groulx, mais aussi l’évolution du Québec au XXe siècle, il convient d’éviter les caricatures et les oppositions trop binaires.»

C’est aussi ce que m’avait dit Louis Germain dans un aimable courriel quelques jours auparavant. Je le reprends ici in extenso avec sa permission:

–/ début /–

Salut,

Je viens tout juste d’avoir le temps de lire cet article qui m’a beaucoup appris sur ces deux hommes dont je ne savais que trop peu de choses (à ma courte honte).

Je puis dire « Je suis Marie-Victorin » mais je trouve ça un peu court, dans le contexte de l’article du Devoir.

Je n’aime pas la dichotomie clairement énoncée à la fin de l’article. Nationalisme « ouvert », avec sa contrepartie induite, le nationalisme « fermé ».

C’est comme si le fait de vouloir préserver l’essence du « jardin » culturel » signifiait l’exclusion. Cela est particulièrement évident dans tout le dernier paragraphe et notamment lorsque Chartrand écrit « On les [les nationalistes ouverts] retrouve également dans la jeunesse québécoise qui est en rupture avec l’angoisse de sa disparition nationale. » C’est comme si ceux qui balaient du revers de la main les préoccupations de ceux qui s’interrogent sur la pérennité d’un fait national francophone en Amérique possédaient de ce fait un esprit « ouvert », un nationalisme de bon aloi.

Dans ce même paragraphe, il parle des « entreprises qui se démarquent sans complexe dans une société mondialisée ». Et c’est là tout le problème, l’absence de qualification de ce qu’est une société mondialisée. Oui, pour la mondialisation. On n’a pas le choix, de toutes façons. Mais comment articuler les composantes culturelles de cette humanité mondialisée ? C’est là que se situe le défi des nations.

Aujourd’hui, ce qui prime, c’est le manichéisme dans cette discussion qui n’en est pas une, justement. Il s’agit plutôt d’une confrontation entre deux vertus auto-proclamées.

La dernière phrase de Chartrand exprime bien ce vide. « Il serait toutefois pertinent de voir s’articuler une pensée claire contemporaine de ce nationalisme ouvert à une époque où l’autre courant parle haut et fort. » Je reprendrais cette phrase sans son jugement lapidaire contre « l’autre courant ». Une pensée claire contemporaine doit puiser aux deux sources et se libérer de leurs deux excès : l’une, son repli, l’autre, son effusion.

Belle conversation à tenir, lors de notre prochaine rencontre.

Amitiés,

–/ fin /–

J’assumais personnellement le côté forcément réducteur d’un exercice consistant à comparer la pensée de deux géants de l’histoire du Québec en une seule page de journal, dans un style simple. Ça ne m’avait pas particulièrement choqué, même si c’était forcément un peu injuste.

Ce que j’avais apprécié du texte de Chartrand, c’était surtout l’invitation à revisiter certaines des sources des courants politiques actuels pour voir quelles autres idées leurs étaient associées — et quel type de vision du monde prenait forme autour de chacune d’elles.

Une réflexion à poursuivre dans les prochains mois donc.

C’est noté Louis!

Dissimuler son passé?

Catherine Perrin animait ce matin à Médium Large une discussion sur le thème Politique: comment gérer son passé numérique?

J’y reviens parce que j’ai trouvé que la conversation est malheureusement restée en surface, accordant trop d’importance aux polémiques et pas assez à ce que celles-ci révèlent au sujet des candidats.

Un peu plus et on affirmait tout bonnement que la duplicité était devenue plus importante que l’authenticité pour gagner une élection.

***

Je ne pense pas que les électeurs accordent tant d’importance qu’on l’a dit aux archives des réseaux sociaux des candidats en tant que tels. Je crois que les gens sont prêts à pardonner bien des erreurs de jeunesse, des erreurs de jugement, et même des changements d’idées ou d’affiliation partisanes (plus facilement que jamais même!).

Plusieurs personnes verront même probablement une forme de courage dans le fait d’assumer des prises de positions qui apparaissent, après coup, en contradiction avec le programme du parti qu’un candidat souhaite défendre.

Les commentateurs devraient cesser d’infantiliser les électeurs en faisant comme s’ils interprétaient tout au premier degré.

Je crois que ce à quoi les gens accordent beaucoup d’importance, en contrepartie, c’est au tempérament que le passé numérique des candidats révèle. Ce n’est pas une simple nuance: c’est un changement fondamental de perspective.

