
La chronique de Christian Rioux dans Le Devoir de ce matin m’a spontanément fait réagir sur Facebook un peu plus tôt:
«Ça n’aura pris que cinq jours en 2018 pour lire dans les médias québécois une chronique qui fait l’éloge du bon vieux livre papier qui résiste contre vents et marées au numérique. *soupir*»
À mon grand étonnement, ça a provoqué un déluge de commentaires, allant dans toutes les directions. Et comme il n’est pas facile de compléter sa pensée dans un tel contexte. Je le fais donc plutôt ici.
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Je trouve cette chronique désolante parce qu’elle oppose le livre imprimé, qui est présenté comme un objet de culture, qui résiste au livre numérique, qui est présenté comme une simple mode.
Je déplore que le chroniqueur passe à côté d’enjeux importants auxquels est confronté aujourd’hui le monde du livre, notamment le développement de la pratique de la lecture, la diffusion des oeuvres et des idées, et l’accès aux livres étrangers. Or, dans les trois cas, le livre numérique apparaît comme un indispensable allié.
Quand on sait que des centaines de milliers de livres sont achetés, au Québec, chaque année, en version numériques;
Quand on sait que plus d’un million d’emprunts de livres numériques se font chaque année dans les bibliothèques québécoises;
Quand on sait que des livres québécois sont achetés en version numérique à l’étranger parce qu’ils n’étaient pas facilement accessibles autrement;
Quand on sait que des personnes qui n’étaient pas/plus en mesure de lire (taille des caractères, autres handicaps visuels, dyslexie, etc.) peuvent recommencer à le faire grâce à des versions numériques;
Quand on sait que de plus en plus de Québécois lisent dorénavant en anglais des livres dont ils auraient autrefois attendus les versions imprimées en français — avec tous les enjeux culturels et économique que cela soulève;
Quand on omet de dire que le livre numérique ne se développe pas dans le but de remplacer le livre imprimé, mais plutôt pour répondre à des besoins auxquels le livre imprimé ne répond pas adéquatement
Quand on sait que la diffusion des livres imprimés repose de plus en plus sur des processus de diffusion et des circuits commerciaux profondément conditionnés par la culture numérique et ses algorithmes plus ou moins transparents, qui ont de plus en plus souvent besoin d’avoir accès à une version numérique du texte;
Quand on sait tout ça, produire une chronique qui se contente de faire un pied-de-nez aux quelques rares personnes qui auraient prédit de façon tout à fait anecdotique la mort du livre papier il y a dix ans, c’est franchement succomber à la facilité et aux clichés. Et ça me fâche.
Et si Christian Rioux ne savait rien de tout ça — ben je me demande pourquoi il a choisi de faire porter sa chronique sur ce sujet.
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Ça a pris beaucoup trop de temps pour que les pouvoirs publics et les industries culturelles québécoises comprennent toute l’importance des enjeux qui sont soulevés par l’avènement des technologies numériques.
C’est d’autant plus dommage de lire ce genre de chronique maintenant qu’on y est enfin (presque) arrivé.
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P.S. on me signale que Mathieu Bock-Côté a battu de deux jours Christian Rioux pour la publication d’une chronique faisant l’éloge du papier contre le numérique… allant jusqu’à conclure que la lecture sur écran est une menace pour la démocratie. Rien de moins.