Est-ce que la personne qui veut que je vote pour lui est un loose canon? Est-ce un opportuniste vire-capot? Un impulsif qui semble incapable de réfléchir avant de parler? Un accroc aux likes prêt à dire n’importe quoi pour avoir sa dose? Un intransigeant? Quelqu’un qui manque de discernement?

Les électeurs veulent connaître les gens pour qui ils vont voter, les aimer, les comprendre, et surtout savoir s’ils peuvent leur faire confiance. C’est normal.

Des gens qui font des erreurs? Pourquoi pas? C’est même attachant!

Des gens qui changent d’idées? Pourquoi pas? Qui n’a jamais changé d’idée?

Des polémistes? Pourquoi pas? Il fait oser dire les choses après tout…

Encore faut-il être en mesure de comprendre leur raisonnement, de croire à leur parcours, et que cela nous inspire confiance.

Dans cette perspective, le défi pour les partis politiques ne devrait pas tant être de chercher l’aiguille dans la botte de foin: une déclaration qui peut retrousser dans cinq, dix ou vingt ans d’archives.

Le défi devrait plutôt être de prendre le temps de connaître suffisamment la démarche intellectuelle et le parcours des candidats qui les représenteront.

***

Quand j’ai été candidat pour la première fois, en 2014, on m’a demandé de faire le tour de tout ce que j’avais publié sur mon blogue (plus de 1500 textes depuis 2001!) et mes réseaux sociaux pour effacer tout ce qui pouvait être sujet de controverse.

Je n’en ai rien fait. J’étais prêt à assumer tout ce que j’avais écris. Je faisais confiance à la cohérence de ma réflexion, avec des détours et ses contradictions. J’étais prêt à tout expliquer et à le défendre au besoin.

Je refuse de croire que notre passé sur le web et les réseaux sociaux est un handicap. Il doit être une force. Les partis devraient d’ailleurs le voir comme tel.

On ne peut pas aspirer à diriger une nation en 2018 si on perçoit le web et les réseaux sociaux comme une menace avant d’y voir une opportunité. C’est vrai aussi au moment de choisir des candidats.

Il faut le dire, clairement: la démocratie gagne à ce que les gens s’expriment publiquement, sur une longue période, et qu’ils laissent des traces de leur réflexion. C’est un moyen privilégié pour les gens de connaître celles et ceux qui aspirent à les représenter.

Les électeurs veulent d’abord et avant tout voter pour des gens authentiques — et franchement, nettoyer son passé juste avant une élection c’est le contraire de l’authenticité.

J’aurais aimé l’entendre ce matin.

De l’avantage d’être né (à un moment précis)

Il y a dix ans, j’ai été marqué par la lecture de Outliers — de Story of Success, de Malcom Gladwell.

Gladwell explique dans ce livre que les raisons habituellement données pour expliquer le succès exceptionnel de certaines personnes sont trompeuses. Selon lui, les avantages qu’un contexte très particulier a pu procurer à ces personnes expliquent souvent beaucoup mieux leur succès que des talents innés.

« In Outliers, I want to convince you that these kind of personal explanations of success don’t work. People don’t rise from nothing. (…) in fact they are invariably the beneficiaries of hidden advantages and extraordinary opportunities and culturels legacies that allow them to work hard and make sens of the world in ways others cannot.»

L’auteur donne notamment l’exemple du hockey, dont les meilleurs joueurs sont, dans une proportion anormale, nés dans les deux ou trois mêmes mois de l’année. Évidemment parce que le processus de sélection avantagent indûment les enfants nés à cette période de l’année… un avantage qui se répète tous les ans pendant toute leur formation. C’est un peu la même chose avec l’école, d’ailleurs, ajoute-t-il.

De la même façon, plusieurs des créateurs des plus grandes entreprises informatiques actuelles sont nés autour de 1955: Bill Gates et Paul Allen, pour Microsoft, le regretté Steve Jobs, pour Apple, et Eric Schmidt, pour Novell et Google, par exemple.

Pourquoi sont-ils milliardaires aujourd’hui? Parce qu’ils ont eu la chance d’être ados quand l’ordinateur est devenu accessible et que leurs conditions familiales leur ont permis d’y avoir accès rapidement. Ils étaient juste assez âgés pour pouvoir y passer des dizaines d’heures chaque semaine, et pas assez pour avoir déjà des obligations, familiales ou professionnelles, contraignantes. Ils ont évidemment quand même le mérite d’avoir su profiter de cet avantage, mais sans celui-ci, malgré leurs talents, il en aurait sans doute été autrement.

Cela n’empêche donc absolument pas de s’émerveiller du parcours et des réalisations de ces personnes, cela nous invite seulement à les apprécier différemment. Avec une perspective un peu plus sociologique.

Je me souviens qu’il y a dix ans, la lecture d’Outliers m’avais plongé dans une intense réflexion sur les conditions dans lesquelles j’ai grandies — et sur les conditions dans lesquelles je vivais / je vis.

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Ce sont ces réflexions qui me sont revenus à l’esprit au cours des derniers jours en lisant De l’avantage d’être né, de Jacques Godbout. Le Devoir en faisait d’ailleurs une bonne description samedi.

L’auteur trace dans ce livre le récit anecdotique de sa vie («un inventaire systématique de ma vie publique»), au cours duquel on voit littéralement le Québec se transformer d’une année à l’autre (généralement pour le mieux).

La première chose qui m’a frappé au cours de la lecture, c’est la très grande proximité des acteurs de cette transformation. Dans cette version de l’histoire, tout semble possible au Québec. Il s’agit s’asseoir les bonnes personnes autour de la table, d’ouvrir une bouteille de vin, de proposer une idée… et d’oser la réaliser.

L’ouverture (mieux: l’accueil) que fait l’Europe aux Québécois est aussi étonnante. La possibilité, nouvelle, pour ces quelques inventeur du Québec d’aller y chercher fréquemment inspiration, réseaux de contacts et d’influence et essentielle au parcours de l’auteur.

J’avais ressentis un peu même chose lors d’un déjeuner avec Claude Morin et Pascal Assathiany il y a quelques années: le Québec moderne s’est bâti dans un cadre beaucoup plus souple/simple qu’il ne l’est aujourd’hui — où les relations amicales et les complicités intellectuelles étaient probablement bien plus déterminantes qu’elles ne le sont aujourd’hui. Pour le meilleur et pour le pire.

La conclusion de son livre démontre avec éloquence que Jacques Godbout est très conscient de la chance que le lieu et le moment de sa naissance lui a offert pour exprimer ses talents.

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J’ai beaucoup apprécié la lecture de De l’avantage d’être né — même si je suis un peu resté sur ma faim au moment de tourner la dernière page.

J’aurais aimé que Jacques Godbout ajoute un chapitre pour élaborer un peu sur l’interprétation qu’il fait du contexte actuel en comparaison de celui dont il a eu la chance de profiter.

Concrètement, le dernier chapitre du livre s’intitule de l’avantage des octogénaires. J’aurais aimé en avoir un autre pour lire ses réflexions au sujet de l’avantage des quadragénaires (à tout hasard!) en 2018.

Peut-être faudra-il que l’écrive moi-même ce chapitre finalement.

Être patriote en 2018

On célèbre aujourd’hui la Journée nationale des Patriotes — un jour férié qui a été institué en 2002 par le premier ministre Bernard Landry:

«Nous avons choisi d’honorer de cette manière la mémoire des hommes et des femmes qui, depuis l’implantation des institutions parlementaires, en 1791, ont milité pour les droits de la majorité, dont celui du peuple à se gouverner lui-même ».

J’ai vu passer beaucoup de messages sur les réseaux sociaux depuis ce matin pour honorer le combat des patriotes pour libérer le Québec de l’occupation britannique — et ça mérite très certainement d’être souligné puisque sans leur combat, la présence francophone au Canada aurait vraisemblablement été compromise.

Toutefois, ma réflexion personnelle aujourd’hui consiste plutôt à m’interroger sur ce que ça signifie d’être patriote en 2018. Qu’est-ce que cela signifie de militer pour le droit du peuple à se gouverner lui-même?

La réponse facile est évidemment de dire que cela signifie de militer pour l’indépendance du Québec. J’en suis — mais ça me semble une réponse un peu simpliste si on ne s’interroge pas en parallèle sur les véritables obstacles à cette autonomie politique.

Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui le peuple québécois de se gouverner lui-même réellement? C’est à dire de faire des choix propices à son épanouissement?

Est-ce que c’est la monarchie britannique? Le gouvernement fédéral? Le contrôle trop centralisé de notre économie? La corruption? L’influence croissante des médias sociaux sur notre façon de comprendre le monde? Les inégalités sociales croissantes? Le désintérêt des citoyens pour la politique? La perte de confiance dans le pouvoir du gouvernement?

Je crois personnellement que le dernier facteur est le plus lourd. J’aurais même tendance à croire que la liste présente les facteurs en ordre croissant — et que l’histoire ancienne est peut-être un mauvais guide par les temps qui courent.

Cela me fait penser que s’ils nous rendaient visitent aujourd’hui, les Patriotes nous inviteraient probablement à travailler prioritairement sur notre confiance en nous — parce que l’indépendance politique ne peut pas se faire avec des citoyens fatalistes.

Pour cette raison, il me semble qu’être patriote en 2018, c’est proposer des solutions concrètes pour:

  • aider les gens à gagner plus de confiance en eux (l’éducation, la culture, l’entrepreneuriat, un filet social rassurant, etc.);
  • concrétiser les pouvoirs du gouvernement du Québec — c’est à dire à démontrer réellement son utilité pour permettre l’épanouissement du peuple québécois;
  • démontrer le contrôle effectif de la population sur ce gouvernement.

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Il y a deux ans j’ai écrit ceci — dans le contexte d’une course à la chefferie du Parti Québécois:

«[J’ai la conviction] que pour convaincre les Québécois de s’offrir un pays, il faut d’abord leur redonner confiance en eux-mêmes. Il faut qu’ils sentent que tout ne se décide pas sans eux, sous le contrôle de l’État ou de multinationales dont l’influence échapperait à toute forme de contrôle. Il faut que les citoyens sachent qu’ils peuvent prendre des initiatives, et que c’est la somme de ces initiatives qui contribueront à définir ce pays — pas des décisions prises à leur insu.

C’est pour ça qu’il faut repartir de la base, localement, des groupes, des communautés, des petites et des moyennes entreprises. Il faut parler au monde. Il faut faire de l’éducation une priorité absolue. Il faut simplifier l’administration de l’État pour la rapprocher des gens, éliminer les réglementations inutiles ou désuètes, stimuler l’entrepreneuriat, offrir de meilleures protections aux gens vulnérables, assurer la solidarité des uns et des autres, redonner sa place à la culture. Il faut repartir des aspirations des gens et refaire la démonstration qu’il sera plus facile de les réaliser dans un Québec Pays que dans un Québec Province. (…)

Je pense que tout ce qui est de nature à redonner du pouvoir aux citoyens, qui leur permet de se prendre en main, d’avoir confiance en eux (et au fait que l’État ne les laissera pas tomber s’ils sont dans le besoin) et, surtout, de sentir qu’ils ont prise sur leur destin, nous rapproche du jour où nous aurons un pays. Tout ce qui va dans le sens contraire nous en éloigne.

Je trouve que ça correspond finalement assez bien à ce qui est, pour moi, la forme la plus indispensable de patriotisme au Québec en 2018.

 

Photo: Nos joyeux étés, oeuvre de Myriam Coulombe-Pontbrilland.

Écoles, solidarité et contraintes

Je prends quelques minutes pour revenir sur un commentaire qu’a suscité le texte que j’ai écrit ici le 21 avril au sujet des Ateliers éducatifs Angus.

Dans ce commentaire, Marc St-Pierre partage une réflexion générale sur le projet qui a soulevé la polémique. Il l’a fait avec une prise de recul préalable, dont je le remercie. J’ai fait la même chose avec sa propre réaction.

Il me semble ressortir de tout ça qu’il est important de s’assurer que les écoles restent solidaires les unes des autres parce que les réalités éducatives — et les besoins particuliers de certains enfants — ne s’arrêtent pas aux limites d’un quartier ou d’un territoire. Les coûts engendrés par ces besoins doivent aussi être plus largement partagés.

Je retiens particulièrement la phrase suivante: «ce qui m’importe (…) c’est l’intégration [d’une école] au réseau des écoles publiques (…) au-delà des structures de commission scolaire.»

Je partage tout à fait sa conviction: la solution aux enjeux éducatifs auxquels le Québec est confronté ne se trouve assurément pas dans un plus grand isolement des écoles. Je pense qu’elle est plutôt dans la définition d’une nouvelle forme d’interdépendance — dans laquelle les contraintes essentiellement administratives occuperont moins de place qu’à l’heure actuelle (je ne crois pas qu’il s’agisse uniquement d’une perception de ma part). Les promoteurs des Ateliers éducatifs Angus me semblent d’ailleurs dans le même état d’esprit.

Je pense qu’il est utile de revenir particulièrement aussi sur la question des horaires, qui me semble déterminante. Marc précise, avec raison, qu’il y a déjà quelques variations dans le réseau scolaire. Quelques (rares) écoles ont effectivement opté pour des horaires sur dix jours, par exemple. Je m’en réjouis.

Toutefois, ce qui est le plus important, de mon point de vue, c’est de savoir pourquoi on adopte un type d’horaire plutôt qu’un autre. Et si on évalue bien les impacts de chacune des options sur l’environnement éducatif qu’on offre aux enfants.

Si on croit à la richesse des échanges entre l’école et sa communauté (c’est mon cas), alors je pense qu’il faut privilégier un horaire qui facilite la participation communautaire désirée.

Je suis convaincu qu’on pourrait changer en profondeur la dynamique scolaire en adoptant un horaire sur cinq jours, plus conforme à la réalité du reste du monde.

Ça me semble une évidence: quand le cours de science est toujours le jeudi après-midi, on peut plus facilement prévoir la participation d’un scientifique aux activités de la classe, par exemple. Ou la présence d’un parent pour une séance de lecture. Même chose pour l’implication d’organismes ou d’entreprises dans les activités éducatives.

On donnerait ainsi accès aux enseignants à un grand nombre de ressources additionnelles, souvent très simplement et sans aucun frais: des personnes engagées, des modèles (féminins et masculins), qui ne demandent pas mieux que de donner un coup de main… dans la mesure où cet implication peut s’inscrire de façon réaliste dans leurs autres contraintes professionnelles (ce qui est très compliqué quand les présences/participations doivent changer de jour de la semaine d’une fois à l’autre).

On pourrait ainsi plus facilement envisager la persévérance scolaire comme un défi collectif au lieu de le voir comme le problème de l’école.

Je pense que parmi tous les gestes qui pourraient être posés pour améliorer le fonctionnement des écoles et transformer la dynamique éducative, le changement d’horaire est certainement un de ceux qui a le plus fort potentiel.

J’ai hâte d’entendre politicien.ne.s proposer de commencer par là, de façon très pragmatique, plutôt que de miser sur de grands discours ou sur l’imposition de programmes ou d’approches éducatives uniformes, qui seront encore plus contraignantes.

Il faut libérer les écoles des contraintes inefficaces, pas en ajouter encore plus.

Alexandre, Jacques et Miley

Dimanche matin, petite pluie, pas d’obligations: un temps parfait pour un Lapsang Souchong (dans ma tasse Things Could be Worse), un peu de lecture et d’écriture.

La lecture de La Presse+ de ce matin était particulièrement riche et stimulante. On peut bien critiquer les journaux tour à tour pour leurs travers respectifs — il faut quand continuer de remercier ceux qui nous aident tous les jours à réfléchir, qui nous font apprendre et nous émerveillent par leurs textes et leurs images.

Côté politique, plusieurs amis m’ont demandé ce que je pensais de l’arrivée d’Alexandre Taillefer au PLQ. Pour le dire simplement: je m’en réjouis sur le fond, je m’en désole sur la forme.

Je m’en réjouis parce que je trouve que le monde politique québécois manque cruellement de capacité à «penser hors de la boîte» — à faire preuve d’une pensée réellement innovatrice. Je nous trouve collectivement bien embourbé. Je suis convaincu qu’Alexandre contribuera à améliorer ça, et que cela forcera les autres partis à sortir aussi un peu plus des sentiers battus. C’est donc un plus pour tout le monde, je trouve.

Je m’en désole toutefois sur la forme, parce que je trouve absurde qu’il soit nécessaire de faire toutes ces génuflexions (jusqu’à l’absurde!) en guise d’acte de loyauté pour accéder au cénacle d’un parti. Je présume qu’il a jugé que le jeu en valait la chandelle, je respecte ça, et je souhaite qu’il puisse contribuer à changer cette culture partisane malsaine (sans doute pas propre au PLQ, mais particulièrement forte là, à l’évidence!). J’ai l’impression de partager pas mal l’opinion de Marc Séguin, et celle de Boucar Diouf, là-dessus.

L’élection du 1er octobre est importante, certes, mais l’avenir du Québec ne se jouera pas en un seul vote. Et tout ce qui peut contribuer à amener des propositions neuves et stimulante dans nos débats qui ont trop souvent à mon goût des allures obsolètes, m’apparaît positif à plus long terme.

J’ai aussi commencé la lecture du plus récent livre de Jacques Godbout: De l’avantage d’être né, publié par Boréal. Toujours avec l’intention de donner un peu de perspective à mes réflexions.

J’ai aussi retenu de ma lecture du cahier Lire du Devoir d’hier, qu’il fallait que je lise aussi Miley Cyrus et les malheurs du siècle, de Thomas O. St-Pierre, chez Atelier 10.

Bon dimanche.

Photo: Mondrian et Duchamp, oeuvre de Boris Bućan, vue au Musée d’art contemporain de Zagreb à l’été 2017.